CHAPITRE CXXIL
Comment «:*ucttre moines fournirent au roi de France le moyen de pénétrer en Catalogne; et comment, en quatre jours , iis construisirent une telle route , (pic les charrettes y passaient toutes chargées.
Quatre moines , qui étaient de Toulouse, et qui se trouvaient dans un monastère, près d’Argeles, vinrent au roi de France. L’un d’eux était l’abbé du lieu. Ils étaient là, parce que ce monastère est suffragant du monastère de la Grasse , qui se trouve à Narbonne , et il y vient toujours un abbé de ce pays. On voit, d’après ceci, que les rois d’Espagne agiraient avec sagesse , s’ils ne souffraient sur leurs terres aucun prélat qui n’en fût natif.
Or, cet abbé dit au roi de France : « Seigneur, » je suis, ainsique ces moines, né en votre royaume,
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» et votre sujet. Nous verrions avec grand dé- » plaisir que vous fussiez contraint de vous retirer » honteusement; et si vous le désirez, seigneur, » nous vous indiquerons un passage. A la vérité , )) il est d’un accès difficile, mais, par la même » raison , on le néglige^ et personne ne se trouve M là pour s’opposer à vous. Il suffirait d’y avoir cin- )) quante hommes ; et vous , seigneur , qui avez » beaucoup de gens avec des hoyaux , des^ houes , )) des pieux^ des haches, envoyez un chef avec » mille cavaliers et beaucoup de gens de pied , » qui s’avanceront avec lesdits instruments , et tra- » ceront un chemin : ils peuvent être précédés » d’un millier de piétons, afin que si les travail- » leurs étaient aperçus, on eût affaire d’abord à » ces hommes armés, et ceux qui travailleraient ne » seraient point obligés de se déranger. Ainsi ^ sei- » gneuFj vous pourrez passer avec toutes vos trou- » pes; car si une fois vous y placez mille de vos solw dats, personne au monde ne pourra vous em- « pêcher de pénétrer, vous et votre chevalerie. » Le roi de France lui répondit : « Abbé, com- » ment savez - vous cela? — Seigneur, dit-il, » parce que nos gens et nos moines vont tous les » jours en ce lieu-là pour avoir du bois et de la » chaux; et comme bien souvent ils doivent aller » à la comté , les gens de pied passent par là , et M ce sentier s’appelle /e col de la Maçana. Si vous » le demandez au comte de Foix , qui connaît le » pays, et à En Raymond Roger, vous saurez que
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» c’est là que se trouve ce passage. — Nous ne » le demanderons à personne , répliqua le roi de » France, nous nous fions à vous; et cette nuit » même nous ferons ce que nous avons à faire. »
Aussitôt, il fit appeler le comte d’Armenart (Armagnac), qui avait sous ses ordres une bonne troupe à pied et à cheval. Il fit venir aussi le sénéchal de Toulouse , et lui ordonna d’être prêt à minuit avec mille chevaux armés et deux mille fantassins du Languedoc ; de s’adjoindre tout ce qu’il y avait de travailleurs dans l’armée , avec des houes , des hoyaux , des pieux et des haches , et d’aller faire ce que leur diraient les moines ; ce qui fut exécuté.
A minuit, le comte d’Armenart, le sénéchal et tout leur monde suivirent les frères et commencèrent à faire le chemin. Arrivés à la montagne , les deux frères précédaient les gens de pied à la première montée, tandis que l’abbé et l’autre frère, avec les personnes du monastère qui connaissaient parfaitement bien cette montagne , dirigeaient ceux qui travaillaient à la route. Que dirai-je? A la pointe du jour les deux mille piétons eurent atteint le haut du col , et ne furent aperçus par ceux qui en faisaient la garde , que quand ils furent devant eux. Comme ils avaient fait mauvaise garde, ils furent taillés en morceaux; car de cinquante qu’ils étaient, il n’en échappa <jue cinq, qui, ayant pris la fuite, se rendirent au col de Banyulls , auprès des braves gens de
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Castallon. Ceux qui composaient cette troupe, apprenant cela, coururent aux armes; le hasard voulut que le comte d’Ampuries fût allé à Castallon pour mettre en état les lieux et les châteaux qu’il avait à garder ; et la plus grande partie de la chevalerie et autres bons soldats de Castallon l’avaient suivi.
Ceux qui surveillaient le col de Banyulls marchèrent alors vers le col de Maçana; ils aperçurent bientôt un grand nombre de gens qui étaient arrivés au haut; et jugeant qu’ils ne pouvaient plus rien y l'aire , ils rétrogradèrent vers le col de Banyulls et au-delà de Tornavels, où il n’y avait personne, et ils s’en retournèrent chacun chez eux.
Ils envoyèrent au roi d’Arragon , au col de Panicas, pour lui faire savoir que les Français avaient franchi le col de Maçana. Le roi ne pouvait le croire. Il envoya mille almogavares en ce lieu-là; mais ils virent un grand nombre de personnes qui occupaient le passage. «Il ne faut pas , dirent-ils , » que nous nous retirions sans en avoir de nouvelles. » Laissons-les là pendant la nuit; et à l’aube du » jour, nous les attaquerons ; nous les malmène- » nerons ; et nous en prendrons seulement trois ou » quatre vivants, afin qu’ils puissent raconter au » roi d’Arragon comment la chose s’est passée, »
Ils furent tous du même avis, et pendant le reste de la journée et la nuit suivante , ils se tinrent cachés.
Je reviens , en attendant , à l’armée du roi de
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France^ qui fît ce qu’avaient proposé les moines. Lorsque la cavalerie fut arrivée en haut^ on fit prévenir avec grande satisfaction le roi de France, qu’on s’était rendu maître du passage; que la route était si bien faite , que les charrettes pouvaient y passer , et qu’il s’y rendit lui-même avec toute l’armée.
Le roi de France en fut ravi; il fit déployer l’oriflamme , et donna ordre à l’armée de monter au passage. Voyez ce qu’est la puissance ; dans l’espace de quatre jours, la route fut telle, que les charrettes pouvaient la parcourir avec tous leurs chargements.
Le lendemain, à la pointe du jour, les almogavares les attaquèrent. Le bruit en retentit jusqu’à l’armée du roi de France, si bien que l’on crut que le roi d’Arragon y était arrivé. Vous eussiez vu alors cavaliers et piétons se débander , se croyant tous perdus; et sans doute ils l’eussent été, s’il fût arrivé seulement trois mille almogavares.
Les deux mille hommes de Languedoc tinrent bon assez long-temps, et s’emparèrent d’un coteau où ik se défendirent jusqu’à ce qu’il fût jour, ne voulant point abandonner le passage. Quand le jour eut paru , ils s’aperçurent que deux qui les avaient attaqués étaient peu nombreux , et alors il se fit des prodiges ; et les lances et les traits des almogavares jouèrent bien leur rôle. Enfin , les almogavares voyant les troupes considérables qui
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étaient là, et celles qui arrivaient à chaque instant, et <{u’il s’y trouvait plus de mille chevaux armés , se replièrent sur une crête de la montagne , emmenant avec eux plus de dix personnes de rang. Ils avaient tué de leurs mains ou précipité du haut de la montagne plus de trois mille hommes de pied ou de cheval. Ils s’acheminèrent vers le roi d’Arragon, lui racontèrent ce qu’ils avaient fait, et les prisonniers confirmèrent tout ce qui s’était passé.
Le roi d’Arragon fit publier dans toute l’armée de plier les tentes et de retourner chacun chez soi. Tout le monde obéit. Le roi , le seigneur infant En Alphonse, le comte de Pallars , le vicomte deCardona, le vicomte de Rocaberti, et autres Riches- Hommes et chevaliers de Catalogne, se rendirent à Péralade : là ils apprirent par un homme venu du monastère de Saint Quirch , qui est au plateau audessus de la montagne, que le roi de l 'rance s’y trouvait avec toute sa chevalerie. Il y demeura pendant huit Jours, ne voulant point faire un pas que toute sa chevalerie, son infanterie et tout le bagage ne fussent réunis, et que sa flotte ne fût rendue au port de Roses , le meilleur et le plus grand port de la Catalogne, et qui peut contenir un nombre infini de navires. Il faisait cela afin que les provisions ne pussent lui manquer.
CHKONIQUE