‹ Chronique de la ligue dans la Basse-AuvergneChapitre 8 sur 24 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Jean de Basmaison. — Claude Binet. — Jean de Murât. — Pasquier. Montaigne et de Thou — La Peste à Riom.— Une idylle blonde.

Profitons du moment où les députés se portent de tous les points de la France au rendez-vous des Etats, où ceux déjà arrivés se groupent en comités préparatoires, pour esquisser les traits des trois délégués riomois, qui sont incontestablement les trois principales figures de la double députation auvergnate : Jean de Basmaison, Claude Bi>et et Jean de Murât.

Nous les trouvons réunis dans une des salles du château des anciens comtes de BloiS; en compagnie de Michel de Montaigne, député de la Guienne, d*Etienne Pasquier, député de Paris et de Jacques-Auguste de Thou qui avait accompagné à Blois le cardinal de Vendôme et le comte de Soissons, et qui était souvent

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appelé aux conseils privés du roi. Des liens de vieille amitié, non moins que la similitude des goûts et des opinions, unissaient ces divers personnages.

Jean de Basmaison-Pougnet, natif de Vic-lo-Corate, avait alors cinquante-huit ans. Docteur ès-droit, avocat en la Sénéchaussée d'Auvergne et Siège Présidial de Riom, feudiste distingué, orateur remarquable, il passait pour Témule des plus grands jurisconsultes du temps.

Comme Loysel, comme Scaliger, comme les frères Pithou, il avait suivi à Bourges les leçons du grand Cujas. C'est de sa bouche qu'il avait recueilli l'interprétation du Digeste et des Instilutes. Là, il s'était lié étroitement avec Imbert, avec Dumoulin que l'on nomma plus tard le Papinien français, mais surtout avec Pasquier dont il était le contemporain.

Il débuta à Riom en même temps que Pasquier débutait au Parlement de Paris. Les deux condisciples, devenus confrères, se faisaient réciproquement confidence des difficultés et des découragements du début. Le barreau était alors comme aujourd'hui le rendez-vous des talents. C'était le temps des Montholon, des Loysel, des Pithou, des Brûlard; il n'était pas aisé d'émerger de la foule et de trouver une occasion de se produire.

Néanmoins la renommée vint à la longue pour tous les deux.

Pendant que Pasquier se faisait connaître par son plaidoyer contre les Jésuites, Basmaison eut à jouer le premier rôle comme avocat aux Grands -Jours d'Auvergne de 1580. Papire Masson, Edouard Mole et Achille de Harlay admirèrent son éloquence. Quand il parlait on était gagné, ce qui vaut mieux que conquis, éclairé, ce qui vaut mieux qu'enflammé. Basmaison faisait affluer au prétoire les pays circonvoisins. Il était, dit Consul, jure madens, longoque fori limatus m usa, qualités que Martial recherche chez un avocat. Il n'avait pas la fougue, Télan, la passion qui entraine, mais il avait le poids, la mesure, la froide raison qui convainc. Il conservait une certaine àpreté native, il lui manquait le rayon du génie, Tétincelle créatrice, mais il avait la force. Cest aux Grands- Jours qu'il connut de Thou qui était venu à Clermont pour saluer son beau-frère de Harlay.

Il avait épousé une de ses compatriotes, Antoinette de Sirmond, sœur du fameux Jésuite, presque au même moment où Pasquier épousait M"* de Montdomaine. Basmaison qui n'avait pas ce je ne sais quoi d'anacréontique qui se mêle à la gravité de l'auteur des Recherches, lui écrivait à ce propos qu'il avait dompté t amour. Et Pasquier qui s'y connaissait, lui qui avait publié le Monophile, dissertation sur l'amour, lui répondait : » Quant à ce que vous me mandez avoir rendu l'amour esclave comment se pourraitil bien faire ? S'il en est ainsi, ah ! pauvre malheureux !

As-ta mieux aimé une serre liberté qo*une franche et libre prison? Amorty ne l'avez- vous point, quelque chose que vous m'en escriviez, ains endormy et à la charge de se réveiller de plus belle, quelque jour, pour vous faire réparer l'injure que vous vantez lui avoir faicte. » Nous verrons tout à l'heure que la prophétie se réalisa en la personne du fils de Basmaison.

On eût dit que les deux amis cheminaient de concert les étapes de la vie. Lorsque Pasquier fit paraître ses Recherches sur la Fronce, qui devaient lui faire une célébrité, Basmaison publia son Traité des Fiefs, que Bretonnius appelle un divin traité, dont Dumoulin fit l'éloge et qui valut à son auteur d'être appelé dans le langage des poètes, le grand mignon de Thémis.

L'importance qu'il avait acquise en Auvergne, l'estime universelle dont il jouissait, l'avaient fait choisir par la province comme député aux premiers Etats de Blois. Là, au milieu de l'efi'ervescence des partis, alors que les édits de pacification n'aboutissaient qu'à activer la guerre civile, il s'était posé comme tolérant dans un siècle d'intolérance et, dans un discours, resté célèbre, il avait exposé qu'il était plus digne d'un roi de France de ramener les Calvinistes par la persuasion et la douceur que de les contraindre par la violence. Il avait été envoyé avec révêque d'Autun et le comte de Montmorin auprès du prince do Condé pour l'engager à se rendre aux Etats.

Deux fois encore l'assemblée provinciale l'avait délégué auprès du prince pour demander la diminu* tion des tailles, et enfin, les gens du Tiers venaient à nouveau de le députer aux seconds Etats bien qu'on le sût dévoué à la royauté.

C'était pour lui une véritable bonne fortune que dé retrouver à Blois l'ami d'enfancoK Pasquier, l'ami do rage mûr, de Thou, qui servirent de trait d'union entre lui et le sceptique auteur des Essais.

Les deux compatriotes de Basmaison, Claude Binet et Jean de Murât, avaient déjà été ses collègues, douze années auparavant, aux premiers Etats de Blois. Le premier remplissait la charge de Lieutenant-général et le second celle de Conseiller au Présidial de Riom.

D'abord avocat au Parlement de Paris, ensuite Lieutenant criminel au siège royal de Fontenay-le- CoiQte, Claude Binet, issu d'une famille originaire du Beauvoisis, occupait dans les lettres un rang aussi élevé que dans la judicaturc.

Dès 1573, il avait fait imprimer, à la suite des œuvres de Jean de la Péruse, son ami, quelques poésies écrites dans le style alambiqué et prétentieux de l'époque.

Les muses l'avaient recommandé à Charles IX et il s'était recommandé lui-même à Henri III par une ode enthousiaste. Successivement il avait donné au public

sa tragédie de Médée, écrite comme Taurait fait Jodelle, la traduction en vers français du latin de Jean Dorât des Oracles des douze Sybilles, les Plaisirs de la vie rustique et plusieurs autres pièces dont on trouve la liste dans la bibliothèque de la Croix-du- Maine et de Duverdier.

Intimement uni dès Tenfance avec le plus illustre poète du temps, Ronsard, Tami de Baïf, de porat, de Joachim du Bellay et de Saint-Gelais, il fut le héros de la renommée du poète vendômois. Il ne voyait que cette gloire dans le siècle et il la défendait contre tout venant. Il eût pris au pied de la lettre ces vers placés dans la bouche de Charles IX :

Tous deux également nous portons la couronne ; Mais roi, je la reçois, poète tu la donnes !

Pour lui Ronsard était plus qu'un roi, c'était un dieu.

 peine son ami fut-il expiré, suivant au tombeau les principaux membres de la pléiade, que Binet publia la Vie de Pierre de Ronsard et une édition des œuvres du poète, édition dont il retrancha les Satires contre les vices de la cour, plus soucieux en cela de sa propre tranquillité que de la réputation de celui dont il voulait honorer la mémoire.

Binet était d'ailleurs d'une famille de poètes, car

son frère, Pierre, mort en 1584 daos un âge peu avancé, avait composé plusieurs sonnets, le poème de la Truite, le Vœu du Pécheur à Neptune et autres pièces françaises et latines.

Jean Binet, son oncle ^ habile jurisconsulte du Beauvoisis, avait écrit de nombreuses poésies latines dont nous possédons le manuscrit.

Comme Uasmaison, Binet était lié avec Imbert, dont il fit répitaphe en vers latins ; comme lui il était lié avec Pasquier, avec lequel, dix ans auparavant, il avait pris part à Poitiers au fameux tournoi de la Puce. La culture des belles-lettres et de la gaie science, ses excursions vers les sommets du Parnasse, sur le dos de Pégase, ne faisaient rien perdreau grave magistrat de sa vigueur d'esprit ni de son austérité de vie.

Quant à Jean de Murât , seigneur de Bardon , il appartenait à une famille dont le nom avait eu et devait avoir encore un grand retentissement dans la province. Il avait vieilli dans les afi'aires publiques et quatorze lustres n'avaient pas encore éteint en lui l'ardeur des convictions et le zèle d'un dévouement sans bornes à son pays.

De son mariage avec Gilberte Golfer étaient nés vingt-quatre enfants, — union féconde comme celle des patriarches, — dont plusieurs occupaient déjà les

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situations les plus élevées. Uaioé, seigneur de Saint- Genest-rEnfant, était conseiller au Parlement de Paris ; un autre, Antoine, allait quitter provisoirement la simarre de lieutenant-général criminel au siège de Riom pour prendre la cotte de mailles du soldat, un troisième enfin, trésorier de l'Extraordinaire des guerres, se préparait à rendre dô signalés services à la monarchie, soit par ses négociations habiles, soit par larrcstation de Charles de Valois, maladroitement compromis dans une conspiration. Une de ses filles, Suzanne, était mariée à Pierre de Bourzeix, père d*Amable de Bourzeix, futur académicien ; une autre, t Michelle, à Amable de Sirmond, père de Jean, éga-

• lement futur académicien et historiographe de France.

Entre les divers membres de cet intéressant cénacle, et en dehors de la franc-maçonnerie du talent, il y avait, nous l'avons dit, conformité do vues et de tendances. Tous étaient des royalistes dévoués et des catholiques fervents, mais il y avait on eux un reflet de rame de THospital. Malgré leur fidélité au souverain, ils n'en considéraient pas moins comme un crime de vouloir réprimer le Calvinisme par le glaive. Ils tenaient d'ailleurs les Jésuites pour aussi hérétiques que les Huguenots.

Que de charmantes causeries entre ces hommes : Montaigne, au ramage gascon, à l'esprit pareil a un

cheval échappé, incrédule, indolent; Pasquier, mêlant on sentimentalisme badin au sérieux des conceptions et à une grande profondeur de pensées; de Thou, philosophant avec grâce et notant d*un trait, comme un portraitiste, les événements et les caractères; Binet, dont les fonctions solennelles n'excluaient ni la verve légère des sonnets, ni l'entrain des épigrammes galants ; Basmaison, mêlant aux recherches juridiques les croyances à la cabalistique et à Tinfluence des nombres; Murât, enfin, dont les souvenirs parlementaires remontaient aux Etats d'Orléans en 1560, et dont l'expérience implacable formulait les contrastes entre le passé et les temps présents !

Et pendant que les pères devisaient ensemble tantôt de querelles d'érudition, tantôt des malheurs du pays, les enfants s'entretenaient de sujets plus on rapport avec leur âge.

Trop inexpérimentés pour être tolérants , suivant l'expression de Frayssinous, ils se mêlaient aux événements du jour avec la franche allure et la fougue inconsidérée de la jeunesse. A l'heure actuelle même, l'ardeur martiale était tempérée dans leur cœur par un sentiment plus doux.

Une idylle se poursuivait entre le fils aine de Basmaison et une des nombreuses filles de Murât.

Cette idylle avait pris naissance l'année précédente

dans des circoDstaDces dramatiques. Amable de Bas^ maison avait vingt-six ans, comme le plus jeune dés fils de Pasquier, comme aussi Jacques Ciijas, ses deux camarades habituels. Catherine de Murât avait vingt ans. C'était une mignonne créature, toute rose et blonde, rieuse et langoureuse en même temps, pareille à ces adorables voluptueuses de Prud'hon , dont lesycux sont tout à la fois baignés d'iuuocence et d'amour.

Catherine était l'amie intime de Pcrrette de Basmaison, une des filles du feudiste, laquelle devait plus tard donner le jour à Pierre do Lalando, l'auteur du Traité sur les droits de Hptjalcs.

Or, Perrctte avait, quelques mois auparavant, couru un grand danger, conjuré peut-être par un miracle d'abnégation.

De 1586 à 1588, la pestilence — inquinarius morbiis — avait sévi à Riom et dans les environs avec une acuité particulière. Quatre mille habitants avaient succombé aux atteintes du fléau. L'épouvante était immense, la consternation générale. Les étrangers étaient chassés pour éviter toute agglomération ; on autorisait même la désertion des habitants « toutefois après qu'ils auraient acquitté leurs contributions. »

Un Consul avait abandonné son poste. Le Présidial siégeait à Cébazat et les Trésoriers de France parlaient de se retirer.

Le Catalan (Figaro de l'époque) ne pouvant plus suffire à soigner les malades, on fait venir de Clermont

UD pharmacien auquel on promet bonne composition. On réclame à Ussel un parfumeur, et Ussel ne l'accorde qu'à la condition que les Consuls le lui rendront et en feront leur soumission écrite. On décide que les portefaix et les chirurgiens seront habillés aux frais de la ville dans l'intérêt de la santé publique. On fait parfumer la maison publique avec du soufre et du vinaigre, du verjus et de la parrousiue.

Etre atteint, c'était presque être condamné, car les maisons où se trouvaient des malades étaient déclarées suspectes et cadenassées. On en séquestrait les habitants, ou on traînait les malheureux dans des cabanes établies hors des murailles.

Or, Perrette de Basmaison était atteinte. Ange du dévouement, Catherine de Murât était aussitôt venue s'asseoir à son chevet. Acte héroïque dans un temps d'épidémie où l'affolement s'empare des âmes et étouffe le cœur.

Durant dix jours, la frêle enfant avait montré des forces de femme. La fragile porcelaine de Saxe, sans crainte d'être broyée par l'épidémie, avait disputé à la peste, avec son herculéenne faiblesse, la proie qu'elle allait saisir. Elle avait adouci les souffrances, calmé les crises, sauvé son amie ; admirable triomphe de l'amitié sur la mort !

Au cours des longues veillées communes, dans les déchirements mutuels de l'angoisse, Amable de Basmaison s'était laissé envahir tout entier par le prisme

de cette radieuse jeunesse aux prises avec Tagonie, par cette chevelure aux frisons onduleux penchés sur un cadavre, par la grâce de ces mains couleur de clématite versant la guérison, de ces lèvres vermeilles versant l'espoir.

Elle était si belle, Catherine, dans son rôle de gardemalade, avec son air de rose en deuil, — presque aussi belle qu'à Theure de la guérison, alors que le plaisir sans contrainte était venu épanouir son visage et dissiper la mélancolie des jours d'alarmes.

Depuis ces heures inoubliables, le cœur d*Âmable de Basmaison ne lui appartenait plus, il l'avait donné tout entier ; et la gentille Catherine, empourprée d*nne émotion quelle n'avait pas été longue à partager, se réfugiait confuse dans les bras de sa compagne devenue doublement sa sœur.

Laissons se dérouler en silence les chastes épisodes d'un amour partagé, épisodes charmants, mais toujours les mêmes, pour voir ce qui se passait aux Etats dont les séances devenaient de plus en plus tumultueuses.

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