‹ Chronique de Ramon MuntanerChapitre 134 sur 165 · CHAPITRE CXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE CXXI

Comment le roi de France essaya de forcer le passage de Panicas; comment lai et son arme'e eurent beaucoup à souffrir ; et de la grande cruauté qn’ils exercèrent contre les clercs et les habitants d'EIne , dans la fureur qu'ils éprouvèrent à cause de ce qui leur était arrivé.

QuAHoleroi de France eut réuni tout son monde, et pourvu à tout ce dont on pouvait avoir besoin , et que sa flotte eut été préparée ( c’était au mois d’avril de l’aunée douze cent quatre-vingt~cinq)^ il se rendit eti Roussillon. A son entrée en Roussillon, le roi de Majorque vint au-devant de lui ; le roi de France lui fit grand accueil, et le roi de Majorque le lui rendit à lui et à ses fils, qui étaient ses neveux.

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lesquelsniarchaientavecleurpère.L’unétaitiuonsei- «■neur En Philippe, son fils aîné, qui était bien fâché et bien désolé de tout ce que faisaitson père ; et l’autre, monseigneur En Charles, roi du vent, qui en était au contraire très satisfait , parce qu’il espérait être roi d’Arragon. Ils se rendirent ensemble à Perpignan, et toute l’armée du roi de France campa de Perpignan à Vélo , si bien que les troupes du roi d’Arragon couraient tous les jours au milieu de leurs tentes , en tuaient et prenaient un grand nombre , et leur causaient beaucoup de dommages. Que vous dirai-je? Le roi de France resta en cet état pendant quinze jours , ne sachant quel parti prendre. Un jour enfin, il se présenta au col de Panicas , et voulut tenter le passage ; mais lorsqu’il fut à Vélo , et qu’il eut examiné le lieu par lequel i! lui fallait passer, et qu’il eut vu toute la montagne couverte des tentes de l’armée du roi d’Arragon, il maudit celui qui lui avait conseillé de franchir ce passage. Toutefois, il voulut un jour l’eæayer^ et jamais on ne tenta une pareille folie j car tout à coup plus de cinquante mille hommes, almogavares ou autres troupes, fondirent sur son avantgarde , de telle sorte qu’on les voyait rouler , hommes et chevaux, du haut de la montagne en bas. Ils perdirent bien ce jour là mille cavaliers et une quantité prodigieuse de piétons. Leroi de France, voyant que ses troupes revenaient en déroute , et qu’il ne pouvait les secourir, s’écria : « Qu’est-ce,

>» gi-and Dieu ! suis-je trahi? » Alors monseigneur

l)i; IIAMON MUNTAMilt.

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En Philippe se tournant vers son frère En Charles : « Beau frère , lui dit-il , voyez les habitants de voire » royaume , comme ils vous accueillent honora- » blement ! «

Charles, accablé de tristesse , ne répondit point; mais le roi leur père, qui avait entendu le propos, répondit avec colère : « Taisez- vous, sire Philippe, )) car ils font une chose dont ils auront à se repen- » tir. — Ah ! sire, sire, s’écria monseigneur En Phi- » lippe , j’ai plus à cœur votre honneur ou votre » honte et votre dommageque ne l’ont le pape et les » cardinaux qui vous ont tant excité, vous et mon )) frère , qu’ils ont fait roi du vent ; car, dans leurs )) déduits, et au milieu des plaisirs, ils se soucient » bien peu des dangers et des maux auxquels ils » vous ont exposé. «

Le roi de France ne répliqua rien, sentant bien que son fils disait la vérité ; mais il était trop lard pour s’en dédire. Enfin, toute l’armée fut obligée de rétrograder vers Elne, pour être plus proche de la rivière. Le roi de Majorque voyant que le roi de France allait à Elne, fit dire aux habitants de le recevoir processionnellement. Alors l’évêque et tous les ecclésiastiques sortirent pour le recevoir ; mais au lieu de s’humilier devant la croix , ils étaient si furieux de ce qui leur était arrivé . qu’ils fondirent sur ces pauvres gens , et taillèrent en pièces, clercs, laïques, femmes et enfants. Jugez à présent quelle était leur dévotion et leur foi aux indulgences, et si Dieu pouvait souffrir et laisser impunie une si horrible cruauté. .

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Lorsqu’on eut appris ceci en Catalogne , chacun sentit redoubler son courage, et ils résolurent de périr tous , avant qu’un seul d’entre eux se rendît à de tels gens.

Ils restèrent autres quinze jours après , sans savoir à quoi se résoudre. La flotte était à Collioure. Je vous dirai que le roi de France résolut de s’en retourner ; mais que Dieu ne voulut pas permettre qu’il s’en tirât à si bon marché , et il leur donna au contraire les moyens de passer, afin qu’ils allassent périr au gré de leurs ennemis.

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