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FRAGMENT DE LA CHRONIQUE DE COUSINOT DE MONTREUIL

Chap. i^'". Le ti-espassement de Charles de France ^

Sensuivent les Gestes et aucunes choses advenues du temps du très chrestieu et très noble roy Charles VII^ de ce nom qui eut le royaume après le trespas de feu son père Charles VI qui trcspassa l'an rail quatre cent vingt deux , le vingt et uniesme 2 jour d'octobre. Au quel temps les choses cstoieut au royaume de France en petit estât et y eut de divers exploits et de grands divisions partout.

Chap, 2. Affaire de la Rocheharon,

Il avolt en Auvergne un grand seigneur terrien , nommé le seigneur de la Rochebaron, qui possédoit

' Charles VI. Voy. le chap. 19" de la Geste des nobles.

* Le 22 octobre 1422, telle serait, d'après une ordonnance de Charles VII, la date légale ou aulhentique de l' avènement de Charles Vil au trône. Voy. mon édition de Jean Chartier, t. I, p. 3.

210 COUSli\OT DE MOATREUIL. [1422-

plusicurs belles terres et seigneuries, et teuoit le party du duc de Bourgongne et par conséquent du roy d'Angleterre, lequel eut en sa compaignéc un Savoisien nommé le seigneur de Salcnove, et se misrent sus accompagnez de bien huict cent hommes d'armes et les archers ; et tenoient les champs et faisoient beaucoup de maux et cndommogeoient le pays en diverses manières. La chose vint à la cognoissance du conte de Perdriac, fils du feu conte d'Armagnac , du mareschal de France , nommé la Fayète et du seigneur de Grosléc , séneschal de Lyon et bailly de Mascon , lesquels assemblèrent gens le plus diligemment qu'ils peurent et se mirent sur les champs en intention de rencontrer lesdits de Rochebaron et de Salenove : Et de faict les trouvèrent et cuidèrent frapper sur eux, mais ils n'attendirent pas et s'enfuirent très laschcment et déshonnestement et se retirèrent en une place nommée Bousos.

Tout au plus près d'icelle place avoit un moulin auquel un arbaleslrier mit le feu, et fut si fort et véhément qu'il entra en la ville , dont on ne se donnoit de garde ; tellement que les Bourguignons et Savoisiens en furent surpris, et les capitaines trouvèrent moyen d'eidx sauver et sen allèrent. Aucuns de leurs gens se vinrent rendre prisonniers et les autres furent tuez et après ce lesdits seigneurs de Perdriac , le mareschal et Groslée , allèrent devant la place de Rochebaron et fut prinsc avec toutes les autres de ce seigneur : et ceux de leurs gens qui s'en peurent fuir furent tuez en montagnes en divers lieux par les gens du plat pays que on nommoit Brigans ; et tout ce pays fut lors réduit en l'obéissance du roy.

Le vicomte de Narbonne et le seigneur de Torsay ^ mirent le siège à Cosne; mais les ducs de Betfort et de Bourgongne assemblèrent gens pour v^enir en lever le

' Grand maître des arbalétriers ou commandant général des milices à pied.

siège , et s'en allèrent en Guyenne à une cité vers Bordeaux , nommée Basas , devant laquelle les ilnglois mirent le siège; et finalement lesdits seigneurs François prirent composition de eulx rendre ,. au cas que dedans certain temps les François ne se trouveroient plus forts que les Anglois. Si estoient lors en Languedoc les comtes de Foix, d'Armignac et autres; et pour le gouvernement des finances estoit Maistre Guillaume de Cliampeaux, évesque de Laon, qui fist toute la diligence d'assembler gens pour aller devant la place , et fist tant qu'il y eut assez belle compaignée. Et estoit un des principaux chefs de guerre des Anglois un nommé Beauchamp. Le dit évesque de Laon avoit mandé ou prié au seigneur de Laigle vicomte de Limoges , qu'il voulust envoj^er des gens ; lequel avoit en sa compaignée un chevalier nommé I\Iessire Louys Juvénal des Ursins , fils du seigneur de Traigncl , lequel faisoit souvent courses sur les Anglois au pays de Guyenne, et le dit Beauchamp Anglois le congnoissoit bien : donques ledit seigneur de Laigle envoya ledict Juvenal des Ursins , atout vingt lances et des arbalestriers devers ledit évesque de Laon ; il arriva environ minuit en l'ost des François dont plusieurs fisrent grand bruit, cuidans qu'il eust amené plus grande compaignée.

François se disposèrent le matin de combatre , si mestîer estoit ; et Beauchamp scout la venue dudit Juvénal des Ursins et hiy envoya requérir que s'il y avoit besongne, qu'il advisast comme ils se peussent rencontrer, car autresfois ils ax^oient rompu lances ensemble, et que, s'il le prcnoit, il luy feroit bonne compaignée. Le dit Jui'énal des Ursins et aucuns seigneurs du pays furent ordonnez le matin pour aller voir le maintien des Anglois; et vcircnt que les Anglois estoient quatre fois plus que les François et estoient en place advantaigeuse, ayans mis paulx devant eulx et qu'il n'y avoit quelque apparence qu'on les deust combatre , et qu'il valoit mieux

laisser perdre la place que mettre la compaignée en adventure ; et ainsi fut fait.

Ghap. 3. [Tentative sur Fresnaij . Hostilités en Picardie et dans le Maine.]

Environ ce temps , Messirc Jean du Bellay et Messirc Ambroise de Loré fisrent une assemblée pour cuider aller recouvrer Fresnay et vinrent courir devant. Mais les Anglois ne saillirent aucunement et ils s'en retournèrent repaistre à Sillé-le-GuilIaume et de là se partit le dit de Loré pour s'en retourner à Sainte-Suzanne et ledict du Bellay au Mans, qui avoit environ deux cents chevaux. Guillaume Kyrie! Anglois estoit pour lors sur les champs accompaigné de quatre vingts Anglois ; lesquels se misrent à pied à l' encontre d'une hayc et les François vinrent à cheval frapper vaillamment sur lesdits Anglois qui avoient fort traict : finalement les François furent desconfits et y en eut plusieurs tuez et prins.

En ce temps, le duc de Bourgongne estoit sur les champs et aussi estoient les François ; ils se rencontrèrent et il y eust bien dure et aspre besongne et plusieurs ruez par terre et navrez d'un costé et d'autre. Le duc de Bourgongne s'y comporta vaillamment, et à la fin les François furent desconfits et y en eut de morts et de prins nonobstant que les Bourguignons y eurent grand dommaige. Le seigneur de Gamaches etMessire Amaury de Sainct-Léger, tenans le party du roy, trouvèrent vers la Blanque-Taque en Picardie plusieurs Bourguignons ; si frappèrent sus et les ennemis se misrent fort en deffense; mais finalement iceux Bourguignons furent desconfits et y en eut plusieurs de tuez et de prins.

Au pays du Maine environ jVeufville-Lalais le sieur de Fontaines et aucuns Anglois se rencontrèrent; et après ce qu'ils se furent bien entre-batus, les Anglois

furent desconfistz et y en eut environ huict vingts * de tuez et de prins. Pour ledit temps, le comte de Boucan Escossois estoit connestable de France.

Chap. 4. Bataille à Gravent -.

L'an mil quatre cent et vingt trois ^^ la ville de Gravent se tenoit pour le roy de France et y avoit dedans des compaignons de guerre, laillantes gens qui couroient tout le pays tenant le party du roy d'Angleterre et de Bourgongne. Et pour ce les comtes de Salisbery et de Sufolc vinrent mettre le siège devant la dite place et avec eulx le mareschal de Bourgongne. Et estoient foison de gens de guerre, garnis de tous liabillemens qui faisoient toute diligence d'avoir la ville ; et ceux de dedans se defendoient fort ; et pour lever le siège furent assemblez gens de guerre du party du roy, pour essayer si on pourroit lever le siège et en furent chefs le sieur* de Séverac mareschal de France et le connestable d'Ecosse , bien vaillant chevalier et estoient grand foison de bonnes gens. Y estoient aussi le comte de Ventadour, les seigneurs du Bellay, de Fontaines, de Gamaches et autres ; lesquels vinrent jusques au siège ; la venue desquels fut sceue des Anglois et Bourguignons qui en estoient advertis.

Si se misrent en ordonnance et le connestable d'Escosse descendit à pied et avec luy plusieurs vaillans François et Escossois , cuidans que Séverac et les autres deussent ainsi faire , ou au moins frapper à cheval sur les ennemis. Il y eut fort combatu et finalement les François et Escossois furent desconfits et y en eut plusieurs de

' Cent soixante.

^ Gestes des nobles , chap. 202.

^ Pâques , le 4 avril.

^ Sic dans Godefroy. Sieur n'est pas du quinzième siècle.

214 COUSLMOT DE MOKTREUIL. [1423-

tuez et de priiis jusqucs au nombre de deiix à trois mille, tjiii fut grant dommaige pour le roy de France. Il y eut des Anglois et Bourguignons tu-ez mais non mie grand foison. Des François fut prins le connestable d'Escosse, Ventadour, Bellay et Gamaclics; de tuez, le seigneur de Fontaines, ]\îessire Thomas Stonhameton. Le mareschal de Sévcrac, Mcssire Robert de Laire et autres s'enfuirent très déshonnestemcnt qui fut un grand dommaige pour !e roy de France ; et s'ils eussent arresté et fait leur devoir, la chose , comme il est vr^iy semblable, eus esté autrement. Le roy axoit envoyé au pays de Champagne, au pays de Rctel et es Marches voisines, pour y faire guerre et faisoient ce que gens de guerre ont accoustumé de faire : Et au contrau*e s*assemblèrent le comte de Salisbery, Messire Jean de Luxembourg et foison de geds de guerre avec eux. Et quand les François apperceurent qu'ils n'estoient pas gens pour résister à si grand puissance, ils passèrent la rivière de Meuse et se retirèrent à !Mouson qui est une ville hors du royaume , appartenant au roy,

Ghap. 5. Bataille près la Gravelle ^.

En iceluy temps, un chevalier d'Angleterre, nommé la Poule 2, de grand sens et lignage , et vaillant chevalier, partit du pays de Normandie avec bien deux mille et cinq cens combattans Anglois, et s'en vint conrre au pays d'Anjou et se logea au dit pays devant un chastel nommé Segré. Laquelle chose vint à la congnoissancc de Messire Ambroise de Loré , lequel très diligemment envoya et fit hastivement sçavoir au comte d'Aumale, qai estoit à Tours , et assembloit gens pour une entreprinse qu'il avoit au pays de Normandie, laquelle le dit seigneur de Loré sçavoit bien.

' Geste, chap. 204.

^ William Pôle.

1423] CHROXIQL'E DE LA PCCELLE. 215

Gomme le dit de la Poule estoit au dict pays d'Anjou, le dit comte d'Aumale estoit lieutenant du roy, et aussitost qu'il eut receu les lettres du dict de Loré , il s'en vint très hastivenient en la ville de Laval, et manda gens de toutes parts qu'ils se rendissent à luy , lesquels le fisrent très volontiers ; et le dit seigneur de Fontaines y alla. Et là lànt un chevalier, nommé Messire Jean de la Haye , baron de Goulonces , qui y amena une belle et gente compaignée de guerre ; lequel estoit pour lors en l'indignation du dict comte d'Aumale , pour plusieurs désobéissances qu'il luy avoit faictes ou dit pays, et ne vouloit point qu'il fust en sa compaignée. Toutefois le dit de Loré fit tant que pour cette fois il estoit content qu'il y fust, mais que il ne le veist point, et qu'il ne se monstrast devant luy ; si estoit-il très vaillant chevalier. Et le lendemain bien matin se partit le dict comte d'Aumale et sa compaignée, qui estoit un jour de samedy pour soy aller mettre entre le pays de Normandie et les dicts Anglois , en un lieu qu'on disoit qu'ils dévoient passer, pour eulx en retourner et entrer au dit pays de Xormandie, et furent choisis plusieurs gens de guerre, des plus suffisans et cognoissans à ce , pour les chevaucher, et furent chargez de par le dit comte de lui faire sçavoir toutes nouvelles d'iceux Anglois. Ils trouvèrent qu'ils estoient partis du dit chastel de Segré et s'en venoient par devant un autre chasteau nommé La Gravelle et amenoient avec eux les hostages du dict chastel de Segré , et plusieurs , et plus de mille à douze cens bœufs et vaches.

^Et s'en vint le dit comte d'Aumale loger en un village nommé le Bourg Xeuf de la Forest , et eut certaines nouvelles que les Anglois estoient partis à trois lieues du dit lieu, ou environ, et qu'ils tiroient tout droit pour aller passer en un lieu nommé la Brossinière, à une lieue du dit lieu de Dourncuf. Et alors le dict comte d'Aumale qui estoit sage et x aillant, envoya quérir le bastard d'A-

216 COUSINOT DE MOXTREUIL. [1423-

lençon , et envoya aussi à Madame de Laval , luy prier qu'elle luy vouhist envoyer l'aisné de ses fils, nommé Andry de Laval, lors estant jeune d'âge de douze ans; laquelle le fit très volontiers, et luy bailla pour l'accompaigner Messire Guy de Laval, seigneur de Mont-Jean, et tous les gens de la seigneurie de Laval, et autres plusieurs ses vassaux et hommes qu'elle peut avoir promptement d'autre part.

Le dict comte d'Aumalc manda pareillement quérir Louis de Tromargon et le sire de Loré, ausquels il dit les nouvelles qui luy estoient venues des dicts Anglois, et leur requist conseil, pour ce qu'il vouloit là conclure ce qu'il avoit à faire; et y eut de diverses opinions et imaginations , et finalement fut conclu de combatre les dits Anglois s'ils vouloient attendre et que le dit comte avec tous ses gens seroient au dit lieu de la Brossinière le dimanche matin à soleil levant, et que le dit comte d'Aumale se mettroit au dit lieu à pied, avec les seigneurs dessus dits, pour attendre les dits Anglois; et que le dit de Loré et Louis de Tromargon seroient à cheval, à tout sept ou huit vingt lances, pour besongner sur iccux Anglois, ainsi qu'ils verroient à faire, sans nulle charge : que s'ils avoient affaire d'un autre capitaine , ils le pourroient prendre. Et on disoit cela pour le dit capitaine de Coulonces, qui estoit en l'indignation du dist comte d'Aumale.

Si se trouvèrent ainsi qu'il avoit esté ordonné et à l'heure , audit lieu de la Brossinière ; et fut la bataille ordonnée à pied, et lesdits de Loré, Tromargon, et Coulonces à cheval; et l'ordonnance ainsi faite, on veit dedans deux heures après les coureurs des Anglois, qui chassoient aucuns coureurs des François : et lors lesdits capitaines à cheval chargèrent sur lesdits coureurs Anglois, et leur tinrent tellement l'escarmouche qu'ils les contraignirent de descendre à pied près de leur bataille : et les Anglois venoient en belle ordonnance, marchans

septemb.] CHRONIQUE DE LA rUCELLE. 217

contre la bataille du comte d'Aumale, laquelle ils ne poui'oient bonnement voir, pour ce que ceux de cbeval estoient tousjours entre deux, et se tenoient tous ensemble se retirans tout bellement avec ledit comte d'Aumale.

Et quand les batailles dudit comte d'Aumale et du susdit la Poulie Anglois furent près l'une de l'autre, comme d'un traict d'arc , les Anglois marchoient fort et en marchant ils picquoient de gros paulx, qu'ils avoient en grand nombre et portoient avec eux : et lors lesdits trois capitaines et les gens de cheval passèrent par entre les deux batailles , cuidans frapper d'un costé sur lesdits Anglois; ce qu'ils ne peurent bonnement faire, pour occasion des paulx : et pour ce tout à coup tournèrent sur un costé de la bataille où il n'y avoit aucuns paulx et frappèrent vaillamment sur eux. Ceux de pied marchoient tousjours les uns contre les autres; et au frapper que firent ceux de cheval , les Anglois se rompirent , et serrèrent ensemble contre un grand fossé, et estoient comme sans aucune ordonnance. Et lors la bataille à pied joignit aux Anglois, et combatirent main à main; il y eut de grandes vaillances d'armes faites.

Mais lesdits Anglois ne peurent soustenir le faix que leur bailloient les François , et furent desconfits au champ et y en eut de quatorze à quinze cent de tuez qui furent faits enterrer par la dicte dame, obstant ^ ce que la bataille avoit esté en sa terre '^. Et y estoit présent Alençon le Hérault qui rapporta le nombre des morts : et y en eut de tuez à la chasse de deux à trois cent. Et si y eut plusieurs prisonniers, et entre les autres le susdit seigneur de la Poule , Thomas Aubourg , et Messirc Thomas Clisseton 3 ^ et n'en

' Al. Veu que. (God.)

' Voyez sur celte affaire la chronique de Perceval de Cagny.

' Ou Clifton.

218 COLSIXOT DE IIOXTRELIL. [1423-

eschappa pas six vingt , que tous ne fussent mors ou prins 1.

Et y eut là des chevaliers faits et entre les autres Ulessire André de Laval , lequel fut depuis seigneur de Lohéac et marcschal de France , et plusieurs autres. Et y eut un chevalier françois tué Messire Jehan le Roux, et peu d'autres. Et de là ledit comte d'Aumale et sa compaignée s'en allèrent loger à la Gravelle. Dudit lieu de la {jravelle ce dit comte d'Aumale print son chemin droit au pays de Normandie et s'en alla devant Avrauches, et y laissa le seigneur d'Aussebourg avec certaine quantité de gens d'armes pour sçavoir s'ils pourroient mettre la ville d'Avranches en l'obéissance du roy ; et ledit comte passa outre et s'en vint loger aux fauxbourgs de Sainct Lou en Xormandie, et y fut trois ou quatre jours; et y eut prins plusieurs prisonniers et biens, puis revint par devant la dite vOle d'Avranches , laquelle pour lors n'estoit pas bien aysée à avoir; et pour ce s'en retourna luy

' Le succès remporté à la Gravelle produisit nne très-vive impression snr les esprits. Aussi les vainqueurs résolurent-ils d'en perpétuer le souvenir par un monument élevé sur le théâtre même de cette victoire. Charles VII était très-pauvre à cette époque. Il contribua néanmoins pour une somme importante à l'érection de ce monument, qui fut construit aux frais du comte d'Aumale , et qui , dans l'intention du fondateur, était destiné à servir de lieu de sépulture pour ce comte lui-même et ses successeurs. Extrait du covqite de Guillaume Charrier, receveur général de toutes finances : « A monseigneur le comte d'Aumalle ,... pour luy aider à déporter la mise que faire luy fandroit à la fondation d'une chapelle qu'il avoit promise, et entendoit faire faire et édifier au lieu de ladite bataille que il avoit eue, ou mois de septembre précédent, contre les anciens ennemis les Anglois , que l'on disoit de la Bussonière ou pais du Maine, etc. ; par vertu de lettres patentes données le 27 d'octobre 1423 ; pour ce. . . 40501ivres tournois. » (G. -A. de la Roque, Histoire de la maison d'Harcourt, 1662, ia-folio, tome II, preuves du livre IX , page 496. )

anc. style.] CHR0NI<1UE DE LA PUCELLE. 219

et toute sa compaignée au pays du Mayne sans faire autre chose.

dur, 6. [L^ mont Saint Michel assiégé. — Défaite des Anglais. — Naissance de Louis XL ]

En ce temps, les Anglois mirent le siège par mer et parterre devant le llont Sainct Michel, et sur la mer avoit grand naxire et foison de gens de guerre bien armez , habillez et garnis de toutes choses nécessaires ; et environnèrent tellement la dite place, qu'il n'esloit pas possible qu'on la peust avitaillcr en aucune manière. Et pour secourir icelle ville fut fait une armée à Sainct Malo de risle, de laquelle estoit capitaine un vaillant chevalier nommé le seigneur de Beaufort de Bretaigne qui fut admirai de la dite armée et fit tant qu'il eut du navire compétemment ; et y eut de vaillantes gens tant d'hommes d'armes que de traict, lesquels très volontiers et libéralement se boutèrent es dits navires ; tellement qu'ils furent bien équipez et garnis de tout ce qui leur falloit, et singlèrcnt par mer tellement, qu'ils vinrent à arriver sur les Anglois , lesquels se deffendirent vaillamment et y eut bien dure et aspre besongne. Et y fut tellement combatu par les François que les Anglois furent desconfits et le siège fut levé; et y estoit en la compaignie, avec le susdit admirai, le seigneur d'Aussebourg. Quand les Anglois qui estoient à terre sceurent que leur navire estoit parti, ils s'en allèrent.

Pour Icdict temps, les Anglois misrent une bastille à une lieue près dudit Mont Sainct Michel en un lieu nommé Ardevon * ; et ceux de la garnison dudit Mont sailloient souvent, et presque fous les jours, pour escarmoucher avec les Anglois , et y faisoit on de belles armes.

' Ardevon , canton de Pontorson , arrondissement d'Avranches (Manche).

Messire Jean de la Haye, baron de Coulonces, cstoit en un chastel du bas Mayne , nommé Mayenne la Juhais, et alloient souvent de ses gens audit Mont Sainct Michel et pareillement de ceux du Mont à Mayenne. Ledit baron sceut la manière des Anglois et fit sçavoir à ceux du Mont qu'ils saillissent un certain jour et livrassent grosse escarmouche au vendredy, et qu'il y seroit sans faute. Et ainsi fut fait : car ledit de Coulonces partit de sa place avant jour accompagné de ceux de sa garnison , en chevauchant de neuf à dix lieues , et puis eux et leurs chevaux repeurent assez légèrement ; et après remontèrent à cheval en eulx venant tout droit vers la place des Anglois.

Cependant ceux du Mont qui avoient bien espérance que ledit baron de Coulonces viendroit, saillirent pour escarmoucher, et aussi firent les Anglois. Et tousjours François sailloient de leur place , et aussi faisoient Anglois de leur part, tellement que de deux à trois cents reboulèrent les François jusques près du Mont ; et lors environ deux heures après midy arrivèrent ledit baron de Coulonce et sa compagnée, et se mit entre Ardevon et les Anglois, tellement qu'ils n'eussent peu entrer en leur place , sans passer parmy les François que avoit ledit de Coulonces. Finalement ceux du Mont et les autres François chargèrent à coup sur lesdits Anglois, lesquels se deffendirent vaillamment ; mais ils ne peurent résister, et furent desconfits , et y en eut de deux cent à douze vingts ^ de mors et de pris ; et entre les autres y fut pris Messire Nicolas Bordet Anglois. Puis ledit baron de Coulonces et sa compagnée s'en retournèrent joyeux en sa place de Mayenne la Juhais.

Le quatriesme jour de juillet audit an fut né Louis aisné fils du roy de France et de Madame Marie fille du roy de Sicile. Le duc d'Alençon le tint sur les fons et

Maistrc Guillaume de Ghampcaux, évesque et duc de Laon, le baptisa.

Ghap. 7. Bataille à la Buissière en Mdconnois ^

Les François faisoient forte guerre en Masconnois et tcnoicnt une place nommée la Bussière, et y eurent aucuns qui se firent fort de mettre le raareschalde Bourgongne, nommé Tlioulonjon, vaillant, sage, et discret homme d'armes, dedans la place. Lequel se douta fort qu'il n'y eust quelque mauvaistié et tromperie ; et pour ce s'advisa qu'il y viendroit bien accompagné; laquelle chose ceux de la place sceurent et mandèrent le séneschal de Lyon , de Grolée , le Borgne Caqueran et le seigneur de Vaîpargue , qui avoient plusieurs Lombards en leur compagnée; et firent tant qu'ils trouvèrent ledit mareschal de Bourgongne et ses gens. Si frappèrent sur eux qui firent petite résistance , car les François estoient plus, et si estoient les Lombards bien montez et armez; il y en eut plusieurs de tuez et de prins et entre les autres y fut tué ledit mareschal do Bourgongne, et pour luy fut délivré le connestable d'Escosse.

Ghap. 8. La venue du conte de Douglaz^ duc de Tour aine 2.

L'an mil quatre cent vingt quatre 3, l'archevesque de Rheims'*, lequel estoit allé en Escosse, pour avoir secours et ayde à l' encontre des Anglois, retourna et amena en sa compaignée le conte du Glas 5, et de cinq à six mille Escossois. Il descendit à la Rochelle et vint devers

' Geste, chap. 203.

* Geste, chap. 211.

3 Pâques , le 23 avril.

^ Regnauld de Chartres.

^ Douglas ou de Douglas.

222 COUSliXOT DE MOXTHEL'IL. [1424-

le roy, lequel le receut grandement et honnorablcment et luy fit grand chère et luy donna le duché de Touraine avec les appartenances et appendanccs, pour en jouyrsa vie durant, exceptez les chasteaux et places de Loches et de Ghinon , qui sont places fortes que le roy réserva à luy.

Chap. 9. Siège à Yvry *.

Or est vray que le duc de Betfort, qui se noramoit régent au royaume de France, mist le siège devant une place vers le pays de Normandie , nommée Yxry, et par dedans y avoit de vaillants gens qui se dcffendoient vertueusement et fut de deux à trois mois devant. Mais finalement il y eut appointement ou composition enti'e ledit duc de Betfort et le capitaine dudit lieu d'Yvry qui cstoit gascon et se nommoit Giraultde la Pallière : c'est à sçavoir qu'il rendroit la place , la ville et le chasteau d'Yvry à ce duc de Betfort, au cas que dedans certain temps il n'auroit secours du roy de France son souverain seigneur.

Durant ces choses le seigneur de l alparguc , le Borgne Caqucran Lombards, le mareschal de la Fayètc et le viconte de Xarbonne s'en allèrent vers les Marches de Nivernois , et fisrent forte guerre et prisrent deux places , c'est à sçavoir Tuisy et la Gucrche. Il scfaisoit plusieurs rencontres de François, de Bourguignons et d'Anglois et y en avoit souvent de tuez et de pris. Quand ladite composition fut faicte des ville et chasteau d'Yvry, Girault de la Palhère le fit sçavoir au roy, en luy requérant qu'il luy baillast et cnvoyast ayde et secours y ou il seroit contraint de rendre la place aux ennemis. Le roy délibéra d'y pourvoir, et manda les ducs d'Alençon , les contes du Glas , de Boucan , connestable de France , le conte d'Aumale, le viconte de Narbonnc, le mareschal de la Fayète et plusieurs autres, et leur ordonna qu'ils advi-

> Geste, chap. 213.

aoùtj CHRONIQUE DE LA PUCELLE 225

sassent comment ils ponrroient faire et donner le secours que ledit de la Pallière requéroit. Ils délibérèrent de euLs mettre sm* les champs ci de tirer sur les Anglois audit lieu d'YiTy, Si vinrent loger emprès Chartres en laquelle ville estoient gens de guerre tenans le party des Anglois et Bourguignons. Et après s'en vinrent loger en un village près de Dreux nommé Nonancourt ; et là ils curent nouvelles certaines que les ville et chasteau dudit Yvry estoient rendues et livrées audit duc de Betfort.^

Ghap. 10. Bataille à Verneidl^.

Et pour ce, lesdits duc d'Alençon, comtes du Glas et de Boucan furent conseillez de tirer vers la ville de \"erneuil, qui compétoit et appartenoit au dit duc d'Alençon de son propre héritage et y vinrent. Et quand ceux do la ville veirent leur droit seigneur, ils se mirent en son obéissance et se rendirent à luy, excepté la tour, en laquelle plusieurs Anglois s' estoient retirez; laquelle tour fut assez tost après rendue par composition des Anglois qui estoient dedans, lesquels s'en allèrent, sauîvés leurs corps et biens. Et ainsi la ville et tour furent nuement en l'obéissance du roy et de Monseigneur d'Alençon. Puis s'assemblèrent les seigneurs et capitaines, pour sçavoir ce qu'on avoit à faire : plusieurs furent d'opinion qu'on mît une bonne grosse garnison dedans Verneuil contre les Anglois, et que lesdits seigneurs et le demeurant de la compagnée s'en allassent diligemment devant plusieurs places que tenoient les Anglois , lesquelles estoient despourveues de gens et n'y avoit point de garnison, et que vcu que lesdits chastel et ville d'Vvery estoient rendus, il n'estoit pas de nécessité ou expédient de combatrc pour ledit temps et à cette heure.

De cette opinion estoient les comte d'Aumale, vicomte

' Geste, chap. 213.

224 COUSIXOT DE MOXTREUIL. [1424 août 17-

de Narbonne, et autres anciens capitaines et gens de guerre qui sçavoient parler de telles matières, renommez d'cstre vaillans eteulxcognoissans eu faict de guerre: car oucques on ne conseilla au royaume de France combatre les Anglois en batailles rangées, et si on l'avoit faict il en estoit mal avenu. Au contraire , les comtes du Glas et de Boucan , les Ecossois et aucuns François jeunes de grande volonté et courage qui n'avoient pas cognoissance des faicts de guerre et venoient droict de leurs maisons, furent d'autre opinion; et y eut aucuns qui dîsoîent qu'il sembloit que ceux qui estoient d'opinion qu'on ne combatist point avoicnt peur; et toutesfois c' estoit des plus laillans et mieux cognoissans en faict de guerre ; et en parlant et débatant de la matière pour sçavoir ce qu'on avoit à faire, il vint nouvelles que le duc de Betfort et sa compagnée qui estoit grande et puissante, estoient logez à trois ou quatre lieues dudit Verneuii, et qu'il venoit pour combatre. Alors ne fut plus mis en question si on combatroit, car les Escossois et aucuns François conclurent que on combatroit et que bataille se feroit.

Et un jeudy matin après la Xostre-Dame de mi-aoust *, les ducs d'Alençon, comte du Glas, de Boucan, d'Aumale et les autres François se mirent sur les champs et s'ordonnèrent en bataille assez près de la dite ville de Verneuii ; et furent commis gens à chei^al aux deux aisles , pour frapper sur les archers , et spécialement les Lombards sur l'une des aisles, qu'on cstimoit à environ cinq cent hommes , lances au poing ; et de l'autre estoient François, de deux à trois cent lances. Les princes et seigneurs dessus dits estoient à pied.

Les choses ainsi ordonnées, le duc de Betfort, les comtes de Suffolc et de Salisbcry parurent assez tost après à moult grant compaignée ; lesquels aussitost qu'ils

' Le 17 août.

Ul-idoùill] CiittOXIQLE DZ LA PLCELLE. -225

veirent les François, se misrent à pied en moult belle ordonnance, et leurs archers estoicnt aux aisles, d'un costé et d'autre ; si firent reculer leurs chevaux et bagages. Alors commencèrent à marcher les uns contre les autres; mais les Anglois marchoient pesamment et sagement , sans eulx guères escliauffer ; et au contraire les Escossois marchoient légèrement et trop hastivement, du désir qu'ils avoient de parvenir à leurs ennemis, et pareillement les François, tellement qu'on disoit que la plupart d'eux estoit hors d'haleine avant que de joindre aux ennemis. Le vicomte de Narbonne s'avança devant les autres et s'adressa au comte de Salisbery où il se porta vaillamment. Les Lombards qui estoient à cheval frappèrent aucunement à l'assembler sur un coing des archers anglois; si passèrent outre, puis allèrent au bagage et le gaingnèrent, si s'en partirent, sans plus rien faire.

Les François à cheval, qui estoient de deux à trois cent lances, frappèrent vaillamment sur l'autre costé , où il y avoit bien de deux à trois mille archers et deux cent lances d' Anglois ; et s'y portèrent si grandement et honnorablement qu'ils rompirent et desconfirent lesdits Anglois, et y en eut foison de tuez et de prins. Cela fait, ils ne s'attendoient qu'à eux et cuidoient certainement que tous les Anglois fussent desconfits ; Tnais la chose estoit autrement, car la desconfiture cheut bien grande pour les François, et y eut une bien aspre et dure besongne. Et y furent tuez , le comte de Glas, James son fils , et Boucan Escossois , et de leurs gens plus que ^d'autres; et aussi le comte d'Aumale, le comte de Ventadour, le vicomte de Aarbonne , le comte de Tonnerre, les seigneurs de Graville , de Beausault , Messire Charles le Brun, Messire Antoine de Caourse seigneur de Malicorne, ]\Iessire Guillaume de la Palu, et plusieurs autres, jusques au nombre de six à sept mille hommes. Et y furent pris : le duc d'Alençon, le bastard d'Alençon, le

226 COUSIaOT DE MOXTRELIL. [1424 août 17-

seigncur de la Fayètc, marcschai de France, le seigneur de Mortemer et plusieurs autres. Et quand ils trouvèrent le vicomte de Narbonne mort, ils firent pendre le corps en un arbre, pource qu'il avoit esté à la mort du duc de Bourgongne. Et le lendemain leur fut rendue la ville de Verneuil et la tour où s'estoicnt retirez plusieurs François ; lesquels, par ordonnance du duc de Betfort, s'en allèrent, saulvés leurs vies et leurs biens. En cette bataille mourut grande quantité d'Anglois et autres tenans leur party; tellement que le dit duc envoyant par les citez et villes de leur party dire les nouvelles de la victoire, manda expressément qu'on n'en fit aucune solennité : car combien qu'ils eussent eu l'bonneur, toutesfois ils avoient beaucoup de dommage. Les Anglois souffrirent prendre et emporter les corps des seigneurs morts, et le roy les fist enterrer et faire leurs services bien honnorablement.

Chap. 11. [Prise de Tannie par Falstaf ^.\

Deux mois ou environ après , Ulessire Jean Fastol , chevalier anglois, lequel estoit capitaine d'Alençon et gouverneur desdites marches de par le duc de Bethfort , fist une armée et s'en vint mettre le siège devant une place du pays du Mayne nommée Tannie 2 et n'y fut guères; car ledit chasteauluy fut rendu par composition.

Chap. 12. [Le comte de Salishury s'empare du Mans , de Sainte-Suzanne et de Mayenne-la-Juhais.]

En ce mesme temps aussi le comte de Salisbery déli-* béra d'aller mettre le siège devant la cité du Mans et se mit en chemin pour y aller. Il y avoit à Alaine-la-Juhais un chevalier, capitaine de la place , nommé Pierre le

• Voyez ce nom dans la Biographie générale de MM. Didot. 2 Tauis, vers la frontière du Maine, près Pontorson (Manche).

Porc, qui cstoit un vaillaiit chevalier et accompaigac de vaillans gens, auquel l'entreprinse dudit comte vint à congnoissance. Si partit de la dite place de Maine , ayant en sa compagnée de huict vingts ^ à deux cents combatans et alla mettre une embusche près de Sées en Normandie sur le chemin dudit comte de Salisbery et de son ost, et assez loing an devant de luy avoit de ses gens qui chevauchoient et ne se doutoient de riens ; sur lesquels ledit Messire Pierre et ses gens frappèrent et en tuèrent et prinsrent grand foison , puis après , ce nonobstant, ils s'en retournèrent arrière en leur place à toute leur prinse.

Or combien que le susdit comte en fust bien desplaisant, il ne laissa pas à mettre son [siège, et fit mander et assembler gens de toutes parts, et mit et forma son siège devant la dite ville , et y fit assortir grosses bombardes et autres engins pour abbatre les murs de la dicte cité; et de faict, il y en eut une grande partie d'abbatue, du costé de la maison [de l'évesque. Et ce nonobstant ceux de dedans se deffendoient vaillamment, et firent plusieurs et diverses saillies, en grevant leurs ennemis. Toutesfois ils considéroient bien qu'ils n'avoient aucun secours, et qu'ils n'eussent peu tenir longuement; et pour ce delibérèrent-ils de trouver expédient le meilleur qu'ils peurent; et finalement la ville et cité fut rendue audit comte de Salisbery par composition telle que les gens de guerre et autres qui s'en voudroient aller et partir de la ville, s'en iroient, et ceux qui voudroient demeurer demeureroient en l'obéissance des Anglois. Et les François estans en icelle ville, payèrent mil et cinq cents escus pour les fraiz et mises que ce dit comte avoit faits à mettre le siège devant la dicte cité.

Cette prinse ainsi faicte, le dist comte de Salisbery voyant et considérant la puissance des François estrc

' Cent soixante.

ainsi diminuée, et qu'il seroit difficile au roy de trouver ou assembler gens pour les grever, poursuivit sa conqueste, et vint mettre le siège devant les chastel et ville de Saiucte Suzanne , au mesme pays du Hlayne , où estoit capitaine Messire Ambroise de Loré ; et icelluy comte y fit assortir et asseoir plusieurs grosses bombardes. A la venue duquel ledit Messire Ambroise fit plusieurs belles escarmouches et saillies, lesquelles portèrent grand dommage aux Anglois ; et après ce le siège fut clos de toutes parts. Et quand il y eut esté quelques dix jours, il commença à faire tirer les dits canons et bombardes incessamment jour et nuit , tellement qu'ils abbaiirent grand foison des murs de ladite ville , et y fît-on plusieurs escarmouches et saillies d'un costé et d'autre^ et essays pour assaillir; et finalement ledit de Loré et ses compagnons furent contraints de rendre iceux chastel et vills audit comte de Salisbcry, et luy et ses compagnons perdirent tous leurs biens et leurs prisonniers et s'en allèrent, après ladite place ainsi rendue, tous à pied, un baston en leur poing. Et pour les fraiz faitz par ledit comte à mettre iceluy siège , ledit Ambroise de Loré luy bailla deux mille escus d'or comptant,

Ladicte lille de Saincte-Suzanne ainsi eue par ledict comte de Salisbery, il alla mettre le siège devant le chastel de Mayenne la Juhais et y fit mener plusieurs grosses bombardes, comme devant les autres places. Un vaillant chevalier, nommé Pierre le Porc, estoit capitaine d'iceluy chasteau, lequel y fut fort merveilleusement batu de grosses bombardes et si y eut plusieurs et diverses mines faites, et les Anglois y donnèrent plusieurs et divers assauts; et mesmement un bien merx'eilleux, tant par les murailles que par les mines, ausquels fut xaillamment et vigoureusement résisté par ceux de dedans; et y eut plusieurs Anglois de tuez et blessez. Il n'cstoit doubte qu'ils n'eussent peu avoir aucun secours, et pour ce la place fut rendue par composition audit

comte de Salisbcry. Par laquelle composition ceux qui s'en voulurent aller s'en allèrent, et ceux qui voulurent demeurer demeurèrent : mais il fut payé deux mille cscus par ledit capitaine et autres François pour les fraiz et mises que ledit comte de Salisbery avoient faites à mettre ledit siège.

Chap. 13. Mutation de conseillers^.

L'an mil quatre cent vingt cinq ^ le Roy envoya vers le duc de Bretagne Messire Tanneguy de Gliastel, qui estoit natif du pays de Bretagne , et lequel on disoit estre luy et ses parens bien aymez du Duc; et luy fit prier et requérir qu'il le voulust ayder et secourir , en luy remonstrant, qu'il y estoit tenu en plusieurs et diverses manières. Le Duc respondit pleinement qu'il n'y entendroit en rien , sinon que , préalablement et avant tout œuvre, le roy mit hors de sa compaguée et de son bostei tous ceux qui estoient consentans de sa prise, et les nomma. Le roy envoya pareillement vers le Duc de Savoye , pour sçavoir si le duc de Bourgongne ne voudroit point entendre à quelque traité ; et aussi si ledit duc ne voudroit point ayder au roy : lequel respondit qu'il scavoit bien que le duc de Bourgongne n'entendroit à aucun traité, sinon que préalablement le roy mit hors d'avec luy ceux qui avoient esté consentans de la mort du feu duc de Bourgongne son père; et ce fait, aussi que le duc de Savoye ayderoit volontiers au roy de ce qu'il pourroit.

Et estoit aucune renommée que le duc de Bourgongne se lassoit fort d' estre allié avec les Anglois; et aucuns estans près de luy l'induisoient fort de s'en démettre et que ce qu'il avoit fait, fut bien soudainement et par une

' Geste, chap. 218.

^ Pâques , le 8 aïril.

230 COUSIXOT DE MONTREUIL. [1425-

chaleur causée de desplaisance de la mort de son père ainsi mort. Ceux qui furent envoyez devers lesdits seigneurs retournèrent devers le roy et luy exposèrent la responce qui leur avoit esté faicte par lesdits seigneurs. Mesmes ledit Tanneguy qui estoit présent et lequel relata ce que le duc de Bretagne luy avoit respondu , dit : Que combien qu'il ne fust consentant ny de la mort du duc de Bourgongne , ny de la prise du duc de Bretagne ; toutesfois , pour ce qu'au temps des choses advenues il estoit près du roy, il estoit content de s'en partir. Et de faict s'en alla eu Languedoc , en une place nommée Beaucaire. Et au regard du président de Provence l, il luy faisoit mal d'en partir, et dit qu'il ne s'en iroit point; toutesfois il s'en partit et alla à la fin ; et aussi fit le physicien, nommé Maistre Jehan Cadart, lequel on tenoit le plus sage et mieux advisé; car il s'en alla riche de vingt cinq à trente mille escus. Et ledit président mit en son lieu le seigneur de Giac -, lequel estoit des plus prochains du roy.

Chap. 14. [Prise de la Ferté-Bernard j)(i^' le comte de Salishury.~\

Le comte de Salisbery en continuant ses conquestes fist une grande armée et vint mettre le siège devant la Ferté-Bernard, au pays du Maine, de laquelle place estoit capitaine un escuyer nommé Louis d'Avaugour : il estoit garny de tous les habillements de guerre dessus déclarez , et si fut-il devant trois à quatre mois , sans ce qu'il la peust avoir. La dite place fut bien batue et ceux de dedrais se défendirent le mieux qu'il peurent; mais finalement ils furent contraints d'eulx rendre au dit comte de Salisbery, comme à sa volonté, et la place

' Jean Louvet.

^ Voyez ce nom dans la Biographie Didot.

luy fut baillée. Il retint prisonnier par aucun temps le dit Messirc Louis d'Avaugour; mais combien qu'il fust bien gardé il trouva moyen de soy eschappcr.

Ghap. 15. Du conte de Rkhemont rendu François '.

Environ ce temps , il vint à la cognoissance du roy que Artus fds du duc de Bretagne , comte de Richemont, avoit grand désir de venir vers luy, dont il en cstoit bien joyeux. Le dit seigneur comte de Richemont fut prins à la bataille d'Azjncourt, et estoit dès son âge de grand, noble et vaillant courage; et est vray que n' avoit pas grand terre pour soutenir son estât. Le duc de Bretagne son frère et aussi le duc de Bourgongne, voulurent bien trouver moyen de le mettre à délivrance ; et fut comme contraint, ou jamais n'eust été délivré , de faire ce que lesdits deux ducs ordonneroient , c'est à sçavoir qu'il feroit serment au roy d'Angleterre de le servir ; ce qu'il fit : mais ses volontés et courage estoient toujours à la couronne de France.

Quand ce roi d'Angleterre fut mort, il luy sembla et aussi estoit-il vray qu'il estoit quitte de toutes les promesses qu'il avoit faites au roy d'Angleterre; car elles n'estoient que personnelles, sçavoir à la personne du roy d'Angleterre et non d'autre. Toutesfois il doutoit fort de venir devers le roy, s'il n avoit aucunes seuretez; ny son frère le duc de Bretagne ne le vouloit souffrir, veu que le dit duc avoit autresfois, comme il estoit renommée, fait serment au roy d'Angleterre, et le dit de Richemont servy le dit roy. Et pour ce que le roy sçavoit assez la bonne volonté qu'il avoit, fut content pour seurté de luy bailler pour lors en ses mains Lusignan, Chinon et Loches, qui sont les plus belles places qu'il eust, afin d'y mettre telles gens que bon

' Geste, cliap. 215.

232 COUSIXOT DE MOXTREUIL. [1425-

lui sembleroit ; et ainsi fut fait : et il promist aussi de les rendre es mains du roy, la cho^se accomplie et parfaite.

Et fut ordonné que le roy viendroit à Angers et là le dit comte de Ricliemont viendroit x'ers luy. Il estoit lors bien accompaigné, car les barons d'Auvergne et de Bourbonnois et cinq à six cents chevaliers et escuyers se vinrent, après la dite besongne de Verneuil, offrir à son service. Aussi firent ceux de Guyenne et de Languedoc ; et y eut un seigneur d'Arpajon qui vint vers le roy en luy disant qu'il estoit encores assez puissant pour résister à ses ennemis ; et que le roy fineroit es pays dont il venoit de dix ù douze mille arbalestriers d'arbalestes d'acier.

Le roy s'en alla donc à Angers bien accompagné, comme dit est, et le comte de Richemont vint devers luy en la dite cité, habillé et monté bien gentement, et s'offroit à son service, comme celuy auquel le courage et la volonté n'avoit oncqucs changé ou mué, depuis le jour qu'il avoit esté pris à la dicte bataille d'Azincourt, quelques feintes que sagcm.cnt il eut faites pour procurer sa délivrance, et comme contraint. Et le roy voyant la loyale volonté du dit comte de Richemont, le reccut à grande joye et grand honneur et fut moult joyeux de sa venue.

Et pour ce que la connestablie de France xaca par la mort du comte de Boucan, lequel naguères avoit esté tué à la bataille de Verneuil dont dessus est fait mention, le roy le fit et ordonna connestable de France : mais le dit comte de Richemont s'excusa aucunement en bien et grandement remonstrant la charge que c'estoit; et après plusieurs paroUcs et difficultés print et accepta charge et office de connestable et receut l'espée et fit les sermons au roy et au royaume, en la forme et manière accoustumée, et fist-on à Angers grans joyes et chères. Puis remist en les mains du roy les places

14^25] CHROXIQL'E DE LA PLCELLE 233

qu'il avoit eues pour seureté en intention de se mettre sus en armss pour résister et faire guerre aux Anglois.

Chap. 16. [Bataille sons Avranches.^

En ce temps Messire Olivier de Mauny et le sire de Goëquen i, firent une grande assemblée de gens d'armes en Bretagne et vinrent contre le Parc-l'Evesque , une place appartenant à l'évesque d'Avrauches, auquel lieu avoit foison d' Anglois et plus largement que les Bretons ne cuidoient , et pour ce les dits Anglois saillirent bien et vaillamment et combatirent fort , et finalement les Anglois desconfîrent les Bretons et il y en eut plusieurs de tuez et prins ; entre les autres y fut prins Messire Olivier de Mauny, lequel s'cstoit vaillamment deffendu : et, si chascun eust fait comme luy, la chose eust autrement esté,

Chap. 17. [Démêlés entre les héritiers d' Armagnac. \

En ce temps advint un grand brouillis en Rouergue, en la comté d'Armagnac, dont fussent venus plusieurs inconvéniens , s'il n'y eust esté mis remède, car la mère du comte d'Armagnac et du seigneur de Perdriac, son frère, avoit plus grand amour à Perdriac moinsné- que

' Raoul III de Coëtquen , cheralier, chambellau et conseiller des ducs Jean VI et François I", gouverneur de Dol et de Léon , fils de Raoul II , maréchal de Bretagne en 1420. Raoul III fut ambassadeur du duc auprès du roi d'Angleterre à Paris en 1427 et en Angleterre (1432), où il accompagna le prince Gilles de Bretagne, il prit part , avec le duc François I^'', au recouvrement de la Normandie. Charles VII, par lettres patentes du 24 décembre 1450 , le nomma son chambellan. {Archives de M. le marquis du Hallaij - Co'étquen , 1850, in-go. )

2 Puîné.

234 COUSÎNOT DE MOÀTUEUIL. [1425-

à l'aisnc, et eust l)ien voulu lant faire que l'aisné eust laissé la comté à Perdriac ou qu'il eust bien largement de la succession du père.

Le marcschal de Séverac qui estait lors puissant de gens , estoit de cette volonté , et tendoit à cela ; le dit de Perdriac l'appelloit son père et Séverac i'appcloit son fils , et disoit qu'il scroit son héritier; et est vray que le dit de Séverac estoit subjet et vassal du comte d'Armagnac. Finalement ils firent tant que le dit comte d'Armagnac, avec sa mère et Séverac, vinrent aux Gordcliers de Rodés hors la ville, et le tinrent là comme prisonnier, par aucun temps , et le vouloicnt induire ù consentir ù aucunes choses à luy bien préjudiciables, et cependant on gardoit les entrées des maisons des dits Gordcliers, tellement que personne n'y entroit sans le congé du dit Séverac.

Le comte d'Armagnac fit tant, qu'il trouva un compaignon qui alla vers le seigneur d'Alpajon, luy requérir qu'il vint parler à luy, et y alla le message, et luy dit les manières qu'on tcnoit au dit comte; et le dit Alpajon comme bon et loyal serviteur et vassal, en eut grand déplaisance et vint ausdits Gordcliers, et fit tant qu'il y entra et parla au comte, lequel luy dit les choses qu'on luy faisoit et vouloit faire, et spécialement le dit de Séverac.

Alors eut hautes paroles entre le dit d'Alpajon et Séverac; et le dit d'Alpajon en s'en allant dehors, dit que Séverac, en faisant ce qu'il faisoit estoit faux et mauvais traistre et desloyal ; puis il monta à cheval et s'en alla. Le dit seigneur de Séverac se sentit fort injurié et s'en alla aussi, et par ce moyen tout fut rompu : et assez tost après il envoya un poursuyvant vers le dit d'Alpajon avec lettres de dcffîances parties par a, h, c, c'est à sçavoir, qu'elles estoient escrites dessus et dessous d'une feuille de papier, et au milieu estoient

trois lettres parmy coupées ^, contenans deffiances. Le dit d'Alpajon ne faillit pas à faire rcspoiise , et tellement que guerre mortelle cstoit oui^erte : et tous les deux disoient et maintenoient qu'ils pouvoient en Guyenne faire guerre l'un à l'autre de leur propre auctorité et qu'ils en avoient usé au temps passé.

La chose vint à la cognoissance duroy, lequel leur envoya diligemment deffendrc la voyc de faict, et ordonna qu'on les adjournast tous deux en Parlement, pour comparoir en personne pour faire telles demandes qu'ils vouloient l'un contre l'autre, fust en gage de bataille ou autrement; car en craignoit fort la division au pays de par de là, veue la guerre qui y estoit. Les parties comparurent au jour assigne ou autres dépendans, par plusieurs et diverses fois , et y eut es matières de grands plaidoyers et escritures longues et prolixes; et le roy et autres leur parloient souvent d'accorder -, leur remonstrant que les paroles avoient este chaudement dites;

' Ce genre de pièces est connu des diplomalistes sous le nom de chartes parties, paricles ou endentures. Le corps de la pièce était écrit une première fois en haut d'une feuille de papier ou de parchemin ; puis , après un espace vide on écrivait une seconde copie de la pièce au-dessous de la première. Dans l'espace vide , on traçait en gros caractères une devise ou légende quelconque ; par exemple , a , b , c , d , etc. ; puis on coupait le papier de manière à diviser la légende en deux par une ligne endentée ou ondulée. Ce procédé avait pour but de constater avec certitude l'origine commune des deux copies. Certains actes étaient tirés de la sorte ou divisés en trois , quatre et même cinq exemplaires. En ce dernier cas, la légende était coupée une fois par moitié sur les quatre premières expéditions. Mais dans le dernier exemplaire , la légende coupée par moitié était quadruple ; elle régnait tout autour du texte sur les quatre bords de la charte. Les billets de banque actuels et autres coupons h souche présentent encore aujourd'hui l'emploi du même procédé.

^ De s'accorder.

236 COUSmOT DE MOKTREUIL. [1426-

mais remède ne s'y pouvoit trouver, combien qu'il s'entre-aimassent auparavant comme frères.

Or advint une fois que tous deux estoient à Meun sur Yèvre *, et Séverac estoit en la chambre du roy et en vouloit issir, et le seigneur d'Alpajou ignorant qu'il y fust, cuidoit y entrer, et se rencontrèrent l'un l'autre et heurtèrent des poitrines et s'acolèrent et baisèrent soudainement, pleurans à chaudes larmes, et pardonnèrent l'un à l'autre tous mal-talens, et furent bons amis ensemble , qui fut un grand bien , car ils pouvoient fort aydcr au roy et résister aux ennemis, ce qu'ils firent, et laissèrent la division qui sembloit bien périlleuse à ceux qui cognoissoient Testât du royaume '^.

Ghap. 18. Du duc de Bretaigne \et de sa venue à Saumur^.]

L'an mil quatre cent vingt six^, le roy envoya une notable ambassade devers le duc de Bretagne , en luy faisant sçavoir qu'il avoit mis hors ceux dont il avoit fait mention, et qu'ils s'en estoient partis et allez en luy requérant qu'il luy voulust ayder. Le duc assembla sur ce un grand conseil pour avoir advis sur ce qu'il auroit à faire, et y eut diverses opinions, et n'est doute qu'en ce temps là il y avoit des différens et imaginations bien merveilleuses. Toutesfois le duc se conclud et délibéra de servir le roy. Eu après le roy vint à Saumur et le duc s'en vint là vers luy bien habillé et ordonné, et ses gens aussi; et fut receu à bien grand joye et luy fit on très bonne chère; et il y fit l'hommage de la duché et

' L'une des résidences habituelles du roi.

^ Il y a dans le récit de cette jolie anecdote un ton de cordialité sympathique qui plaît en faveur de l'auteur. Ce trait de caractère doit être joint à la biographie deCousinot de Montreuil.

^ Geste , chap. 217.

'' Pâques , le 31 mars.

le serment au roy comme à son souverain seigneur, et se disposa et ordonna luy et ses gens de faire guerre aux Anglois.

En ce temps axoit une place tenue par les Anglois nommée Pontorson ^, qui porioit grand dommage à plusieurs pays ; le comte de Richemont , connestable de France, y mist le siège et la print; et y eut plusieurs Anglois de tuez et prins, puis la fit razer et abbatre.

Chap. 19. Du sire de Giac et du Camus de Beaulieu; du sire de la Trimoille qui le i^oy prinst â gouverner'^.

Le roy s'en vint après à Yssoudun, et estoit avec luy le seigneur de Giac, qui estoit bien hautain, et disoit on que le roy l'aimoit fort et qu'en effect il faisoit ce qu'il vouloit, dont les choses alloicnt très mal.

Le roy fit une fois assembler ses trois Estats à Meun sur Yèvre; ce n'estoit que pour avoir argent, sous ombre de faire cesser les pilleries et roberies , qui estoient bien grandes et trop destructives du peuple et du royaume. Et y eut des gens des bonnes villes qui furent contens d'aider au roy , mais que premièrement on veit les choses disposées à ester les pilleries et non autrement. Et entre les autres , il y avoit un évesque nommé Maistre Hugues Gomberel ^ qui soustint fort celte opinion; et pour abréger, fut conclue une taille; et quand le roy fut en sa chambre, ledit Giac va dire que qui l'en croiroit, on jetteroit ledit Gomberel en la rivière, avec les autres qui avoient esté de son opinion. Et dès lors plusieurs seigneurs et autres furent très mal contens de luy.

' Chef-lieu de canton, arrondissement d'AiTanches (Manche) . 2 Geste, chap. 220, 221. 223.

•^ Hugues de Combarel, évéque de Poitiers. Voyez Charles VII et ses conseillers.

23S COUSIXOT DE MOXTREriL. [1426-

Les sûigneurs d(! Lignères et de Gulant ^ qui avoient noise ou débats ensemble , estoient adjonrnez audit lieu de Mehun , où le roy leur avoit donné jour. Et estoient pour lors à la cour les comtes de Foix et de Commingcs^, ayant foison de capitaines et de gens d'armes de leur pays; et si y estoit le seigneur de la Trémouille, lequel soustenoit Gulant, et Giac soustenoit Lignières. Or advint, ua jour qu'on parloit en la présence du roy du débat entre lesdites parties , où Giac parla bien hautainement, en chargeant en aucune manière le seigneur de la Trémouille , et en multipliant paroles il advint que la Trémouille démentit Giac, dont le roy fut très mal content.

Puis ledit de la Trémouille se partit du chastel et le comte de Foix, qui avoit cspousé sa sœur de mère"^, luy demanda qu'il s'en pariist bientost ou qu'il auroit despiaisir; et il s'en vint hastivement à Yssoudun et le lendemain à Sully, et là se tint par aucun temps, doublant tousjours qu'il ne luy survint quelque grand cmpeschement, car Giac excitoit fort le roy à faire quelque despiaisir au seigneur de la Trémouille ; et aussi ledit de la Trémouille et le conuestablc considérans que ledit de Giac avoit fait de l'argent de la taille dessus dite ce que bon luy avoit semblé , sans en employer comme riens à résister aux ennemis , pensoient tousjours conune ils le pourroicnt oster d'emprès le roy.

' Lignières et Culant en Berry.

^ Mathieu de Foix , frère de Jean.

^ Georges de la Trimouille était fils de Guy de la Trimouiile et de Marie de Sully, unis eu raariage vers 1382. Guy mourut en 1398. Marie, devenue veuve, épousa le 27 février 1401 (n. s.) Charles d'Albret, qui fut connétable de France en 1403. Jean, comte de Foix , fut marié trois fois. Sa deuxième femme , qui fut mère de Gaston , comte de Foix après Jean , s'appelait Jeanne d'Albret. Cette Jeanne était fille de Charles d'Albret, h? connétable.

1/1-27 n. s] CHROXIQUE DE LA PL'CELLE. 230

Et au mois de janvier audit an *, le roy estant à Yssoudun , et ledit de Giac ne se doutant de riens, lesdils connestablc et de la Trémouille entrèrent à un poinct de jour dedans le chastcl et vinrent jusques à la chambre dudit Giac, et rompirent l'huis, le prisrent en son lict et le menèrent à Bourges et depuis à Dun le Roy, oîi ils le firent examiner par un homme de justice qui estoit au connestable sur le faict des fmances prinses ; et il en confessa bien et largement. Et pour ce qu'il estoit aucune renommée qu'il avoit par poisons fait mourir sa femme -, en intention d'avoir dame Catherine de Lisle- Bouchart, belle et bonne dame, laquelle auparavant avoit esté mariée à Messire Hugues de Ghalons, comte de Tonnerre , on l'interrogea sur ce cas, et il le confessa avec autres choses, ainsi qu'on disoit. Parquoy il fut jette et noyé en la rivière, puis fut tiré de l'eaiie et baillé à aucuns de ses gens pour enterrer. Et assez tost après ledit de la Trémouille espousa ladicte dame Catherine , et en eut plusieurs beaux enfans. Et lors, un escuyer nommé le Camus de Beaulieu se mit près du roy.

Chap. 20. Siège à Saint- J cime de Beuvron^.

En ce temps , les Anglois avoient esté remparer une place en Xormandie nommée Saint Jame de Beuvron vers les Marches de Bretagne , et estoient dedans Mes-

2 Jeanne de Naillac , dame de Cbâteaubrun. En 1417. elle élait dame d'honneur d'Isabeau de Bavière et femme de Pierre de Giac. Elle devint , vers 1419, la maîtresse de Jean Sans peur, duc de Bourgogne. Peu d'années après, Giac, pour dpouser Catherine, empoisonna Jeanne, qui était enceinte, et après lui avoir fait boire le poison , il la mit en croupe sur un cheval qu'il montait lui-même, et galopa ainsi jusqu'à ce qu'elle mourût.

3 Geste, chap. 219,

240 COUSmOT DE AIONTREUIL. [1427-

sirc Thomas de Rameston, Messire Philippe Branche, ?Jessire Nicolas Bourdet , Anglois , accompaignez de six à sept cens Anglois , lesquels couroient le pays et faisoient plusieurs grands dommages en Bretagne et au pays de Normandie. Et pour cette cause fut faite une grande armée par le connestable au pays de Bretaigne , en bien grand nombre de gens, tant du pays de Normandie que de Bretaigne , et tant du commun du peuple que d'hommes d'armes et de traict, qu'on estimoit bien de quinze à seize mille combatans, et lint mettre le siège devant ladite place de Saint Jame de Beuvron. Durant lequel les Anglois firent plusieurs saillies sur le connestable, et y eut de dures escarmouches, tant d'un costé que d'autre.

Or advint un jour que les gens du siège du connestable délibérèrent d'assaillir ladite place , et de faict le firent, et y eut un très aspre assaut, qui duîa de trois à quatre heures, et les gens du connestable combatoient souvent main à main aux Anglois. Il y avoit une poterne en ladicte ville de Sainct Jame, près d'un estang, du costé de laquelle les François n'eussent pas peu s'ayder l'un à l'autre.

Les Anglois saillirent dehors par là et vinrent frapper sur ceux qui assailloient , qui en furent bien esbahis , et non sans cause ; et y en eut bien quatre cens de morts, tant de glaive que de noyez audit estang , et rompirent l'assaut par le moyen de ladite saillie; et après, le connestable et ses gens se retirèrent en leur logis et les Anglois dedans ladite ville de Sainct Jame de Beuvron.

Environ deux heures après minuict, survint un grand bruit et désarroy en l'ost des François ; et si ne scavoit on, ni ne sceust oncques depuis, la cause pourquoy, et s'en allèrent chacun oîi il peut et où il scavoit le chemin. Ils laissèrent et abandonnèrent leur artillerie sans sçavoir dont venoit ce désarroy, ny qu'il en fust aucune nécessité. Ce qu'estant sceu dudit connétable, il en fut moult

courroucé et dolent, non sans cause; mais il n'y peut mettre remède. Aucuns disoient qu'icelle compagnée estoit pour la pluspart de gens qui oncqucs mais n'avoient esté en guerre, dont la plus grande partie estoient venus de Bretagne à Tayde et secours du conneslable.

Chap. 21. [Descente et défaite de sir Fitz Walter en Hai?iaut.]

Audit temps, le seigneur de Filvastre, Anglois, descendit au pays de Hainaut à bien trois à quatre mille combatans, cuidant aysément conquester ladite comté de Hainaut; laquelle chose venue à la cognoissancc de Philippe duc de Bourgongne, il assembla diligemment et hastivement gens d'armes de toutes parts, et vint trouver ledit seigneur de Filvastre et les Anglois , à la descente de leur navire et les combatit audit lieu. Il y fut vaillamment fait tant d'un party que d'autre, mais finalement les Anglois furent desconfîts, et y en eut de morts, comme on disoit, bien cinq mille et cinq cents, et grand nombre de prisonniers, et ledit seigneur Filvastre fut contraint de se retirer en son navire, et retourna, à tout ce qu'il peut recouvrer de ses gens, en Angleterre.

CiiAP. 22. [Hostilités dcms l'Anjou et le Maine. ~\

En ce temps, le comte de Richemont, connestable de France, fist une armée, et vint à la Flèche au pays d'Anjou, puis envoya ses gens mettre le siège devant une place nommée Galerande, oii il y avoit assez fort basse-court et donjon , et assez tost après la dite bassecourt fut assaillie et prise d'assaut et les Anglois se retirèrent audit donjon , puis ils se rendirent par composition.

En ce mesme temps, les Anglois prirent d'escalade une

242 COUSIXOT DE MOXTREUIL. [1427-

place nommée Reinefort, en Anjou. Et assez tost après, le seigneur de Rays et le seigneur de Beaumanoir qui estoit capitaine de Sablé , firent une assemblée de gens de guerre et s'en vinrent loger à Sainct-Laurent de Mortiers 1, environ deux lieues dudit Reinefort ou Romefort et celui jour, Messire Ambroise, seigneur de Loré, 5'alla loger devant ladite place , et y eut dure et grande escarmouche où il y en eut plusieurs d'un costé et d'autre do tuez et de prins. Et le boulevard dudit chasteau fut prins d'assaut, et ledit seigneur de Loré demeura devant ladite place toute la nuict jusques au lendemain dix heures, à laquelle heure les Anglois se mirent à composition , et promirent audit chevalier rendre la place le lendemain et de ce luy baillèrent ostages. Celui jour vinrent lesdits seigneurs de Rays et de Beaumanoir et fut rendue la place et le chasteau livré et baillé par lesdits Anglois. On y trouva dedans plusieurs de la langue françoisc , lesquels furent pendus, car ils n'estoient en rien compris en ladite composition.

Environ ce temps, estoit un capitaine françois nommé du Coing, lequel pour trouver son adventure, partit de Sablé , ayant en sa compaignée de cent à six làngts chevaux, et rencontra à une lieue près du Mans un chevalier anglois nommé Mcssire Guillaume Hodehal qui avoit en sa compaignée seulement de seize à vingt Anglois; et quand il veid lesdits François venir devers lui, il descendit et ses gens aussi , à pied, en un grand chemin, près d'une haye, pour se deffendre et combattre contre iceux François; lesquels luy vinrent courir sur sus tout à cheval. Mais il se gouverna et deffendit si vaillamment, qu'il demeura lui et ses gens en sa place,

* Canton de Bierné , arrondissement de Cliâteau-Gontier (^layenne). Ce lieu donne à peu près la position de Reinefort en Anjou.

sans avoir comme point de dommage, et y eut des François de tuez et de prins , et entre les autres un cscuyer de Bretaignc nommé Jean Soret ; et ieeluy Hodehale s'en alla, sans rien perdre, en la ville du Mans.

Assez tost après, les seigneurs de Rays et de Beaumanoir lisrent une armée et allèrent mettre le siège devant un cliasteau nommé Malicorne que les Anglois tenoient et estoit une gente compaignée dedans et bien vaillans. La place fut aucunement battue d'engins, puis on l'assaillit; car il y en eut peu de ceux de dedans qui ne fussent blessez ; et quand le capitaine veit qu'il ne pourroit bonnement guères tenir , il commença à parlementer à Messire Ambroisc de Loré qui n'a guères y estoit arrivé, et se rendirent tous prisonniers. Les Anglois furent tous mis à finance, et ceux de la langue de France qui s'étoient rendus à la volonté desdits seigneurs de Rays et de Beaumanoir, furent tous pendus.

Ghap. 23. Bataille à Moniargis ^

L'an mil quatre cent vingt sept-, les comtes de War- »ich et de Sufolc, Auglois, délibérèrent de mettre le siège à Montargis et mandèrent gens de toutes parts en grant nombre, tant Anglois que de leurs alliez, et si firent provision d'artillerie, puis vinrent mettre le siège tant devant la ville comme devant le cliasteau. Il y avoit dedans un gentilhomme gascon nommé Bouzon de Failles et de vaillans gens en sa compaignée, A l'arrivée des Anglois aucuns compaignons saillirent et il y eut par diverses fois de gaillardes escarmouches. Les Anglois fermèrent tellement leur siège qu'on n'y eust pu, sinon à grande difficulté entrer ny yssir, et firent par dehors fossez et hayes , réservant aucunes entrées par lesquelles

' Geste, chap. 225.

244 COUSÏXOT DE MOXTRELIL. [IA21-

on cntreroit en l'ost. Avec ledit Bouzon et ses gens estoieiit les habitants de la ville qui avoicnt tous bonne volonté d'eulx défendre. Les Anglois faisoient fort tirer leurs bombardes et canons, tellement que la ville fut fort batue en divers lieux; et nonobstant ceux dedans se défendoient vaillamment et grevoient beaucoup les Anglois, spécialement de traict, tant de grosses arbalestes que de canons.

Un certain jour y eust fait une saillie où fut prins un de ceux de la garnison , lequel avoit autrefois esté du party du duc de Bourgongne ; et pour se délivrer il dit aux Anglois que s'ils le vouloient laisser aller, qu'il luy sembloit bien qu'il trouveroit moyen de leur bailler le chastcau, par un lieu dont il avoit la garde, quand il y tstoit; et entre autres le dit à Messire Simon Morbier î, un chevalier françois, et leur montra par dehors la manière et le lieu; et les Anglois advisèrent sur ce que la chose estoit bien faisable , et fut prins le jour et l'heure , puis ils le laissèrent aller. Il entra dedans la place et aussi tost qu'il y fut il dit audit Bouzon tout ce qu'il avoit dit et fait; lequel en fut bien joyeux; car il luy sembloit bien que par ce moyen il en pourroit prendre et accabler.

Les Anglois et Bourguignons vinrent au jour assigné, et à l'heure entreprise ; et furent diligens de dresser leurs eschelles puis entrèrent dedans; mais aussi tost qu'ils estoient entrez on les prenoit et désarmoit-on , et entre les autres le susdit Messire Simon y entra et fut prins; il ne retournoit personne à la fenestre par où ils entroient; par quoy les Anglois apperceurent bien qu'il y avoit tromperie ; néantmoins il y en eut quinze ou seize de pris. Ceux de dedans tinrent longuement, et se défendoient fort, mais vivres leur failloient, et n'estoit pas possible qu'ils peussent plus guères longuement tenir.

' Prévôt (le Paris pour le roi d'Angleterre.

Laquelle chose venue à la connoissance du comte de Richemond, connestable de France, et du comte de Dunois , ils assemblèrenl vivres le plus qu'ils peurcnt et aussi gens de guerre ; entre les autres estoient en leur compaignée les seigneurs de Graville, de Gaucourt, Esîienne de Vignoles dit La Hire , et autres , pour adviscr comment on pourroit mettre des vivres dedans la ville et au chasteau. Et fut advisé que si on livroit ou faisoit une escarmouche en un certain lieu , qu'on y pourroit bouter et mettre vivres par un autre costé.

Le connestable se tint à Jargeau à toutes ses gens et le comte de Dunois alla vers Montargis i, avec lequel estoit Estienne de Vignoles , dit La Hire , lequel accompaigné de soixante lances, fut chargé d'aller courir devant le siège pour sçavoir leur maintien , auquel ledit de Dunois promit de le suivre, et aussi le fit-il. Les Anglois, comme dessus a esté louché , avoient fermé et clos leurs logis de paulx et de fossez, au long desquelles estoient les logettes de ceux qui tenoient le siège , couvertes de chaumes, de feure 2 et d'herbes seiches. Avec La Hire estoit aussi un capitaine d'Escosse nommé Quennede ^ et l'abbé de Serquenciaux, qui avoient bien de trois- à quatre mille hommes de pied. Quand La Hire approcha du siège et eut apperceu que c' estoit chose très-difficile d'y entrer, il advisa un passage par où il luy sembla qu'on passeroit bien. Alors lui et ses compaignons prirent

' Le 16 et le 17 juillet 1427, Jean, bâtard d'Orléans, dcpnis comte de Dunois, était à Blois. (Voyez Gaignières , ms. 894, f*^ 45, elle Cabinet historique, revue mensuelle, 1857, page 108.) L'entreprise de Dunois et de la Hire sur Montargis, suivie de la levée du siège , eut sans doute lieu du 18 au 25 ou 30 juillet environ. Voyez sur ce point la chronique de Jean Raoulet, à la suite de mon édition de Jean Chartier , Bibliothèque elzèvirienne , 1858, in-16, tome III, page 191, noie 2.

^ Paille , fourrage.

•■' Kannedy. Voyez ce nom dans Chartier, tome III, page 375.

246 COUSmOT DE MOXTREUIL. [1427-

leurs salades et leurs lances au poing , et y e^toit le seigneur de Graville, Brangonnet d'Arpajon, Saiilton de Mercadicu et autres.

La Hire trouva un chapelain auquel il dist qu'il luy

; donnast hastiifement absolution, et le chapelain luy dit qu'il confessast ses péchez. La Hire lui répondit qu'il n'auroit pas loisir, car il falloit promptemcnt frapper sur

[ l'ennemy, et qu'il avoit fait ce que gens de guerre ont accoutumé de faire. Sur quoy le chapelain luy bailla absolution telle quelle ; et lors La Hire fit sa prière à Dieu , en disant en son gascon i, les mains jointes : « Dieu, je D te prie que tu fasses aujourd'huy pour La Hire, autant » que tu voudrois que La Hire fît pour toi s'il estoit Dieu t et tu fusses La Hire. » Et il cuidoit très-bien prier et dire.

Advisant donc une des entrées du siège, luy et ses compaignons y entrèrent, comme environ midy, les lances au poing pendant que ceux du siège disnoient. On cria à l'arme, et Anglois se misrent sus armez et habillez , et les François et Escossois qui estoient avec les susdits abbé et Quennèdc, boutèrent au long des fossez que les Anglois avoient faits autour de leur siège et entrèrent es logis boutans les feus dedans , et combattirent contre ceux qu'ils trouvoient et rencontroient , puis ils se joignirent aux gens de cheval; les bannières et estendarts des Anglois furent levez et s'assemblèrent et rallièrent par diverses fois.

Les seigneurs cuidoient au commencement que ce ne fussent que coureurs et compaignons qui vinssent escarmoucher ; et y eut de moult belles armes faites d'un costé et d'autre; et furent les bannières et esten-

' La Hire descendait des barons de Vignoles , il était né au château de Vignoles , en Bigorre , canton de Boulogne , arrondissement de Saint-Gaudens (Haute-Garonne). (Moule znn. Histoire de Gascogne, 1847, in-S", tome V, page 143.) Voyez La Hire dans la Biographie Didot.

darts ruez par terre et abattus. Les comtes de Warwich et de Suffolc se commencèrent à retirer avec une partie de leurs gens, en passant la rivière , et les François les suix^ircnt tellement que les Anglois furent desconfits et y en eut plusieurs de tuez et de prins.

Le dit comte de Dunois arriva aussi de bonne heure à belle compaiguée , et les François ne trouvèrent depuis résistance , sinon d'un chevalier anglois nommé Henry Biset , qui estoit encores en son parc , et avoit environ deux cens Anglois. Il se défendit vaillamment, mais à la fin il fut prins et ses gens mis à mort ; aucuns saillirent de la ville , qui firent grande occision sur les Anglois. Ceux qui tenoient le siège de l'autre costé de la rivière se misrent comme en bataille et les François aussi d'autre costé, lesquels n'entrèrent oncques es viUe et chastel de Alontargis, jusque à ce qu'il fust nuict fermée et que les Anglois fussent despartis et en allez.

Et ainsi fut le siège levé ; qui fut , comme on disoit , une bien vaillante entreprise mise à effet par ledit Estienne de Vignoîes dit la Hire. Et y furent gagnées plusieurs bombardes et canons, biens, meubles et vivres. Au pourquoy les pauvres gens firent la nuict grande joye et chère dans la ville. Le seigneur de Graville et ledit d'Arpajon s'y portèrent vaillamment, et iiussi fist Saulton de Mercadieu, lequel eut d'une lance par la bouche et passa outre de demy pied ; il se déferra luy mesme et la tira, et ne cessa point pourtant de toujours combatre.

Ghap. 24. Du Camus de Beaulieu occis ^

Environ ce temps, le Gamus de Beaulieu 2, lequel, comme il a esté dit cy dessus, estoit près du roy en grand crédit, et auquel le roy faisoit du bien, com-

' Geste, chap. 221.

^ Voyez Biographie Didot , au mot Beaulieu.

248 COUSIXOT DE MOXTREUIL. [1427-

mença à entrer en aucune haultcsse de courage en mcsprisant aucuns. Et une journée , le roy estant au chasteau de Poitiers , ledit de Beaulieu se voulut aller esbaitre hors du chastcl et n'avoit avec luy qu'un gentilliomme nomraé Jean de la Granclie , et estant en un pré sur une rivière, où le lieu estoit assez plaisant, survinrent là soubdainement cinq ou six compaignons qui tirèrent à coup leurs espées, frappèrent sur luy et le tuèrent tout roide. La chose venue à la cognoissance du roy, il en fut bien desplaisant et ordonna qu'on les suivist diligemment pour les prendre et en faire justice. Plusieurs montèrent à cheval, mais on ne les peut trouver; aucuns furent soupçonnez qui en estoient innocens; enfin il n'en fut autre chose. Et lors le seigneur de la Trémouille, qui estoit grand et puissant seigneur, tant de parens et amis que de terres et seigneuries, se mit et tint près du roy.

Chap. 25. [Défaite des Anglais pi'ès Ambrières. Prise de plusieurs ])laces par sir John Falstalf.']

Le jour mesme que le siège de Montargis fut levé , Messire Ambroise seigneur de Loré, partit de Sablé avec sept ou huit vingt combatants et prit son chemin vers la ville de Sainte-Suzanne ^ , auquel lieu estoit logé un Anglois nommé Jean Fastot 2^ accompagné de deux a trois milles combattans , et un capitaine anglois nommé Henry Branche, se vint loger en un village à demie lieue de Saincte-Suzanne, à bien de cens à douze vingt combatans , lequel village on nomme Ambrières ^. Laquelle chose venue à la cognoissance dudit seigneur de Loré, il s'en vint, accompaigné de ses gens férir sur les logis dudit Branche , où ils trouvèrent forte défense

* Chef-lieu de canton, arrondissement de Laval (Mayenne).

2 Sir John Falstalf.

' Chef-lieu de canton, arrondissement de Mayenne (Mayenne).

et grande résistance ; mais finalement les Anglois furent desconfists et y en eust de sept à huit vingt tuez, et n'y eut prisonnier que ledit Branche et un autre gentilhomme d'Angleterre ; et les autres s'enfuirent.

Ce faict, ledict chevalier s'en retourna audict lieu de Sablé avec plusieurs chevaliers et harnois gagnez sur lesdicts Anglois. Peu de temps après, le dessus dit Fastot mit le siège devant un chastel nommé Sainct- Ouan, qui appartenoit au seigneur de Laval, et le prist par composition, et aussi n'estoit-il pas tenable.

Tantost après ledit Fastot assiégea un chasteau nommé la Gravelle, et ceux de dedans le tinrent par aucun temps, puis se mirent à composition, au cas qu'ils n'auroient secours à certain jour, et en baillèrent hostages. Et cependant aucuns François plus forts que ceux de la garnison y entrèrent. Le duc de Bctfort vint au jour assigné , requérant qu'on luy rendist la place ; mais il n'y eut aucuns de ceux qui avoient esté à la composition qui dissent parole ou mot , et pour ce fist-il couper la teste aux hostages, à la desplaisance de ceux qui avoient faicte la dicte composition ; puis le siège fut levé et les Anglois s'en allèrent.

Gh.îp. 26. [Le duc d'Alençon délivré; sa rançon. — Le Lude pris d'assaut par les Français. — Discordes entre les favoris du roi. — Le sire de Prie tué devant Bourges.^

Fin ce temps, le duc d'Alençon qui avoit esté prisonnier à la bataille de Verneuil, fut délivré des Anglois et paya bien deux cent mille escus dont il pa^ya une partie comptant et de l'autre bailla pour ostages le sire de Beaumesnil, Messire Jeaa le Verrier, Ferron de Villeprouvée , Hardouin de Montlorées ^ , Jean le Séneschal , Hue de Fontenay et le seigneur de Boissenuer (?) ; et

' On Monbroez. Voyez J. Cliartier, ch. 28.

250 COUSIXOT DE ilOXTREUIL. [1427-

puis fit telle diligence qu'il mit ses ostages à pleine délivrance : pour quoy faire il vendit sa terre et seigneurie de Fougères, afin de leur tenir ce qu'il leur avoit promis, et luy cousta en oultrc tout ce qu'il avoit et peut finer de meubles ^.

Assez tost après, les seigneurs de Rais et de Beaumanoir feisrent une armée et assemblèrent des François ce qu'ils peurent et mirent le siège devant une place nommée le Lude, sur la rivière du Loir, de laquelle estoit capitaine un Anglois nommé Blanqueborne , qui avoit en sa compaignée de vaillans Anglois bien garnis de vivres et d'habiliemens de guerre et lesdits seigneurs y firent asseoir certains canons , tellement que ladite place fut bien batue en aucun lieux, puis assaillie et prise d'assaut par les François. Là furent tuez ou pris plusieurs Anglois , et par cspccial y fut tué ledit Blanqueborne , capitaine de la place.

Audict temps , avoit toujours des débats et brouillis , touchant le faict du gouvernement du royaume, et le duc de Bourbon 2, le connestable, le comte de la Marche et autres seigneurs estoicnt mal contens de ce que le roy n'enteudoit autrement au gouvernement de son royaume et à la deffense d'iceluy contre ses ennemis. Pourquoy ils s'en vinrent à Bourges et entrèrent dedans, puis mirent le siège devant la tour, en laquelle

* Voyez Chronique de Pcrceval de Cagmj, chap. 10. On y trouve des détails étendus sur la captivité du duc d'Alençoa.

2 II désigne ainsi Charles de Bourbon , comte de Clermont. Il fut duc en 1434, après son père , qui mourut en Angleterre, prisonnier d'Azincourt. On voit par là que ce passage a été écrit par Montreuil , après 1434. Dom Morice , Histoire de Bretagne, 1744, in-fol. , t. II des preuves, colonne 1199, fournit des développements historiques touchant cette espèce de ligue ou d'alliance entre Charles de Bourbon et le comte de Richemont, sous la date du 4 août 1427. Voyez ci -après p. 266, la note 5 relative à ce même prince Gh. de Bourbon.

1428] CHRO?vIQUE DE LA PUCELLE. 251

estoit un vaillant chevalier nommé le seigneur de Prye^ , lequel fut plusieurs fois sommé de bailler la place. Mais il respondoit toujours , que le roy la luy avoit baillée et qu'il ne la rendre it à autre sinon à luy. Il y eut de diverses escarmouches, et un jour que ledit de Prye entcndoit 2 à la deffense de la place , il fut frappé d'un vireton, dont il alla de vie à trépas. Ce nonobstant, le seigneur de la Borde ^ tint ladite place contre lesdits seigneurs. La chose venue à la cognoissancc du roy il se partit de Poitiers et le seigneur de k Trémouille avec luy; si vinrent devant Bourges, et estoit le roy très mal content desdits seigneurs et de leur manière de faire. Enfui leur paix fut faicte par le moyen dudict seigneur de la Trémouille , lequel y travailla de tout son pouvoir, puis le roy entra à Bourges, et firent très bonne chère ensemble.

Chap. 27. Recouvrement et perte du Mans'*.

L'an mil quatre cent vingt huit 5, aucuns seigneurs entreprirent d'entrer dedans la cité du Mans; et y avoit aucuns des habitants de la ville qui se faisoient fort de bouter les François dedans et à ce faire mirent grand peine et dihgence. A exécuter la dicte entreprise estoient: le seigneur d'Orval, frère du seigneur d'Albrct, le sire de Bue il, le seigneur de Beaumanoir, Estienne de Vignoîes dit La Hire, Robcrton des Croix, et plusieurs autres capitaines et gens de guerre ; lesquels vinrent devant la place au jour qui leur avoit esté dit et assigné et entrè-

' L'un des grands officiers de la couronne. Voyez Charles VU et SCS conseillers , à la table et aux pa7i}ietiers de France.

' S'employait, en anglais, intended; du latin, intendere, à' oh intendant.

3 Philippe de Melun. Voyez Charles VII et ses conseillers,

^ Geste, chap. 229.

rent assez soudainement dans la cité par le moyen desdicts habitants , dont ceux de la ville furent bien esbaliis et mesmement les Anglois estans en icelle. Parquoy ils se retirèrent en une tour appelée la Tour Ribendèle , assise près d'une des portes de la dite ville , appellée la porte Sainct- Vincent, laquelle les Anglois tinrent avec ladite tour, et se deffendirent fort et résistèrent tout le jour très vaillamment contre lesdits François.

Or, est vray que le seigneur de Talbot, un vaillant chevalier anglois, estoit àAlençon et avoit assemblé grand foison d' Anglois, pour certaine entreprise qu'il avoit sur les François. Les Anglois de la dite tour se voyans en tel party, luy envoyèrent demander secours ; et tantost qu'il en sceust les nouvelles, vint hastivement audit lieu du Mans à tout environ de trois à quatre cents combatans, et arriva entre le point du jour et le soleil levant auxdites tours et portes, oîi les François mal advisez et conseillez n'avoient mis aucune provision et fortification; mais estoient en leurs licts et logis, où le soir ils avoient faict bonne chère ; puis entra dedans la ville criant : Sainct- Georges.

Les François furent de ce bien csbahis, dont les uns montèrent hastivement achevai et partirent horsdeladictc ville ; les autres résistèrent le mieux qu'ils peurent, mais la plus grande partie furent tuez et pris. Assez tost après survint le seigneur de Beaumanoir qui cuida rebouter ledit Talbot, mais il ne trouva aucun ayde et pour ce s'en retourna et ainsi ladicte cité fut recouvrée par ledit Talbot, lequel fit incontinent enquérir des consentans de l'entrée faicte par les François et en trouva aucuns, si les prist et les fist piteusement mourir, et si fîst punition de ceux qui avoient aucunement fait semblant d'être joyeux de la dite entrée, et y moururent des François plusieurs gens de bien.

Chap. 28. [Siège et prise de Fontorson et de Laval j)ar les Anglais. \

Environ ce temps, le comte de Richement, connestable de France, fit emparer la ville de Pontorson en Normandie et y mit grosse garnison contre les Anglois , dont il fit et ordonna capitaine un vaillant chevalier, nommé le seigneur de Rotelan , lequel assez tost après fit une course en Xomiandie devant Avranches. Les François et Anglois se trouvèrent sur les champs , et se bâtirent trop ^ bien l'un et l'autre. Finalement les François furent desconfits et ledit seigneur de Rotelan prinst par les Anglois.

Après la prise dudit Rotelan, fut mis et estably capitaine en sa place, en ladite ville de Pontorson, Bertran de Dinan, frère du seigneur de Chasteaubriant mareschal du duc de Bretaiguc , à bien grosse compaignée de gens , pour ce qu'on se doutoit que les Anglois n'y vinssent mettre le siège. Et ne demeura point longtemps que le conte de Warwick et le seigneur de Talbot, avec grande compaignée d'ilnglois, vinrent mettre et asseoir le siège dexant icelle ville de Pontorson, où ils furent par longtemps ; durant lequel temps y eut moult grandes escarmouches, et divers assauts où les Anglois perdirent de leurs gens. Et durant iceluy siège, le baron de Goulonces, le seigneur de la Hunaudayc, le seigneur de Ghasteaugiron , le viconte de la Bèlière et autres saillirent de la dite ville, car elle n'estoit pas du tout assiégée, et vinrent rencontrer es grèves de la mer, entre Avranches et le Mont Saint-Michel, le seigneur de Scales, à grand compaignée d' Anglois, lesquels conduisoient vitres en l'ost devant ladicte ville de Pontorson. Là se combatirent-ils très-fort et très-longuement ensemble; et finalement les barons de Goulonces, Hunaudaye et Chasteaugiron furent desconfils et y moururent tous trois; et y

' Très.

254 COUSINOT DE MOAÏRSUIL. [1428-

en eut plusieurs de pris prisonniers, entre lesquels fut le vicomte de la Bélière : et ce fait, ledit seigneur de Scales mena et conduisit lesdits vivres jusqucs au siège que tenoit iceluy comte deWarwick devant Pontorson; et après aucun temps ladite ville fut rendue par composition et ceux de dedans s'en allèrent, saufs leurs corps et biens. En ce temps, Talbot et ses gens prinrcnt d'esclièle la ville de Laial et y entrèrent; il y avoit moult de richesses dedans qu'ils pillèrent et firent tout ce qu'ennemis pouvoient faire. Messire Andry de Laval, seigneur de Lohéac estoit pour lors dedans icelle ville ; mais il se retira au chasteau et paya après par composition vingt mil escus.

Chap. 29. [Touimay recouvré par la France. Jacques de Harcourt tué devant le château de Fartenay.]

La ville et cité de Tournay, qui estoit comme entre les mains du duc de Bourgongne , obéit tout pleinement et se tint nuement au roy.

Messire Jacques de Harcourt tenoit le Crotoy, et avoit des gens de guerre avec luy; les Anglois y mirent le siège et la prirent par composition. Ledit de Harcourt, qui estoit neveu du seigneur de Partlienay s'en vinct en Poictou , et se disoit avoir droit à ladicte place de Portenay. Nonobstant ala il voir son oncle, seigneur de ladite place, lequel luy fit grant chère, et le receut honnorablement. Ledit de Harcourt regarda fort ladicte place, qui sembloit belle et forte et convoita fort à l'avoir, s'imaginant et considérant que son oncle n estoit pas bien sage comme l'on disoit. Puis s'en retourna, pensant qu'il retourneroit une autre fois, et qu'il auroit la place, s'il pouvoit; car si luy et ses gens poui oient entrer au chastel ils seroient les plus forts; ce qui lui sembloit bien facile à exécuter, veu qu'audit chastel il y avoit une yssue qui sailloit aux champs , laquelle il ouvriroit à force et mettroit gens par là, puis feroit lever le pont Icvis du

costé de la ville , tellement qu'on ne pourroit secourir ceux de dedans.

Pour mettre son imagination à exécution, il s'en vint à Partenay, et fit mettre une embusche près du pontlevis ou de l'entrée qui issoit du chastcl aux champs. Entré qu'il fut au chastel, on luy fit bonne chère, et y disna, et ne se donnoit-on de garde de ce qu'il vouloit faire. Après disner, il vint au seigneur de Parlhenay son oncle et lui dit plainement qu'il avoit sa part audit chastel, et qu'il falloit qu'il le gardast à son tour; et que s'il y avoit honmie qui l'en voulust empescher, qu'il le tueroit ou feroit mourir; et dit -on que lui et ses gens tirèrent leurs espées. Le seigneur et ses gens furent bien esbahis, desquels aucuns se retirèrent en la tour du pont levis de devers la ville, lequel estoit levé. Si tinrent ladite tour, et commencèrent d'en haut à crier l'allarme ^. Pourquoy le peuple de la ville s'csmeut tout à coup et apportèrent eschelles , si gaingnèrent et abbatirent le pont-levis et entrèrent dedans la place à l'ayde de ceux de dedans la tour, puis tuèrent tous les gens dudit de Harcourt, lequel se retira en une tour en bas, où il y avoit de petites arbalestes, et fenestres qui estoient bien estroites ; toutesfois on luy perça les deux cuisses d'une lance par une des lucarnes. Et pour abréger il fut tué, et ses gens furent jettez tous morts en la rivière , et il fut enterré en un cimetière.

Chap. 30. Comment le conte de Salceberic retourna en France^.

En l'an mil quatre cent vinct huit 3, Thomas de Montagu chevalier, conte de Salisbery, fut ordonné, commis

' h'alarme est un mot qui parait s'être formé comme lierre, lendit, lendemain. On a dit, je crois, et écrit d'abord : à l'arme, comme on a dit : l'ierre. Tendit, l'endemain.

- Geste, cil. 230. Voy. ci-dessus p. 203. Ici les emprunts faits par la Chronique à la Geste deviennent de plus en plus notables,

3 Pâques , lé 4 avril.

256 COUSmOT DE MOIVTREUIL. [1428 août 29-

ot député par les trois Estats d'Angleterre à venir en France faire guerre ; laquelle chose venue à la cognoissance du duc d'Orléans prisonnier en Angleterre , il pria audit comte qu'il ne voulust faire aucune guerre en ses terres, ny à ses subjets, veu qu'il estoit prisonnier et qu'il ne se pouvoit deffendre; et dit-on qu'il luy promit et octroya sa requeste ^ Il passa la mer à grande puissance et vint en France ; si vint premier devant Nogentle-Roy, dont l'obéissance luy fut baillée par ceux de la garnison qui se rendirent à sa mercy, sans livrer aucuu assaut, et François vuidèrent en brief par composition, les places de Châteauneuf sur Loire, Rambouillet, de Berthencourt et Rochefort.

Ghap. 31. Prinse du Puisât; reddicion de Thory. Prinse d'Yenville'^.

En juillet iccluy an, le comte de Salisbery vint au Puiset et prinst la forteresse d'assaut et fist par sa cruauté pendre tous ceux qui furent prins dedans.

Girault de la Pallière tcnoit Thury en Beausse , mais il s'enfuit hastivement pour la venue du comte de Salisbery, après le partement duquel ses compagnons qui estoient dedans, rendirent par composition la place au comte, qui fit bouter le feu dedans.

Puis mit le siège de toutes parts devant Yanville laquelle il fist fort battre de bombardes et canons , qui y lisrent peu d'effet; et nonobstant que dedans ils fussent peu de gens pour la deffcnse, si est-ce qu'ils se deffcndoient vaillamment. Le jour de la décolation de Sainct-Jehan , vingt neuûesme jour d'aoust, en iceluy

Voyez sur ce point Documents relatifs à Jean , comte de

Danois, à la date de juillet 1427, Cabinet historique cité, p. 108.

- Geste, chap. 231, 232, 233.

1428 sept.] CHROXIQLE DE LA PUGELLE. 257

an, le comte de Salisbery fit assaillir lers le soir la ville d'Yem i!le et en icclhiy assaut , qui fut fier et merveilleux, ceux de la ville furent tant blessez qu'ils furent conquis par force , dont aucuns se retirèrent en la tour, mais en la fin il les convint se rendre avec le cliastel. Là furent pris le Galois de l iliers , Prégent de Goitivy, qui fut depuis admirai de France , et autres nobles , avec les bourgeois de la ville.

Ghap. 32. Reddicion de Mehung sur Loire^.

Après la prinse de Yenville, le comte de Salisbery y séjourna par aucuns jours, pendant lesquels ceux de Meun sur Loire envoyèrent par devers luy et traita là avec leurs messages , qui mirent les Anglois dedans , un jour de samedy, au mois de septembre et firent tant qu'ils leur livrèrent en ce mesme jour le pont de lleun, lequel les Anglois fortifièrent. Après la réduction de la ville et du chastel de Meun sur Loire , le comte fit mener à Paris tous ses prisonniers, pour plus entretenir son commun peuple et leur donner plus d'espérance.

Et ce faict, vint de i\Ieun par devant Montpipeau qui luy fut rendu par composition. Luy venu à Meun, il envoya grand nombre de gens àBaugency, qui trouvèrent la ville ouverte et vuide, François s'estoient retirez au pont et au chastel; néantmoins les Anglois se logèrent dedans la làlle sans assaillir.

Chap. 33. Pillerie de l'église de Cléry. Comment le comte de Salceberic vint faire visage devant Orléans 2.

* Au mois de septembre , l'an mille quatre cent vingt huit, le comte de Salisbery envoya des Anglois en très

' Geste, chap. 234.

- Geste, chap. 235, 236. Nous signalerons ci-après par des astérisques* les alinéas transcrits de la (rwfedans la Chronique.

258 COUSMOT DE MOKTIIEU'IL. [1428 sept. 8-

grand nombre en l'église de Gléry , qui la pillèrent et les chanoines et autres là retirez , et y firent des maux innumérables *.

^' Le comte avoit laissé en la ville de Yenville à sou partir ses canons et habillemens , et pour ce qu'il fut en doute de les faire amener devers luy sans grand conduite, ledict comte vint à grand puissance en bataille ordonnée faire visage devant Orléans , le huictiesme jour de septembre environ midy, et là se tint jusqaes à la basse vespre, pour empescher que François ne fussent au devant; pendant laquelle demeure , son charroy passa. Le bastard d'Orléans , Potou de Saint e-Traillc et autres nobles, avec les bonnes gens d'Orléans, issirent de la ville à l'arrivée dudit comte et se continrent honorablement et xaillamment. II y eut de moult grandes escarmouches là où Anglois perdirent et se retirèrent sur la nuitée à Meun 2.

Ghap. 34. Siège à Baugency ^. — Perte de Marchesnoir^. — Reddicion de la Ferté Hubert^. — Sully fait Anglais^. — Siège et perte de Jargueau"^ .

* Audit mois de septembre mille quatre cent vingt huict, le comte de Salisbery mist le siège devant Baugency , du costé de la Beausse et de la Solongne , et fist batre le chasteau et le pont de bombardes ; lesquels luy furent rendus par composition, avec l'abbaye, le jour Sainct Fremin [le 25] en iceluy mois. Puis l'abbé avec autres fist le serment aux Anglois 8.

1 Ms. 10297,

fol. vj^'^viij

2 Ibid.

■* Geste

, cbap.

* Ibid..

chap.

5 Ibid. ,

, chap.

6 Ibid..

chap.

7 Ibid.,

chap.

8 Ibid.,

1 vj^*ciij ■^'^.

1428 oct. 7] CHROXIQUE DE LA PUCELLE. 259

* Environ ce temps , le comte de Salisbéry envoya grand nombre de gens deiant T\Iarchcsnoir , qui fut rendu en son obéissance. Il enxoya aussi devant la Ferté Hubert dont le chasteau luy fut rendu par traicté i.

* En ce temps , Messire Jean de Lesgot avoit la garde de la ville et du chastel de Sully pour le sire de la Trimoùille ; auquel lieu vint Messire Guillaume de Rochefort qui en fist partir ledit de Lesgot et sa compaignée, puis y ordonna garnison de Bourguignons et Anglois. Et tost après y vint le seigneur de Jonvelle , frère dudict de la Trimouille , qui prit la garde de la ville et du chastel 2.

* Le second jour d'octobre mil quatre cent vingt huict, le susdit comte de Salisbéry envoya devant Jergeau, Messire Jean de la Poule à tous grands gens et appareil qui tant tost conquist le pont et fit fort batre la ville qui estoit moult foible; dedans laquelle s'estoient retirez les compagnons qui avoient esté en garnison en plusieurs forteresses de la Beausse et Gastinois, lesquelles avoient esté rendues par composition aux Anglois. Si entrèrent ceste gent là en composition dont partie devinrent Anglois et rendirent la ville de Jargeau ausdits Anglois, le cinquiesme jour du mois d'octobre. Iceluy de la Poule mit grande garde en ladicte ville , et envoya grand nombre de gent devant Chas teauneuf sur Loire, qui se mist en son obéissance ^.

Ghap. 35. De la venue de La Poule [William Pôle] au porteau d'Orléans'^. — Siège mis devant Orléans au porteau 5.

'^ Le septiesme jour d'octobre mille quatre cent vingt huict, la Poule se partit de Jcrgeau , et print à puissance

' Gesle , TJ^^viij y".

'■ Ihid.

3 Ibid.

* Ibid., chap. 242.

5 Ibid., chap. 243.

2fi0 COUSIXOT DE MONTRELIL. [1428-

logis à Olivet, près Orléans et Anglois \iinrent férir, jusques aux barrières de Sainct Marcel. Là eut grande escarmouche, où Anglois furent boutez, lesquels se retirèrent le lendemain à Meuu et Baugency ^.

^ Le mardy douziesme jour d'octobre de l'an mille quatre cent vingt huict, le comte de Salisbery, accompagné de la Poulie, Glacidas 2^ du seigneur de Ros, Lancelot de Lisle , Gilbert de Halsale , Thomas Guérard, le sire de Scales, Guillaume de Rochefort, et autres chevaliers et escuyers, tant Anglois comme faulx François, avec ceux des villes de Paris, Chartres et de Normandie, vint à toute puissance mettre le siège devant Orléans. A la venue desquels saillirent contre Anglois le bastard, les nobles et bourgeois , qui avoient paravant abbatu partie des forbourgs du Portereau et avoient esté commencé devant les Tournelles un boulevart qui u'estoit pas encores parfait, mais y besongnoient jour et nuict-^.

* Si boutèrent les François le feu au demeurant desdicts fauxbourgs et en l'éghse des Augustins ; et Anglois tinrent loin d'illec leurs tentes , sans approcher le pont, jusques à ce que le feu desdits fauxbourgs fut cessé. Et cependant ceux d'Orléans abbatirent la muraille des fauxbourgs et remplirent le boulevart, à l'opposite duquel Anglois fermèrent une bastide en l'église et en l'hostel des Augustins, qui n'estoient du tout abbatus; laquelle bastide Anglois fortifièrent de profonds fossez et de clostures et vinrent souvent faire des escarmouches devant le boulevart ; assortirent merveilleuses bombardes et canons, dont ils firent jetter jour et nuict contre les murailles de la cité et des Tournelles du pont. Le comte de Salisbery se vint loger en cette bastille et fit commencer la mine, pour conquérir le boulevart. Ceux

' Geste , TJ^'^ix.

2 William Glasdale.

3 Folio vj'^^ix y".

oct. 12-21] CHRONIQUE DE LA PUCELLE. 261

(l'Orléans en eurent cognoissance qui prirent alors à contreminer, et furent tant menées les mines et contremines qu'ils furent moult approchez. Là dessus ledit comte lit appareil d'esclielles et autres habillcmens pour assaillir le boulevart; dont ceux d'Orléans s'aperceurent bien et garnirent leur boulevart de gens de faict, et d'habillemens de guerre pour la défense. Entre lesquels furent , le sire de Villars , le sire de Guitry , le sire de Couraze ^ , Messirc Xicole de Giresme , chevalier de Rhodes , Poton de Sainte-ïraille , Pierre de la Chapelle et autres chevaliers et escuyers de nom et d'armes , et avec eux les bourgeois d'Orléans en bien grand nombre 2.

Ghap. 36. De VassauUdu houlevart d'Orléans^.

* Le jeudy vingt et unième jour d'octobre mille quatre cent vingt huict, Anglois livrèrent à toute puissance environ heure de midy, un fier et merveilleux assault contre les François qui tenoient le boulevart du bout du pont d'Orléans. L' assault dura longuement, auquel furent tuez et navrez plusieurs Anglois , car François les abbatoient des eschelles dedans les fossez , dont ils ne se pouvoient relever , attendu qu'on jettoit sur eux cercles liez et croisez, cendres vives, chaux, gresses fondues et eaues chaudes que les femmes d'Orléans apportoient. Et pour rafraischir les François du grand travail qu'ils souffroient, lesdites femmes leur hailloient vin, viandes, fruicts , vinaigres et touailles blanches ; et aussi leur portoient pierres et tout ce qui pouvoit servir à la défense ; dont aucunes furent veues durant l'assault qui repous-

' Ou Coarase , de cauclâ rasa, gentilhomme béarnais (Raymond-Arnaud, seigneur de). Voyez sur ce personnage Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, 2« série , tome III , page 142, no 10.

2 Folio vj"x.

^ Geste , chap. 244.

262 COUSIKOT DE MOATREUIL. [1428-

soient de lances les Anglois , des entrées du boulevart et les abbatoient èz fossez ^.

* Anglois furent là grevez à merveilles, et tant qu'ils cessèrent l'assault , où mouît perdirent. En iceluy assault fut blessé Pierre de la Chapelle dont il mourut le second jour et fut moult plaint. Aussi y furent blessez les seigneurs de Guitry, de Gouraze, de Villars, Xicole de Giresme et Poton de Saiute-Traille , lesquels furent du depuis guéris. Après lequel assault, Anglois, qui n'avoient pas faict la mine encommencer, y besognèrent tant jour et nuict que ledit boulevart fut presque tout miné et n'estoit retenu que sur cstayes -, oii il ne failloit fors mettre le feu pour faire fondre iceluy boulevart et accabler ceux qui estoient dedans. Mais le samedy ensuivant vingt et troisiesme jour dudit mois d'octobre ceux d'Orléans, qui de ce eurent cognoissance , mirent le feu audit boulevart, à la veue des Anglois, et se retirèrent es Tournelles du pont , dont ils levèrent le pont. Et se doutant toujours qu'ils ne peussent longuement tenir les Tournelles dont partie estoit fort batue et empirce , ils rompirent aucunes arches du pont , outre lesquelles ils levèrent un boulevart du costé par devers la ville et fortifièrent ledit pont ^.

Chap. 37. Prinse des Tournelles *.

* Or advint que le dimanche vingt et quatriesmc jour d'octobre en iceluy an, Anglois vinrent à puissance assaillir les Tournelles qui estoient peu garnies de gens de faict, car le plus avoient esté blessez en l'assaut du jeudy, fait au boulevart. Si dressèrent les Anglois des

' Folio rj^*x >o.

2 Étais.

•* Folio vj'^^xj.

^ Geste, chap. 245.

oct. 23-25J CHRONIQUE DE LA PUCELLE. 263

eschelles, tant par terre comme par Loire, qui estoit lors fort basse, et firent tant qu'ils prinrent à peu de résistance lesdites Tournelles , environ deux heures après midy, et rompirent une arche entre icelles et le boulevart du pont; puis fortifièrent jour et miict icelles Tournelles en telle manière qu'ils furent defensables et tenablcs contre toute puissance, dont le comte de Salisbery commit la défense et garde à Glacidas, qui fut de hault courage , plein de toute tyrannie et orgueil ^.

* Cestuy Glacidas fit renforcer le boulevart qui avoit esté abandonné , et assortit , tant là comme es Tournelles, canons et merveilleuses bombardes, dont il fit jetter jour et nuit en la cité et contre le bouleiart du Pont, dont Messire Nicole de Giresme eut la garde à tout grande compaignée de nobles et bourgeois d'Orléans , que d'autre part fisrent fort battre de canons et merveilleuses bombardes les Tournelles, dont, en peu de temps, ils abbatirent tout le comble avec le plus de la muraille. Mais les Anglois se fortifièrent tant par dedans de bois qu'on ne les pouvoit que peu grever. Les bourgeois d'Orléans furent en grande douleur pour cette prise des Tournelles. Mais le bastard d'Orléans, la Hire, Monseigneur de Bueil, Monseigneur de Chaumont et Messire André d' Averton , Messire Théaulde de Valepargue , le seigneur de Saincte-Sévère et de Boussac mareschal de France, ]\Iessire Jacques de Chabannes, séneschalde Bourhonnois , le sire de Villars , le sire de Couraze et autres nobles vinrent le lundy après îa susdite prise à grand compaignée de gens d'armes, dont ceux d'Orléans furent moult réjouis, et fortifièrent et garnirent leur pont de plus en plus , faisans jetter jour et nuit canons et vuglaires; pour qnoy Glacidas usa souvent de grands menaces, et s'alloit ventant par son orgueil qu'il feroit

• Folio vj'^'^xi.

264 COUSIi\OT DE IlîO:vTREUiL. [1428 oct.-

iout meurtrir à son entrée clans la ville , iant lionmies que femmes sans en espargner aucuns ^.

Chap. 38. La mort du comte de Salcebei'ic devant Orléans ^.

* Après la venue du bastard d'Orléans et de la chevalerie , advint , un jour, que le comte de Salisbery vint aux Tournelles, par l'exhortement de Glacidas , pour voir plus à plain la fermeture de la cite d'Orléans. Ledit comte estant près d'une fenestre devant lesdictes Tournelles oîi il regardoit et visoit la cité , fut , par juste jugement de Dieu qui tout connoist et qui traite et gucrdonne les hommes selon leurs mérites , féry -^ de i'esclat d'une pierre de canon, qui entra par ladite fenestre; et perdit l'œil du coup et cheut à terre près de Glacidas avec un autre chevalier qui fut occis de ce mesme coup 4.

* Alors les Auglois qui estoient dedans et courroucez de l'adventurc, prinrent Icdict comte et l'envoyèrent à Meun le plus celéement ^ qu'ils peurent, auquel lieu il trespassa au mois de novembre mille quatre cent vingt huict, dont le courage des Anglois fut moult affoibly; lesquels envoyèrent hastivemcnt devers le duc de Betfort qui se disoit régent de France , requérant chef au lieu dudict comte, avec secours de gens, argent et vivres. Lequel régent envoya grande chevalerie , argent et vivres , pour maintenir le siège. Et pour gouverner la guerre fit principaux chefs et capitaines : Messire Guillaume la Poule , comte de Suffort , les seigneurs de Talbot , de Gray, de Scales, Messire Robert Héron,

' Folio vj^^ïj y°.

2 Geste, chap. 246.

3 Frappé, du verbe /t'nV. On dit encore, sans co-ir^ férir. '' Folio vj^'^xi].

5 De celer, célc; secrètement.

dëc. 29] CHRONIQUE DE LA PUCELLE. 2G5

Lancelot de Lislc , Gilbert de Halsates, Glacidas et autres chevaliers et escuyers anglois, avec aucuns faux François, entre lesquels fut Messire Guillaume de Rocliefort, Hue des Prez ^, Eustace Gaudin, Geoffroy de Lamé , Jean de Cliainviller, Jean le Baveux , Guillaume Languedoc, Jean de Mazis, Guillaume du Broillac. Et fut bien la puissance du siège nombrée de dixmille hommes^.

* Ces chefs de guerre tinrent plusieurs conseils à Baugency, à ]Meun et à Jargeau, et finalement délibérèrent que aux Tournelles, au boule vart de devant, es bastides des Augustins , de Sainct-Privé , et de Sainct-Jean le Blanc , qui furent bien grandement fortifiez, gens seroient establis pour garder les passages par eaue et par terre, sous le gouvernement de Glacidas capitaine des Tournelles; et ce faict mettroient siège de l'autre part de la cité d'Orléans ^.

Chap. 39. Siège et bastides fermez devant Orléans du costé jmr devers Beausse ^.

* L'an mille quatre cent vingt huict, le vingt neufiesme jour de décembre, le comte de Suffort, les seigneurs de Talbot, de Scales et autres grands seigneurs anglois et bourguignons chefs de guerre se partirent de Jargeau , vinrent à puissance mettre le siège devant Orléans du costé devers la Beausse; et pour enclore la cité fermèrent et fortifièrent plusieurs bastides encloses de fossez et de tranchées sur tous les grands chemins passans , cest à sçavoir : la bastide Sainct-Laurens , la bastide du Colombier, la bastide de la Croix-Boissée, la bastide qu'ils nommèrent Londres , au lieu des

1 Bailli de Chartres. Voyez sur ce personnage la chronique de Raoulet . p. 196.

- Folio Vj^^xij yo.

3 Ibid.

* Geste, chap. 247.

266 COUSmOT DE AIOXTREUIL. [1428-

Douze-Pairs *, la bastide Haro, nommée Rouan, la bastide de Sainct-Pouoir, nommée Paris , la bastide SainctliOup; et édifièrent dedans la Loire, au droict de Sainct-Laurens en l'isle de Charlemaigne , une autre bastide , et là levèrent port et passage par eaue en telle manière qu'un siège pouvoit secourir l'autre ^.

* Et ainsi appert que la lille fut enclose tant de la partie de Beausse que de Soulongne, de treize places fortifiées, tant boulevarts, comme bastides : dont la cité fut en telle destresse qu'ils ne peurent avoir secours de vivres par eaue ny par terre. Néantmoins les nobles et les bourgeois qui cstoient dedans la cité, issirent souvent et feirent de grand saillies et si furent assaillir Anglois jusques aux bastides, lesquels issoient aucunes fois. Il y eut moult de grandes escarmouches, où eut grand nombre des chevaux du mareschal de Saincte- Sévère de tuez : ce mareschal fut de grande entreprinse et hardy , et gouverna tant honorablement les gens de guerre, qu'il tcnoit à Orléans, qu'ils y séjournèrent depuis la Toussaint jusques à l'Ascension, sans faire aucun excès entre eux et ceux d'Orléans 3.

Chap. 40. Bataille à Rouvray Samt-De7iis en Beausse '*,

* Durant ce siège, Charles, comte de] Glermont, fils aisné ^ du duc de Bourbon , se mit sus pour secourir la

' Les douze pairs de France, dénomination nationale. Il y avait six pairs ecclésiastiques et six pairs laïques ; six ducs, dont trois laïques : Bourgogne, Guyenne , Normandie , et trois ecclésiastiques : J?e/»îs , Laon, Langres. Six comtes; laïques: Flandre, Chiimjjagne, Toulouse; ecclés. : Notjon, Châlons, Beauvais.

^ Folio vj^^xiij.

^ Folio vj^'^xiij -v^». — La Toussaint, l*"" novembre 1428; TAscension . 5 mai 1429.

4 Geste , chap. 248.

5 C'est le même personnage que Montreuil appelle (ci-dessus, chap. 26) le duc de Bourbon. N'oublions pas que dans le pré-

cité d'Orléans. Il vint à puissance à Blois où il sceut nouvelles que le duc de Bedfort avoit mis sus Auglois à grand nombre qui estoient partis de Paris à grande quantité de livres, pour avitailler l'ost des Auglois, et le secourir de gens. Si départit de Blois pour aller au-delant et fîst sçavoir son cutreprinse au bastard d'Orléans et aux chefs de guerre qui estoient avec luy à Orléans, lesquels se tirèrent hastivement par devers luy , et trouvèrent près d'Yenville ledict comte et sa compaignée, qui furent joyeux de leur venue , et eurent tantost nouvelles que Anglois estoient près de Rouvray Saint-Denys, qui conduisoient grand charroy chargé de vivres et d'artillerie l.

* François furent moult désirans de combatre Anglois, et pour ce faire misrent ensemble leur puissance, qui cstoit grande , car là estoient le comte de Clermont , accompagné de tous les hauts barons d'Auvergne et de Bourbonnois; le bastard d'Orléans, les sires de la Fayète, et de Saincte-Sevère mareschaux, le sire de Culant, admirai de France , le viconte de Thouars , le sire de Belleville , les plus '-^ chevaliers et escuyers du Berry et de Poitou , Messire Jehan Estuart ou Stuart connestable des Ecossois , comte d'Evreux, auquel le roy avoit donné cette comté, et son frère à grand compaignée d'Escossois, Messire Guillaume d'Albret, sire d'Orval, Messire Jean de Nilhat ^ seigneur de Châteaubrun , vicomte de Bridiers , Messire Jehan de Lesgot , La Hire et plusieurs chevaliers et escuyers , et chefs de guerre qui ordonnèrent leurs batailles. Et fut conclu qu'ils ne descendroient point de cheval , fors seulement les gens de traict , qui à

sent chapitre , Moiitreuil transcrit la Geste de son oncle , tandis que ci-dessus (p. 250, note 2), il produit de son propre fonds.

' Fol. vj^^viij.

2 La plupart des chevaliers , etc.

•^ Jean de Naillac. Voyez Charles III et ses conseillers.

268 GOUSIXOT DE MOXTllEL'IL. [1U9-

la veuc des Anglois et à leur venue, asscriiroiejîî leurs canons, couleuvrines et autres traicts^.

* François allèrent tant qu'ils trouvèrent les Anglois près Rouvray, qui doutamment s'attendoient d'avoir bataille. Ils estoient enclos de leur cliarroy, pour lequel garder ordonnèrent illec à leurs gens de traict , avec les marchands qui estoient là venus de Paris et autres citez, et plantèrent entour le parc où ils estoient retirez , grande quantité de paulx aigus. Alors les batailles de pied françoises 2 assortirent leurs canons , couleuvrines , et autres traicts, puis approchèrent le charroy et les archers anglois, contre lesquels ils commencèrent à tirer de telle sorte , que peu tinrent-ils leurs places , car ceux d'Orléans , qui estoient là en grand nombre , les chargèrent à merveilles de belles couleuvrines, contre lesquelles rien ne résistoit, qu'il ne fust mis en pièces ^.

* Là fut faict à cette attaque grande occision d' Anglois et de marchands de Paris, pour lesquels secourir Anglois n'ozèrent partir de leur parc, redoutans les batailles de cheval qui estoient en leur veue. Mais le conneslable d'Escosse fut tant désirans d'assembler contre ses ennemis, que lui et tous ses gens descendirent à pied pour aller quérir Anglois jusques en leur parc, oultre la première ordonnance et sans attendre les autres; avec lequel descendit le bastard d'Orléans, les seigneurs d'Orval et de Chasteaubrun , messire Jean de Lesgot et aucuns nobles, qui cuidoient bien que les batailles de cheval deussent à l'assembler férir sur Anglois, mais ils n'en firent oncques rien*.

* A cette heure, qui fut environ vespres, le samedy douziesme jour de février, veille des Brandons, l'an

' Folio vj^^'xiiij.

2 L'infanterie des Français.

^ Folio vj*^xiiij y"*.

'' Ibidem.

féçr. 12-15] CHROXIQUE DE LA PUCELLE. 269

mil quatre cent vingt hiiict, Anglois issirent tout à coup de leur enclos et assemblèrent contre les susdits Escossois qui furent desconfits en peu d'heures. Ce voyant, les Auvergnats et autres se prinrent à fuir sans assembler contre Anglois , et se retirèrent à Orléans , avec eux ledict bastard, qui fut griefvement blessé en ladictc bataille, où furent occis Icsdits connestable d'Escosse , les sires d'Orval, de Chasteaubrun , de Lesgot, et autres nobles de renom, jusques au nombre d'environ trois à quatre cent combatans, et la pluspart hommes d'armes. Il y eut aussi plusieurs Anglois occis ; Messirc Jean Fastot fut chef de la bataille des Anglois, lequel amena, à la veue des François, les vivres et le charroy en l'ost devant Orléans, le mardy après la desconfiture l.

Chap. 41. De V amhaxade du duc de Bourgoigne et de Messire Jean de Luxembourg 2.

^ Or, après que ledit comte de Clermont se fut retiré à Orléans , il tint illec aucuns conseils et jura et promist à son parlement secourir la ville de gens et de vivres dedans un certain jour, auquel il défaillit; et demeurèrent seulement pour conforter la ville le mareschal de Saincte-Sevère , avec le bastard d'Orléans. Et d'autant que ceux d'Orléans n'espéroient plus avoir secours au roy, eux tendans à conserver la seigneurie du duc d'Orléans, leur naturel seigneur, qui estoit prisonnier en Angleterre, et sçachans de certain que tout le plus des nobles de France avoient compassion de sa personne , et que le conseil d'Angleterre luy avoit octroyé pour ses pays abstinence de guerre à certain temps , sous la puissance du duc de Betfort , soy disant régent de France ; lequel par la dureté du conseil de Paris , ne voulut passer

• Folio Tj^^iv. — Le 15 février 1429 n. s. 2 Geste , chap. 249,

l'abstinence, mais fist mettre le siège dex^ant ladicte ville *.

'^ Pour venir à celle fin aucuns nobles et bourgeois de la ville d'Orléans se retirèrent par devers le duc de Bourgongne , et ]\Iessire Jean de Luxembourg , requérans , que pour pitié leur pleust tant faire que, par leur moyen, ladite abstinence peust sortir à aucun effcct; à quoy ils furent moult enclins. A celte fin, lesdits ducs de Bourgongne et Luxembourg allèrent à Paris. Si menèrent avec eux les messagers d'Orléans, et requirent le duc de Betfort qu'il voulust faire lever le siège et consentir ladicte abstinence, dont il les refusa tout à plein. Pourquoy le duc de Bourgongne en prit grand desplaisir et envoya avec les messagers d'Orléans, l'un de ses liéraults , lequel vint en l'ost par devers tous ceux qui estoient du party dudit duc, leiu' faire commandement qu'ils se départissent dudict siège, et ainsi le fièrent la pluspart des Picards , Champenois cl Bourguignons, dont la puissance des Anglois affoiblit moult-.

La dite cité d'Orléans ainsi assiégée et d'autre costé garnie de vaillans gens , et de plus les habitans de la ville ayans bon et grand courage de tenir et se défendre , comme ils avoicnt desjà bien monstre, feirent abbatre leurs beaux fauxbourgs, presque aussi grands, s'ils eussent esté ensemble, comme la ville, et vingt six églises, dont celle de Monseigneur Sainct Aignan d'Orléans, qui estoit collégiale, et un cloistre pour les chanoines, et où y avoit belles et grandes maisons canoniales eu estoit une. Les habitans donc estans en grand doute et danger d'estre perdus, et en la subjection de leurs ennemis, ouyreut nouvelles , qu'il venoit une pucelle vers le roy, laquelle se faisoit fort de lever le siège de ladicte ville d'Orléans.

' Folio vj**xv yo.

2 Ms. 10,297. fol. vj^^'xv v°. Ce qui suit appartient en propre à Gousinot de Montreuil.

févr.-marsj GHROXIQUE DE LA PUCELLE. 271

Ghap. 42. De la pucelle venue jyar devers le roy et des merveilles d'elle.

L'an mille quatre cent vingt-neuf l, y aïoit une jeune fille vers les Marches de Vaucouleurs , native d'un village nommé Domp-Remy, de l'cslection dcLangres, qui est tout un avec le village de Gras, fille de Jacques Daïx^ et d'Ysabeau, sa femme, simple villageoise, qui avoit acoustumé aucunes fois de garder les bestes; et quand elle ne les gardoit, apprenoit à couldrc , ou bien filoit. Elle estoit aagée de dix-sept à dix-liuict ans , bien compassée de membres , et forte ; laquelle , un jour, sans congé de père ou de mère (non mie qu'elle ne les eust en grand honneur et révérence, et les craingnoit et doubtoit; mais elle ne s'osoit descouvrir à eux, pour doubte qu'ils ne luy empeschasseut son eutreprinse), s'en vint à Vaucouleurs devers Messire Robert de Baudricourt, un vaillant chevalier tenant le party du roy; et avoit en sa place foison gens de guerre vaillans , faisans guerre tant aux Bourguignons qu'autres tenans le party des ennemis du roy ; et kiy dist Jeanne simplement les paroles qui s'ensuivent : a Capitaine messire, sçachez » que Dieu, despuis aucun temps en çà, m'a plusieurs ■t> fois faict à sçavoir et commandé que j'allasse devers le j) gentil Dauphin, qui doibt estre et est vray roy de

' Pâques , le 27 mars.

^ Le père de la Pucelle s'appelait Jacques Darc : soit que ce nom, comme on l'a conjecturé gratuitement, TÎnt d'une localité nommée Arc; soit, comme le dit Charles du Lis, qu'il vînt d'un arc à lancer des flèches; soit, ce qui n'est pas moins probable , d'une origine inconnue. Lorsque la famille de la Pucelle fut anoblie, en 1429, cette famille reçut un nouveau nom avec les armoiries, et ce nom fut Dl lis. Du Lis, dans la bouche des parents de la Pucelle, qui parlaient lorrain, se prononça Dalis , Dalix et Daïx. Voyez Nouvelles recherches sur la famille et le nom de Jeanne Darc. 185-4, in-8o, p. 18; et Ch. Du Lis, Opuscules historiques, etc. 1856, in-12, p. 26.

272 COUSIXOT DE MOXTRETJIL. [1429-

« France; et qu'il me baillast des gens d'armes, et que s je lèverois le siège d'Orléans , et le mènerois sacrer à T> Reims. •!> Lesquelles choses Mcssire Robert réputa à une moquerie et dérision, s'imaginant que c'estoit un songe ou fantaisie; et luy sembla qu'elle seroit bonne pour ses gens, à eux esbatire en pesché ; et y eut aucuns qui avoient volonté d'y essayer; mais aussi tost qu'ils la voyoient, ils estoient refroidis et ne leur en prenoit volonté.

Elle pressoit tousjours instamment Icdict capitaine qu'il l'envoyast vers le roy; et luy fist avoir liabillemens d'homme, et chexal et compaignons à la conduire; et entre auires choses luy dist : a En nom Dieu, vous > mettez trop à m' envoyer; car aujourdhuy le gentil ■n Daulpbin a eu assez près d'Orléans un bien grand dom- •t) maige, et sera il encore taillé de l'avoir plus grand, si y ne m'envoyez bien tost vers lui. -n Lequel capitaine mist lesdictes paroles en sa mémoire et imagination, et sccut depuis que ledict jour fut quand le connestable d'Escosse et le seigneur d'Orval furent desconfits parles Anglois ^ Et estoit ledict capitaine en grand pensée qu'il en feroit; si délibéra et conclud qu'il l'envoyeroit; et luy fist faire robe et chaperon à homme, gipou, chausses à attacher, houseaux et espérons , et luy bailla un cheval et un varlct , puis ordonna à deux gentilhommes du pays de Ghampaigne, qu'ils la voulussent conduire : l'un des gentilshommes, nommé Jean de Metz, et l'autre Bertrand de Pelonge ; lesquels en feirent grand difficulté , et non sans cause; car il failloit qu'ils passassent par les dangers et périls des ennemis. Ladicte Jeanne congneut bien la crainte et doubte qu'ils faisoient; si leur dist : a En •a nom Dieu, menez-moi devers le gentil Daulphin, et ne » faictes doubte, que lous ne moy n'aurons aucun em- T> peschement. n Et est à sçavoir qu'elle n'appella le roy que Daulphin jusques à ce qu'il fust sacré. Et lors lesdicts

' Journée des Harengs. Voyez ci-dessus chap. 40.

mars] GHROKIQIJE DE LA PUGELLE. 273

compagnons conclurent qu'ils la mèneroient Tcrs le roy, lequel estoit lors à Chinon.

Si se partirent et passèrent par Auxerre et plusieurs autres villes , villages et passages de pays des ennemis , et aussi parles pays obéissans au roy, où régnoient toutes piUeries et roberies, sans ce qu'ils eussent ou trouvassent aucuns empeschements , et vindrent juscpies eu la ville de Chinon. Eux mesmes disoient qu'ils avoient passé aucunes rivières à gué bien profondes, et passages renommés périlleux, sans quelconque inconvénient, dont ils estoient esmerveillez. Eux arrivés en ladicte ville de Chinon [le 6 mars], le roy manda les gentilshommes qui estoient lenus en sa compaignée, et les feit interroger en sa présence; lesquels ne sceurent que dire sinon ce qui est récité cy dessus.

Si eut le roy et ceux de son conseil grand doubte si ladicte Jeanne parleroit au roy ou non, et si il la feroit venir devers lui ; sur quoy y eut diverses opinions et imaginations, et fut conclud qu'elle verroit le roy. Ladicte Jeanne fut amenée en sa présence, et dist qu'on ne la déceust point, et qu'on luy monstrasf celuy auquel elle debvoit parler. Le roy estoit bien accompaigné, et combien que plusieurs fainguissent qu'ils fussent le roy, toustesfois elle s'adressa à luy assez plainement, et luy dist que Dieu l'envoyoit là pour lui ayder et secourir; et qu'il luy baillast gens , et elle lèveroit le siège d'Orléans, et si le mèneroit sacrer à Reims; et que c'estoit le plaisir de Dieu que ses ennemis les Anglois s'en allassent en leurs pays ; que le royaume lui debvoit demeurer; et que si ils ne s'en alloient, il leur mescherroit.

Après ces choses ainsi faictes et dictes , on la fist remener en son logis, et le roy assembla son conseil pour sçavoir qu'il avoit à faire : où estoit l'archevesque de Reims, son chancelier i, et plusieurs prélats, gens d'é-

^ Regnaold de Chartres , archevêque de Reims et chancelier de France.

-214: COUSL\OT DE MOrvTREUIL. [1429-

giise et laïcs. Si fut advisé que certains docteurs en théologie parleroieut à elle et l'examineroient , et aussi avec eux canonistes et légistes ; et ainsi fut faict. Elle fui examinée et interrogée par diverses fois et diverses personnes : dont estoit chose merveilleuse comme elle se portoit en son faict, et ce qu'elle disoit luy estre chargé de par de Dieu , comme elle parloit grandement et notablement, veu que en autres choses elle estoit la plus simple bergère que on veit onques. Entre autres choses, on s'esbahissoit comme elle dist à Messire Robert de Baudricourt, le jour de la bataille de Rouvray, autrement dicte des Harens, ce qui estoit advenu; et aussi de la manière de sa venue , et comme elle estoit arrivée sans cmpeschement jusques à Chinon-

Lîî jour elle voulut parler au roy en particulier, et luy dist : a Gentil Daulphin , pourquoy ne me croyez-vous? i> Je vous dis que Dieu a pitié de vous, de vostre royaume, » et de vostre peuple; car sainct Louys et Gharlemaigne •» sont à genoux devant luy, en faisant prière pour vous ; V et je vous diray, s'il vous plaist, telle chose, qu'elle ■n vous donnera à congnoistre que me debvez croire. » Toutesfois elle fut contente que quelque peu de ses gens y fussent, et en la présence du duc d'Alençon, du seigneur de Trêves', de Christofle de Harcourt,-et de Maistre Gérard Machet, son confesseur ^^ lesquels il fist jurer, à la requeste de ladicte Jeanne , qu'ils n'en révèleroient uy diroient rien , elle dist au roy une chose de grand conséquence ^, qu'il avoit faicte , bien secrète : dont il fut fort esbahy, car il n'y avoit personne qui le peust sçavoir, que Dieu et luy. Et dès lors fut comme

' Robert de Mâcon , seigneur de Trêves , en Anjou.

2 Confesseur du roi.

2 Le roi peu de temps auparavant , désespérant de sa cause , avait projeté de se retirer hors de son royaume. La Pucelle lui rappela une prière mentale qu'il avait faite à ce sujet. Voyez Quicherat, Procès, etc.. t. IV, p. 2"77 et passim.

mars-avrilj CHROi\-IQUE DE LA PUCELLE. 275

conclud que le roy essaycroit ù exécuter ce qu'elle disoit. Toutesfois il advisa qu'il estoit expédient qu'on l'amenast à Poitiers , où estoit la Court de parlement , et plusieurs notables clercs de théologie , tant séculiers comme réguliers; et que luy mesmes iroit jusques en ladicte ville. Et de faict le roy y alla; et faisoit amener et conduire ladicte Jeanne ; et , quand elle fut comme au milieu du chemin, elle demanda où on la menoit; et il luy fut respoudu que c'estoit à Poitiers. Et lors elle dist : a En nom D Dieu , je sçay que je y auray bien affaire ; mais » Messires m'aydera; or allons, de par Dieu, n

Elle fut donques amenée en la cité de Poitiers, et logée en l'hostel d'un nommé Maistre Jean Rabateau, qui ai oit espousé une bonne femme ; auquel on la bailla en garde. Elle estoit tousjours en habit d'homme, ny n'en vouloit autre vestir. Si fist on assembler plusieurs notables docteurs en théologie et autres, bacheliers, lesquels entrèrent en la salle où elle estoit; et quand elle les vcid, s'alla seoir au bout du banc et leur demanda qu'ils vouloient. Lors fut dict par la bouche d'un d'eux qu'ils venoient devers elle pource qu'on disoit qu'elle avoit dict au roy que Dieu l'envoyoit vers luy; et monstrèrent par belles et douces raisons qu'on ne la devoit pas croire. Ils y furent plus de deux heures, où chascun d'eux parla sa fois ; et elle leur respondit : dont ils estoient grandement esbahis, comme une si simple bergère , jeune fdle , pouvoit ainsi prudemment respondre. Et entre les autres, y eut un carme, docteur en théologie , bien aigre homme, qui luy dist que la Saincte Escriture deffendoit d'adjouster foy à telles paroles, si on ne monstroit signe; et elle respondit plainemeçt qu'elle ne xouloit pas tenter Dieu, et que le signe que Dieu luy avoit ordonné, c'estoit lever le siège de devant Orléans et de mener le roy sacrer à Reims; qu'ils y vinssent, et ils le verroient : qui sembloit chose forte et comme impossible, veue la puissance des Anglois, et

-216 COUSIXOT DE MO:VTREUIL. [M29-

qiie d'Orléans ny de Blois jusques à Reims, n'y avoit place Françoise, il y eut un autre docteur en théologie,

, de l'ordre des frères preschcurs, qui luy va dire : a Jeanne, vous demandez gens d'armes, et si dictes que 1 c'est le plaisir de Dieu que les Anglois laissent le n royaume de France et s'en aillent en leur pays. Si cela 1) est, il ne fault point de gens d'armes, car le seul y> plaisir de Dieu les peut desconfire, et faire aller en n leur pays, ■>•> A quoy elle respondit qu'elle demandoit gens, non mie en grand nombre, lesquels combatroient, et Dieu donneroit la victoire. Après laquelle response faicte par icelle Jeanne, les théologiens s'assemblèrent, pour veoir ce qu'ils conseilleroient auroy; et conclurent sans aucune contradiction, combien que les choses dictes

\ par ladicte Jeanne leur sembloient bien estranges, que le roy s'y debvoit fier, et essayer à exécuter ce qu'elle disoit.

Le lendemain y allèrent plusieurs notables personnes, tant de présidens et conseillers de Parlement, que autres de divers estats; et avant qu'ils y allassent, ce qu'elle disoit leur scmbloit impossible ù faire, disans que ce n'estoit que resveries et fantaisies; mais il n'y eut celuy , quand il en retournoit et l' avoit ouye , qui ne dist que c'estoit ime créature de Dieu; et les aucuns, en retournant, pleuroient à chaudes larmes. Scmblablcment y furent dames, damoiselles et bourgeoises, qui luy parlèrent, et elle leur respondit si doucement et gracieusement, qu'elle les faisoit pleurer. Entre les autres choses, ils luy demandèrent pourquoy elle ne prenoit habit de femme? Et elle leur respondit : a. Je croy » bien qu'il vous semble cstrauge , et non sans cause; » mais il fault, pour ce que je me doibs armer et servir » le gentil Daulphin en armes , que je prenne les habil- ■B lemens propices et nécessaires à ce; et aussi quand » je seroie entre les hommes, estant en habit d'homme, » ils n'auront pas concupiscence charnelle de moi; et

mars-avrill CHRONIQL'E DE LA PLCELLE. 277

» me semble qu'en ccst esiat je couserveray mieulx ma Tj virginité de pensée et de faict. d

Pour le temps de lors, on faisoit grand diligence d'assembler vivres , et spécialement blez , chairs salées et non salées, pour essayer à les mener dedans la ville d'Orléans. Si fut délibéré et conclud qu'on esprouveroit ladicte Jeanne sur le faict desdicts vivres ; et luy furent ordonnez harnois, cheval et gens; et luy fut spécialement baillé pour la conduire et estre avec elle, un bien vaillant et notable escuyer, nommé Jehan d'Oîon, prudent et sage, et pour paige , un bien gentil homme, nommé Louys de Comtes, dict Imerguet, avec autres varlets et serviteurs. Durant ces choses, elle dist qu'elle vouloit avoir une espée qui estoit à Saincte- Catherine du Fierbois , où il y avoit en la lame , assez près du manche , cinq croix. On lui demanda si elle l'avoit oncques veue, et elle dist que non; mais elle sçavoit bien qu'elle y estoit. Elle y envoya, et n'y avoit personne qui sceust où elle estoit ny que c'estoit. Toutesfois, il y en avoit plusieurs qu'on avoit autresfois données à l'église, lesquelles on fist toutes regarder, et on en trouva une toute enrouillée , qui avoit lesdictes cinq croix. On la luy porta, et elle dist que c'estoit celle qu'elle demandoit. Si fut fourbie et bien nettoyée, et luy ûst on faire un beau fourreau tout parsemé de fleurs de lys *.

Tant que ladicte Jeanne fut à Poitiers, plusieurs gens de bien alloient tous les jours la visiter, et tousjours disoit de bonnes paroles. Entre les autres , y eut un bien notable homme, maistre des requestes de l'hostel du roy2, qui luy dist : «t Jeaime , on veult que vous es- » sayez à mettre les vivres dedans Orléans; mais il 1 semble que ce sera forte chose , veucs les bastilles qui » sont devant, et que les Anglois sont forts et puissants.

' Tout ce chapitre jusqu'ici se retrouve réduit dans le Journal du siège. Voyez Quicherat , Procès, t. IV, p. 118 à 129. ^ Guillaume Gousinot de Monlreuil. V. ci-dessus Notice, p. 50.

" — En nom Dieu, tj dist-elle, a nous les mettrons dei> dans Orléans à uostre aise; et si n'y aura Anglois qui I saille, ne qui face semblant de l'empescher. n

Elle fut armée et montée à Poitiers; puis s'en partit; et en chevauchant, portoit aussi gentilement son harnois, que si elle n'eust faict autre chose tout le temps de sa vie. Dont plusieurs s'esmeneilloient; mais bien davantage les docteurs , capitaines de guerre et autres , des responses qu'elle faisoit , tant des choses divines que de la guerre. Le roy avoit mandé plusieurs capitaines pour conduire et estre en la compaignée de ladicte Jeanne , et entre autres , le marcschal de Rays , Messire Ambroise de Loré et plusieurs autres, lesquels conduirent ladicte Jeanne jusques en la ville de Blois*.

Chap. 43. Suite de la venue de la Pucelle^.

* Les nouvelles de ladicte Pucelle vindrent à Orléans : comme c'estoit une fille de saincte et religieuse vie, qui

GESTE DES \OBLES.

Chap. 250. Delà Pucelle venue par devers le roy et des merveilles d'elle.

Ces choses durans, fut admenée à Chinon devers le roy de France , une fille de simple estât , pucelle de sainte

• Tout ce chapitre et l'ensemble de la présente chronique a été copié ou compilé par Jean Chartier dans sa Chronique officielle de Charles VIL Voyez Jean Chartier, édit. élzévirienne, 1858, in-16, t. I, p. 66 à 71, chap. 36 et passim.

■^ Ici le chroniqueur reprend le texte de la Geste des nobles , ms. 10297, fol. vj^'^xv v», chap. 250. Les deux textes présentent entre eux quelques rariantes et surtout quelques différences de langage. Pour offrir au lecteur un moyen d'apprécier ces variétés , nous prendrons comme spécimen ce chapitre ou alinéa commun aux deux auteurs. Xous reproduisons pour celte fois les deus textes l'un en regard de l'autre.

mars-avril] CHRONIQUE DE LA TUCELLE. 279

fut fille d'un pauvre laboureur de la contrée, de l'élection de Langres près de Barrois, et d'une pauvre femme du mesme pays, qui vivoient de leur labeur; qu'elle estoit aagée environ de dix-liuict à dix-neuf ans, et avoit esté pastourc au temps de son enfance; qu'elle sçavoit peu de choses mondaines, parloit peu, et le plus de son parler estoit seulement de Dieu , de sa benoiste mère , des anges , des saincts et sainctes de paradis; disoit que par plusieurs fois luy avoient esté dictes aucunes révélations touchant la salvalion du roy et préservation de toute sa seigneurie, laquelle Dieu ne vouloit luy estre tollue ny usurpée; mais que ses ennemis en seroient déboutez ; et estoit chargée de dire et signifier ces choses au roy dedans le terme de la Sainct Jean [24 juin] 1429. Que ladicte Pucelle avoit esté ouye p ar le royet son conseil, où elle ouvrit les choses à elles chargées , et traicta merveilleusement des manières de faire vuider Angloys du royaume; et ne

et religieuse vie, du pays de Barrois, qui fille fut d'un povre laboureur de la contrée et de sa femme, qui de leur loyal labour vivoient, aagée d'environ vint ans. Et ou temps de son enffance avoit esté pastoure et peu savoit des choses mondaines et peu parla. Geste pucelle seulement parloit de Dieu et de sa benoiste !Mère , des anges, des sains et saintes de paradis et disoit que par plusieurs fois lui avoit esté dictes aucunes révélacions touchans la salvacion du roy et préservacion de toute sa seigneurie ; laquelle Dieu ne voulloit lui estre .tollue ne usurpée mais déboutez en seroient ses ennemis. Et ces choses estoit chargée de dire et signiffier au roy dedens le terme de S. Jehan m cccc xxix. Si fut la pucelle ouye par le roy en son conseil et là ouvri les choses à elle chargées et à merveilles traicta des manières de faire vuider Anglois du royaume et là ne fut chief de guerre qui tant proprement sceust remonstrcr

2S0 COUSIAOT DE MONTREUIL [1429-

fut là chef de guerre qui sceust tant proprement remonstrer les manières de guerroyer ses ennemis : dont le roy et tout son conseil fut esmerveillé ; car elle fut autant simple en toutes autres manières, comme une pastourelle. Que pour ceste merveille, le roy alla à Poitiers, et mena là la Pucelle, qu'il fîst interroger par notables clercs du Parlement et par docteurs bien renommez en théologie ; et elle ouye , affermèrent qu'ils la réputoient inspirée de Dieu , et approuvèrent tout son faict et ses paroles : pour quoy le roy la tint en plus grand révérence , et manda dès lors gens de toutes parts et fist mener à Blois grand quantité de vivres et d'artillerie , pour secourir la cité d'Orléans. Que la Pucelle requist, pour conduire le secours, qu'il pleust au roy lui bailler telles gens et tel nombre qu'elle requerroit, qui ne seroit pas grand nombre ny grande puissance, et pour son corps se fist administrer un harnois entier.

les manières de guerroier ses ennemis, dont le roy cl son conseil fut esmerveillé, car en toutes autres matières fut autant simple comme une pastoure. Pour ceste merveille , alla le roy à Poitiers et là mena la Pucelle qui par les notables du parlement et par docteurs solempnez en théologie, la fîst interroguer et elle ouye affermèrent que ilz la réputoient chose divine inspirée de Dieu; et tout son fait et toutes ses parolles approuvèrent. Dont en plus grant révérence la tint le roy, qui à ce temps mandoit gens de toutes pars et grant quantité de vIitcs et artillerie avoit fait mener à Blois, pour la cité d'Orléans secourir. Si requist la Pucelle que pour le secours conduire , pleust au roy lui bailler telle gcnt et en tel nombre que elle requerroit, qui ne seroit pas grant nombre ne grant puissance et que pour son corps lui feust admenistré ung bernois entier K

« Ms. 10297, fol. vj'^^xvj <o.

mars-avriij CHRONIQUE DE LA PUCELLE. 281

* Alors le roy ordonna que tout ce qu'elle requerroit luy fust baillé ; puis la Pucelle print congé du roy pour aller en la cité d'Orléans; et elle venue à Blois à peu de gent, séjournoit illcc par aucuns jours, attendant plus grande compaignée. Pendant son séjour, elle fist faire un estendart blanc, auquel elle fist pourtraire la représentation du sainct Sauh eur et de deux anges , et le fist bénistre en l'église Sainct-Saulv eur de Blois. Auquel lieu tindrent tantost après , le mareschal de Saincte-Sevère , les sires de Rays et de Gaucourt, à grand compaignée de nobles et de commun , qui chargèrent une partie des vivres pour les mener à Orléans. Ladicte Pucelle semist en leur compaignée ; et cuidoit bien qu'ils deussent passer par devant les bastides du siège, devers laBeausse; mais ils prindrent leur chemin par la Solongne ; et ainsi fut menée à Orléans le pénultiesme jour d'avril, au mesme an ^.

Chap. 44. [Lettre écrite par la Puceile aux Anglais.']

* Geste Pucelle séjournant à Blois , en attendant la compaignée' qui la debvoit mener à Orléans, escrivit et envoya par un hérault aux chefs de guerre qui tenoient siège devant Orléans, une lettre dont la teneur s'ensuit, et est telle 2 :

Jhesus , Maria.

tt Roy d'Angleterre , faictes raison au roy du cîel de son sang royal. Rendez les clefz à la Pucelle de toutes les bonnes villes que vous avez enforcées. Elle est venue de par Dieu pour réclamer le sang royal, et est toute preste de faire paix , se xous voulez faire raison ; par ainsi que vous mettez jus , et paiez de ce que vous l'avez tenue.

' Folio vj^^xvij r". — Le vendredi 29 avril 1429. 2 D'après le ms. 10297, chap. 250.

2S2 COUSLYOT DE MOXTREUIL. [1429-

■B Roy d'Angleterre, se ainsi ne le faietcs, je suis chief de guerre; en quelque lieu que je attandray voz gens en France, se ilz ne veulent obéir, je les feray yssir, veuillent ou non; et se ilz veulent obéir, je les prendrai à mercy. Groiez que s'ilz ne veulent obéir, la 1 Pucelle vient pour les occire. Elle vient de par le roy du ciel, corps pour corps, vous bouter hors de France ; et vous promet et certiffie la Pucelle que elle y fera si gros haliay, que encore a mil ans en France ne fut veu si graut, se vous ne lui faictes raison. Et croiez fermement que le roy du ciel lui envolera plus de force que ne sarez mener de touz assaulz à elle et à ses bonnes gens d'armes.

» Entre vous, arcliiers, compaignons d'armes gentilz et vaillans , qui estes devant Orléans , alcz vous en en vostre pais , de par Dieu ; et se ainsi ne le faictes, donnez vous garde de la Pucelle , et de voz domages vous souviengne. Xe prenez mie vostre opinion, que vous ne tenrez mie France du roy du ciel, le filz sainte Alarie ; raaiz le tendra le roy Charles, vray héritier, à qui Dieu Ta donnée, qui entrera à Paris en belle compaignie. Se vous ne créez les nouvelles de Dieu et de la Pucelle, en quelque lieu que vous trouverons , nous ferrons [férirons] dedcns à horions, et si verrons Icsquelx meilleur droit auront, de Dieu ou de vous.

D Guillaume de La Poule , conte de Suffort , Jehan , sire de Talbort, et Thomas, sire de Scalles, lieuxtcnans du duc de Belhford, soy disant régent du royaume de France pour le roy d'Angleterre, faictes réponse se vous voulez faire paix à la cité d'Orléans. Se - ainsi ne le faictes , de voz domages vous souviengnc briefment.

s Duc de Bethford , qui vous dictes régent de France pour le roy d'Angleterre, la Pucelle vous prie et re-

' Folio vj**xvij vo.

' Folio vj*='xviij.

mars-avril] CHROXIQUE DE LA PLCELLE. 283

quiert que vous ne vous faictes mie dcslruirc. Se vous ne lui faictes raison, elle fera que les François feront le plus beau fait qui oncques feust fait en la christianté.

3 Escript le mardy de la grant sepmaine : Entendez les nouvelles de Dieu et de la Pucelle.

n Au duc de Betford, qui se dit régent le royaulme de France pour le roy d'Angleterre ^. »

Après Icsdictes lettres envoyées par la Pucelle aux Angiois , fut conclud qu'on iroit à Orléans mener des vivres. Et furent chargez eu ladicte ville de Blois plusieurs chariots , charrettes et chevaux de grains ; et y assembla on foison de bestial, tant bœufs, vaches, moutons, brebis et pourceaux; et fut conclud parles capitaines, tant par ceux qui les debvoient conduire comme par le bastard d'Orléans , qu'on iroit par la Solongne , pour ce que toute la plus grand puissance estoit du costé de la Beausse. Ladicte Jeanne ordonna que toutes les gens de guerre se confessassent et se missent en estât d'cstrc en la grâce de Dieu; [si] leur fist ester leurs fillettes, et laisser tout le bagaige; puis ils se misrent tous en chemin pour tirer à Orléans. Ils couchèrent en chemin une nuict dehors. Et quand les Angiois sccurent la venue de ladicte Pucelle et des gens de guerre, ils désemparèrent une bastide qu'ils avoient faicte en un lieu nommé Sainct-Jean-le-Blauc; et ceux qui estoient dedans s'en vindrent en une autre bastide, que lesdicts Angiois avoient faicte aux Augustins, emprès le bout du pont; et ladicte Pucelle et ses gens, avec les vivres , vindrent vers la ville d'Orléans , au dessus de ladicte bastide, à l'endroit dudict lieu Saint-Jean-le-Blanc.

Ceux de la ville , tantost et incontinent préparèrent et habillèrent vaisseaux pour venir quérir tous lesdicts

' Folio rj'^xviij. Arrêt. Ce qui suit n'est plus de la Geste. — Le mardij de la grande semaine, c'est-à-dire le 22 mars 1429 u. s.

284 COUSIi\OT DE MONTREUIL. [1429-

vivres ; mais la chose estoit si mal à poinct que le vent estoit contraire : or ne pomî^oit on monter contremont ; car on n'y peut conduire les vaisseaux , sinon à force de voile. Laquelle chose fut dicte à la dicte Jeanne, qui dist : K Attendez un petit, car, en nom Dieu, tout entrera en la ville, -n Et soudainement le vent se changea, en sorte que les vaisseaux arrivèrent très aiséement et légèrement oîi estoit ladicte Jeanne.

En iceux estoit le bastard d'Orléans et aucuns bourgeois de la ville, qui avoient grand désir de voir ladicte Jeanne; lesquels luy prièrent et requirent de par la ville et les gens de guerre cstans en icelle, qu'elle voulust venir et entrer en la ville , et que ce leur seroit un grand confort, s'il luy plaisoit d'y venir. Alors elle demanda audict bastard : n Estes-vous le basiard d'Orléans? -n Et il répondit : i. Ouy, Jeanne, s Après elle luy dist : a Qui y> vous a conseillé de nous faire venir par la Soulongne , 5» et que n'avons esté par la Beausse, tout emprès la T> grand puissance des Anglois? les vivres eussent entré v sans les faire passer par la rivière. »

Le bastard, en soy excusant, luy respondit que ce avoit esté par îe conseil de tous les capitaines, veue la puissance des Anglois par la Beausse. A quoy elle répliqua : » Le V conseil de Messires (c'est à sçaioir Dieu) est meilleur 71 que le vostre et celuy des hommes , et si est plus seur et B plus sage. Vous m'avez cuidé décevoir, mais vous vous » estes déceus vous mesmes ; car je vous ameiue le meilleur yi secours que eut onques chei aller, ville ou cité ; et ce est » le plaisir de Dieu et le secours du Roy des cieux, non mie ■a pour l'amour de moy, mais procède purement de Dieu; ■n lequel , à la requeste de sainct Louys et sainct Charles » le Grand , a eu pitié de la ville d'Orléans , et n'a pas T> voulu souffrir que les ennemis eussent le corps du duc n d'Orléans et sa ville. Quant est d'entrer en la ville, il Ti me feroit mal de laisser mes gens, et ne le doibs pas » faire ; ils sont tous confessez , et en leur compaignée

avril-mai] CHROMQUE DE LA PUCELLE. 285

3» je ne craindrois pas toute la puissance des Anglois. » Alors les capitaines lui dirent : n Jeanne , allez y seure- 5 ment, car nous lous promettons de retourner bien î bricf vers vous, -a Sur ce, elle consentit d'entrer dans la ville avec ceux qui luy estoient ordonnez, et y entra; et fut receue à grand joye , et logée en l'hostel du thrésorier du duc d'Orléans , nommé Jacques Boucher, oii elle se jfist désarmer. Et est vt'ay que , depuis le matin jusques au soir, elle avoit chevauché toute armée , sans descendre, boire ny manger. On luy avoit faict appareiller à souper bien et honorablement; mais elle fist seulement mettre du vin dans une tasse d'argent, où elle mist la moitié d'eau, et cinq ou sis soupes dedans, qu'elle mangea, et neprint autre chose tout le jour pour manger ny boire ; puis s'alla coucher en la chambre qui luy avoit esté ordonnée ; et avec elle estoient la femme et la fille dudict thrésorier, laquelle fille coucha la nuict aiec ladicte Jeanne. Et ainsi vint lâdicte Pucelle en la ville d'Orléans, le pénultiesmo jour d'avril, l'an mille quatre cent vingt-neuf.

* Tantost elle sceut ^ que les chefs du siège ne tinrent compte de ses lettres ny de tout leur contenu , mais réputèrcnt tous ceux qui croyoient et adjoustoieut foy à ses paroles, pour hérétiques contre la saincte foy; et si avoient faict prendre les héraults et les vouloient faire ardoir. Laquelle prinse venue à la cognoissance du bastard d'Orléans, qui estoit pour lors à Orléans, il manda aux Anglois, par son hérault , qu'ils luy renvoyassent lesdicts héraults, en leur^ faisant sçavoir que s'ils les faisoient mourir, il feroit mourir de pareille mort leurs héraults qui estoient venus à Orléans pour faict de pri-

' Ms. des Gestes, fol. rj**sviij ou 138 r"^: « En la ville » d'Orléans vint la Pucelle le pénultiesme jour d'avril, l'an ;i Mccccxxix ct lantost sceut que de ses lettres et de tout le coni tenu, les chiefz du siège ne tindrent compte, etc., etc. »

^ Ibidem, ï».

280 COUSmOT DE MOîVTREUIL. [1420-

sonnicrs : lesquels il fist arreslcr; et fcroit le lucsme de tous les prisonniers anglois, qui y cstoient lors en bien grand nombre. Et tantost après, lesdits héraults furent rendus ^.

Toutesfois, aucuns dient que quand la Pucellc sceut qu'on avoit retenu les héraults, elle et le bastard d'Orléans envoyèrent dire aux Anglois qu'ils les renvoyassent; et ladicte Jeanne disoit tousjours : « En nom Dieu , ils i> ne leur feront jà mal. » Mais lesdicts Anglois en envoyèrent seulement un , auquel elle demanda : a Que dit Tallebot? » et le hérault respondit que luy et tous les autres Anglois disoient d'elle tous les maulx qu'ils pouvoient, en l'injuriant, et que si ils la tenoient, ils la fcroient ardoir. « Or, t'en retourne, luy dist-elle , et ne 7) fais doubte que tu amèneras ton compaignon. Et dy à D Tallebot que si il s'arme , je m'armeray aussi , et ï qu'il se trouve en place devant la ville ; et s'il me )) peut prendre, qu'il me face ardoir; et si je le des- 5) confis, qu'ils facent lever les siège et s'en aillent en î leur pays, v Le hérault y alla et ramena son compat|non. Et paravant qu'elle arrivast, deux cent Anglois chassoient aux escarmouches cinq cent François; et depuis sa venue , deux cent François chassoient quatre cent Anglois ; et en creut fort le courage des François.

Quand les vivres furent mis es vaisseaux ou bateaux, avec ladicte Jeanne , le mareschal de Rays , le seigneur de Loré et autres s'en retournèrent audict lieu de Blois, et là trouvèrent l'orchevesque de Reims, chancelier de France, et tinrent conseil pour sçavoir qu'on avoit à faire. Aucuns cstoient d'opinion que chacun s'en retournast en sa garnison ; mais ils furent après tous d'opinion qu'ils debvoient retourner audit lieu d'Orléans, pour les ayder et conforter au bien du roy et de la ville. Et ainsi qu'ils p£U"loient de la manière , vint nouvelles du bastard

' Arrêt. Ce qui suit est de Cousinot de Montreuil.

avril-mal 4] CHRONIQUE DE LA PUCELLE. 287

d'Orléans, lequel leur faisoit sçavoir que si ils déscmparoient et s'en alloicnt, ladicte cilé estoit en voye de perdition. Et lors il fut conclud presque de tous, de retourner et de mener derechef vivres ù puissance ; et qu'on iroit par la Beausse, où estoit la puissance des Anglois, en la grand bastide qu'on nommoit Londres; combien qu'à l'autre fois ils vindrent par la Soulongne, ettoutesfois ils estoient trois fois plus de gens que on n'estoit à venir par la Beausse. Ils feirent provision de foison de vivres, tant de grains que de bestial, et se partirent le troisiesme jour de may, et couchèrent la nuict en un village estant comme à my chemin de Blois et d'Orléans, et prinrent le lendemain leur chemin vers ladicte ville.

Chap. 45. Puissance venue à Orléans *.

* Le dict troisiesme jour de may, vinrent aussi à Orléans les garnisons de ]\Iontargis, Gien, Chasteau- Regnard, du pays de Gastinois et de Ghasteaudun, avec grand nombre de gens de pied garnis de traict et de guisarmes. Et le mesme jour, au soir, vinrent nouvelles que le mareschal de Saincte-Sévère , le sire de Rays, Monseigneur de Bueil et La Hire, qui amenoient les vivres et l'artillerie , venoient de Blois par la Beausse. Si doubtoit on que Anglois deussent aller au devant d'eux ; pour quoy, le mercredy matin, veille de l'Ascension, quatriesme jour de may, mille quatre cent vingt-neuf, se partirent très bien matin d'Orléans, le bastard et la Pucelle armée, à grand compaignée de gens d'armes et de traict, et allèrent, à esteudart desployé, au devant des vivres, qu'ils rencontrèrent; et si passèrent par devant les Anglois qui n'osèrent yssir de leurs bastides, et puis entrèrent dedans la ville environ prime 2.

' Reprise de la Geste, fol. vj*^xviij y», chap. 251. ^ De six à sept heures du matin.

288 COUSI?;OT DE MOIVTRELIL. [1429 mai 4-

Chap. 46. Prise de la bastide de Saint-Loup^ .

* Audict jour, environ midy, aucuns des nobles issirent d'Orléans avec grand nombre de gens de traict et de commun , qui livrèrent un fier et merveilleux assault contre Anglois ^ qui tenoient la bastide Sainct-Loup , laquelle fut moult deffensable et fortifiée ; car elle avoit esté grandement garnie par le sire de Tallebot , tant de gens, vivres, comme d'iiabillemens. François furent moult grevez en iceluy assault. Et durant iceluy y vint très hastivement la Pucelle armée, à estendart desployé : parquoy l'assault cnforça de plus en plus^.

Geste Pucelle ne sçavoit riens de la sortie desdicts gens de guerre hors la ville, ny n'en estoit nouvelles en son hostel ny en son quartier, et s'estoit mise à dormir; et n'y avoit audict hostel que sou paige et la dame de léans, qui s'esbatoient à l'huys. Et soudainement elle s'esveilla et leva, et commença à appeller gens. Alors vint la dame et le paige , auquel elle dist : « Va quérir t mon cheval. En nom Dieu, les gens de la ville ont D affaire devant une bastide, et y en a de blessez, s Si dist qu'on l'armast hastivement, et on luy aydast à s'armer. Et quand elle fut preste, monta à cheval et courut sur le pavé, tellement que le feu en saiUoit ; et alla aussi droict , comme si elle eust sceu le chemin par avant ; et toutesfois onques n'y avoit entré. Ladicte Jeanne dist depuis que sa voix l' avoit esveillée et enseigné le chemin, et que Messires luy avoit faict sçavoir.

* Et depuis sa venue audit lieu , ne fut Anglois qui peust illec blesser François ; mais bien François conquirent sur eux la bastide ; et Anglois se retirèrent au clocher de l'église , et là François recommancèrent l'assault,

1 La Geste, ihid., chap. 252.

- Folio vj^^xix -jj^o.

•'' Arrêt. Ce qui suit est de Montreuil.

mai 5J CHROIVIQUE DE LA PUCELLE. 280

qui dura loayueraent. Pendant lequel Talicbot fist issir Anglois à puissance des autres bastides, pour secourir ses gens ; mais à ceste mesmc heure estoient issus d'Orléans tous les chefs de guerre, atout leur puissance, qui se misrent aux champs en batailles ordonnées , entre la bastide assaillie et les autres bastides angloises, attendans illcc Anglois pour les combattre. Mais le sire de Tallebot, ce voyant , fist retirer Anglois au dedans de leurs bastides , délaissant en abandon les Anglois de la bastide Sainct-Loup , qui furent conquis par puissance , environ vespres l.

Et y eut là des Anglois audict clocher, qui prindrent habillemens de prestres ou de gens d'église, lesquels on voulut tuer; mais ladicte Jeanne les garda, disant qu'on ne debvoit rien demander aux gens d'église, et les fist amener à Orléans.

* Dont fut l'occision nombrée à huit vingts hommes , et la bastide fut arse et démolie ; eu laquelle François conquirent très grand quantité de vivres et autres biens. Eu après , la Pucelle , les grans seigneurs et leur puissances rentrèrent à Orléans ; dont à icellc heure furent rendues grâces et louanges à Dieu par toutes les églises, en hymnes et dévotes oraisons, à son de cloches, que Anglois pouvoient bien ouyr ; lesquels furent fort abaissez *dc puissance par ceste partye , et aussi de courage 2.

* La Pucelle désiroit fort de faire partir entièrement Anglois du siège ; et par ce , requist les chefs de guerre qu'ils ississent à toute puissance, le jour de l'Ascension, pour assaillir la bastide Sainct-Laurens , où furent tous les plus grands chefs de guerre et le plus de la puissance des Anglois ; et néanmoins elle ne fist aucun doubte que tantost ne les deust conquérir ; mais bien se tenoit seure de les avoir, et disoit ouvertement que l'heure estoit

* Arrêt. — Vêpres , de 6 à 9 heures du soir. ^ Ibid., fol. vj^^xix yo.

venue. Mais les chefs de guerre ne furent point d'accord d'issir ny besongner ceste journée , pour la révérence du jour; et d'autre part furent d'opinion de, premièrement, tant faire que les bastides et boulevars du costé de la Soulongne peussent estre conquis avec le pont , afin que la ville peust recouvrer vivres de Berry et autres pays. Ainsi la chose print délay ceste journée , à la grand desplaisance de la Pucelle, qui s'en tint mal contente des chefs et capitaines de guerre ^.

Ladicte Pucelle avoit grand désir de sommer elle mesme ceux qui estoient en la bastille du bout du pont et des Tournelles , où estoit Glacidas , car on pouvoit parler à eux de dessus le pont ; si y fut menée. Et quand les Anglois sceurent qu'elle y estoit, y vindrent en leur garde ; et elle leur dist « que le plaisir de Dieu estoit qu'ils s'en allassent, ou sinon qu'ils se trouveroient courroucez, -n Alors il commencèrent à se mocquer et à injurier ladicte Jeanne, ainsi que bon leur sembla. Dont elle ne fut pas contente , et son courage luy en crcut ; si délibéra le lendemain de les aller visiter.

Chap. 47. La j)7inse de la bastide des Augustin s ^.

* L'an mille quatre cent vingt-neuf, le vcndrcdy, sixiesme jour de may, François passèrent oultre la Loire à grand puissance, à la veue de Glacidas, qui tantost fist désemparer et ardoir la bastide de Sainct-Jean-le- Blanc , et fist retirer ses Anglois avec ses habillemens en la bastide des Augustins, au boulevart et aux Tournelles. Si marcha avant la Pucelle à tout ses gens de pied , tenant sa voye droict au Portereau. Et à ceste heure n'estoient encores tous ses gens passez, ains y en avoit grand partie en une isle , qui pouvoient peu finer de vaisseaux

1 Arrêt, fol. vj"xix y".

2 10291, vij" y", chap. 253 tle la Geste.

mai 6] CHROMQLE DE LA PUCELLE. 291

pour leur passage. Xéanlmoins la Pucclle alla tant, qu'elle approcha du boulexart, et illec planta son estcndart à peu de gens. Mais à ceste heure, survint un cry que les Anglois i^enoient à puissance du costé de Sainct- Privé ; pour lequel cry, les gens qui estoient avec la Pucelle furent espouventez, et se prindrent à retirer droict audict passage de Loire. Dont la Pucclle fut en grand douleur, et fut contrainte de se retirer à peu do gent. Alors Anglois levèrent grand huée sur les François, et issirent à puissance pour poursuivre la Pucellc, crians grans cris après elle , et luy disans paroles diffamables ; et tout soudain elle tourna contre eux, et tant peu qu'elle eut de gens, elle leur fist visage, et marcha contre les Anglois à grans ^ pas et à estendart desployc. Si en furent Angloys , par la volonté de Dieu , tant espouventez, qu'ils prinrent la fuite laide et honteuse. Alors François retournèrent, qui commencèrent sur eux la chasse, en continuant jusques à leurs bastides, oîi Anglois se retirèrent à grand haste. Ce veu, la Pucclle assist son estendart devant la bastide dos Augustins , sur les fossez du boulevart, où vint incontinent le sire de Rays. Et tousjours François allèrent croissant, en telle sorte qu'ils prinrent d'assault la bastide desdicts Augustins , où estoient Anglois en très grand nombre , lesquels furent iUcc tous occis. Et y avoit foison de vivres et de richesses ; mais pour tant que François furent trop ententifs au pillage , la Pucelle fist bouter le feu en la bastide, où tout fut ars. En iceluy assault, la Pucclle fut blessée de chausse-trapes en l'un des pieds ; et à cause qu'il ennuictoit, fut rammenée à Orléans, et laissa grand gent au siège devant le boulevart et les Tournelles. Ceste nuit, Anglois, qui estoient dedans le boulevart de Sainct- Privé, s'en départirent, et y misrent le feu; puis passèrent Loire en vaisseaux, et se retirèrent en la bastide Sainct-Laurens.

1 Fol vi^^j y°.

Chap. 48. Recouvrement des Tournelles d'Orléans et la mort de Glacidas ^ .

* La Pucelle fut celle nuict en grand double que les Angloys férissent sur ses gens devant 2 les Tournelles ; et pour ce , le sabmedy, sepiiesme jour de may, environ soleil levant, par l'accord et consentement des bourgeois d'Orléans, mais contre l'opinion et volonté de tous les chefs et capitaines qui estoient là de par le roy, la Pucelle se partit à tout son effort, et passa Loire 3.

Et ainsi qu'elle delibéroit de passer, on présenta à Jacques Bouclier, son hostc , une alose ; et lors il luy dist : «Jeanne, mangeons ceste alose avant que partiez. n — En nom Dieu, v dist-elle, « on n'en mangera jus- I ques au souper, que nous repasserons par-dessus le pont, y> et ranîènerons un godon ^ qui en mangera sa part, v

* Si luy baillèrent ceux d'Orléans canons , coulevrines , et tout ce qui estoit nécessaire pour assaillir le boulevart et les Tournelles, avec vivres, et des bourgeois d'Orléans, de l'une part. Et pour icelles Tournelles assaillir et conquérir le pont , de la partie de la ville ils establirent sur ledict pont de l'autre part, grand nombre de gens d'armes et de traict, avec grand appareil, que les bourgeois avoient faict pour passer les arches rompues et assaillir les Tournelles ^.

A iceluy assault fut ladicte Jeanne blessée dès le matin d'un coup de traict de gros garriau, par l'espaule tout oultre. Et elle-mesmes se desferra , et y fist mettre du coton et autres choses, pour estancher le sang : ce non

' Geste, chap. 254.

- Fol. vij"*] recto.

2 Arrêt. L'alinéa suivant est de Montreuil.

4 Un Anglais (prisonnier) ; sobriquet tiré de God danin (Diea me damne! ) qui , d'après une tradition populaire , est le fond de la langue anglaise.

5 Fol. vij"j. — Arrêt. Ce qui suit est de Montreuil.

mai 7] CHRONIQUE DE LA PlICELLE. 293

obsfant, n'en laissa oucques à faire les diligences de faire assaillir. Et quant ce xint au soir, il sembla au bastard d'Orléans et autres capitaines que en celuy jour on n'auroit point le boulevart, vcu qu'il estoit tard. Si délibérèrent de eux retirer de i'assault, et faire reporter l'artillerie en la ville, jusques au lendemain; et vinrent dire ceste conclusion à Jeanne, laquelle respondit que a en nom de Dieu, ils y entreroient en brief, et qu'ils u n'en fissent doubte. » Xéantmoins, on assailloit tousjours ; et lors elle demanda son cheval, si monta dessus et laissa son estendart ; et elle alla en un lieu destourné, où elle feit son oraison à Dieu , et ne demeura guères qu'elle ne retournast et descendist ; si print son estentlart, et dist à un gentilhomme qui estoit emprès d'elle : li. Donnez vous garde quand la queue de mon estendard » touchera contre le boulcvart. s Lequel un peu après luy dist : a Jeanne, la queue y touche. » Alors elle dist : 0 Tout est vostre, et y entrez ^. t>

■^ Si furent i\nglois assaillis des deux parties moult aspremeut ; car ceux d'Orléans jectèrent à merveilles contre Anglois de canons, de coulevrines, de grosses arbalestes, et d'autre traict. L'assault fut fier et merveilleux, plus que nul qui eust esté oncques veu de la mémoire des vivans ; auquel vindrent les chefs qui estoient dedans Orléans, quand ils en aperceurent les manières. Et vaillamment se deffendirent les Anglois et tant jectèrent, que leurs- pouldres et autre traict s'en alloient faillant ; et deffendoient de lances , guisarmes et autres bastons , et pierres , le boulevart et les Toui-nelles •^.

Et est à sçavoir que du costé de la ville on trouvoit très mal aise manière d'avoir une pièce de bois pour traverser l'arche du pont, et de faire la chose si secrè-

1 Reproduit dans le Journal du siège, éd. citée, p. 160-161.

= 10297, fol. vij"j >'«.

^ Arrêt. Ce qui suit , de Montreuil.

294 COUSINOT DE MOÎVTREUIL. [1429-

tement que les Anglois ne s'en aperceussent. Et d'advenlure , on trouva une vieille et large gouttière ; mais il s'en faiîloit bien trois pieds qu'elle ne fnst assez longue ; et tantost un charpentier y mist un adx^antage l, à fortes chevilles, et descendit en bas, pour mettre une estaye , et feist ce qu'il peut pour la seureté ; puis y passèrent le commandeur de Giresme et plusieurs hommes d'armes. Si réputoit on comme une chose impossible, ou au moins bien difficile, d'y estre passez; et tousjours on asscuroit le dict passage -.

* La Pucelle fist de son costé dresser eschèles contremont 3 par ses gens dans le fossé du boulevart ; et renforça de tontes parts l'assault de plus en plus, qui dura despuis prime jusques à six heures après midy. Si furent tant Anglois chargés de coulevrines et autre traict, qu'ils ne se osoicnt plus monstrer à leurs deffenses ; et furent aussi assaillis de l'autre part des Tournelles, dedans lesquelles François boutèrent le feu. Enfin Anglois furent tant oppressez de toiiies parts, et tant blessez, qu'il n'y eut plus en eux de deffense. A ceste heure, Glacidas et autres seigneurs anglois se cuidèrent retraire du boulevart es Tournelles, pour saulver leurs vies ; mais le pont levis rompit soubs eux, par le jugement de Dieu, et noyèrent en la rivière de Loire, Alors entrèrent François de toutes parts dedans le boulevart et les Tournelles, qui furent conquises en la veue du comte de Suffort , du seigneur de Tallebot, et autres chefs de guerre, sans monstrer ny faire semblant d'aucun secours^. Si là fut grand occision d' Anglois ; car du nombre de cinq cent chevaliers et escuyers, réputcz les plus preux et hardis

' Avance ou saillie.

- Journal du siège, p. 161.

^ « Ledit assault durant, environ vespres , fist la Pucelle ses « gens descendre es fossez du boulevart, et contrcmont dren cier eschielles, etc. • Geste, fol. vij"j y°.

•* Fol. vij"ij f ».

mai 1] CHROXIQUE DE LA PLXELLE, 295

de tout le royaume d'Angleterre, qui estoient là soubs Glacidas avec autres faux François, ne furent retenus prisonniers en vie, fors environ deux cent. En ceste prinse furent morts ledict Glacidas, les seigneurs de Ponvains, de Commus ^ et autres nobles d'Angleterre et d'autres pays^.

Si nous ^ dirent et affermèrent des plus grands capitaines des François que, après que ladicte Jeanne eut dict les paroles dessusdictes, ils montèrent contremont le boulevart, aussi aiséement comme par un degré; et ne sçavoient considérer comme il se pouvoit faire ainsi, sinon par un œuvre divin.

* Après laquelle tant glorieuse victoire , les cloches furent sonnées par le mandement de la Pucelle, qui retourna ceste nuictée par-dessus le pont; et rendirent grâces et louanges à Dieu, en moult grand solemnité, par toutes les églises d'Orléans. Et audict assault la Pucelle fut férue de traict, comme dict est. Avant lequel advenu, elle avoit bien dit qu'elle y debvoit estre férue jusques au sang; mais elle devint tost à convalescence'*.

Et aussi, après son arrivée, elle fut diligemment appareillée, désarmée et très bien pensée. Si voulut seulement avoir du vin en une tasse , où elle mist la moitié d'eaue, et s'en alla coucher et reposer. Et est à noter que avaut qu'elle partist, elle ouyt messe, se confessa, et receut en moult grande dévotion le précieux corps de Jésus - Christ ; aussi se confessoit elle, et le recepvoit très souvent. Si se confessa à plusieurs gens de grand dévotion et austère vie, lesquels disoient plainement que c'estoit une créature de Dieu.

' Ponnains et Couins dans les ms. des Gestes. Altérations de copistes. Lisez Poining et Moleyns. - Arrêt,

^ Cousinot de Monlreuil.

^ Ihid. — Arrêt. Montreuil reprend à l'alinéa suivant.

296 COUSIIVOT DE MOÎVTREUIL. [1429-

Chap. 49. Siège levé de devant Orléans ^.

* De ceste desconfiture , les Anglois furent en grand détresse, et tindrent ceste nuictée grand conseil. Si issirent de leurs bastides le dimanche buicticsme jour de may mille quatre cent vingt -neuf, avec leurs prisonniers , et tout ce qu'ils pouvoient emporter, mettans en l'abandon tous leurs malades, tant 2 prisonniers comme autres, avec leurs bombardes, canons, artillerie, pouldres, pavois, habillement de guerre, et tous leurs vivres et biens, et s'en allèrent en belle ordonnance, leurs estendarts desployez, tout le chemin d'Orléans, jusques à Meun-sur-Loire. Si feireut les chefs de guerre estans dans Orléans, ouvrir les portes environ soleil levant, dont ils issirent à pied et à cheval, à grand puissance, qui voulurent aller férir sur les Anglois ; mais là survint la Pucelle qui desconscilla la poursuite et voulut qu'on les laissast libres de partir, sans les assaillir celle journée, si ils ne venoient contre les François pour les combattre ; mais Anglois tournèrent doubtablement le dos, dont les aucuns gectèrent parmi les champs leurs harnoys, et tant à ]\îeun comme à Jargeau se rctrairent. Par ce désemparcment de siège , se départit le plus de la puissance des Anglois , qui se retrairent tant en Normandie comme autre part. Et après ledict désemparcment, les Anglois estans encore en la veue de la Pucelle, elle fist venir aux champs les gens d'égUse rçvestus, qui chantèrent à grande solemnité hymnes , respons et oraisons dévotes, reudans louanges et grâces à Dieu 3.

Si fist apporter une table et un marbre ^, et dire deux messes. Icelles dictes, elle demanda : k Or, regardez si

' Reprise 10297, fol. vij"ij y°. Geste, cliap. 255.

2 Ihid., yo.

3 Arrêt. Ce qui suit est de Montreuil.

* Aulel portatif.

mai 8} CHROMQUE DE LA PUCELLE. 297

s ils ont les visages devers vous, on le dos? •» On luy dist qu'ils s'en alloient, et avoient le dos tourné. A qnoy elle répliqua : a Laissez les aller; il ne plaist pas à D ]\Iessire qu'on les combate aujourdhiiy; vous les aurez ■ une autre fois, -d Elle cstoit seulement armée d'un jesseran, pour la blesseure qu'elle avoit eu la journée de devant.

* Et ce faict , issit la commune d'Orléans , qui entrèrent es bastides où ils trouvèrent largement vivres et autres biens; puis toutes les bastides furent jectées par terre , suivant la volonté des seigneurs et capitaines ; et leurs canons et bombardes furent retrais en la ville d'Orléans. Si se retrairent Anglois en plusieurs places par eux conquises, c'est à sçavoir le comte de Suffort à •large au , et les seigneurs de Scales, de Tallebot, et autres chefs de leur party, se retrairent tant à Meun , à lîaugency, comme en d'autres places par eux conquises. Si mandèrent hastiiement ces choses au duc Jean de Betfort, régent, qui de ce fut moult dolent, et doublant que aucuns de ceux de Paris se deussent pour ceste desconfiture réduire en l'obéissance du roy et faire esmouvoir le commun peuple contre Anglois , si se partit à très grand haste de Paris et se retira au bois de Vincennes , où il manda gens de toutes parts ; mais peu y en vint ; car les Picards et autres nacions du royaume qui tenoient son party, se prinrent à deslaisser les Anglois, et à les haïr et despriser l.

Ainsi que les dicts Anglois s'en alloient , Estieune de Vignolles , dict La Hire , et Messire Ambroise de Loré , accompaignez de cent à six vingt lances, montèrent à cheval, et les chevauchèrent en les costoyant bien trois grosses lieues , pour veoir et regarder leur maintien ; puis s'en retournèrent en ladîcte ville.

Les Anglois détenoient prisonniers en leur bastille un

' Ihid., fol. vi]*"]!] b!". — Arrêt. Montrenil reprend.

298 COUSINOT DE MONTREUIL. [1429 mai 10

capitaine francois nommé le Bourg de Bar, lequel estoit enferré par les pieds d'un gros et pesant fer, tellement qu'il ne pouioit aller, et estoit souvent visité par un Augustin anglois, confesseur de Talbot, maistre dudit prisonnier. Le dit Augustin avoit accoutumé de luy donner à manger et le dit de Talbot se fyoit en luy de le bien garder, comme son prisonnier, espérant d'en avoir une grosse finance, ou délivrance d'autres prisonniers. Donc, quand le dict Augustin veid les dicts Anglois se retirer ainsi liastivement , il demeura avec ledict prisonnier pour le cuider mener après le dict seigneur de Talbot son maistre, et le mena par dessoubs le bras, bien demy traict d'arc. Mais ils n'eussent jamais peu atteindre les dicts Anglois. Lors icelui Bourg, voyant les dicts Anglois s'en aller eu grand désarroi congncut bien qu'ils avoient du pire. Si print l'Augustin à bons poings et luy dit qu'il n'iroit plus avant, et que, s'il ne le portoit jusques à Orléans , il lui feroit ou lui feroit faire desplaisir. Et combien qu'il y eust tousjours Anglois et François qui escarmouchoient , toutesfois le dict Augustin le porta sur ses espaules jusques à Orléans , et par iceluy Augustin on sceut plusieurs choses de la commune des Anglois 1.

Chap. 50. [La Pucelle retourne en Touraine auprès du roi 2.]

* La Pucelle ne pouvant à ceste heure entretenir l'armée , par deffault de vivres et de payement , elle se partit, le mardy dixiesme jour de may, accompaignéc de haults seigneurs, et s'en alla par devers le roy, qui la receut à grand honneur, et tint à Tours aucuns conseils, lesquels finis, il manda de toutes parts ses nobles ; et

' Reproduit dans le Journal du siège, édition citée , p. 165. 2 Reprise 10297. Ibid. (fol. vii"iij y»), cliap. 235 de la Gesle.

-juin 12] CHRONIQUE DE LA PL'CELLE. 299

pour nettoyer la ririère de Loire , bailla la charge au duc d'Alençon, qui voulut avoir la Pucelle en sa compaignéc. Si vindrent à grand puissance devant Jargoau, où cstoit le comte de Suffort ù grande compaignée d'Anglois, qui avoient fortifié'la ville et le pont. Les François misrent là le siège de toutes parts, au sabmedy, jour de la Sainct Barnabe , onziesme jour du mois de juin ; et fut en peu d'heures la ville fort empirée de bombardes et de canons. Et le dimanche ensuii^ant , douziesme jour du mesme mois, la ville et le pont furent prins d'assault, où fut occis Alexandre La Poule , avec grand nombre d'Anglois. Si furent illec prins prisonniers Guillaume de La Poule , comte de Suffort , Jean La Poule , son frère ; et fut la desconfiture des Anglois nombrée environ cinq cent combattans, dont le plus furent occis, car les gens du commun occioient entre les mains des gentilshommes tous les prisonniers anglois qu'ils avoient prins à rançon. Parquoy il convint mener à Orléans par nuict, et par la rivière de Loire , le comte de Suffort , son frère , et autres grands seigneurs anglois, pour sauver leurs vies. La ville et l'église fut du tout pillée ; aussi estoit elle pleine de biens ; et cette nuict se retrairent à Orléans le duc d'Alençon, la Pucelle et les chefs de guerre, avec la chevalerie de l'ost, pour eux raffraischir ; et là ils furent receus à très grand joie l.

Quand la Pucelle Jeanne fut devant le roy, elle s'agenouilla et l'embrassa par les jambes, en lui disant : tt Gentil Daulphin, venez prendre vostre noble sacre à n Reims ; je suis fort aiguillonnée que vous y alliez , et 1) ne faiclc doubte que vous y recevrez vostre digne » sacre. » Lors le roy et aucuns qui estoient devers luy, qui sçavoient et avoient veu les merveilles qu'elle avoit faictes par la conduite, sens, prudence et diligence qu'elle avoit en faict d'armes, autant que si elle eust

• Arrêt. Ce qui suit est de Montreuil.

suivy les armes toute sa vie ; considérans aussi sa belle et honneste façon de vivre : combien que la plus grande partie fust d'opinion qu'on allast en Normandie, muèrent leur imagination. Et le roy en luy mesme , et aussi trois ou quatre des principaux d'entour luy, pensoient si ils desplairoit point à ladicte Jeanne qu'on lui domandast que sa voix luy disoit. De quoy elle s'apperceut aucunement, et dist : o. En nom Dieu, je sçay bien que vous Ti pensez; et voulez dire de la voix que j'ay ouye toun cbant vostre sacre; et je vous le diray. Je me suis mise 55 en oraison en ma manière accoustumée. Je me comy plaignois, pour ce qu'on ne me vouloit pas croire de 55 ce que je disois. Et lors la voix me dist : Fille, va, va, 5' je seray à ton ayde ; va. Et quand ceste voix me vient, 55 je suis tant resjouie que merveilles. •/> En disant lesdictes paroles, elle Icvoit les yeux au ciel, en monstrant signe d'une grande exultation. Et lors on la laissa avec le duc d'Alençon > .

Et pour plus à plein déclarer la forme de la prinse de Jargcau, et l'assanlt, il est vray que après que le duc d'Alençon eut acquitté ses bostages, touchant la rançon accordée pour sa délivrance, et qu'on veid et apperceut la conduite de la PuccUe , le roy, comme dict est , bailla la charge du tout au duc d'Alençon, avec la Pucelle, et manda gens le plus diligemment qu'il peut. Si y venoient de toutes parts; croyant fermement que ladicte Jeanne vcnoit de par Dieu; et plus pour cette cause que en intention d'avoir soldes ou profîcts du roy 2.

Là vindrent aussi le bastard d'Orléans , le sire de Boussac , maréchal de France , le seigneur de Graville , maistre des arbale strier s, le sire de Culant, admirai de France, Mcssire Ambroise, seigneur de Loré, Estienne de

* Voyez Journal du siège, p. 168.

2 Reproduit avec beaucoup d'autres passages dans la Chronique de Jean Chartier.

juin] CHRONIQUE DE LA PUCELLE. 301

Vignoles, dict La Hire, Gaultier de Brusac, et autres capitaines , qui allèrent tous avec Icsdicts duc et Puccllc devant la ville de Jargeau , où estoit , comme dict est , le comte de Suffort. Et eu mettant le siège , y eut par divers jours plusieurs grandes et aspres escarmouches : aussi estoient ils puissans en gens , comme de six à sept cents Anglois tous vaillans gens.

Cependant on jectoit de la ville , où avoit fort traict de canons et vulgaires, Quoy voyant la Pucclle , vint au duc d'Alençon , et luy dist : u Beau duc , estez vous du u logis où vous estes , comment que ce soit , car vous y T) seriez en danger des canons. " Le duc creut [ce] conseil; et n' estoit pas reculé de deux toises, qu'un vulgaire de la ville fut laissé aller, qui osta tout jus la teste à un gentilhomme d'Anjou , assez près dudict seigneur, et au propre lieu où il estoit quand la Pucellc parla à luy.

Les François furent environ huict jours devant la ville, laquelle fut fort batuc de canons estans devant. Si fut assaillie devant bien asprement; et ceux de dedans se deffendoient aussi vaillanmient ; et entre les autres, avoit un grand et fort Anglois armé de toutes pièces, ayant en sa teste un fort bassinet, lequel faisoit merveilles de jecter grosses pierres, et abatre gens et echeles, et estoit au lieu plus aisé à assaillir. Le duc d'Alençon, appercevant ceste chose , alla à un nommé maistre Jean le canonnier, et luy monstra ledict Anglais. Lors le canonnier assortit sa coulevrine au lieu où estoit et se descouvroit fort l'Anglois ; si fut frappé dudit canonnier, par la poitrine, et cheut dedans la ville, où il mourut. La Pucellc descendit au fossé , son estendart au poing , au lieu où les faisoient plus grand et aspre deffense. Si fut appcrceue par aucuns Anglois, dont un print une grosse pierre de faix et luy jecta sur la teste, tellement que du coup elle fut contraincte à s'asseoir; bien que ladicte pierre , qui estoit dure , se mia par menues pièces,

302 COUSIKOT DE MONTREUIL. [1429-

dont on eut grans merveilles ; nonobstant [quoy] elle se releva assez tost après, et dist tout hault aux compaignons françois : ic Montez hardiement et entrez dedans ; " car vous n'y trouverez plus aucune résistance K t

Et ainsi fut la ville gaingnée , comme dict est, et le comte de Suffort se retira sur le pont; si fut poursuivy par un gentilhomme , nomme Guillaume Rcgnault , auquel Icdict comte demanda : u Es tu gentilhomme? ri Et il luy respondit que ouy. a- Et es tu chevalier? n Et il rcspondit que non. Alors le comte de Suffort le fist chevalier, et se rendit à luy. Et scmblablement y fut prins le seigneur de la Poulie , son frère ; et , comme dict est, il y en eut plusieurs de morts; et foison de prisonniers que on menoit à Orléans; mais le plus furent tuez en chemin, soubs ombre d'aucuns débats meus entre les François. Ladicte prinse de Jargcau fut tantost faict sçavoir au roy, lequel en fut moult joyeux, et en remercia et regracia Dieu , et manda très diligemment gens de guerre de toutes parts , pour venir se joindre avec lesdicts duc d'Alençon et Jeanne la Pucelle , et autres seigneurs et capitaines -.

Chap. 51. La prinse du pont de Me/umg-sur-Loire^.

*Le duc d'Aiençou et la PuceUe séjournèrent en la ville d'Orléans par aucuns jours, pendant lesquels vindrent illec, à grand chevalerie, le seigneur de Rays, le seigneur de Ghauvigy, le seigneur de Laval et le seigneur de Lohéac, son frère, et autres grans seigneurs, pour servir le roy Charles en son armée ; lequel vint environ ce temps à Sully. Et d'autre part vint à Blois, à grand

' Journal du siège , p 171 et 172.

- Journal du siège , p. 173.

3 Reprise 10297, fol. vij"iiij , à la suite de l'arrêt; cbap. 256 de la Geste.

juin 15J CHRONIQUE DE LA PUCELLE. 303

chevalerie, le comte Artus de Richement, connestable de France , et frère dn duc de Bretaigne , contre lequel le roy, pour aucuns rapports , avait couceu hayne et malveillance. La Pucelle et les chefs de guerre tindrent de grans conseilz dedans Orléans , et firent faire grand appareil pour mettre le siège devant Meun et Baugency, où se tinrent en iceluy temps le sire de Scales et le sire de Tallebot, à grand compaignée d'Anglois. Et pour reconforter les garnisons desdictes places mandèrent les Anglois qui tenoient La Ferté - Hubert ; lesquels , après en avoir receu le mandement, ardirent la basse - cour * et abandonnèrent le chastcl et s'en allèrent à Baugency. Si partit une nuictée le sire de Tallebot de Baugency pour aller au devant de messirc Jean Fastol, qui s'estoit party de Paris, à grande compaignée d'Anglois, de vivres et de traict, pour venir advitailler et reconforter la puissance des Anglois. Mais pource qu'il y ouyt nouvelles de la prinse de Jargcau, il laissa les vivres dedans Estampes et vint avec sa compaignée dedans Yenville , et auquel lieu il trouva le sire de Tallebot; et eux illec assemblez, tindrent aucuns conseils.

C.M.ip. 52. Comment François recouvrèrent le pont de Meung sur Loire et Baugency ^.

* Le mercredy, quinziesme jour de juin mille quatre cent vingt-neuf, Jean, duc d'Alençon, lieutenant général de l'armée du roy, accompaigné de la Pucelle et de plusieurs haults seigneurs , barons et nobles , entre lesquels estoient Alonseigneur Louys de Bourbon, comte de Vendosme ; le sire de Rays , le sire de Laval, le sire de Lohéac, le vidame de Chartres, le sire de la Tour, et autres seigneurs, atout grand nombre de gens

' 10297. Ibid., y».

- Geste, chap. 257, fol. vij^'iv y".

304 COUSmOT DE MOA TREUIL. [1429

de pied et grand charroy chargé de vivres et d'appareil de guerre, se partirent d'Orléans pour mettre le siège dex^ant quelques places angloises. Tenans leur voye droit à Baugency, ils s'arrestèrent devant le pont de Meun, que Anglois avoient fortifié et fort garny, et tantost 1 à leur venue , fut prins par assault et garny de bonnes gens. Et ce fait, François n'arrestèrent point; mais j)^nsans que les sires de Tallebot et de Scales se fussent retrais , ils allèrent devant Baugency. Pour la venue desquels Anglois abandonnèrent la ville, et se retrairent sur le pont et au chasteau. Adoncques François entrèrent dedans ladicte ville et assiégèrent le pont et le chasteau par devers Beausse; si dressèrent et assortirent là canons et bombardes , dont il battirent fort ledict chasteau 2.

* Le comte de Richemont , connestable de France , vint en cestuy siège , à grand chevalerie ; et avec luy estoient le comte de Perdriac, Jacques de Dinan, frère du seigneur de Chaste aubriant, le seigneur de Beaumanoir, et autres. Et d'autant que ledict connestable estoit dans l'indignation du roy, et à ceste cause tenu pour suspect, il se mist eu toute humilité devant ladicte Pucelle , luy suppliant que , comme le roy luy eust donné puissance de pardonner et remettre toutes offenses conmiises et perpétrées contre luy et sou authorité , et que , pour aucuns sinistres rapports , le roy cust conceu hayne et mal talent contre luy, en telle manière qu'il avoit faict faire deffense , par ses lettres , que aucun recueil, faveur ou passage ne luy fussent donnez pour venir en son armée : la Pucelle le voulust , de sa grâce , recevoir pour le roy au service de sa couronne , pour y employer son corps , sa puissance et toute sa seigneurie , en luy pardonnant toute

' Fol. rij"v 1^0.

2 Journal du siège , p. 174.

juin 15-18] CHRONIQUE DE LA PUCELLE. 305

offense. Et à celle heure cstoient illec le duc d'Alençon et tous les haults seigneurs de l'ost, qui en requirent la Pucelle ; laquelle ^ leur octroya, parmy ce qu'elle récent en leur présence le serment dudict connestable , de loyalement servir le roy , sans jamais faire ny dire chose qui luy doibve tourner à desplaisance. Et h. cestc promesse tenir ferme, sans l'enfraindre, et estre contraincts par le roy si ledict connestable estoit trouvé défaillant '^, lesdicts seigneurs s'obligèrent à la Pucelle par lettres sellées de leurs seaulx.

* Si fut alors ordonné que le connestable mettroit siège du costé de Soulongne , devant le pont de Baugency. ^lais le vendredy, dix-septiesme jour du mois de juin, le baillif d'Evreux, qui estoit dedans Baugency, fist requérir à la Pucelle traicté, qui fut faict et accordé entour minuit, en telle manière qu'ils rendroient au roy de France, entre les mains du duc d'Alençon et de la Pucelle ^^ le pont et le chasteau, leurs vies sauves, l'endemain à heure de soleil levant, et sans emporter ny mener, fors Teurs chevaux et harnois, avec aucuns de leurs meubles montans pour chascun à un marc d'argent seulement , et qu'ils s'en pourroient franchement aller es pays de leur party; mais ils ne se debvoient armer jusques après dix jours passés. Et en ceste manière se départirent Anglois qui estoient bien nombrez à cinq cens combatans , qui rendirent le pont et le chasiel, le sabmedy, dix-huictième jour de ^ juin mille quatre cent vingt-neuf.

' Fol. vij"v yo.

- j\Is. 10297 : et de lui estre contraires, se trouvé estoit deffaillant.

^ Ms. 10297 : « Que es mains du duc d'Alençon et de la > Pucelle pour le roy Charles de France , Anglois rendroient le » pont et le chastel , etc. "

"* Fol. vij"vj l\°.

306 COUSmOT DE MONTREUIL. [1429

Chap, 53. Comment Mehungfiit recouvré par la fuite des sei(jneûrs de Scalles , de Talbort, et Messire Jehan Fastoll chevaliers anglais ^ .

* En la l'iîle de Meun, entrèrent une nuictée les sires de Tallebot, de Scales et Fastot, qui ne peurent avoir entrée au chastel de Baugency, par Tempescliement du siège. Et eux cuidans faire désemparer le siège, ils assaillirent, la nuict de la composition, le pont de Meun ; mais ledict dix-huictiesme jour de juin, tantost que Anglois furent départis de Baugency, vint l'avantgarde des François devant Meun , et incontinent toute leur puissance en batailles très bien ordonnées. Alors Anglois cessèrent l'assault du pont; si issirent aux champs à toute leur puissance , et se misrent en batailles, tant à pied comme à cheval. Mais ils se commencèrent à retraire tout soubdain, délaissans Meun avec leurs vivres et habillemens, et prindrent leur chemin par la Beausse , du costé par devers Patay. Si partirent hastixement le duc d'Alençon , la Pucelle , le comte de Vendosme , le connestable de France , le sire de Saincte-Sévère et de Boussac , mareschal, messire Louys de Gulant, admirai de France, le sire d'Albret, le sire de Laval, le sire de Lohéac, le sire de Chauvigny, et autres grans seigneurs, qui chevauchèrent en batailles ordonnées, et poursuivirent tant asprement les Anglois 2, qu'ils les aconsuirent près Patay, au lieu dict Coynces ^.

Et lors le duc d'Alençon dist à la Pucelle : o Jeanne, ■n voilà les Anglois en bataille , combatrons-nous ? » Et elle demanda audict duc : a Avez vous vos espes rons ? > Lors le duc luy dist : a Comment dà , nous

1 Geste, chap. 258.

2 Ibid., vij^'vj yo.

3 Arrêt. La suite appartient à C. de Montreuil. %

juin 18] CHRONIQUE DE LA PUCELLE. SOT

B en fauldra il retirer, ou fuir? d Et elle dist : k Xenny, t en nom Dieu, allez sur eulx, car ils s'enfuiront, et » n'arrcsteront point, et seront desconfits, sans guères » de perte de vos gens ; et pour ce fault il vos espen rons pour les suivre. »

Si furent ordonnez coureurs, par manière d'avantgarde, le seigneur de Beaumanoir, Poton et La Hire, Alessire Arabroise de Loré, Thiébault de Termes, et plusieurs autres.

* Lesquels embesongnèrent tant les Anglois ^, qu'ils ne peurent plus entendre à eux ordonner, et mettre en bataille. Si s'assemblèrent contre eux les François en bataille , tant que les Anglois furent desconfils en peu d'heures, dont l'occision fut nombrée sur le champ par les héraults d'Angleterre, à plus de deux mille deux cent Anglois. En ccste bataille, qui fut le dix-huictiesme jour de juin mille quatre cent vingt-neuf, furent prins les seigneurs de Tallebot et de Scales , messire Thomas Rameston, et Hougue Foie 2, avec plusieurs chefs de guerre , et autres nobles du pays d'Angleterre ; et furent bien nombrez en tout à cinq mille hommes. Si commença la chasse des fuyans , et fut poursuivie jusque près des portes d'Yenville ; eu laquelle chasse plusieurs Anglois furent occis. Les bonnes gens d'Yenville fermèrent leurs portes contre les Anglois qui fuyoient , et montèrent sur la muraille à leurs deffenses. Pour lors estoit au chastel, à peu de compaignée, un escuyer anglois , lieutenant du capitaine , qui avoit le chastel en garde ; lequel , cognoissant la desconfiture des Anglois , traicta avec les bonnes gens de rendre ledict chasteau, sa vie saulve , et fist serment d'être bon et loyal Fran-

' a Si furent Anglois tant près tenuz que plus ne peurent la bataille eschever, et en ordonnance se mistrent ; contre lesquels assemblèrent François à bataille, tant, elc. » Ms. 10297, fol. vij^^vj y".

^ Hunger/ord.

çois : à quoy ils le receurent. Il demeura grand avoir en icelle ville qui y avoit esté laissé par les Anglois à leur partir, pour aller à la bataille , avec grand quantité de traict, de canons ', et autres habilleraens de guerre, de vivres et marchandises. Et lantost ceux de ladicte ville d'Yenville se réduirent en l'obéissance du roy.

* Après la fuite des Anglois , les François entrèrent dedans Meun, et pillèrent toute la ville; et s'enfuit Messire Jehan Fastot ~ et autres, jusques à Corbueil. Quand Anglois, qui estoient en plusieurs autres places au pays de Beausse , comme à Mont-Pipeau , Saint- Synion, et autres forteresses, ouyrent nouvelles de cette desconfiture , ils prindrent hastivement la fuite , et boutèrent le feu dedans. Après lesquelles glorieuses victoires et recouvrement de villes et chasteaux, toute l'armée retourna dedans Orléans, ledict dix-huictiesme jour de juin, oîi ils furent receus à grand joye par les gens d'église, bourgeois et commun peuple, qui en rendirent grâces et louanges à Dieu. Les gens d'église ^ et bourgeois d'Orléans cuidèrent bien que le roy deust là venir, pour lequel recepvoir, ils feirent tendre les rues à ciel, et grand appareil voulurent faire pour l'honorer à sa joyeuse venue. Mais il se tint dedans Sully, sans venir à Orléans : dont aucuns qui estoient entour le roy ne furent mie contents. Et atant demeura la chose à celle fois : par quoy la Pucelle alla devers le roy et fisttant, que le vingt-deuxiesme jour de juin, iccluy an, il vint au Chasteau-Neuf sur Loire ^ auquel lieu se

' Fol; vij^'^vjj 1^0.

2 Ms. des Gestes : « Et de la bataille s'enfuyt Messire Jehan Fastol, » (Sur la fuite coutroversëe de ce capitaine, voyez dans la biographie de MM. Didot, l'article Falstalf).

2 Ms. de la Geste : prodeslwmmes du clergié.

* ihid., ir

juin 18-24] CHRONIQUE DE LA PUCELLE. 309

tirèrent par devers liiy , les seigneurs et chefs de guerre. Et là tint aucuns conseils , après lesquels il retourna à Sully. Et à Orléans la Pucelle vint, et fist tirer par devers le roy tous les gens d'armes avec habillomens, vivres et charroy. Après se partit la Pucelle d'Orléans et alla à Gicn , oîi le roy vint à puissance , et manda par héraults aux capitaines et autres qui tenoient les villes et forteresses de Bonny , Gosnc et La Charité , qu'ils se rendissent en son obéissance : dont ils furent refusans.

Ghap. 54. Des traystes * Bourguignons de Marchesnois qui promistrent de rendre le chastel -.

* Le comte de Richemont , conncstablc de France , séjourna par aucuns jours , après la bataille , en la ville de Baugency, attendant response du duc Jean d' Alençon , de la Pucelle et des haults seigneurs qui s'estoient portez forts d'appaiser le roy et lui faire pardonner son maltalent. A quoy ils ne peurent parvenir; et le roy ne voulut souffrir qu'il allast par devers luy, pour le servir : dont il fut en grand desplaisance. Néantmoins ledict conncstablc, quiavoit grand compaignée de nobles, désirant nettoyer le pays du duc d'Orléans, x'oulut mettre le siège devant Marchenoy , près^Blois, qui fut garny de Bourguignons et d'Anglois. Lesquels de ce ouyrent nouvelles, et doubtans le siège, se tirèrent, soubs saulfconduit , à Orléans , par devers le duc d' Alençon qui estoit là pour le temps. Si traictèrcnt tant Icsdicts Bourguignons , que parmy leur faisant pardonner par le roy toutes offenses , et leur donnant dix jours de terme pour emporter leurs biens, ils seroient et dcmeureroient à tousjours bons et loyaux François. Et ainsi le jurèrent, et donnèrent au-

' Traîtres.

^ Ihid.; chap. 259 de la Geste.

3 Fol. vij"viij R».

310 COUSmOT DE MONTREUIL. [1429 juin 26

cuns hostages es mains du duc d'Alençon, qui fist sçavoir ceste chose au connestable, lequel s'en partit à tant; mais après sou parlement, les Bourguignons dudict Marchenoy firent tant, qu'ils prindrent et retindrent prisonniers aucuns des gens dudict duc d'Alençon, pour recouvrer leurs hostages; et ainsi faulsèrent leurs serments l*

Chap. 55. Du recouvrement de Bonny sur Loîre'^.

* Durans ces choses, le roy aila en la ville de Gyen; lequel envoya Mcssire Louys de Gulant, son admirai, devant Bonny, à tout grand gcnt ; et le dimanche après la Saint- Jean 1429 [le 26 juin], celle place luy fut rendue par composition. Et pour ce que la Pucellc fut désirant, avant que le roy employast sa puissance à recouvrer ses villes et chastcaux, de le mener tout droict à Reims, pour là estre couronné et recepvoir la saincte onction royale •^, à quoi aucuns estoient de contraire opiuion, tendans à ce que le roy assiégeast premièrement Gosne et La Gharité, pour nettoyer les pays de Berry , d'Orléans et du fleuve de Loire : il tint sur ces choses de grands conseils à Gyen , pendant lesquels la royne fut illec amenée, en espérance d'estre menée couronner à Reims avec le roy. Et eux séjournans illec , les barons et haulls seigneurs de plusieurs contrées du royaume vindrcnt au service du roy à grand puissance. Si en la fin le roy délibéra en son conseil de renvoyer la royne à Bourges, et qu'il prendroit son chemin droict à Reims , pour recepvoir son sacre , sans mettre aucuns sièges sur Loire. Donc retourna la royne à Bourges, et le roy se partit de Gyen, le jour Saiuct-Pierrc , au mois de juin 1429,

' Ms. 10297, fol. vij"viij.

2 Geste , chap. 260.

3 Verso.

-juillet 6] CHROIVIQUE DE LA PUCELLE. 311

à toute sa puissance, tenant sa voye droict à Reims i. Et ce , par l'instigation et pourchas de Jeanne la Pucelle, disant que c'estoit la volonté de Dieu qu'il

' S. Pierre et S. Paul, 29 juin. Ici finissent les emprunls tirés de la Geste des Nobles. On trouve ensuite dans les mss. 10297 et 9656 les doux paragraphes suivants qui terminent la Geslc des Xohles.

Fin du chapitre 260 de la Geste :

« ... Et de Gien se parti le roy le jour de S. Pierre au mois de juing m cccg xxix à toute sa puissance et tenant sa voyo droit à Rains , le roy s'adreça en Aucerrois , et par ses héraulx manda aux bourgois de la cité d'Aucerre , à ceulx de Gravant et de Coulanges les Vineuses , qui pour le roy anglois et le duc de Bourgoingnc se tenoient, que en son obéissance se rendissent ; auquel mandement ilz obéirent, et en sa grâce les receupt et aultres villes et chasteaulx de la contrée, et bénignement leur pardonna toutes offenses. Si administrèrent au roy vivres et charroy abondamment pour son host soutenir; et, tout ce que requérir leur voult , s'emploièrent en son service. Dedtins Aucerre n'entra pas le roy à celle foiz ; mais pour la possession en prendre et le sèrement en recevoir du clergié et des bourgois, y envoya de baulx seigneurs; et ce fait passa la rivière d'Yonne et de toutes parts ala chacun jour son host croissant, tant de haulx seigneurs , barons et nobles , comme bourgois et gens de commun. En chevauchant païs et recevant villes et places en obéissance , tint son chemin droit à la cité de Troies eu Champaigne , dedans laquelle le duc de Bourgoigne avoit establi plusieurs cappitaines au nombre de cinq cents hommes d'armes pour résister contre le roy.

Chap. 261 de la Geste. Du siège mis par le roy devant la ville de Troies.

« Devant Troies vint le roy Charles de France le mercredi vi*^ jour de juillet M cccc xxix et là mist siège de toutes pars. Si fist son appareil et ses bombardes asseoir et assortir sur la rive des fossez de la cité qui forte fut et bien close de murailles ; contre laquelle il commanda faire ses bombardes gecter. »

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