CHAPITRE PREMIER
Comment, ctanl eu son lit, En > Ramon Muntaner eut une vision qui lui Ht entreprendre cet ouvrage.
Je me trouvais un jour en un mien château , nommé Xiluella, dans les environs de Valence ; là , étant en mon Ut et dormant , m’apparut un vieillard , vêtu de blanc , qui me dit : « Muntaner , » lève-toi et songe à faire un livre des grandes mer- » veUles dont tu as été le témoin , et que Dieu a » faites dans les guerres où tu as été; car il plaît » au Seigneur que ces choses soient manifestées
I. EN est un signe particulier aux langues catalane et romane. 11 répond au Don des Espagnols. C’est une expression de respect qui se met devant les noms d’hommes. ( V . Marca Hispanica , 1. 3, c. g. )
» partoi. Sache que quatre raisons principales l’ont » surtout engagé à prolonger ta vie, à te conserver » en bonne santé et à te mener à une fin heureuse : » La premièreest,qu’ayantpossédésur terrecomme » sur mer , bien des commandements où tu aurais « pu faire le mal , tu ne l’as pas fait. La seconde , » parce que tu n’as jamais voulu rendre le mal pour » le mal à ceux qui sont tombés en ton pouvoir ; » au contraire, bien des hommes éminents sont » tombés entre tes mains après t’avoir fait » beaucoup de mal, et ils se sont crus morts » pour être tombés en tes mains; et toi, ren- » dant d’abord grâces à Dieu de la faveur qu’il te » faisait , au moment où ils se tenaient pour morts » et pour perdus , tu as eu souvenir du vrai Dieu, » Notre-Seigneur ; tu les as délivrés de ta prison et » tu les as rendus àleur pays, sains et saufs, vêtus et » appareillés selon leur état. La troisième raison » est qu’il plaît à Dieu que tu racontes ces merveil- »leuses aventures, car il n’est aucunhomme vivant » qui serve Dieu avec autant de vérité. La qua- » trième enfin , pour que tout roi d’Arragon, quel » qu’il soit , s’efforce à l’avenir de bien faire et de » bien dire , en apprenant dans tes récits toutes les » grâces conférées par Dieu à eux et à leur nation ; » pourqu’ilssoientbien convaincusque leurs affaires )i iront toujours prospérant , tant qu’ils suivront la « voie de la justice et de la vérité ; et qu’ils voient et » connaissent que Notre-Seigneur a toujours favo- » risé la justice; car celui qui a pour but la jus-
Digilized by
' DE RAMON MUNTANEIl. 5
» tice, soit clans la paix, soit dans la guerre, Dieu » l’exauce, lui donne la victoire et le fait triompher, » avec un petit nombre de troupes, des troupes nomu breuses qui s’enorgueillissant eu leur méchan- » ceté, se confient plus en leur propre pouvoir » qu’en celui de Dieu. Ainsi donc . lève-toi , com- » mence ton livre^ avec les moyens que Dieu t’a don- » nés. » A ces paroles, je m’éveille, pensant trouver le prud’homme qui me parlait ainsi, et je ne vis personne. Aussitôt , je fis le signe de la croix, et restai quelques jours sans vouloir entreprendre cet ouvrage. Mais un autre jour, dans le même lieu , je revis en songe le même prud’homme, qui me dit : « O mon fils, que fais-tu? pourquoi dédaignes-tu » mon commandement?. Lève-toi, et fais ce que » je t’ordonne. Sache que si tu obéis , toi , tes en- » fants , tes parents , tes amis obtiendront grâce » devant Dieu , en faveur des peines et des soins » que tu te seras donnés, et tu mériteras bien de » tous les seigneurs qui sont issus et sortiront de » la maison d’Arragon. »
Je me résignai aussitôt , et songeai à attirer les bénédictions de Dieu sur moi, ma femme et mes enfants , et je commençai à écrire mon livre ; et je prie chacun d’ajouter foi à ce que je vais raconter, car tout est ici vérité, et que personne n’en doute. Toutes les fois qu’on entendra parler de grandes batailles et de hauts faits d’armes, qu’on se mette bien dans l’esprit que la victoire ne dépend que de la volonté de Dieu et non
G CHROWIQUE
de celle des hommes. Pour moi, j’ai toujours pensé que la compagnie des Catalans n^a existé si long-temps en Romanie , que par deux vertus qu’ils ont eues de tout temps et qu’ils ont encore. La première, c’est que quelque victoire qu’ils aient remportée, ils ne l’ont jamais attribuée à leur valeur, mais à la volonté et à la bonté de Dieu. La seconde, c’est qu’ils ont toujours maintenu la justice entre eux : et ces deux vertus ont toujours été dans leur cœur , depuis le plus petit d’entre eux jusqu’au plus grand.
Or , vous autres seigneurs qui lirez cet ouvrage, je vous engage à avoir toujours en votre cœur ces deux vertus. Mettez-les en pratique chaque fois que l’occasion s’en présentera , et Dieu vous protégera dans vos entreprises; car qui mesure le pouvoir de Dieu et le pouvoir des hommes , doit penser qu’il n’est rien sans Dieu. Ce livre est donc fait principalement en l’honneur de Dieu , de sa benoite mère et de la maison d’Arragon.
Digüized by Googic
DE RJtHON MUNTANER