SUR SA CHRONIQUE
Nous savons peu de chose touchant ce chroniqueur, et ce peu , lui-même nous l'apprend dans le loxte de son ouvrage. L'auteur se met nominativement en scène une première fois , sous la date de 1425. Il raconte, non sans laisser percer un certain sentiment de satisfaction , qu'au mois d'août de cette année, P. Paolin, lieutenant général du bailli de Rouen, fut mandé par l'archevêque et reçut une assez verte admonestation de ce prélat, « pour )' plusieurs excès que il (Paolin) avoit fais contre )> l'église *. » Cette réprimande, dit-il, eut lieu « en présence de grant quantité de gens notables entre lesquieulx estoient.... P. Cochon, presbstre, notaire, etc. » L'identité entre le prêtre notaire et l'auteur de la Chronique résulte d'un autre passage que nous transcrirons bientôt ^.
P. Cochon, selon toute apparence, était né en Normandie et probablement à Rouen dans le
' Voyez ci-après chap. 44.
' En date de 1433. Voyez ci-après p. 345.
cours du quatorzième siècle. Le ms. qui contient sa chronique débute par un tableau des Pâques , analogue à ceux qu'on rencontre dans les livres d'Heures et autres livres à calendrier. Ces tableaux coïncident ordinairement, quant à la période chronologique qu'ils embrassent, avec la génération ou époque de la vie des auteurs. Or le tableau de notre ms. s'étend de l'an 1360 à Tan 1425. Notre chroniqueur devait être né avant la première de ces deux dates. Ce qui nous porte également à cette conjecture, c'est le style et le ton avec lesquels le narrateur traite des événements postérieurs à l'année 1360 environ , et qui sont le style et le ton d'un contemporain. En 1406, P. Cochon était à Rouen. Dans le chapitre 7 des fragments qui seront ci-après insérés, il décrit, sous cette date, le costume et l'équipage de guerre qu'avait revêtu Messire Jean de Graville, chevalier, lorsqu'il partit de Rouen pour accompagner à Calais le duc de Bourgogne. «Ainsi se parti de Rouen, ajoute-t-il, voians * tous cheux qui le povoient voir; et moy qui cy escripz , le vy. » Il était encore à Rouen lorsque, le 29 juillet 1430, le jeune Henri VI, roi d'Angleterre et de France^ visita cette ville : « et là le vis » répète le chroniqueur ^. Enfin P. Cochon habitait toujours Rouen, en 1433, quand il devint personnellement acteur dans une aventure singulière qu'il nous a racontée tout au long , et qui forme la fin ou dernier chapitre de sa chronique. Ce chapitre, indépendamment de la
• Videntihus, à la vue de.
' Ci-après chap. 52.
valeur historique (très-médiocre) de l'épisode ou aventure en elle-même, offre un double et sérieux intérêt. On y trouvera d'abord une piquante peinture de mœurs , puis des développements personnels ou biographiques relatifs à l'auteur. Par ce double motif, nous n'hésitons pas à reproduire ici le texte entier de ce fragment.
Or parleron d'un cas advenu en la court de l'église de Rouen * .
L'an de grâce 1433 , le samedi 20° jour de juing , un sergeant de roy, nommé la Rette, qui en son temps, fut chavetier^, vint en ladicte court, et voulu prendre ung clerc dedens la court ; séians en leurs sièges Monsieur le Selleur^ qui nommé estoit M. Jo. Paiot, et le promoteur M. Pierre Surreau *^, et tous les notaires de la court ; poy après ce que M. l'ofQcial , nommé Jean Martégny fu party de son siège. Mais (la raerchy Dieu !) ne l'amena pas le dit Laret, car le dit clerc se déforcha très fort et crièt qu'il estoit clerc, et ce voyant et oyant le dit sergeant s'avisa d'une malvèse avision. En coullourant son fait commencha à détirer et traîner le dit clerc, en disant qu'il yroit en prison et que c' estoit pour les deniers du roy ^. Et là estoit ung nommé Princhement , procureur du roy nostre sire, qui villainement détiroit le dit clerc en aidant au dit Leret. Et après ce grant débat, le dit clerc de leurs mains s'eschappa, s'en alla au parquet, et d'aucuns vrays filz de l'Eglise fu conseille au dit clerc qu'il s'en alast par la grande court pour
1 Ms. Colbert 8959, 3, fol. iiij"iv y». ' Savetier.
3 Officier chargé de sceller les actes émanés de l'officiaL ^ Jean Surreau était receveur général de Normandie pour les Anglais.
5 Henri VI était alors reconnu en Normandie.
évader aux mains des dessus dits qui estoient envoyés contre Dieu et l'Eglise et ses ministres. Lequel clerc ainsi le fist comme conseillié lui fu , et s'en alla, et encore s'en va.
Si advint que aucuns qui présens estoient en la dicte court, juppèrent *, car à ce jour et à celle heure, estoient en la dite court de gens de dehors plus de 300, qui tous s'assembloirent entour les dits sergent, Princhement et le dit clerc. Et quant les dits Lcret et Princhement vidrent qu'ilz avoient felly , et qu'ilz n'avoient point de commission, car les gens de dehors demandoient par quelle vertu ilz metoient la main au dit bon homme clerc , ilz partirent de la dicte court et aillèrent quérir ung vaillant bacheler, nommé Raoulin de Saint-Laurens, qui povet bien [aller] en leur compaignie , car il estoitdc leur secte qui là vint, et apportèrent ne sçay quelles lettres, disants que c'estoit pour le mettre en prison, et que c'estoitpour les deniers du roy pour une taille. Et que firent les dits malveuillans de l'Eglise quand ilz vidrent qu'ilz avoient perdu leur proie? Ilz commenchèrent à dire, pour esbahir ceux de la court et ceux qui s'en mesloicnt» que le dit clerc estoit traistre du roy.
Et adxint que ung nommé Vérevest passoit par la court, en allant au scel, encouira le dit clerc et ses malveullans qui le détiroient. Le dit clerc se print et grippa au dit Véresvet, en le tenant très fort, lui disant qu'ils estoit clerc, et que il ne devoit rien au roy. Et le dit Savest^ se recuUoit cuidaut que le dit clerc le laissât; et en se recullant, le dit clerc chaï. Car le dit Savest n'eust osé aidier au dit clerc ne conforter; car la justice estoit si rigoreuse etc., non plus se pore [pourrait]; or est-il
* Japper, huer, murmurer, faire du hahan ou hahay tumulte. Voyez ci-après p. 346 , note 5. Jnp, murmure.
2 Savest pour Vérevest. Le même nom change d'orthographe à chaque énoncé.
ainsi , car ce nonobstant Vérevest de ce ne fa pas quicte ne plusieurs autres comme vous orrés chy après.
Or retourneré je à parler de ceulx qui firent le jup ; entre les autres moy qui escrips ceaj, P. Cochon^ j»^re6stre, notaire, moiséiant en mon siège, devant l'esquiellc cscripvant notes, oiant la noise qui estoit en la dicte court, non sachant véritablement que ce fussent les dits Leret, Princheraent, ne ung prisonnier, mes cuidant que ce fussent autres noises d'aucuns des procureurs, comme bien souvent il advient , levay la teste en Iiault , commenchay à crier, en riant : k Avant ^ [fais-je ,] avant, as noyses , as noyses ! * » sans plus parler. Qui me fu le plus cliier cry qui fust onques à homme, car il adxint qu'une secrète information fu faite de par les gens duroy, savoir qui avoit empeschié la justice du roy, qui avoit este participant du meschicf etc. In quâ informacione fueriint duo falsi testes qui déposèrent que j'avoye Juppé le premier. Et re verâ il mcntoient, car rien autrement que dessus est dit n'avoie Juppé. Et si, furent mal interrogez, savoir si je savoye les dits Leret, Princhement prisonnier [s] en la court. Car ce eust été fort pour moi de le savoir, je n'estoie party de mon siège de six heures iOutes complaites, et si estoye bien loing du lieu.
Or est il ainsy. Car par ceste faulse information , le lundy ensuivant, jour Saint-Pierre 2, moy existent en l'ostel de la Pierre, près la court, là où j'estoye avec Messire Guillaume Manchon 3, Moulin du Mesnil, advo-
* Cette exclamation est, dans ses termes, ou dans la lettre du manuscrit, assez problématique. Le deuxième mot est écrit faige. Je la traduirai comme je l'entends ; XI... X! ... (excitation ironique) dis-je , au tumulte, au tumulte!
2 S. Pierre et S. Paul , 29 juin.
' Guillaume Manchon, notaire en la cour de l'église de Rouen . confrère de l'auteur. Manchon fut un des notaires employés dans le procès de la Pucelle. Voyez ce nom dans l'édition de M. Quicherat, t. V, à la table.
cat en court laj^e, et avec Jehan Maillet sergeant à mâche l, le dit sergeant me dit que je rendisse mon corps prisonnier. De quoy fu moult esbahy, et non sans cause , le temps estoit périlleux ~. Je obay au dit sergent, encore qu'il n'eust point de vierge, ne de commission; mais bien savoye qu'il estoit sergeant, et alay, à la Troterelle, en prison, qui me fust chose dure, et là fu de celle heure jusques au jeudi ensuivant, heure de nonne 3, que je fu rendu à la court de Monseigneur de Rouen , par amonicion faicte au lieutenant nommé Guillaume de la Fontaine. Pendant ce que je fu en prison , Vervest et un sergeant nommé Lore ^ furent prisonniers comme moy, pour ce mesme desbat, car l'en leur métoit sus qu'ilz avoient mis la main au dit clerc, et le osté des mains au dit Leret, batu, accablé le dit Leret, dont n'cstoit rien; mes fu grant dommage qu'il n'eust ung bras couppé ou miculx.
Le raardy, l'endemain que les dits compaignons avoient esté mis en prison le lundi devant, furent iceulx menés en jugement publiquement comme larrons et meurdriers ; et sécUit le baillif en siège, et son lieutenant, proposa l'advocat du roy (à la requeste d'im homme d'onneur nommé Henriot le Picart, procureur du roy en la dite jurisdiction de court sécullière) contre les dis prisonniers , comme le dit Cochon avoit hué , et fait ung grant hahay ^ contre le dit Leret et ses complices , avoit esté promoteur des noises, de quoy n'estoit rien, et estoit menterie, en plaidant contre les autres qu'ilz avoient
' A masse. Sorte de bâton qui servait d'insigne aux huissiers, sergents, etc.
^ Il y atait dans le mois certains jours que l'on appelait périlleux. L'auteur fait sans doute allusion à celte croyance. Sur les jours périlleux, voyez Histoire de l'instruction publique , 1849, in-4<', p. 365.
3 Pour nous vers trois heures de l'après-midi.
^ Ou Loré.
5 Voyez ci-dessus p. 344, note 1.
rescous le dit prisonnier, batu le sergeant, cmpesché la justice du roy, et tant de mots que tout cest livre ^ seroit plain d'y mettre toute la hâve qui fu plaidié : concluant que les compaignons fussent banis , confiscation de biens et héritages au roy, pugnis et corrigiés ; et tous les maulx du monde.
Et ce conclu, voullu M. le bailli que le dit Cochon qui estoit prestre respondist par son serment, en metant la main en la poitrine, jurant en parolle de prestre, car il avoit esté plaidé que c' estoit ung attentat contre le roy qu'ilz avoient fait et perpétré. Dont le dit Cochon rcspondi au dit bailly que le serment devant lui ne feroit point, en suppliant humblement le dit Monseigneur le bailly que à ce ne le lousist contraindre, car il estoit homme d'Eglise et privillégié, et qu'il offenseroi l'Eglise et son préviUége. Ce nonobstant, respondi le dit lieutenant que il falloit que je le féisse , dont respondi comme devant. Et ce ouy par le dit Monseigneur le baillif, qui estoit Engloys, rcspondi : (i IVe fust il point si grande maistre en ceste ville de Rouen qui ne fist serment devant moi ! ti Commandant le dit Cochon estre remené en prison ; et là fut remené par Verdin Scelles , sergeant, comme eust été ung larron.
Quant est de Vervest et Lore, furent contrains à faire le serment, et le firent, et me confessèrent en ce dont estoient acusés avoir rien failly, si leur furent assignations faictes aux autres assises , et furent tenus en prison , et i furent jusques au jeudi ensuivant, autant comme le dit Cochon,
Or parleron du dit Cochon et de son gouvernement depuis icelui jeudi qu'il fu rendu, car il fu baillié cliergicr d'attentat et qu'il fut ramené à ses journées, la première le lundi ensuivant, et le temps d'entre ce jeudi et lundi furent faictes grandes diligences que la journée du
' Volume in-folio de 97 feuillets doubles.
dit Cochon fust plus longue *. Mais ce ne put estre obtenu , ne pour promesse ne pour don ou autre amitié, îtem ne se comparu le dit Cochon , mes fu excusé par maladie. Toutesvoys ne voulurent les gens du roy recevoir son excusation. Si fu en dcffault, et fut adjourné au jeudi ensuivant. Ke fu point appelé ne mis en dcffault. Le dit Cochon, depuis qu'il fut rendu par la dite raonicion, ne se bougea de son ostel pour attendre les nouvelles de Paris d'un mésager qui avoit esté envoyé tout propre ^ jusques au 3.
Et fu , en ce , le dit Cochon grandement dommagié , car il ne fu à la court ne ailleurs ^.
Ici s'arrête le peu de notions directes que nous possédons sur le compte de ce personnage. La chronique de P. Cochon nous fournit encore sur son caractère quelques traits indirects. Nous allons les recueillir en faisant connaître sommairement ce morceau d'histoire.
La chronique ou mémorial de P. Cochon , après diverses pièces liminaires , sur lesquelles nous reviendrons en décrivant le manuscrit , remonte à l'an 1181 comme point de départ. Dès la seconde moitié ou le deuxième tiers environ du quatorzième siècle , ce mémorial revêt le caractère et les apparences d'un récit contemporain. Il se termine par un épilogue ou épisode particulier que nous avons transcrit et qui se réfère à l'année 1433. Mais cet épisode est tout à fait indépendant et détaché du récit ou corps de chronique, à la suite
1 Journée signifie le délai de rajourneraent.
* Exprès.
3 Le tertne auquel fait allusion le narrateur est en blanc.
"* Fin du manuscrit.
de laquelle il est annexé. Le corps du récit se suit depuis Tan 1181, comme il a été dit, de paragraphe en paragraphe, jusqu'à la visite d'Henri VI à Rouen, 29 juillet 1430. « Or lairon à parler du roy » dit le chroniqueur en achevant le compte rendu de cette visite et « parlerons des guerres jusques à ce que nostre matière y retournera. » Làdessus, P. Cochon entretient effectivement le lecteur de faits militaires. Mais il s'interrompt au bout de quelques lignes et son récit se discontinue définitivement sans retourner à sa matière.
Normand de naissance d'après les inductions que nous avons dites, il semble que P. Cochon avait pris à l'Université de Paris les grades littéraires et théologiques dont il était nécessairement revêtu pour remplir ses fonctions de prêtre notaire en cour ecclésiastique. L'auteur, à la vérité, ne nous le dit point positivement. Mais au chapitre 25 des fragments ci-après insérés , il parle de l'Université de Paris. Les termes de respect enthousiaste qu'il emploie caractérisent très -clairement, dans l'écrivain qui a tracé ces lignes , un enfant de Y aima mater, un disciple de l'école parisienne.
P. Cochon, vraisemblablement n'avait pu puiser qu'à cette source, qu'à cette école, les chaudes opinions dont» sa chronique est comme imprégnée. A propos des Maillotins de 1382, il rapporte cette sentence du célèbre avocat Jean des Mares ou des Maretz : « lequel dit que le roy ne ses conseulx ne pour voient faire un peuple., mais un peuple feroit bien ung roy *. « La chronique de P. Cochon est
» Ms,^ 9859,3. fol. lis.
'un écho fidèle et très-retentissant des passions populaires de son époque. Deux partis politiques divisaient au quinzième siècle tout le pays : les Armagnacs et les Bourguignons. P. Cochon se montre un Bourguignon ardent et décide ' ; ou plutôt ses opinions politiques affectent une nuance particulière dont je vais essayer de rendre compte. P. Cochon hait la cause Armagnac et les hommes de ce parti. Il traîne Louis duc d'Orléans aux gémonies et lui attrihue tous les malheurs publics dont la France fut alors le théâtre. Il parle avec une faveur, avec une sympathie évidente, de Jean Sans-peur. Il épouse sa querelle, sa politique, sa conduite et le suit partout en partisan jusqu'au meurtre même de Louis duc d'Orléans, jusqu'à l'assassinat de la rue Vieille du Temple. Mais, en présence de cet abominable coup de main, toutefois, il hésite. Une sorte de pudeur étrange le force à voiler son récit , et c'est dans les mots équivoques d'une espèce d'argot, que le chroniqueur nous reproduit cette scène de ténèbres ^.
Il hésite davantage encore lorsqu'il s'agit de suivre Jean Sans -peur conspirant avec Henri V contre la France , provoquant les invasions du formidable conquérant , appelant enfm , sauf à le déplorer trop tard, et allumant , si je puis m' exprimer ainsi, de ses mains, au péril de sa patrie entière, le désastre d'Azincourt. Ici, P. Cochon
• La chronique de P. Cochon suit souvent celle de Monstrelet, qu'il parait avoir connue. Mais quoi qu'il en soit de l'analogie ou de l'imitation , la chronique normande n'en conserve pas moins une part d'originalité importante et remarquable.
î Voyez ci-aprèg chap. 8.
recule avec un dégoût et une antipathie marqués. Il subit en Normandie les rois de la maison de Lancastre; mais sous le sujet des Henri d'Angleterre, on reconnaît et l'on sent le hon Français * .
Au surplus chez P. Cochon, l'homme d'Église domine le politique. Son zèle, son ardeur, sa passion sont avant tout pour l'Église, pour les privilèges de la classe à laquelle il appartient. Sa chronique, comme on le verra bientôt plus en détail, comprend deux parties : l'une est un mémorial des événements qui d'après l'auteur ne concernent que Rouen , et dont la plupart en effet se passèrent dans les murs de cette ville; l'autre est la chronique ^^w^ra/g. En 1425, à l'occasion de la solennité périodique de Saint-Romain ^, l'administration anglaise changea ou modifia quelques formalités dans le programme des cérémonies accoutumées. P. Cochon consacre à cette particularité un chapitre animé et développé de sa chronique générale * . Son œuvre, son manuscrit se termine enfin par un chapitre analogue au chapitre 44, et que nous avons tout à l'heure placé sous les yeux du lecteur. Dans cet épisode final, on retrouve en la personne du chro-
' Voyez notamment le récit ironique à la fin du chap. 52 et dernier. «... Et coustèrent ces mirelificques et fatras beaucoup
d'argent, et sonnoient les cloches plus fort que se Dieu
fût deschendu du chiel. i Voyez aussi la ballade de du Guesclin citée plus loin.
2 Voyez Floquet , Histoire du privilège de Saint- Romain , Rouen, 1833, 2 vol. in-g», fig.
^ Voyez ci-après chap. 44. En revanche, il a relégué dans sa chronique locale ou Mémorial de Rotien plus d'un fait qui présente un intérêt sérieux et vraiment digne de l'histoire générale,
niqueur (au moins septuagénaire cependant, selon nos conjectures), on retrouve en lui le bouillant champion et même aussi, à ce qu'il dit, la victime des immunités ou prérogatives ecclésiastiques.
Le nom peu gracieux de notre chroniqueur mérite l'attention du critique. Le nom propre (aujourd'hui prénom) que portait cet écrivain ne nous est connu que par son initiale P. Ce prénom était sans doute Pierre. Or le nom de Pierre Cauchon rappelle immédiatement au souvenir le fameux évêque de Beauvais qui jugea, qui condamna, dans cette même ville de Rouen et à cette époque, la Pucelle. Mais, en dépit d'une apparente analogie, il est au contraire certain, et il deviendra bientôt manifeste, que le chroniqueur de Rouen P. Cochon et le juge -évêque Pierre Cmichon sont deux personnages complètement étrangers l'un à l'autre. Les noms ou les mots, ici, comme les individus, appartiennent à deux provinces et à deux familles distinctes. Philologiquement , tout le monde connaît la signification du premier de ces mots ou de ces noms, qui, d'après M. de Chevallet*, est dérivé chez nous du celtique. L'autre vient du latin calXy qui a fait, en normand ^ comme en picard, caucJie pour chausse, et cauchon pour chausson.
P. Cochon, certainement, bien loin de ressembler en cela à son quasi-homonyme, ne prit aucune part au procès de l'illustre héroïne. Son nom, du moins, ne figure aucunement dans les écritures qui nous
1 Origine de la langue française , t. I , p. 243.
2 Voyez ci-après : « Nus pies sans cauche. » [Chronique de P. Cochon, cbap. 30.)
NOTICE SUR P. COCHOX. 353
en sont restées. Les fonctions de notaire que notre homme aurait pu remplir furent dévolues à deux de ses familiers ou confrères * . Pour lui , au contraire, sa chronique s'étend pour ainsi dire jusqu'au moment précis où la Pucelle entre a Rouen pour comparaître devant ses juges, puis se tait subitement ou s'interrompt à ce moment même. Cette clôture inopinée, ainsi que nous l'avons remarqué ci-dessus, ce silence soudain ne peuvent pas être fortuits ou s'expliquer par la mort du chroniqueur, puisque celui-ci écrivait encore en 1433. Une seule explication nous paraît plausible à cet égard. P. Cochon, dans sa chronique, raconte en plusieurs chapitres intéressants^ les débuts de la Pucelle. Ces sentiments de patriotisme, qui animaient P. Cochon, et de justice se démêlent aisément, aussi bien que se reconnaît une nuance de sympathie , dans les lignes où le chroniqueur parle de l'héroïne. L'homme qui a écrit ces lignes était trop honnête évidemment pour pactiser avec les juges de Rouen. Cependant la robe que portait P. Cochon , son emploi", et enfin son état de sujet anglais, lui imposaient une prudente réserve. Là où la tyrannie règne, où la pensée n'est pas libre, l'écrivain qui veut manifester ses sentiments , ne peut que s'exposer au péril en ne les déguisant pas , ou , ce qui est pire , se déshonorer en trahissant sa conscience et la vé-
' Guillaume Manchon, ci-dessus p. 345, note 3, et Guillaume Colles. Manchon n'instrumenta lui-même que contraint et forcé. Colles fut appelé par Manchon pour diminuer, en la partageant, sa responsabilité. Voyez Quicherat , Procès, à la table : Manchon et Colles.
^ Chap. 48 et suiv.
354 NOTICE SUR P. COCHOIV.
rite. Un autre dilemme se présente encore à lui : ou parler ou se taire. C'est ce dernier terme, si je ne me trompe, qu'a choisi volontairement P. Cochon.
La chronique de P. Cochon , api'ès avoir appartenu à Colbert, paraît être demeurée jusque vers ces derniers temps inédite, et même inconnue. Ê'cst à M. A. Floquet, correspondant de l'Institut, etc., qu'appartient véritablement le mérite d'avoir mis cette chronique en lumière. Vers 1830, après être sorti de l'École des chartes , dont il est un des représentants les plus respectés, M. Floquet transcrivit d'un bout à l'autre celte chronique, par amour pour ses chères études d'histoire normande. M. Floquet toutefois n'en fit directement depuis cette époque qu'un usage restreint. Le savant académicien a employé la chronique de P. Cochon, premièrement dans son Histoire du privilège de S. Romain déjà cité ; et en second lieu pour son Essai historique sur V échiquier de Normandie *. La même chronique , grâce aux libérales communications de M. Floquet, a été également utile à MM. Michelet et Chéruel, qui l'ont citée, le premier, au t. ÏV de son Histoire de France ^ et le second dans son Histoire de Rouen sous la domination des Anglais *.
Enfin, M. J. Quicherat, lorsqu'il préparait les matériaux de son vaste travail sur la Pucelle, rencontra, parmi les manuscrits de la Bibliothèque royale, cette chronique normande. Il en a reproduit
* Extrait du t, X de son Histoire du parlement de Normandie, Rouen, 1840, in-S».
2 1840, in-8», p. 347, note 2.
3 Rouen , 1840, in-8°, passim.
des fragments anonymes dans le beau recueil qu'il a publié pour la Société de Tbistoire de France*. Rattaché à M. Floquet par les liens d'une respectueuse confralernilé, j'ai dû à son insigne bienveillance en ma favefir une bonne fortune toulc spéciale. M, Floquet, connaissant mes travaux sur le quinzième siècle et désirant les favoriser, a bien voulu me transmettre en pur don la copie intégrale qu'il avait faite de cette chronique. Je mets aujourd'hui à profit pour le public et pour moi ce généreux abandon, sans toutefois en épuiser complètement le bénéfice ou l'utilité. On trouvera ci- après reproduit dans une suite de chapitres numérotés de 1 à 52 le texte complet de la chronique de P. Cochon, mais seulement à partir de l'an 1403, date de la naissance de Charles VII ^. Cette du'onique, bourguignonne d'opinion, rapprochée de la chronique orléanaise de Cousinot le chancelier, eml)rasse exactement la même période et les mêmes faits que cette dernière. Mais elle les présente sous un iour et dans un langage complètement différents. Ce contraste ou cette variété dans la répétition "ne peuvent que profiter à l'histoire.
' Voyez ci-après Chronique de P. Cochon, chap. 46 et Baiv.
- La Chronique de P. Cochon mériterait d'être publiée dans son ensemble. Cette utile entreprise tentera peut-être le zèle de quelque savant dévoué à l'histoire de la Normandie. Je considère comme un fîdéicomiBis , dont je suis dépositaire pour la science, le don que je dois à la libéralité de M. Floquet. A mon tour je m'estimerais heureux d'offrir à un éditeur, qui se proposerait de mettre au jour le texte complet de cette chronique, la copie de la partie inédite, dont la mise au net, autographe de M, Floquet, se trouve to^ute prête pour l'impression.
NOTICE
^„. Nous ne connaissons qu'un seul manuscrit de ce mémorial qui paraît être l'œuvre autographe et originale de Fauteur. Ce ms. fait aujourd'hui partie de la Bihliothèque impériale de Paris. Il appartient à l'ancien fonds français sous la cote Colhert, 9859,3. Ce volume est écrit sur un papier très-fort, ayant pour filigrane une tête de bœuf. Sa hauteur est de 29 centimètres sur 21 de largeur. Il forme (à la manière des notaires) un registre cousu d'avance et folioté j, ij, iij, etc., au recto seulement, jusqu'au numéro iiijiixvij, en tout, par conséquent, 194 pages. Nous allons maintenant présenter une analyse sommaire des divers morceaux que ce livre renferme. Fol. 1. — A savoir le jour de Pasque depuis l'an mil iii'^ Ix, jusques à Pasques l'an mil iiij^ xxiij [sic). Cette table des Pâques, dont nous avons parlé*, s'étend jusques et y compris l'annéeI424 2.
' Ci-dessus p. 342.
' Le mémorial en effet ne s'arrête pas à 1423 , ni même , comme on le verra ci-après, à 1424 ; il s'arrête quelques années encore au delà de ce terme.
Fol. iiij \° — tt iVota que Paris fut fondée 900 ans après le déluge, avant Rome 498 ans; après la fondation de Troyes par Dardanus 60 ans, et avant l'incarnacion de IV,-S. 1418 ans; aultres disent 895 avant ladite incaruacion.
T» Nota que le 18° roy de Gaulles, puis Samotliès, selon Manethon , fut apellé Paris, dont elle [c'est-à-dire dont la ville de Paris] porta le nom, et y en eut 23. Le dernier fut Rhemus , qui fonda Reins , et eust une fille mariée à Francus , fds de Hector.
1) Nota que depuys le trespas dudit Rhemus jusques à la conqueste que fit Julie César des Gaulles, y a eu 1100 ans, et estoit gouverné ce temps durant le royaulmo par communaultez.
y Nota que Magus , filz de Samothès surnommé Dis , premier roy des Gaulles, et fils de Japhet, édiffia premièrement Rouen [Rotlio Magiis].
•a Nota que Troye fut destruitte 1152 ans avant l'incarnacion de X.-S. et de la création du monde 3972.
» Romme fut édiffiée par Romulus , après ladicte destruction de Troye 405 ans et de la création du monde
5î JuUes César ordonna le kalendrier de 12 moys.
f! Ledit César mourut 708 ans après la fondation de Romme et avant l'incarnacion de Aostre - Seigneur, 53 ans. »
Ces noies sont d'une main du seizième siècle, évidemment postérieure au texte principal. Les idées, le slyle, Técrilure sont ceux de Jean le Féron, personnage singulier qui a possédé, fouillé de nombreux textes du quinzième siècle , et dont j'ai ou plus d'une fois l'occasion de suivre la piste ou les vestiges * Le ms. 9859,3, avant d'être à Colbert,
1 Voyez ci-dessus p. 4 et suiv.
a été, si je ne me trompe, en la possession de cet exalté bibliophile. Jean le Féron, suivant son usage, l'a enrichi, là et ailleurs, de nombreuses annotations marginales.
Au folio 4 recto et verso , se trouvent diverses sentences ou inscriptions étrangères à la chronique, mais qui paraissent être de la main de P. Cochon. L'un de ces morceaux me semble digne d'être reproduit, à cause de sa facture et des sentiments qui l'animent.
C'est une espèce de ballade sur Bertrand Du Guesclin , mort en 1380 :
L'escu d'azur à un csgle de sable A deux testez et un rouge baston Portoit le preux, le noble connestable Qui de Bertren Glesquin portoit le nom.
A Brom ^ fut né le chevalier breton Courageux, hardiz et orgueHex comme une ior^, Qui tant servi de loial cuer et bon , L'escu d'azur à trois fleur de liz d'or.
Ore est-il mort , Dieu li fâche pardon ; Pleust à Dieu qu'il vesquit encor Pour aller venger vers le lieupart félon L'escu d'azur à trois fleu» de lis d'or!
Je ne me hasarderai pas ^n affirmant que cette inscription fût contemporaine de la Pucelle et de ses exploits. Ce rondeau montre la place qu'occu-
* Au château de Broon , près Rennes. ^ Fier comme une tour.
paient dans le souvenir des générations les prouesses du vaillant connétable. Je rappellerai à ce propos que Jeanne , elle-même , témoigna de cette préoccupation devenue populaire. Au mois de juin 1429, la Pucelle se trouvait en Berry. Elle envoya spontanément à Anne de Laval , veuve de Bertrand Du Guesclin , à titre de présent , un anneau d'or. Le message était accompagné de ce compliment : ^ Que c'estoit bien petite chose et î> qu'elle vous eust envoyé mieux, considéré vostre » recommandation * . »
Vient ensuite , du folio vj au folio xij , ;; l'extrait des années de la nativité d'aucuns papes de Romme , empereurs , rois de Franche et d'Angleterre, etc., etc., 5) ou tablettes sommaires d'histoire ?/?iwer5ê//g, depuis l'an 1 de l'incarnation jusqu'en 1318; avec annotations du seizième siècle. Ces annotations paraissent être également de la main de Jean le Féron.
Fol. xiij à XV. Poëme d'environ 400 vers en l'honneur de la ville de Paris, contenant une nomenclature des rois de France. En voici le début :
Aux nobles qui aiment Paris Où les biens ne sont pas faillis Vueil recorder, si vous agrée , Comment la chité fut fondée, etc.
Ce petit poëme se termine à Charles V et à Du Guesclin. Voici la dernière strophe ou article :
^ Lettre d'André de Laval à son aïeule {Anne de Laval, veuve du connétable), dans Quicherat, Procès, etc., t. V, p, 109.
Le cinquante scpticsme fu roy Qui bien régna sans nul desroy, Charles , qui du roy Jehan fut fieulx.
Moût 1 par - estoit sages et preulx ; Dix et sept ans, pour voir vous dys, Régna et gist à Saint Denis.
A Rouen son cuer fu aporté :
En la mère église fu enterré.
A Saint Denis gist son connestahle, Bertran, le noble conquérable, De Gucsclin; moût fut vertueux Et est nombre ou nombre des preux Et gist aus pies du dit roy Car il l'enmoit en bonne foy 3.
Fol. xvj à xxij. « Chy ensuit aucunz mémoires avenu ez à Rouen y es partiez d'icelluy. jî Ce mémorial est comme une chronique spéciale de la ville de Rouen. Il s'étend du 21 juin 1371 au mois d'octobre 1424.
Au fol. xxiiij commence enfin la chronique de France et de Normandie , par ces mots : " Depuis » que Godeffroy de Billon et la baronnie de France orent conquis Anthyoce et Jélurasem (Jérusalem), et orent remis la christianité dedens, etc., etc. »
Cette chronique prend ainsi les faits , depuis le u jour de la Toussaintz Fan de grâce mil client iiij"j. « (1181) et se continue en suivant le cours des siècles. Le règne de Charles VI (1380) commence au fol. Ivj ^°; à partir de là et même aupa-
' Mulliim.
2 Par, paris, en français pair, seigneur. « C'était un seigneur très-sage (ou très-instruit) et très-vaillant. » » Fol. XV.
ravant , le récit paraît être l'œuvre et le témoignage d'un contemporain. Il rend compte (fol. Iviij) des troubles populaires qui éclatèrent à Rouen au commencement de ce règne , et qui amenèrent le jeune roi au sein de la capitale de la Normandie. Je citerai, à titre de spécimen les quelques lignes qui vont suivre :
tt En ce temps * commençhoient à caïr 2 les poullainz ^, et revint une manière d'estas de vestures pipelottées de tantez manierez de desguisceures qui (qu'il) n'est nul qui les peust escripre ; avec unez grandcz mandiez pendante z, passantez la longueur de la robe ; et y povoit l'en mucher pain, char, chapon, rostis, et, se mestier^ estoit, tous larrechins , et convenoit bien à deux manches deux aulnes de drap, etc. «
La chronique de France se poursuit de la sorte, comme on Ta dit, jusqu'à l'année 1430, avec une note ou appendice final de 1 433.
La chronique de Rouen, qui s'étend dans le ms. du fol. 16 au fol. 22, contient plus d'un fait d'un intérêt historique et général. Nous avons cru del'oir réunir ces extraits aux chapitres mêmes de la chronique de France ou chronique générale. On trouvera plus loin ces emprunts rangés et fondus dans cette chronique à leurs dates respectives. Toutefois et pour éviter toute méprise , nous avons eu soin de ne point intercaler ces faits de manière
* Année 1383, fol. 60.
2 Cheoir, cadere; passer de mode.
^ Poulaines.
* Besoin.
que ce second texte interrompît ou troublât le discours de Tautre. Des notes placées au commencement ou à la fin de chaque paragraphe intercalé avertissent en outre le lecteur de ces déplacements , aux moments où cet avis nous a semblé nécessaire.