‹ Chronique de Ramon MuntanerChapitre 136 sur 165 · CHAPITRE CXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE CXXIII

Comment le roi de France vint avec tonle5 ses forces sur Péralade, dont ilformale sie'ge; et desactes de valeur dn seigneur infant En Alphonse.

Toute l’armée étant passée, et s’étant réunie à Saint-Quirch , elle marcha en ordre de bataille , comme si elle avait eu à combattre sur l’heure. Ils allèrent ainsi armés et disposés directement à Péralade et campèrent de Gari^uela à la Garigua, de la Garigua à Valguarnera , et de Valguarnera à Puyamilot. Ils se trouvèrent donc tous sur ce Ijeau plateau qui est après Péralade ; et jamais on ne vit mieux l’armée du roi de France qu’on ne la voyait de Péralade. Aussi, lorsque le roid’Arragon les eut tous considérés , il leva les yeux au ciel, et s’écria: «Seigneur Dieu, que vois-je devant » moi? » Il ne pensait pas que l’on pût en un jour réunir autant de monde. Il aperçut en même temps la flotte qui entrait au golfe de Roses , et qui était infiniment nombreuse ; et il ajouta : «0 mon Dieu, » n’abandonnez jamais ni moi ni mes peuples! » Si le roi d’ Arragon fut étonné de ce spectacle , tous ceux qui le virent ne le furent pas moins. Le roi de France lui-même en fut frappé , quand il vit toutes ses troupes ainsi disposées ; car dans cette plaine il n’y a pas un seul arbre ; ce sont tous des

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champs labourés. Péralade est placée de telle manière que la partie labourée est du côté qui tient à une moitié de la ville , et de l’autre côté sont les ruisseaux qui passent près du faubourf^ qui estconsidérable. Il n’est point étonnant que cette réunion de troupes fût grande , puisque il y avait plus de vingt mille chevaux armés , à la solde du roi de France ou de l’Eglise,'; et plus de deux cent mille hommes de pied ; à quoi il faut ajouter grand nombre de gens à pied et à cheval qui étaient accourus pour gagner des indulgences; car il y avait des indulgences plénières. Voilà ce qui rendait cette réunion innombrable.

Lorsqu’ils furent placés, que leurs tentes furent dressées , et qu’ils eurent pris la ville de Roses, ils mirent leurs vivres dans les maisons. Ijeroid’Arragon dit à l’infant En Alphonse de prendre cinq cents cavaliers et une compagnie à pied , et de fondre .sur l’armée ennemie. L’infant En Alphonse, enchanté de cei ordre , appela le comte de Pallars , le comte d’Urgel^ le vicomte de Cardona, En Guillaume d’Anfflesola , et le vicomte de Rocaberti , et leur dit de sedisposerau combat, caril voulait , au jour naissant , attaquer l’armée ; ils en furent très satisfaits.

Le roi fit venir le comte d’Ampuries, qui s’était rendu auprès ^e lui , quand il avait appris que les Français étaient passés ; il appela aussi d’autres Riches-Hommes , et leur dit : « Barons , préparons- » nous à monter à cheval, et rendons nous aux » barrières , afin que si nos guerriers ont besoin de

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» secours, nous puissions leur en donner. — Sei- » gneur , dirent-ils tous, cela suffit. »

Dès l’aube du jour, le seigneur infant sortit avec la cavalerie qui avait été disposée , et fondit sur un coin de l’armée , au moment où le jour paraissait. Chaque jour un corps de mille chevaux faisait la garde de l’armée. Dès que l’attaque fut commencée, vous eussiez vu les tentes abattues , et les hommes de pied qui avaient suivi nos cavaliers , tuer , briser et mettre le feu aux baraques. Le tumulte fut grand ; les mille cavaliers du guet accoururent, et on fit des merveilles; si bien qu’en peu d’heures les gens du seigneur infant eurent fait périr plus de six cents hommes, des milles cavaliers qui formaient le guet de l’armée ; etil n’en eût pas échappé un seul ^ si le comte de Foix , le comte d’Estarach, le sénéchal de Mirepoix, En Jordan de l’Isle,En Roger deCominge, et toute la chevalerie du Languedoc, ne fussent accourus en ordre de bataille. Ne pensez pas qu’ils arrivent comme les nôtres , au premier appel , sans que l’un attende l’autre; mais ils marchent à un pas réglé , et réunis. Ils vinrent ainsi en ordre de bataille vers la bannière du seigneur infant. Celuici, plein d’une ardeur chevaleresque , voulut aller les attaquer ; mais le comte de Pallarss’y opposa. Que vous dirai-je? Voyant qu’on ne pouvait le retenir, et qu’il voulait aller les combattre, le comte de Pallarspritle frein du cheval de l’infant , et dit : n Seigneur, que voulez-vous faire? Vous ne nous

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» nous ferez pas cette trahison. » Et aussitôt il le fit retourner et ils rejoignirent la compagnie.

Pendant ce temps , le roi était sorti de Péralade avec l’autre partie de la chevalerie , pour recevoir l’infant ; ils rentrèrent en bon ordre dans les barrières , et le dernier qui rentra avec la bannière , futEn Dalmaude Rocaberti, seigneur de Péralade, et avec lui En Raimond Folcb^ vicomte de Cardona, aussi avec sa bannière; tous deux avaient été chargés de fermer la marche ; et avec la grâce de Dieu , ils rentrèrent sains et saufs et satisfaits à Péralade , après n’avoir perdu que trois cavaliers etpasplusde quinze hommes , tandis qu’ils avaient tué plus de huit cents cavaliers et un nombre infini de gensdè pied. Ils étaient tellement obstinés à la bataille , que toute la journée on vit près des barrières des joutes de chevalerie et d’infan terie , tant et sivivesqu’il y avait raison d’en être émerveillé.

Pendant cinq jours, on ne perdit pas un seul de ceux qui sortaient et rentraient de Péralade ; tandis que , si un Français ou tout autre de l’armée du roi de France entrait pour son malheur dans le faubourg , il était sûr d’être pris ou tué. C’est le lieu le plus fort possible. Nul ne pourrait y pénétrer qu’il n’y pérît , si les gens de Péralade le voulaient ; car nul n’en connaît bien le chemin que ceux qui sont nés et élevés dans la ville.

Je veux vous conter une chose merveilleuse , et qui toutefois est aussi digne de créance que si vous l’eussiez vue de vos propres yeux.

Chboriquu. T. V. — R. Mchtarbr. /. 24

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