‹ Chronique de Ramon MuntanerChapitre 93 sur 165 · CHAPITRE LXXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXII

Comment l’amiral En Roger de Laria , après avoir couru les c6tes de Sicile, et s’ètre rendu maître de villes et villages, s’empara de deux galères que l’amiral marseillau avait envoyées , pour s’iu- : former d'En Roger de Luria j et comment ledit En Roger alla luimême à la recherche des Marseillais.

Je vais cesser un instant de vous parler d’eux pour revenir à En Roger de Luria, qui avait armé les vingt-cinq galères, ainsique le roi d’Afragonle lui avait ordonné. Il en envoya quatre et un vaisseau à Trapana , comme vous l’avez vu. Il y eut donc alors vingt-une galères armées, et deux vaisseaux, toutes bien montées par des Catalans et des Latins. Après qu’elles furent ainsi disposées, et qu’il eut envoyé les quatre au roi , à Trapana ^ il parcourut avec ces vingt-une galères , et les deux vaisseaux , les côtes de la Calabre. Il vint aux châteaux forts, près du golfe de Tarente, et aborda end’autres lieux.. Il s’empara des villes et bourgs dudit lieu , et des châteaux forts , où ils eurent un grand butin, et où ik auraient pu faire bien du mal s’ils l’eussent voulu. Mais les Calabrois venaient dire à l’amiral : « Veuillez ne pas nous

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» causer de dommage ; car vous pouvez être as- » suré que si le roi d’Arragon sort vainqueur du » combat, nous sommes entièrement à lui. Ne » nous faites donc pas le mal qu'fe vous pourriez » nous faire. «

L’amiral, persuadé qu’ils avaient raison de s’exprimer ainsi, leur faisait aussi peu de mal qu’il lui était possible. Dans le fait, les gens de ce pays étaient alors si peu habiles au métier des armes , que si les almogavares rencontraient mille de ces pauvres gens , ils les prenaient sans qu’ils fissent aucune résistance. Les almogavares et les gens des compagnies qui suivaient l’amiral étaient si entreprenants, que, dans l’espace d’une nuit, ils entraient dans l’intérieur du pays, à quatre-vingt ou cent milles de distance , et emmenaient vers le rivage tout ce qu’il leur plaisait d’enlever : de sorte qu’ils firent un gain immense. Si on prenait la peine de le raconter en détail, la liste en serait si considérable, qu’on ne pourrait que s’ennuyer en la lisant. Je passe donc par-dessus ; car seulement dans cette sortie que fit l’amiral avec les vingtune galères et deux vaisseaux, vous pouvez compter qu’ils firent plus de trente courses , dans lesquelles ils rencontrèrent des corps de cavalerie et d’infanterie , qu’ils mirent tous en déroute. On en pourrait faire un gros livre. Mais il suffit que je vous dise le nombre des courses. Enfin l’amiral , après avoir couru toute la Calabre , fait de beaux faits d’armes, et ra'inassé un grand butin , s’en retourna à Messine.

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Etant au cap de l’Hermite, à l’entrée de lalx)uche du phare , vers le levant, à la pointe du jour, il rencontra les trois galères de Provençaux , que En Guillem Cornut , l’amiral de Marseille, avait envoyées pour prendre langue. Les deux vaisseaux armés qui précédaient En Roger de Luria, aperçurent ces galères qui s’étaient arrêtées pendant la nuit, et attendaient pour avoir des renseignements. Les deux vaisseaux s’en revinrent à petit bruit vers l’amiral , et lui en firent part. Celui-ci ordonna ses galères , et fit entourer les trois galères , de manière qu’elles ne pussent lui échapper , et se porta de sa personne contre elles avec trois de ses galères. Mais celles-là , se fiant plus à leurs rames qu’à Dieu et à leurs armes, prirent la fuite. L’amiral fondit sur elles. Que vous dirai-je ? En retournant, elles aperçurent d’autres galères ennemies qui venaient à elles ; elles lurent vaincues et prises; et voilà les renseignements qu’elles obtinrent ; car elles pouvaient bien dire qu’elles savaient où était En Roger deLuria. Le jour quisuivit cette capture, l’amiral voulut apprendre ce qui en était , sans que rien pût lui être caché. Il s’en alla à Messine , amenant les trois" galères poupe en tête, et pavillons traînants. Ce même jour, il fit mettre à terre tout ce qui se trouvait sur ses galères , ainsi que les blessés et malades qu’il pouvait avoir , et fit rafraîchir ses troupes. Le lendemain, il partit de Messine avec ses ving-une galères et deux vaisseaux, et prit la roule de Malte. Enfin, il se

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rendit ce même jour à Saragosse , où il chercija à s’instruire , relativement aux galères provençales, ünebarque venue du détroit de Malte lui dit qu’elles étaient à Majte. L’amiral se rendit de Saragosse au capdeCabopasserdans la journée, ets’y arrêta pendant la nuit; et , à la naissance du jour, il alla au cap de Resaltara. 11 fil cela , afin que si les galères des Provençaux avaient quitté Malte, il ne les perdît pas de vue^ sachant que les trois galères qu’il avait prises devaient les attendre là. II n’aurait pas voulu pour tout au monde qu’elles pussent lui échapper.

Quand il fut arrivé à la fontaine de Xicle, il débarqua tout son monde , et le château leur fournit des rafraîchissements en abondance. Chacun se remit , se délassa , et mit ses armes en état. Les tireurs d’arc remplacèrent leurs cordes ; enfin, on fit tout ce qui était nécessaire. Dans cette soirée, ils eurent des viandes , du pain , du vin et des fruits à discrétion ; car ce lieu est un des plus abondants et des plus fertiles de la Sicile. Ils prirent de l’eau, qui y est très-bonne ; enfin , ils furent tous disposes et prêts à aller au combat.

Quand ils eurent soupé et fait leurs provisions d’eau , l’amiral les harangua d’une manière conforme à la circonstance, et leur dit entre autres chose ; « Barons, avant le jour, vous serez au port » de Malte , où vous trouverez vingt-deux galères » et deux vaisseaux de Provence armés. C’est la >> fleur de la Provence et l’orgueil des Marseillais.

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» Il faut donc que chacun de nous ait un courage » au-dessus de tout courage, et un cœur au-dessus » de tout autre cœur. Il faut enfin que nous abais- » sions à jamais l’orgueil des Marseillais, qui de » tous temps méprisèrent les Catalans , et les cru- » rent au-dessous de tous les autres peuples ; il » faut que cette bataille fasse le plus grand hon- » neur au roi d’Arragon et lui soit d’une grande » utilité , ainsi qu’à toute la Catalogne. Une fois » ces gens-là vaincus, la mer est à nous. Or donc , » que chacun songe à faire son devoir. •> Ils répondirent à l’amiral : « Allons , allons , ils sont à » nous. Voilà le moment de les combattre, que » nous avons si long-temps désiré. » Et tous s’écrièrent ensemble : « Allons ! allons ! »

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