CHAPITRE XVII
Ploiement et réaction. — Le pouToir occulte. — Le salon de Françobe RÎTière. — La caisse est vide. — Ordonnances bursales. — La commune à Riom. « Commission prévôule. — Epurations. « Maison de tolérance.
L*impression causée par la défaite de TUnion avait «té considérable. Plus de trente Tilles ou places fer- :xnées firent immédiatement leur soumission.
A Riom, le dépit d*un aussi stupéfiant désastre et de ses conséquences politiques causait des soubresauts de rage et d'afi'olement. On vivait dans les alarmes et Tanxiété. Qu'allait oser Tennemi victorieux ? La cité, principal foyer de Topposition, ne serait-ello pas le premier objectif de sa marche en avant 7
On plaça en toute hâte des sentinelles à THorlogo et au clocher de Saint-Amable avec des guidons pour indiquer de quel côté apparaîtrait la cavalerie. On fit
sonder les chars de foin qui se présentaient à Tenl de la ville, car la gardé citoyenne connaissait classiques, et ne voulait pas être dupe d*un subterfim. pareil à celui que les Grecs mirent jadis en œuv dans les plaines de la Troade. Trois portes for^zit murées. On transporta des pierres sur les tours et sur les murailles pour en faire des projectiles. IL^^s Minimes, établis au faubourg de l'Hôpital, à la cluspelle de la Recluse, par suite en dehors des rempair'Cus, s'enfuirent de leur résidence de peur d'être yicticn.«s de l'invasion. La garde fut doublée et les ecclésiastiques donnèrent l'exemple de l'exactitude an pos'fc.e. Enfin on ordonna des jeûnes expiatoires et des pria «• es publiques qui seraient dites trois fois par semaine, V^es lundi, mercredi et vendredi, au son des grosses cï-Tloches. Jamais les femmes n'avaient usé les pieds d^ ^^ statue du saint patron de baisers plus frénétiques .
La mollesse et la division des forces royalistes r*^^^" dirent ces craintes chimériques. Elles pouvaient t«:===5ut tenter et ne firent rien. En quittant les bords d^^ ^* Couze, les capitaines auxiliaires s'étaient empres^^^^ de regagner leurs gouvernements. Quant aux cti- ^^^ clermontois, au lieu de s'unir dans un suprême eflE"^^^" commun, ils émiettaient leurs succès dans des q|^^-^®" relies personnelles.
Yves d'Allègre et la marquise d'Estrées étaî^^^^* allés prendre, en grande pompe, le gouvernement 4 " -^^' soire. Le capitaine Basset s'emparait d'Amberfc ^^
faisait peser sa domination absolue sur tout le Livradois. Chacun tirait à soi un lambeau d*autorité. Les compétitions se soulevaient si générales, si acrimonieuses et si avides qu'Henri IV n'eut d'autre ressource, pour les réduire, que d'envoyer en Auvergne, comme commandant au àom du roi, Mgr Charles de Valois, comte d'Auvergne, d'Aletz et de Lauraguais, colonel général de la cavalerie légère de France, dans les veines duquel coulait du sang de Charles IX.
Dès que le premier sentiment do peur fut dissipé, on vit une réaction s'opérer dans la population riomoise. Les yeux que le danger avait un moment dessillés se refermèrent pour ne pas apercevoir l'abime béant ; les oreilles devinrent sourdes aux propos offensants qui commençaient à bruire contre la faction, ivre d'orgie et de pillage, dont le fanatisme déchaînait depuis si longtemps sur le pays la guerre civile et tout son hideux cortège. Les moines reprirent toute leur influence. Pour entretenir, pour imposer au besoin Texaltation des doctrines ligueuses, ils ne craignirent pas de surexciter les passions les plus mauvaises.
Grâce au cheminement occulte de leurs préceptes, tel fils de lièvre devint bientôt un foudre de guerre. Tout citoyen brûla de recommencer cette journée meurtrière, où le sort des combats dispensait la fortune, la gloire ou la mort.
Canillac organisait une formidable levée de bou-
cliers et promettait un choc prochain dans la san-^ glante arène, mais ses conceptions manquaient d*ha^ leine. Il n^avait, nous Tavons dit, ni le prestige, ni liL» séduction de son prédécesseur, et il s'efforçait en vain^ par un concert avec le commandant du Haut Pays^ de grouper les tronçons de ce grand corps de TUnion^ énervé par son récent échec. Il se sentait gêné, d*ail' leurs, par Texistence d*une autorité adéquate, sinon, supérieure, s'exerçant dans Tombre autour de lui, eix dehors de lui, arbitraire, méticuleuse et haineuse « visant les personnes, singeant Tinquisition, contrecarrant ses projets, cherchant à lui imposer ses caprices, ses vengeances et ses passions.
Ni lui, ni les gentilshommes de sa suite n'avaient de propension au métier de sbires. Ils voulaient bica chevaucher, guerroyer, daguer un royal, recevoir même un coup de lance, mais violenter un bourgeois, faire des perquisitions de police n'étaient pas œuvres à leur aune.
En Tabscnce du champ de mars^ ils avaient choisi pour le moment un terrain de manœuvre d*un autre genre, le salon de Françoise Rivière.
Munie d*une de ces permissions de jeu qui répon— daient si bien aux besoins d'une époque adoratrice du> hasard, Françoise Rivière attirait chaque soir, aa£^ rayons du Pactole sur champ d azur, armoiries par — lantos, ou mieux, enseigne de son industrie, les nom — broux papillons impatients de brûler leurs ailes aus^
DANS Ul BJLSSE AtVESfflCI 199
flammes du désir. Son salon, ou elle donnait à sonper
et à jouer, où il j avait toujours grande compagnie
Àaute et basse, était une de ces brillantes cavernes
hantées par les chevaliers de Taventure ou les reines
de l*occasioD. Etage social intermédiaire entre le tera*
plo de Vénus mercenaire et le boudoir à Thospitalité
iadulgente, où Ton pratiquait les trois vertus théolo-
g3.1es : vertuchoux, vertnbienet vertugadvu Les jeunes
militaires affluaient chez cette femme du monde tom*
bé^ sux déchéances de la courtisane, dépensant sans
C0133 pter, au jeu de Tamour et à Tamourdu jeu, leur
coB utr et leur argent.
X^our empêcher ses compagnons d*armes de s*amollir ^^-xxs de trop longues délices et aussi pour retrouver ^^- liberté d'allures, Canillac décida de reprendre la ^rxipagne et les expéditions du dehors.
ar malheur, lé nerf de la guerre faisait défaut.
])uis quatre ans, Riom se ruinait par orgueil. Dans
^emps de la peste, la ville avait contracté de grandes
^^ ttes ; elle avait emprunté du sieur du Réau la somme
^^ 52.000 écus, dont elle n'avait payé ni le capital ni
*^^s intérêts. Plus tard, M"« du Réau, créancière com-
^^^ode, avait encore fourni de grandes quantités de blé
^>tix colonnes belligérantes. AlaIongue,ilavaitrallucon«
Sentir de nouvelles charges, d'autant plus lourdes que
1« commerce était éteint et que les champs restaient
^n friche. La solde des cavaliers et des piétons du
gouverneur coûtait à elle seule quatorze mille livres
par mois. Il était dû .quatre-vingt-onze mille livres pour Tentretien de Bourrassol et autres places dont les garnisons menaçaient de déserter faute de recevoir -rarriéré de leur solde. La reddition de Saint- Germain-Lembron, celle du château d'Âuzon, le siège de Vie le-Comte et le combat de Cros-lloUand avaient entraîné à leur tour des dépenses si formidables/ que le trésor était à sec.
' Il fut dressé une liste de citoyens chez qui Ton emprunterait et de ceux qui se refuseraient à ce pillage. Mais que retirer d*habitants déjà pressurés outre mesure ? On décréta la perception d'une taxe sur toute femme tenant une vie lubrique. Il fut fait une suita dans les maisons mal famées et Ton exécuta une raflé s(ùr le tapis vert de Françoise Rivière. Une amende fut établie contre ceux qui vendaient les dimancheif, contrairement aux préceptes de TEglise. L*œnvre de vigne fut. frappée d'un impôt de six deniers et on publia une ordonnance de huitain prélevant un huitième sur le prix du vin débité par les hôteliers et cabaretiers. Le curé de Saint-Âmable et M. Charenton, prieur de Saint-Jean, furent priés « de n'admjnistrer le sacrement de mariage par cy-après à aulcuns laboureurs ni à aultres gens mécaniques sans mandement desd. sieurs consuls. » On n*admit à se itiarier que ceux qui pouvaient être compris au rôle de la taille.
. . Tout cela n'était qu'expédients puérils, et cepen-
dànt il fallait tout de suite une somme de douze mille écus pour entamer une expédition. On eut alors l'idée de s'adresser à des banquiers de Ljon, qui finirent par consentir le prêt, moyennant une obligation sur les bonnes villes.
Devenue libre de tous ses mouvements par le départ du gouverneur, la faction ligueuse put s*épanouir à 'Son aise. Une poignée de forcenés imposa à la cité la loi de ses vengeances et de son bon plaisir. Des assemblées quotidiennes avaient lieu, où dominaient les énergumènes qui avaient puisé dans la lie du vin et dans la boue du carrefour leurs féroces inspirations. Des crîs de bêtes fauves s'y faisaient entendre ; les propositions les plus téméraires étaient les mieux accueillies.
* Quelques jours se sont à peine écoulés que Tanar- ;chie est à son comble. La multitude en délire qui détient le pouvoir se proclame souveraine. La commune s'organise. Les petits boutiquiers, la fourmillière de bourgeois et de manants, qui se sont faits •riches à aulner de la serge, ont maintenant plus, de puissance en la cité qne les châtelains en leurs donjons. Le commandement appartient aux marchands dont la boutique est à Tangle de la rue. Ceux de 'i'Union n'ont qu'à y demander de la canneliCr du .piment, de l'eaude-vie, de l'herbe à la reine, ils auront un rabais d'environ trente deniers par livre ; ils y -recevront eu même temps le mot de passe et une
exemption de garde. « Un sire Guillaume, comme dit Pasquier, un sire Michel, un sire Bonarentnre, que dis -je , plutôt de simples taverniers , cabaretiers et aultre belle engeance deviennent ofBciers et capitaines de Taloyau, de la morue, au risque de nuire à sa boutique et à sa marmite. »
Une Commission prévôtale est élue dans une réunion de fanatiques triés par le clergé. On remet entre ses mains les pouvoirs les plus étendus. Le gardien des Cordeliers, un des vicaires de Saint-Amable, le sieur Brousson, régent du Collège, Lavandry, le héros de Jozo, et un certain Massis, dit la Fleur, tiennent la tête du mouvement. Nulle motion ne leur parait trop incendiaire. La suspicion est à Tordre da joar. La Commission prononce la destitution des capitaines de quartier devenus suspects et le remplacement de tous les cadres jusqu'aux caporaux. Elle établit des quarteniers pour visiter chaque maison et dire t*)us les soirs quels en sont les habitants ; elle ordonne de décacheter les lettres venant des lieux non au pouvoir de rUnion et fait emprisonner toutes les cham^ brières se rendant à Montferraud. Une visite domiciliaire pour le recensement des armes complète ce régime de terreur. Chaque habitant doit s'en procurer sous peine d'amende ; et, sous peine de contrainte par corps, avoir chez lui provision de farine et de seiglô
pour trois mois. C'est le règne de l'ostracisme. Quelques citoyens, parmi les plus importants, prêtes-
tent courageusement en face de Tanarchie. Au milieu des clameurs menaçantes, ils s*indignent contre les mesures d'oppression, les ordonnances bursales, les corvées multipliées qui tiennent la cité meurtrie et haletante sous le tàlon de quelques affamés. Ils font appel au respect des lois et des devoirs du citoyen. A cette attitude, ils jouent leur tête, mais qu'importe ! Ce n'est pas en vain qu'ils se sont nourris des principes du bien et qu'ils ont fait de la modération la règle de leur vie. S'ils préfèrent le triomphe du droit à celui de la force, l'œuvre de la parole ou de la plume à celle de l'épée ; s'ils sont plus portés par leur nature à convaincre qu'à combattre, ce n'est pas qu'ils craignent la lutte et redoutent le danger. Ce sont des pacifiques, héroïques au besoin, pourvu qu'il s'agisse de victoires prouvant quelque chose.
Leur voix généreuse fut étouffée sous les huées. En réponse à leurs remontrances, on vendit dans les rues, à son de trompe, on afficha sur les murailles le fameux sermon du Béarnais, que Genebrard venait de prêcher à Aix, virulente philippique dont le Parlement avait ordonné Tincinération. Des orateurs soudoyés demandèrent publiquement qu'on menât à la potence tous les hostiles ou les modérés, que l'on formât de leurs têtes traîtresses le chapelet des Fourches patibulaires.
Des déclamations sanglantes ou grotesques on passa bientôt aux voies de fait.
Ckrmont avait donné Texemple. De nombreuses violences avaient été commises dans ses mnrs contre les partisans de la Ligne. Len chanoines Costave et Mangnin avaient été expulsés; d*antres avaient été emprisonnés et la prédication avait été interdite an savant théologal Fonmier. Il v avait la nn thème facile à exploiter. Anssi les représailles ne se firentelles pas attendre.
On vit se produire ces excès inséparables des guerres civiles, qui ne prouvent pas plus pour nn parti que contre un autre, mais qui, à la honte de Thumanité, exaltent les âmes amollies on perverses, à rencontre de tout ce qui est noble et généreux. Ce fut la persécution sous ses aspects les plus sombres. La moindre gaieté devint séditieuse. Bals, festins et fêtes furent interdits. Il fut défendu de se livrer i aucune mascarade et aux musiciens d'accompagner les masques, sous peine de prison et de confiscation des violons. Riom expiait chèrement ses visées ambitieases. Ses mnrs n'étaient plus qu'une prison, un tombeau, dont les vociférations des énergumènes troublaient seules le silence. On ne se nourrissait que de prières.
La Commission siégeait en permanence, prononçant des proscriptions, confisquant ce qui était à sa convenance, scrutant même les consciences avec la^ susceptibilité la plus ombrageuse. Ne fallait-il paa^ épurer la cité pour préparer la revanche de la foi ?
Les sieurs Echallier, Barghon, Hérand sont arrêtés
-comme suspects de relations royalistes. De prétendus hérétiques sept étranglés sans jugement ; toutes les
-existences se trouvent menacées. Les cachots regorgent de victimes. L'avocat du roi, de Combes, qui avait refusé d'être premier président de la Cour des Aides de nouvelle création, est pourchassé à travers les rues comme une bête puante, tandis que sa femme et ses enfants sont outragé^ et que son hôtel est mis au pillage. La maison de Mores^u^ trésorier de Frauce, est démolie. Un antre trésorier, Regin de Palerme, est décrété de prise de corps. Les conseillers de Sirmond, Charrier, de Chabannes. sont expulsés. Les avocats de Cambrai, Mosnier, d'Allemaigne, Mangot, Duclaux sont déclarés bannis. L'avocat de Rodde, qui avait donné asile à cinq de ses confrères dans sa maison des champs, est incarcéré pour ce crime.
Le comte de Tournon, sénéchal, le lieutenant-général Binet (dont la maison était située sur l'emplacement du couvent actuel des Carmélites), coururent les plus grands dangers, et essuyèrent les plus indignes traitements. S'ils furent sauvés, ils le durent, l'un à sa parenté avec la famille de La Rochefoucauld, l'autre à l'instinct inné qui arrête quelquefois la foule devant ce qui est patriotique, grand et généreux.
* Tous du moins furent ruinés.
Plus on était élevé en science, en sagesse, en talent, plus l'envie s'appesantissait sur vous, plus il fallait payer cher sa réputation et sa vertu. La chaire
avilie attisait ce soufSe de mort et encourageait la hideuse populace dans son rôle de spadassin.
Les femmes elles-mêmes n*échappèrent pas à cette furie. On déclara suspectes d'opinion M"® Antoine de Murât» M*' de Martillac et son jeune fils, M** da Fayet, qui furent séquestrées à domicile, aux arrêts de rigueur.
Basmaison, le sage >Basmaison, qui demandait à Dieu dMnspirer aux hommes mansuétude et miséricorde, fut obligé de s'expatrier. On le chassa, alors que Cujas, à Bourges, était lui même menacé de périr sous les coups de la multitude. On inscrivit sur sa maison Tépithète ironique : Maison de tolérance. Il dut se retirer à Vic-le-Comte, son pays d'origine.