‹ Chronique de Ramon Muntaner (volume 3)Chapitre 59 sur 159 · CHAPITRE CCIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCIII

Comment le megadac jpassa dans l'Analolîe , et prît terre au cap d^Artaki, à Pinsu des Tares. Comment il les combattit, et arracha an joug toutes les terres qai étaient soumises par les Turcs , et alla hiverner à Artaki.

Voyez quels gens sont les Grecs, et combien Dieu était courroucé contre eux. Kyr Michel , fils aîné de l'empereur, passa à Artaki avec douze mille hommes à cheval et cinq mille hommes de pied, qui n'osèrent jamais combattre les Turcs, et

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s'en retournèrent avec grande honte. En ce même lieu d'Artaki où il avait été, et d'où il s'en était revenu , l'empereur envoya le megaduQ avec sa compagnie, qui n'était pas de plus de mille cinq cents hommes à cheval, et quatre milles de pied. Avant qu'ils partissent de Gonstantinople, le megaduc voulut que l'empereur donnât une sienne parente à Ferran d'Aunes et le fît amiral de l'empire. Et le megaduc fit ceci, afin que ses galères fussent toujours montées parles hommes de mer qu'il avait amenés, que les Génois ni autres n'osassent rien tenter contre les Catalans dans tout l'empire, ' et que , quand il ferait avec son armée quelque expédition par terre, les galères se trouvassent en un lieu désigné, munies de vivres et de provisions fraîches.

Tout fut si bien ordonné par lui,' que personne n'aurait pu mieux faire ; ainsi, au moyen des galères, il se procurait des îles, et des autres terres et plages, tout ce qui était nécessaire à lui et à sa troupe.

Lorsque tout fut ordonné, ils prirent congé de l'empereur, partirent et se rendirent au cap d'Artaki, vis-à-vis la terre-ferme, parce que les Turcs voulaient absolument. avoir ce cap, qui est un lieu fort agréable. Tout ce cap est défendu par un mur construit sur le cap d'Artaki , vis-à-vis la terre ferme, où il n'y a pas un demi mille de largeur, d'une mer à l'autre. Le cap se prolonge sur une assez grande étendue au-delà de ce détroit.

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car il a plus de vingt milles de longueur, et 'est couvert de fermes , métairies et maisons.

Les Tijrcs maintes fois étaient venus pour renverser ce mur , et s^'ils eussent pu le renverser, ils eussent ravagé aisément tout le cap ; c'est pourquoi le mega<luc , avec toute sa troupe , prit terre en

cet endroit et les Turcs n^en surent rien. Dès qu'ils eurent pris terre , ils apprirent que les Turcs y étaient venu combattre ce même jour. Le megaduc demanda s'ils étaient loin de là , et on lui dit qu'ils étaient à deux lieues environ, et se trouvaient placés entre deux fleuves. Aussitôt le megaduc ât publier que chacun fût prêt le lendemain matin à suivre la bannière. Il portait sa bannière et celle de l'empereur^ avec la cavalerie, les almogavares portaient un penon aux armes du seigneur rôi d'Arragon, et l'avant-garde de la colonne un penon aux armes du roi Frédéric. Ainsi les portèrent -ils lorsqu'ils firent hommage au megaduc.

Le matin , avec bonne volonté et grande joie , ils se levèrent de si bonne heure, qu'à l'aube du jour ils furent au torrent où les Turcs étaient campés avec leurs femmes et leurs enfants; et ils fondirent de telle manière sur eux, que les Turcs furent bien étonnés des coups que leur portaient ces gens, à qui rien ne pouvait résister. Que vous dirai* je? la bataille fut terrible dès que les Turcs se furent armés; mais que leur servit leur courage? Le megaduc , avec sa troupe à cheval et à pied ,

Fondit si rudement sur eux, qu'ils ne purent résister. Toutefois, ils ne voulaient pas fuir, à cause des femmes et enfants qu'ils avaient là , cç qui leur perçait le cœur, et ils préféraient mourir; si bien qu'on ne vit jamais hommes faire de tels efforts. Cependant à'ia fin, tous , avec leurs femmes et leurs enfants, furent £aits prisonniers, et il périt ce jour là, parmi eux, plus de trois mille hommes de cheval et plus de deux milles de pied. Ainsile megaduc et ses gens prirent le camp, ne laissèrent en vie nul homme au-dessus de dix ans ^ s'en retour* nërent à Artaki pleins de joie, et mirent les esclaves mâles et femelles dans les galères, ainsi que beaucoup d'objets précieux, dont on envoya la plus grande partie à l'empereur. L'impératrice et le fils de l'empereur reçurent aussi beaucoup d'esclaves , ainsi que Madame, épouse du megaduc , qui eut pour sa part des esclaves et des objets précieux en grande quantité. Chacun des chefs, adalils, et almogavares, envoya des présents à Madame, bellemère du megaduc. Et cela eut lieu le huitième jour après qu'ils eurent quitté l'empereur, de sorte que ce fut une grande joie et une grande satisfaction partout l'empire , et principalement pour l'empereur, pour Madame, belle -mère du megaduc, et pour Madame sa fille , et tout le monde en effet devait s'en réjouir. Mais si ceux-là en ressentirent delà joie, les Génois en eurent grande douleur. Kyr-Michel, fils aîné de l'empereur en eut aussi grand déplaisir et grande jalousie, si bien que, dès

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jour en ce avant il porta sa colère sur le megaduc et sa compagnie , et il eut préféré perdre l'empire plutôt qge de les avoir vu remporterune telle victoire ; car lui-même y était allé avec un très grand nombre d'hommes et avait été repoussé deux fois, bien qu'il fut un des bons chevaliers du monde.

Dieu a tellement versé ses fléauxsur lès Grecs que tout homme peut en triompher , et cela provient de deux péchés signalés qui sont eneux ; l'unest , qu'ils sont les hommes les plus orgueilleux du monde et ne font cas de personne , si ce n'est d'eux-mêmes, qui ne méritent pas qu'on en tienne compte ; l'autre qu'ils ont aussi peu d'amour pour leur prochain, est^ que les hommes les plus mauvais du monde ; car, lorsque nous étions à Constantinople ^ les gens qui fuyaient de Natolie devant les Turcs , erraient et gissaient sur le fumier à Constantinople, et criaient famine ; et il n'y avait aucun des Grecs qui voulût, pour l'amour de Dieu , leur rien donner ; cependant il y avait abondance de toutes sortes de vivres; les almogavares seuls en avaient pitié , et partageaient avec eux ce qu'ils avaient à manger. Touchés par les charités que nos gens leur faisaient , .plus de deux mille pauvres Grecs , que les Turcs avaient dépouillés , quittaient les Turcs , pour venir vers nous et nous suivre. Ainsi vous pouvez comprendre combien Dieu a pris les Grecs en haine ; car , selon la sentence du Sage , lorsque Dieu veut mal à l'homme , la première chose par laquelle il le punit , c'est de le priver de la raison.

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Ainsi les Grecs éprouvent la colère de Dieu , en ce que ils ne valent rien et croient valoir mieux que les autres gens du monde ; et comme, de plus, ils n*ont aucune charité envers leur< prochain > il paraît que Dieu leur a entièrement ôté le bon sens. Quand ceci fut fait , le mégaduc , avec toute sa compagi^ie, se prépara à aller au-devant des Turcs par la Natolie, afin d'arracher à l'esclavage les cités, châteaux et villages que les Turcs avaient soumis. Lorsque le mégaduc et ses gens furent prêts à partir d'Artaki , c'était le premier de novembre , il commença à faire le plus grand hiver possible , et on n'eut plus que pluies, vent, froid et mauvais temps; lesfleuves se grossirent tellement, que nul homme ne pouvait les passer. San avis fut donc d'hiverner. àArtaki, qui est un endroit, agréable en toutes choses ; car, en ce pays, il fait le plus grand froid du monde et il y a beaucoup de neige , puisqu'il neige jusqu'en avril , ce qui n'a point lieu ici. En, décidant d'hiverner en ce lieu d'Artaki, il eut là meilleure idée qu'on put avoir.

Il désigna six hommes considérables du pays , deux cavaliers catalans , deux adalils et deux almogavares , et ces douze désignèrent à chaque 'Riche-Homme son logement; et ils en firent autant aux cavaliers et aux almogavares; et ils ordonnèrent que l'hôte de chacun lui donnât pain , vin y ayoine, viande, salade, fromage, légume, lit, et tout ce dont ils avaient besoin ; excepté la viande fraîche et salée, ils avaient à les fournir de tout.

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Ces douze liorames fixèrent un prix raisonnable à chacun de ces objets , et ordonnèrent que chaque hôte fit un mémoire de toutes choses d'accord avec celui qui logerait en sa maison , et qu'il fissent cela depuis le premier du mois de novembre jusqu'à la fin du mois de mars. Ce temps venu , alors chacun devait compter avec son hôte, devant les douze hommes ou l'un d'eux; et autant ils auraient pris, autant ils paieraient sur leur solde. Le bon homme, maître de la maison, devait les satisfaire selon l'accord. Cet arrangement plut beaucoup aux hommes de la Compagnie , et aux Grecs pareillement.

Le mégaduc envoya à Constantinople et fit venir la mégaduchesse , et ils hivernèrent avec grande joie et grand plaisir. Et le mégaduc ordonna que l'amiral avec ses galères allât hiverner à l'île de -Chio , qui est une île très agréable ; c'est là que se fait le mastic , et on en fait plus qu'en aucun lieu du monde. Il les envoya hiverner en ce lieu parce que les Turcs , avec leurs barques, parcouraient ces îles. Et ainsi ils gardèrent toute cette contrée , et allaient visiter toutes les îles. De celte manière, ils passèrent tout cet hiver en joie, repos et divertissements , les uns et les autres. Et lorsque février fut passé , le mégaduc fit publier partout Artaki, que chacun comptât avec son hôte pour tout le mois de mars, et qu'il fut prêt à suivre le drapeau le premier jour d'avril.

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