‹ Chronique de la ligue dans la Basse-AuvergneChapitre 21 sur 24 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Sasmaison en exil. — La Coutume d^AuTergne. ^ Lettres de Biaet et de Pasquier. — Estourbilion d*ambition. — Vie intime. — Retour de Tentant prodigue. — Un roman qui finit bien. — La mort d*un sage.

Nous avons laissé Jean de Basmaison à Vic-le- Comte, sa ville natale, abritant au faubourg de Pougnet, in agro Vicomitensiy les jours proscrits d'une vieillesse inquiète et débile. Nous le retrouvons tout aussi grand dans sa modeste retraite qu'il l'avait été au prétoire des Grands- Jours ou dans la salle des Etats. La vertu est une sorte de censure privée qui n*a besoin d'aucun appareil pour commander le respect.

Il occupait les loisirs forcés que lui avaient faits l'injustice et l'ingratitude de ses concitoyens, à paraphraser, sur les conseils et avec les encouragements du célèbre du Moulin, ia Coutume d'Auvergne, c'està-dire la loi municipale de son pays.

I^a Coutume était un droit introduit dans les mœurs

par la tradition, droit qui obtenait l'autorité de la loi sans en avoir le caractère. Elle était Tœuvre de la jurisprudence de Topinion comme la loi est le plus souvent rœuvro de lajurisprudence des arrêts. Tandis qu*à l'une il fallait la sanction du prince, il suffisait à Tautre d'avoir Tassentiment du public.

L'unique base du droit coutumier était l'usage constant, d'où le proverbe : Une fois n'est pas coutume. Mais rien n'est plus variable que l'usage. Aussi comptait-on environ soixante coutumes locales ne s^appli^ quant qu'à une ville, un village, une bourgade. Quelques cités même, divisées en plusieurs fiefs, obéissaient, suivant les quartiers, à diverses coutumes et dépendaient de juridictions difi*érentes.

L'Auvergne, spécialement, présentait d'autant plus de bigarrures que son territoire était régi par un mélange de coutume et de droit écrit. Los statuts et règlements qui la concernaient n'avaient primitivement été consacrés par aucun texte.

Mazuer s'était borné, vers 1400, à en recueillir les éléments dans sa Practica forensis, traduite plus tard par Antoine Fontanon. Il devait être donné au xvi* siècle de les voir tirés du chaos et coordonnés en corps de doctrine.

La première rédaction en fut faite en 1510, par Antoine du Prat, premier président au Parlement, depuis chancelier, jaloux de colliger les lois municipales de sa patrie.

DANS LA BASSE Al VERONE 225

Après lui» la même tâche avait séduit les esprits les plus sérieux.

Deux commentaires de la Coutume furent publiés en 1548, l'un par Publicius Aymond, l'autre par Jean Bessian de Preyssac. Antoine Rigaud, avocat à Riom, rédigea, quelques années après, un traité De Coiisuetudinibus Arvernorum. Puis André d'Apchon de la Ronade, lieutenant-général de Salers, et de Combes, avocat du roi à Riom, écrivirent sur le même sujet. Mais tout cela n'avait pas dissipé la confusion et les nuages inhérents à la matière. Le travail de du Prat et des commissaires royaux n'avait pas duré deux mois et se ressentait de sa précipitation. Publicius avait écrit à Montferrand, mais il était Piémontais. Bessian, au contraire, était Auvergnat, mais il exerçait la profession d'avocat à Toulouse. Les éhicùbrations de d'Apchon et de de Combes étaient demeurées manuscrites.

Basmaison que Durand, Consul, Prohet et Chabrol devaient imiter plus tard, était donc en réalité un initiateur, et un initiateur d'autant plus compétent qu'il avait déjà fait paraître, dans les débuts de sa carrière, un Traité des fiefs t universellement apprécié.

Il s'adonna à son œuvre avec le savoir, la solidité de raisonnement et la conscience qui le distinguaient, comptant bien ne faire de sa Paraphrase qu'une introduction à un plus important ouvrage auquel il mit la main, sans doute» mais dont on n'a pas retrouvé les pages après sa mort.

L*étad6 cependant ne le consolait pas de Texil.

Il écrivait à Claude Binet de longaes et tonchantes lettres» où respirent le patriotisme le plus pur et une mélancolique tristesse.

Le vieillard doux et timide semble demander pardon de n*avoir fait de mal à personne. Il s*est toujours borné & former les vœux les plus ardents pour ses compatriotes et pour Riom, sa nourrice, pour laquelle il ne croit pas avoir été une cause de déshonneur. Il se plaint doucement de ce qu*une foule ignorante a dirigé contre lui les traits de la calomnie en faisant circuler des bruits iniques propres, à ternir sa réputation.

« Qui m'a jamais vu, s'écrie-t-il, ourdir des trames » contre mes concitoyens que j*ai toujours unique- » ment affectionnés? Qui m*a vu me souiller d'une » cupidité sordide ? Le contraire n'est-il pas attesté » par la médiocrité de ma fortune qui cependant suffit » à mes besoins ? »

Il soignera dans Tcxil, ajoute- t-il, sa santé chaneelaste depuis le jour où TÂuvergne, autrefois prudento et fidèle à ses rois, semble être tombée en démence. Il est maintenant vieux et cassé, affaibli par rage et par la douleur. Binet, plus robuste, plus jeune, restera à la hauteur do ses fonctions et résistera à ce siècle impie, tandis que lui mourra au milieu de ses livres plutôt que de vivre à la ville avec des loups.

Binet, son ami Binet, le magistrat intègre, doué du ^rai courage civil et qui n*obéit qu*à son devoir, lui x^'^pond en latin élégant :

L*émeute, lui dit-il, s*est introduite dans le temple"" de la Justice dont elle a interrompu le cours. Il le fêliez ite de s'être réfugié dans la retraite paisible des KiQusos pendant que les mers sont agitées. Il restera insi à Tabri des fureurs de la Ligue, cette maladie opulaire, cette peste contagieuse dont le pays est nfesté. Il pourra ainsi décrire élégamment, comme mr une table votive, en payant du rivage son tribut k Neptune, le naufrage public en même temps que les alheurs privés. Binet s'entretient ensuite des tristes calamités qui désolent TAuvergne, « avec un cer- ^in plaisir qui n*est pas toujours infructueux en ce qu*il inspire la constance dans l'adversité et fait quelquefois trouver des armes contre elle.

» Quant à moi, continue-t-il, j'ai été au-devant du » mal dès sa naissance, comme mes fonctions m*en » faisaient un devoir ; j'ai assisté à la chute de la pro- » vince, mais j'y ai assisté vainement et sans pouvoir » la prévenir. J'y assiste encore maintenant, en butte i» aux outrages et aux menaces, mais toujours en vain »> et commesi j'assistais à des funérailles; car, sur ce » vaisseau de la France, où nous sommes tous violem- » ment poussés, et sur lequel nous nous agitons, il » arrive la même chose qu'aux navigateurs ; nous i> courons tous un danger , la fuite est rendue impos-

» sible par la crainte- de voir briser le navire ; le péril » menace aussi bien celai qai est i la prooe que celui » qui est i la poupe.- G*est pour tons la perspective /) d*un naufrage commun.

. » Si rien n*y met obstacle, les événements si rapi- » des qui sont survenus,- annoncent- une longue durée » de la tyrannie populaire et de Tambition des princes » qui ont à cœur les nouvelles doctrines. ; une longue » suite de meurtres, de destructionsi de rapines et le » bouleversement de TÉtat.

» Sur ce théâtre lamentable, nous ne serons pas de » simples spectateurs, mais bien des acteurs en » scène représentant, non comme dans la fable QSdipe » ou Antigone, ou les autres noms des malheureux

» tragiques de Thèbes, mais, hélas ! véritablement

» et trop réellement nos propres personnages. » . Cependant Binet pense qu*il ne faut pas tellement s'affliger qu'il n'y ait pas de place pour une toute petite espérance. Grâce aux conseils de,s hommes honnéteaet prudents, le peuplç, qui excite cette fermentation» reprendra la paix et la tranquillité, lorsque, après avoir jeté son écume, il sera rendu à lui-même, lorsqu'il aura vu s'évanouir toutes ses espérances et qu'il sera enfin lassé de la discorde et du pillage.

« Mais laissons ces plaintes; les antécédents de » notre vie écoulée^ dans la culture des lettres, et notre » bonne réputation nous font un rempart contre les » efforts clandestins do la calomnie ; nous ne failli-

» rons pas à notre devoir ; et de même qu'on acquiert » plus de gloire dans un combat disputé, Tespérance » de vaincre n'est pas incertaine lorsqu'on a pour soi >> la raison ; et cette victoire sera suffisante si, au » prix do ma mort, la chose publique est sauvée. Je » vous exhorte donc à prendre part à cette lutte et » vous conseille d'autant plus sincèrement de revenir » que, plus expérimenté, vous touchez presque au » terme. Car notre ville, privée de vous et des conci- ^> toyens qui vous ressemblent, gémit de votre ^) absence ; ceux-là même que vos seules vertus ont » fait vos ennemis et qui voient avec indifférence les -V ruines de la patrie chancelante, en gémiraient » aussi, si la fureur del'envien'avaittari leurs larmes. » Enfin Binet ne souhaito le prompt retour de Basmaison qu'autant que sa santé le permettra. Il craint que les études sérieuses auxquelles il se livre, pour terminer ses longs ouvrages, no mettent un obstacle à soii rétablissement et il ne connait rien, si ce n'est la force d'âme de Basmaison, qui puisse lui permettre de faire de tels travaux comme en se jouant W.

(1) Les deux lettres de Basmaison el de Binet se trouvent en tête de la Coutume d'Auvergne de Consul, édition de 1G67.

Elles sont adressées :

« A illustre homme, Claude Binet, juge des plus savants et des » plus intègres chez les Arvernes.

» A Jean de Basmaison, jurisconsulte très savant et très célèbre » défeoseur des causes au prétoire des Arvernes.

2311 CHRONIQCE I>E 1,A MQfE

Dans lea premiers mois de 1592, Basmaisoo céda aux instances de Biaet et rentra à Riom, où les passions étaient moins vives. Mais, froissé par les iojastices et les déboires dont il avait été victime de la part de ses coDcitoyena, il songeait à quitter le barreau, et, pour procurer à sa vieillesse un repos acheté par •trente années passées sous la robe d'avocat, à solliciter la place de lioutenant-général au Présidial, que les ordonnances d'Henri III avaient transféré à Clermont. Avant néanmoins de prendre un parti, il voulut consulter Etienne Pasquier, sa seconde conscience. Pasquier n'approuva pas cette velléité d'ambition, et l'en dissuada dans une longue épitre, fort spirituelle et empreinte d'une grâce naïve.

Il lui mandait :

t< Pauvre malheureux que vous estes! Quelle opinion » nouvelle d'ambition est-ce qui vous a surpris de » vouloir quitter cette belle profession d'&dvocat en n laquelle vous estes roi dans votre ville pour entrer •> sous un nouveau jong de servitude de juge ? Il j a >> trente ans et plus que vous tenez un des premiers » lieux parmi ceux de nostre ordre en vosiro pais ; » estant chérj et aimé des grands, respecté du commun » peuple, vivant en une honeste liberté sans altération » de vostre conscience : — et maintenant qu'estes » arrivé sur l'aage, désirez, ainçois ambitieusement " poursuivez d'estre lieutenant de province.

» C'est pour procurer à ma vieillesse un repos,

)> dites-vous, et advancor ma famille. imaglDaires » discours dont nous nous trompons aisément quand » nous chatouillons nos pensées de quoique vaine » ambition ! Que vous pensiez que» voguant au milieu >» des flots, vous soyez arrivé au port ! Estant advocat » du commun, vostre fortune dépend de vous et de vostre » fonds ; estant appelé à cest estât vous dépendrez » désormais des grands qui le vous auront octroyé, » et si ne satisfaites à leurs opinions vous perdrez on » un instant toutes leurs bonnes grâces, ainsi que nous

» voyons un estourbillon estre enlevé par le vent

» Pour cette cause je serai toujours d'advis que vous » vous réconciliiez avec vous-même et repreniez vostre » vieille route. Et surtout estimez que si vostre estât )> estait vénal il y a tel qui en voudrait bailler trois et » quatre fois plus d'argent que do Toffice que souhai-

V tCZv • • • • »

Pasquier ajoute toutefois que, pour le contenter, il a parlé à ceux qu*il croyait pouvoir agir dans ses intérêts, et il prie son vieux camarade de prendre ses observations « comme fait le malade une médecine qui lui est amère en la prenant, mais en après produit de beaux e£fets de guérison.»

Du reste Pasquier, comme dernier argument, lui indique le peu de cas qu'il faut faire du transfert à Clermont des établissements judiciaires de Riom : a Mais encore passant plus oultre, il fera ici Tastro- >» logue, car voyant que la chose tire en longueur, il

» pronostique que Ton trouvera tant d'obstacles en » cest establissement du siège présidial à Clermont, » que ceux qui en ont esté les premiers autheurs et » promoteurs trouveront à la longue plus expédient » de laisser, comme on dit, le raoustier où il était. » On verra que Pasquier pronostiquait juste, car Henri IV avait trop de prudence pour réduire inutilement au désespoir une ville qu*il valait mieux conquérir que s'aliéner à jamais.

Grâce peut-être à ces sages conseils, les projets do Basmaison s'évanouirent comtne un estourbillon.

Mais ce qui est assez piquant, c'est que Pasquier, qui ne trouvait rien de si beau que l'indépendance de la profession d'avocat, accepta et sollicita peut-être une charge de conseiller au Parlement de Paris et ensuite une d'avocat général à la Chambre des comptes, pour la résigner à un de ses fils.

Basmaison s'éloigna bien un peu des travaux du Palais, mais ce fut pouir se délasser aux travaux de cabalistique qui lui avaient toujours été familiers. Ce fut l'unique faiblesse de sa vie, et encore était-ce une des faiblesses du temps. Chacun d'ailleurs a sa faiblesse. Celle de Pasquier était de rimer. Il rimait fort mal, mais il rima longtemps, puisque, à l'âge de plus de quatre-vingts ans, il composa sa propre épitaphe^ qui se terminait ainsi :

Octante ans j'aj passez : ores je me repose,

Fort de corps, fort d*osprit : mais las ! c^est peu de chose

Tout cela si, toi, Dieu miséncordieux.

Tu ne loges, ô seigaeur, ma pauvre âme eu tes cieux i

Dans ces deux hommes du XVP siècle, vivant, l'un au centre du mouvement intellectuel, Tautre au cœur même de la province, hommes pratiques mais capables cependant d*aborder les plus hautes régions de la théorie, possédant un riche fonds de bon sens et Téloquence naturelle d'une belle âme, religieux mais indépendants, amis du roi mais amis du peuple, on ne peut s'empêcher de retrouver les germes de la nouvelle société française.

Ce sont bien là les premiers chefs de cette aristocratie bourgeoise, fortement empreinte de nationalité, dont l'arme otait la pensée, et sur laquelle, durant <ieux siècles, allaient s'étayer l'unité et la grandeur du pays.

Parvenus au terme de leur laborieuse carrière, vers le couchant de la vie, Pasquier et Basmaison éprouvèrent le besoin, commun à tous, de se réfugier plus étroitement dans les joies intimes de la famille. Mais que de tristesses sillonnèrent le calme de leur foyer !

Le plus jeune des fils de Pasquier, Pasquier de la Miraudière^ avait été tué en 1590, dans la petite ville de Meung-sur-Loire, en s'opiîiiâlrant kla, défense d'une.

234 CHRONIQUE ]i£ LA LIGUE

tour occupée par les Ligueurs. La même année, la femme de Pasquier, M"* de Montdomaine, succomba aux mauvais traitements que lui avaient fait subir les partisans de la Ligue. Quelque temps plus tard la mort devait encore faucher un autre de ses enfants, le capitaine Pasquier de la Ferlandière, n'épargnant que les deux dernières branches de Tarbré, Théodore et Nicolas, pour entourer d*un pieux attachement « cette vieillesse chenue d'expérience, sous Técorce de laquelle on retrouvait la sève d'une jeune plante. »

Le vieux feudiste riomois avait aussi traversé une épreuve bien sensible. Depuis la résolution de son fils, Amable de Basmaison, sa douleur était immense. Il ne pouvait comprendre, lui, Thomme antique, toujours dominé par les austérités du devoir, qu'un des siens eût dévié de sa première éducation et opposé un sanglant démenti aux enseignements paternels. Il ne voulait plus revoir ce fils, dans l'âme duquel il avait vainement essayé de verser un peu do son âme. — Mais; malgré lui, cette place vide lui serrait le cœur et la pieuse vénération de ses autres enfants, la tendresse filiale que lui témoignait la jolie Catherine de Murât ne pouvaient lui faire oublier l'absent, celui que le droit d'aînesse faisait le chef de la famille après lui.

Ce fut encore Tamitié qui intervint, bienveillante et douce, pour rétablir Tharmonie et amener la réconciliation désirable.

Pasquier aimait ce jeune Âmable, qui avait été l*ami d*en(ance, le compagnon d*armes de son fils, qui avait recueilli sur le champ de bataille son dernier baiser et son dernier soupir^ et dans la jeune ardeur duquel il retrouvait les chaudes impressions de son adolescence.

Il Tout bientôt disposé à la déférente obéissance gu*il devait à Tauteur de ses jours et il put écrire au père désolé, tout disposé à se laisser convaincre :

« Mon vieil ami.

» Votre fils a repris et reprend de jour à autre,

de bien en mieux, le train que vous désirez de ses

^ études. Il se fait beau et grand, non seulement de

'^ corps, ^ins d*esprit. Je n*en ai pas voulu croire

^'> ce qui m*en a esté rapporté par mes enfants, aind

^ moy-mêrao Tay voulu sonder au vif de sa leçon à

^) rimpourvu, et si le dire des veneurs est vray, qu'on

^> recognoist le cerf par les voyes, je vous promets

^ qu'en aurez un contentement tel que souhaitez. Ça

» esté un bon vin qui, du commencement pour sa force

» rompait les cercles de son vaisseau, et maintenant

» qu'il est rassis, il sera des plus souëfs et délicats.

» C'est pourquoi je vous conseille que dorénavant,

» oubliant le passé, vous embrassiez ses actions

» comme bon père. Ce dont je me suis faict fort est

» d'être caution eorors tous deux : envers tous qu'il

» sera bon fils, qu'il aura le dessus au bien faire sur

» ses autres frères et sœurs, comme il a l'adrantage de

)i l'aage ; envers luy que le favorîsei'ez désormais non

» seulement comme vostre aine ains comme le mieux

» aimé. Ce n'est pas petite victoire à tous de l'avoir

» dompté et réduit selon rostre volonté aux études,

» après avoir quelque temps suyvi les armes , aux-

» quelles il semblait être naturellement enclin. Aussi

» n'est-ce pas autre petite victoire à luj, de s'estre » vaincu soy-même pour vous obéir. »

On s'oublierait aux charmes de la route tant on se complaît à ce style plantureux et qui sent le terroir,

Amable revint donc à Riom comme l'enfant prodigue rentre au bercail. II y revint le cœur palpitant d'une espérance longtemps comprimée, l'âme inondée d'une source fruste de poésie.

En se revoyant, les deux fiancés, Amable et Catherine, « commencèrent à faire fontaine de leurs yeux, oubliant en une minute tout le maltalent qu'ils avaient eu. »

II lui disait : « Mais votre nom, je l'ai bégayé dès l'enfance ; votre image, je l'ai toujours gardée vivante ; laissez-moi vous adorer puisque je vous ai retrouvée; voilà si longtemps que je vous aime ! »

Elle, l'enfant d'habitude espiègle et mutine, se réfu-

giaitdans sa tendresse, paralysée par le désir d*écou-

ter encore cette parole qui la ravissait, cette jolie

iDusique d*amour, désir venu de loin, désir qui Teffleu-

Tàit comme une aile d*oiseau.

Le plus souvent, ils échangeaient sans paroles des

peDsécs, immatérielle causerie, distiques alternés

d'une églogue angélique.

A quelque temps de là, Amable fut nommé receveur

des consignations et contrôleur des finances à Riom.

II épousa enfin sa bien aimée Catherine de Murât. De

cette union devait naître Jeanne de Basmaison, future

épouse de Jacques Chabrol, le célèbre avocat.

L'épithalame fut presque tracée sur une tombe.

Jean de Basmaison, dont l'existence recueillie

^ ^^ait présenté qu'un seul épisode dramatique dans

^ trouvant orage de la fin du siècle, qui avait tenu

^c une opiniâtreté obscure mais pleine de caractère drapeau du peuple, accueilli par tant de moleste et

oppression, Basmaison s'affaissait sous le poids de ^^^ ;e, dans la solitude que le monde lui avait faite. Au

uil de réternité, il relisait la Bible et Sénèque, "ttendant que sonnât sa dernière heure.

Il balança quelques jours « entre le sain et le ^^alade i) et expira enfin, au mois de février 1594, en épétant sa devise favorite : Speraîidum iji Domino.

Il s'éteignait dans une nuit épaisse avant d'avoir vu 'poindre les. premiers rayons de l'avenir et luire la paix qu'il avait tant souhaitée.

Il avait vécu sous six règnes : François I*', Henri II, François II, Charles IX, Henri III et Henri IV.

Son maitre, le grand Cujas, ne l'avait précédé que (le quatre mois dans la tombe.

Une àynmsù^ àt il mais ^mar^. >> 1a n

T^oiiM — lip t«oDclMr U mmrqunr d^Estrea —

lia: et C AlHajrrr «: u«

Il noos faut reTenîr de quelques mois es Arrière pour rejoindre oertiîi» des perBcouukfes les plus sail- Itots de notre récit et e&qnisser Im suite des èTénements poliûqses sarr^ms pendant qne la fortune étendait, presqne simnltanémeiit, sur la famille de Basmaison, an Toile nuptial et nn snaire.

On eût dit qne la goerre civile n'arait pour but qne de satisfaire des ambitions on d'assonvir des appétits.

Au sortir de la plaine des Ardey, dWUègre avait conm à Corbeil, où se trouvait le roi, avait obtenu de lui sa nomination de gouverneur dlssoirc et et^it venu prendre possession de la ville comme il aurait

240 CHKOMIQUE DE LA LIOUE

pris possession d'une principauté. Lo nouveau souverain avait fait son entrée solennelle sous un dais de pourpre et d'or, au milieu de démonstrations joyeuses accueillant son arénement.

Le lendemaÎQ, la marquise d'Ëstrées, Françoise Babou de la BourJaisière, était arrivée avec tout son train pour partager le trône de son amant. « Aussi belle en ses vieux jours, dit Brantôme, que l'on eust dit qu'elle eust esté en ses jeunes ans, si bien que ses cinq filles qui ont este dés belles ne l'effaçaient en rien. » Le fard, néanmoins, et l'art de la peinture, quoi qu'eu dise le charmant conteur, n'étaient pas étrangers à la beauté de la marquise, qui semblait devoir faire souche de reines.

En effet, au moment mém^e où elle ceignait, de la main gauche, son front vieilli de la petite couronne d'Issoire, une de ses fflles, Gabrielle, séduite elle aussi par les mirages du diadème, se laissait aller aux promesses d'un roi prometteur par excellence. Henri IV, «'porcé de mille dards » , déguisé eu paysan, lui jurait, dans les chambres écartées du château de Cœuvres, de mettre sa main droite dans la sienne et de conSer à ses entrailles l'avenir de la dynastie.

Singulière famille que cette famille d'Ëstrées, où, de génération en génération, les filles étaient aussi décnées que les hommes étaient vertueux. La mère de la marquise avait rempli la cour du bruit de ses aventures galantes. Elle même et sa sœur. M*" de

Sourdis, avaient atteint les derniers degrés du libertinage ; ses filles se signalaient déjà par la conduite la plus licencieuse, et Tune d'elles, Angélique, abbesse de Maubuisson, avait dû être déposée par suite de ses aventures scandaleuses. Aussi le poète Sigogne, dans une épigramme cruelle mais juste, a-t-il pu s'exprimer ainsi en parlant de Gabrielle :

Catin dont les sœurs sont catines; Sa grand -mère le fut jadis^ Sa mère, tantes et cousines, Hormis madame de Sourdis.

Ce dernier trait était le plus sanglant.

Grâce à la marquise d'Estrées, Issoire devint le pendant d'Usson."

Une véritable cour s'était formée autour d'elle et cle d'Allègre. Yves avait ses conseillers auliques, Jean, Vital et Etienne Aulteroche, un secrétaire des commandements, le beau Lyron, des gardes et des satellites. M™* Babou avait des écuyers servants, des clames et des demoiselles d'honneur, au nombre desquelles figuraient deux de ses filles, Diane et Françoise, qui étaient venues auprès de leur mère dans l'espérance d'y trouver des épouseurs, et que d'Allègre, u leur second père, baisait de pied en cap. »

Elle exigeait impérieusement de tous ses sujets l'obéissance, les hommages et les adulations. Ses

242 CHROMQIE DE LA LIOrK

exigences étaient aussi grandes que son orgueil était irascible. Pour elle seule les étoffes rares, les beaor afâquets, les multios de taffetas, rélégantvertuga4iiB^ les dentelles en points de Flandre et d'Angleterre; pour elle les joyaux précieux, les poudres et parfums d'Italie, Téclat des diamants, les perles fines, Téblouissement des parures. La soie était absolument interdite à ses humbles sujettes, les dames dlssoire.. La plus légère infraction à ses ordonnances somptuaires était punie d'amende et même de peines corporelles. Défense à toutes d'être plus belles que la reine. Elle eût presque défendu d'être plus jeune si elle ne s'était pas crue toujours jeune,

La cité subissait l'oppression la plus tyrannique. Elle se courbait tremblante sous le joug des nouveaux despotes, couvant la haine sous une terreur inquiète. Le marquis levait sur elle taxes, gabelles et corvées pour s'entourer des magnificences de la vie, pour suffire aux festins succulents et aviver le faste oriental dans ce château dansant et bruissant. Les salons du palais regorgeaient de plats adulateurs. Le maître de céans, joueur effréné, ne quittait pas les tables de jeu,, grossissant par ses gains son aumônière de velours» fronçant le sourcil au moindre échec, ne s'interrorapant que pour signer un ordre d'incarcération ou pour s'endormir, ivre de vin et d'amour, sur les genoux de sa maîtresse.

Les Aulteroche, avons-nous dit, occupaient le pre-

DANS LA BASSE ATtERANK 243

mier rang après le gouverneur, et en profitaient pour donner un libre cours aux sentiments vindicatifs qui s'étaient amassés dans leur cœur, à la suite de la reprise d'Issoire par le comte de Raudan. Pour n'être que des tyrans en sous-ordre, ils ne s'en montraient pas moins cruels et atrabilaires. Tous ceux-là tremblaient devant eux qui n'étaient pas leurs créatures.

L'un d'eux jeta sur la femme de l'un des Consuls, le lieutenant Espagnon, un regard de convoitise. La dame était une des femmes les plus élégantes d'Is-soire, réputée pour sa beauté autant que pour sa vertu. On citait sa chevelure blonde, opulente et crépelée qui couronnait son front d'une auréole nuageuse, une sorte de morbidesse ou de nonchalance qui la rendait charmante avec sa tête alanguie sur son cou de cygne. Rien en elle d'olympien ni de sculptural, mais une grâce infinie sous le léger givre de poudre que nuançait le rose de ses joues. On comprenait} en la voyant, que la fable eût fait Vénus plus belle que Junon.

La jeune femme adorait son marii ainsi que le joli petit chérubin, fruit d'un hymen qu'aucun nuage n'avait troublé. Elle repoussa avec indignation et mépris une poursuite qui lui était odieuse.

Aulteroche jura de se venger.

Il dénonce au gouverneur le Consul qu'il représente comme un méchant homme, un ennemi personnel, un Ligueur obstine, déplorant la mort de Randan et

entretenant de sourdes menées pour livrer la ville aux ennemis. II dénonce la femme à la marquise comme ayant à diverses reprises parlé d'elle irrévérencieusement, narguant les prétentions surannées des marquises de plâtre peintes avec plus de soin que les tableaux d'ancêtres dont elles sont l'original.

Blessé dans son orgueil et dans son amour-propre, aigri par les incitations venimeuses de sa maîtresse, d*Àllègre saisit avidement l'occasion qui 8*offrait d*étouffer Tinsulte en écrasant Tinsulteur. Il fait enlever par deux «stafiers le pauvre Consul qui, de sa vie, n'avait conspiré ni ourdi aucune trame et le fait jeter dans un cachot. Qu'importent les formes de la justice, les témoignages, les interrogatoires, l'instruction, en un mot, d'un procès à celui qui n*agit que d'après son bon plaisir et en vertu dé son autorité dictatoriale ? Le prisonnier était peut-être innocent, mais il fallait qu'on le considérât comme coupable, que sou châtiment fût exemplaire, que son supplice torturât le cœur de sa famille ! — Le marquis décida que d'Ëspagnon serait pendu.

Il n'y avait pas de bourreau à Issoire, mais il y a toujours des misérables pnêts a ramasser un salaire dans la boue ou dans le sang. D'Allègre en trouva qn dans le faubourg du Pont, le paya d'avance et grassement et lui ordonna d'exécuter son condamné avec la plus grande lenteur possible, de manière à prolonger son agonie.

fiANS LA MASSB ArTERGNE 245

Il était huit heures du matin ; le Consul gisait sur

^oû grabat» en proie à une fièvre brûlante pleine

<3'hallucinations. Son jeune fils s'était endormi à ses

<;6tés et sommeillait paisiblement. L'exécuteur pénètre

<lans la prison» secoue brutalement le malade et lui

ciit que le gouverneur désire lui parler. C'est peut-être

la proclamation de son innocence» peut être la liberté,

les baisers de sa femme, les joies du foyer qui vont

lui être rendus ! Il se lève en toute hâte, s'habille

rapidement et suit rémissaire silencieux .

On arrive sur la place du château, où logeait le gouverneur. Le Consul s'arrête, terrifié à la vue d*une potence dressée devant les fenêtres. Le bourreau lui ordonne de monter à l'échelle. Le malheureux proteste et supplie. Quels sont ses accusateurs ? Quel est son crime? Quels sont ses juges? On lui enfonce dans la bouche» avec férocité» un bâillon qui fait jaillir le sang ; il est lié» er) traîné et porté sans pitié sur l'échelle fatale.

Avertie de ce qui se passait, sa femme accourt à demî-vêtue» effarée, le cœur battant violemment dans sa poitrine dilatée. Toute cette nature habituelle^' ment anéantie s'est ranimée. C'est Camille indomptée» la mère des Gracques. Elle aperçoit d'Allègre et la marquise d'Estrées considérant de la fenêtre» avec un sourire de satisfaction, les apprêts du supplice, savourant les angoisses du mari, Thumiliation de la femme. L'infortunée se jette à genoux et demandé

grâce, les mains jointes, le visage inondé de larmes. Le feu monte de Tâme à son regard : — «Ah!

Monsieur , miséricorde ! Miséricorde , Madame ! » — (( Je ne suis qu*une femme de plâtre, » répond impi-- . tojablement la marquise , tandis que d* Allègre se borne à fermer la fenêtre. Et l'exécution s'achève, barbare, odieuse, lente, pendant que la pauvre femme . s'affaisse évanouie.

Cet exécrable assassinat couvrit le gouverneur et sa maitresse d*un opprobre ineffaçable. Sous les sourires étudiés des courtisans, sous les protestations les plus adulatrices, on sentait une sourde révolte provoquée par l'abominable forfait. Une partie du mépris public se reportait sur les misérables provocateurs du meurtre, Lyron et les Aulteroche, qui, sentant la réprobation générale peser sur leurs têtes, en conçurent contre leur maître un amer ressentiment. Ils se préparèrent dans Tombrc a tisser contre lui les fils de quelque perfide machination.

Ainsi que tous les potentats, le marquis rêvait d'agrandir ses Etats et de s'emparer d'abord de Sauxillanges , puis de Saint- Germain, capitale du petit pays de Lembron, dont l'occupation eût fort convenu â ses projets.

Supposant que toutes les consciences étaient à vendre pourvu que l'un y mît le prix, il proposa une forte somme à certains officiers de Sauxillanges, pour lii procurer l'entrée de la ville. L'offre fut acceptée.

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mais le capitaine de la place, aussitôt prerenu, avisa Canillac de la tentative projetée. Canillac embusqua des troupes dans un bois voisin du lieu par ou Tesca* lade devait être pratiquée. D* Allègre arriva peu de temps après avec sa compagnie, plein de confiance et calculant d*avance les bénéfices de son expédition tant en gloire, qu*en autorité et en richesses. Ses espérances furent bien déçues. Une pistolado s*étant fait entendre, les Ligueurs, qui n'attendaient que ce signal, s'élancèrent sur d* Allègre, et décimèrent à Ijout portant tous ceux de ses hommes qui ne réussirent pas à s'échapper par la fuite. Yves lui-même i-eçut un coup d'épée qui fendit son armet et lui effleura la tête. Il se sauva à toute bride au château <le Vinzelles.

Depuis la mort d'Ëspaguon, les eutreprises du gou* semeur semblaient condamnées à Tinsuccès. Une sorte <{e raalechance s'appesantissait sur lui.

Sa tentative sur Saint-Germain-Lembron échoua plus malheureusement encore que celle de Sauxillanges.

D'Allègre avait conçu le projet de pétarader cette ville et de l'escalader de nuit. Il arriva près du bac de Saint-Yvoine avec quatre cents soldats, presque tous •laabitants dlssoire. La nuit était obscure, la pluie t:.ombait avec fracas, le tonnerre grondait, tout l*araissait devoir favoriser une surprise.

Sur la rive de l'Allier^ le marquis faisait embarquer

ses compagnons, poor les transborder de Tantre côté da fleure. Deux batelées avaient déjà passé nno soixantaine d*hommes et» pour la troisième fois ^opérait le chargement de passagers,- lorsque soudain retentit le bruit d*nn gros de cavaliers accourant à toute bride.

D' Allègre croit que ce sont les hommes d^Auteyras qui arrivent de Billom pour lui prêter main forte, mais une déchargis formidable a bientôt dissipé son erreur.

L'épouvante saisit sa troupe qui se précipite pèlemêle sur le bateau surchargé. L*esquif démarre et suit le fil de Tean. Il va a la merci de Dieu, les avirons perdus, fouetté par les vagues, soulevé par d^énormes bouillons, courant à une perte inévitable. Les soldats, p&les de frayeur, se troublent sous Timminence du péril. Les Ligueurs bordent la rive le long de laquelle se balance la frêle embarcation et font pleuvoir sur elle, à chaque lueur d'éclair, les décharges les plus meurtrières. Chaque coup do mousquet porte dans la cargaison humaine. Le sang se mêle aux flots écumeux ; les cris d*agonie succèdent aux explosions ; la nacelle à la dérive va se briser contre un rocher. Tout s*effondre et disparait dans le gouffre. Et lorsqu'un malheureux émerge de Tonde, disputant sa vie à la rivière, une balle vient l'achever et le replonger dans l'abime.

Ce fut pitié de voir cette inoubliable scène de désolation. D'Allègre ne put en supporter Taff'reux spec-

tacle. Il s*cn alla comme fou à Meillaud d'où, durant plusieurs jours, il n*osa sortir, en proie qu*il était à un abominable cauchemar.

La nouvelle de cette catastrophe souleva dans Issoire une violente rumeur. Au milieu du deuil général, la population fit entendre des cris de mort. Les bourgeois se concertaient de cette façon :

— Sang de Jésus-Christ ! disait l'un, le porc n'estil pas suffisamment engraissé à nos dépens, que nous hésitions à le saigner?

— Il faut attendre, disait l'autre, la Notre-Dame d'août, de peur d'offenser la sainte Mère de Dieu, dont on va chômer la fête.

— Ce serait plutôt l'enôenser dignement que de lui présenter en holocauste les boyaux de ces deux païens maudits.

— Nenni, l'Eglise a horreur du sang, et mieux vaut s'absoudre à l'avance du péché en gagnant des indulgences.

Pour les plus modérés, ce n'était donc que partie remise.

Lyron et les Aulteroche comprirent qu'ils étaient perdus s'ils ne se mettaient ouvertement à la tête du mouvement. Ils étaient, d'ailleurs, devenus l'objet de la méfiance du gouverneur, qui, plusieurs fois, les avait menacés de la hart et qui se montrait envers eux, depuis les derniers événements, intraitable et terrible. Ils étaient l'objet des caprices de la

marquise qui les humiliait par les exigences les plus étranges et par les sarcasmes les plus insolents. LfC marquis se vautrait dans Torgie ; la vieille cour tisane se couronnait de fleurs, se pomponnait d'atours, se parfumait d*onguents, tandis que leurs cercueils se préparaient.

Le 8 juin 1592, Lyron, en compagnie des Âulteroche, réunit les mécontents les plus disposés à la sédition, les fait descendre dans sa cave, les fait boire jusqu*à rivresse et les harangue en termes de feu. « Jurez^ dit-il, qu*avant que Taube se lève, le tjran et sa misérable complice auront cessé de nous opprimer. » On jure. Le grand Bossant, boucher de son métier, se distingue par Ténergie de ses serments. On boit encore, et la bande devenue farouche, se dirige vers la maison du gouverneur.

La tourbe emplît les salles et les plates-formes ; plusieurs vont au pillage sans se soucier du but défini de l'émeute.

>!"• d'Estrées reposait aux cotés du marquis d'Allègre. « Oyez les féroces clameurs, s'écria-t-elle en entendant du bruit aux poternes ! Je sens la mèche et Todeur de la pouiro. Plût à Dieu que nous puissions nous cacher dans les entrailles de la terre ! »

« A ces mots , raconte l'auteur des Annales manuscrites d'Issoire, Yves se jeta à bas du lit et s'empressa de mettre escabelles, coffres, tables et autres choses pour empêcher l'effet du pétard.

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ce qui ne lui servit.de rien, car la force de la poudre mit Thuis à bas et blessa le sieur d* Allègre au bras.

») Malgré cela il ne perdit pas courage. Armé d*une pertuisane qu*il tenait ordinairement sous le traversin de sa couche, il se défendit si bien qu*il repoussa les meurtriers en arrière.

» Les assaillants étaient prêts à se retirer sans exécuter leur projet, quand Bessant dit qu'il n'était plus temps^ de reculer ni de s*en tenir à cela, qu'il fallait tous mourir ou Tavoir; et, disant cela, il se jeta à corps perdu sur d'Allègre qu'il coucha par -terre d'un coup de poignard dans le corps. Tous les autres entrèrent aussitôt dans la chambre, pillèrent "tout ce qu'ils trouvèrent à leur convenance , comme vaisselle d'argent, bagues et joyaux d'une grande valeur, et enfin tout ce qu'ils purent emporter. »

Françoise Babou s'était réfugiée dans le bouge de ses filles de chambre et cherchait à se dissimuler dans ia. ruelle d'un lit. Le boucher l'aperçoit et s'élance sur ^lle pour l'égorger.

— w A l'aide, je me meurs, grâce ! Merci pour ieu ! clame la malheureuse éperdue. Hélas, Monsieur, oulcz-vous tuer aussi les dames ! »

— « Oui, nous voulons tuer la chienne comme le €::hien, » réplique l'atroce assassin, en lui plongeant "Un long poignard sous la mamelle gauche.

La chemise ornée de dentelles que portait la. marquise lui fut enlevée et son corps, horriblement meurtri, fut jeté sur la voie publique.

« Sur son cadavre, rapportent Louise de Lorraine, et Dulaure après elle, on vit la marque d*an raffinement de coquetterie qui témoigne des mœurs licencieuses du siècle. Cette dame, pour plaire au marquis, ne se bornait pas à orner et à tresser sa chevelure ; on aperçut dans ait lieu plus secret des tresses symétriquement arrangées avec des rubans de diverses couleurs. »

Le lendemain, Ljron fit mettre dans deux cercueils les corps du gouverneur et de sa maîtresse et les fit conduire à Meillaud, où ils furent enterrés dans le caveau du château.

Ainsi finit tragiquement une royauté éphémère.

A deux années d'intervalle, la terre issoîriennc buvait le sang de deux hommes jeunes, vaillants et braves, Randan et d'Allègre, que l'amitié eût toujours étroitement unis, peut-être, si la passion libertine d'une femme ne les eût armés l'un contre l'autre en on faisant des adversaires impitoyables. Honte et sang, tels avaient été les fruits empoisonnés produits par la débauche de Françoise d'Estrées. — Adultéra: venifica !

Et pendant ce temps, Gabrielle d'Estrées, comtesse

de Monceaux, faisait baptiser son premier enfant légitimé de France. Sans avoir le titre de reine, elle en avait les honneurs et les privilèges. On la traitait même de Majesté. Adulée passionnément, il n*y avait plus, entre la couronne des Ijs et sa soyeuse chevelure, que la distance du consentement de la prisonnière d*Usson et les rampes de la roche Tarpéienne.

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