‹ Chronique de Ramon MuntanerChapitre 142 sur 165 · CHAPITRE GXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE GXXIX

Commeat En Raimond Marqnet et En Béranger Mallol , avec l’approbation du roi d’Arragon , entreprirent , avec onze galères et deux vaisseaux -, de s’emparer de vingt-cinq galères du roi de France qui se trouvaient à Roses ; et comment le roi envoya k Naples vers l’amiral.

Le roi d’Arragon voyant que ses frontières étaient en bon état et garnies de bonnes troupes, qui donneraient assez d’occupation aux ennemis , partit pour Barcelonne. Il fit venir En Raymond Marquet, Béranger Mallol, et leur dit: «Prud’hommes, » qu’avez-vous fait? — Seigneur, répondirent-ils, » vous trouverezdouze galères armées, et quatre vais- » seauxarmés; savoir : les dix nouvelles galères que » vous avez commandées^et deux vieilles galères qui » étaient ici, et que nous avons fait radouber. — C’est » bien répliqua le roi. Qu’entendez-vous faire avec !> ces galères. — Seigneur, dit En Raymond Marquet, M nous allons vous le dire : nous avons eu et nous » avons encore nos espions à Roses et à Cadaquès, » detix places qu’occupent en ce moment les Fran- » cais. Nous en avons aussi à Saint-Féliu^ et nous » avons appris par eux que le roi de France a » ordonné de. faire cent soixante galères; et il )) a voulu qu’il en restât auprès de lui , à Saint- » Féliu , soixante bien armées. Cinquante galères » vont et viennent avec son vice -amiral, de » Saint- Féliu à Roses , avec des vivres qu’elles font

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» charger sur de nombreuses barques et sur des » vaisseaux qui vont avec elles de Roses à Saint- )) Féliu , et retournent avec elles. D’un autre côté, » ils en ont envoyé vingt-cinq à Narbonne, à Ai- )} guemortes et à Marseille , pour faire venir des » provisions, les vaisseaux et navires n’osant pas ap- » procher. Les vingt-cinq qui restent demeurent au » port de Roses , bien armées et bien appareillées, » pourgarder le port. Celui qui lescommande estun » bon chef, nommé En G. de Lodovia (Lodève). Tel » est l’ordre dans lequel se trouvent les galères , d’a- » près les intentions de l’amiral du roi de France. » Nous avons pensé, si vous le trouviez bon, que nous » pouvons mettre en mer avec ces douze galères » et les quatre vaisseaux; et quand nous serons au » Cap-de-Creus, nous resterons en mer; en- » suite nous pourrons , pendant la nuit , aborder )) à Cadaquès. J’ai ordonné à un nommé Gras, le » meilleur homme de Cadaquès de faire tenir » toutes les nuits, jusqu’à la pointe du jour, au » port de Ligat , deux de ses neveux qui ont été » élevés avec moi. Là , ils me feront parvenir leurs » avis ; car je lui ai dit d’avoir quatre hommes » qui ne feraient autre chose qu’aller à Roses et M revenir à Cadaquès, pour lui rendre compte » de tout ce qui s’y fait. Nous avons appris que les M cinquantes galères étaient parties de Saint-Féliu » depuis quatre jours, pour se rendre à Roses, et » que dans cinq jours elles en seraient expédiées. » Etant ainsi instruits de ces choses , nous voulons

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>» entrer dans le golfe de Roses, et à l’aube du )) jour, nous fondrons sur les vingt-cinq galères ; et » une fois à la pointe du port, nous espérons » qu’avec l’aide de Dieu et de votre bonne fortune, » nous pourrons nous en emparer , ou nous y pé- « rirons tous. Oui, seigneur, nous y allons de si » bon cœur, que nous y serons mis en pièces » tous, ou que nous nous en rendrons maîtres. La )) miséricorde de Dieu est si grande , le bon droit » que vous soutenez, ainsi que nous, est si évi- » dent , que nous espérons que Dieu ne nous aban- » donnera pas^ mais qu’il abattra et confondra l’or- » gueil et la méchanceté de cette race perverse. Ain- »> si, seigneur, permettez et ordonnez que nous par- » tions, afin que nous puissions sortir demain d’ici.»

Le roi fut satisfait de la bonne volonté de ces deux prud’hommes. Il reconnut le doigt de Dieu , jugeant bien que sans cela des hommes ne pouvaient concevoir de si nobles projets. Il leur répondit d’un air affectueux et gai : « Prud’hom- » mes, nous sommes bien contents de vous, de » votre raison et de votre courage -, nous voulons » que ce que vous avez proposé soit exécuté. Ayez » toujours confiance en Dieu , et il vous couvrira » de gloire , tant pour cette belle action que pour » celles que vous ferez encore. Non , il n’est rien » de comparable au pouvoir de Dieu. Mais je suis » fâché de vous dire que nous vous priverons d’une » galère et de deux vaisseaux , que nous sommes » bien aises d’envoyer en Sicile, à la reine et à l’in-

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» faut En Jacques et à l’amiral, pour leur appren- » dre qu’elle est notre situation. Nous leur dirons » d’envoyer aussitôt l’amiral vers nous avec les cin- » quante ou les soixante galères armées; et vous, » de votre côté , vous lui indiquerez , de notre or- » dre et par vos am , la route qu’il aura à tenir, » comment il doit gouverner et ne point s’arrêter. /> Instruisez-le des dispositions faites par le roi de » France; puisque ce dernier divise ses forces, » nous en viendrons à bout. Dieu aidant. Si une » fois nous sommes maîtres de la mer, ils auront » bientôt perdu la terre et le courage. Vouspou- » vezvoir à présent , prud’hommes, si ce que nous » vous avons dit est arrivé ; que les gens du roi de »> France^ sachant que nous n’avons pas beaucoup » de galères , diviseraient les leurs bien autrement » que si nous en avions cinquante ; avec l’aide et » le secours de Dieu , notrè projet réussira sans » doute. Nous voulons que la galère aille par le » milieu du golfe, sans s’approcher de la Bar- » barie ni de la Sardaigne , tandis que l’un de ces » vaisseaux armés ira par la Barbarie et l’autre » par la Sardaigne, chacun d’eux portant de$ U lettres pareilles, ils recevront infailliblement » nos ordres. Faites ensorte que demain au soir ils » soient expédiés et partis. Nous dirons à notre » chancelier de faire des ordres pareils, et vous » les transmettrez ; nous ferons faire aussi les let- » très que nous voulons envoyer à la reine , à l’in- » faut et à l’amiral ; nous leur dirons qu’ils aient

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» foi en vos lettres comme aux nôtres et que l’amiral » fasse ce que vous l’engagerez à faire pour son » vojage, sans y rien changer. — Seigneur, di- » rent-ils, nous ne sommes point fâchés du dé- » part de la galère et des deux vaisseaux dont vous » nous privez, car nous voyons la sagesse de votre » dessein , et nous espérons que Dieu nous accor- » dera la grâce de faire , sans cette galère et ces » deux navires , autant que si nous les avions » .

Le roi fit venir le chancelier ^ et lui ordonna de préparer les lettres, et d’ordonner que l’on fît tout ce que En Raymond Marquet et En Béranger Mallol diraient de faire ; que l’amiral vînt incontinent avec cinquante ou soixante galères et qu’il n’y mît aucun retard, sous peine d’encourir la disgrâce du roi.

, IjC même jour, toutes les lettres furent écrites, closes et scellées.

De leurcôté,En Raymond Marquet et En Béranger Mallol, écrivirent à l’amiral de la part du roi, et, d’après leur conseil , de se rendre à Cabrera ; que de là il envoyât un vaisseau à Barcelonne, qui ne parlait pas de lui, mais que l’envoyéallâtà la maison de En Raymond Marquet , où il trouverait ledit En Marquet et En Béranger Mallol, qui lui feraient savoir ce qu’il avait à exécuter , et le chemin qu’il aurait à tenir. S’ils ne se trouvaient point à Barcelonne, ils y trouveraient, tout' comme s’ils étaient présents , les indications nécessaires qu’ils auraient eu soin d’y laisser.

Ainsi firent-ils. Les deux vaisseaux et la galère se séparèrent et prirent congé du roi et de

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leurs amis. Chacun songea à suivre la route qui lui était tracée ; et ils partirent avec la grâce de Dieu.

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