‹ Chronique de Ramon MuntanerChapitre 94 sur 165 · CHAPITRE LXXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXIII

Comment l’amiral En Roger de Lnria vint au j)ort de Malte , et reconnut la flotte marseillaise ; et comment il se montra orgueilleux dans l’ordonnance de la première bataille qu’il livrait.

Ils s’embarquèrent et emmenèrent une barque de huit rames qu’ils trouvèrent à Xicle , et au moyen de laquelle ils pourraient secrètement examiner le port. Ils se mirent en mer pendant un orage qui avait lieu sur la terre ; et avant l’heure de matines , ils furent rendus devant le port ; les deux vaisseaux armés s’avancèrent sans bruit pour

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épier l’intérieur du port. La barcpie à huit rames les précédait d’un trait d’arbaléte. Ijcs Provençaux de leur côté avaient placé aux deux extrémités de l’entrée du port , deux vaisseaux en védette. La barque passa au milieu de l’ouverture du port dans le plus grand silence , et se rendit devant le château ; elle vit les galères à une certaine distance les unes des autres ; elle les compta au nombre de vin gt-deux , et aperçut également les deux vaisseaux aux deux extrémités de l’entrée. Elle sortit ensuite du port et trouva les deux navires qui étaient en station au milieu de l’ouverture du port. Elle se rendit auprès de l’amiral , à qui on raconta ce que l’on avait vu.

L’amiral fit disposer son monde et placer les g’a - , 1ères en ordre de bataille. A peine fut-on préparé que le jour parut. Ils crièrent tous à l’amiral :

« Attaquons , ils sont à nous ! » Mais l’amiral fit alors une chose qui est vraiment un trait de folie. "Il dit : « A Dieu ne plaise que je les attaque tout » endormis ; mais que les trompettes et les nacai- » res se fassent entendre pour les avertir , et je les » attendrai jusqu’à ce qu’ils soient préparés au » combat. Je ne voudrais pas qu’on pût dire que » j’ai vaincu des hommes endormis. » Tous s’écrièrent alors : « L’amiral a bien parlé! »

L’amiral se conduisit ainsi parce que c’était le premier combat qu’il livrait depuis qu’il occupait sa placq. Il voulait par là prouver son courage et la valeur des hommes qu’il commandait. Il fit son-

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ner les nacaires et les trompettes , et toutes ses galères entrèrent dans le port attachées les unes aux autres , en ordre de bataille. Les Provençaux s’éveillèrent à leur male heure, et l’amiral En Roger, levant la rame , dit : « Attendez , attendez qu’ils » soient armés et prêts à combattre. » 11 descendit du château environ cent hommes du pays ; il entra dans les galères bien des Provençaux et des Français, si bien qu’ils furent plus nombreux , comme on le vit par la bataille.

Lorsque En Guillem Corn ut , l’amiral marseillais, vit l’audace de l’amiral En Roger de Luria, qui pouvait les prendre ou les tuer tous, il s’écria de manière à être entendu de toutlemonde :« Qu’est ceci, w grand Dieu ! quelle race est cela ! ce ne sont pas M des hommes , mais des diables , puisqu’ils nous » provoquent an combat tandis qu’ils pouvaient à » leur gré s’emparer de nous, etne l’ont pas voulu. » Ilajouta :Voyez donc, mes amis, quel est le cou- » rage des hommes contre qui vous avez à lutter . » Or , on va voir ce que vous pouvez faire. Voilà » le moment qui va décider à jamais de l’audace » des Catalans , de la gloire des Provençaux , ou M de la honte de nous tous , tant que le monde )j existera. Que chacun se conduise en brave , car » voilà que nous avons trouvé ce que no&s allions » chercher en partant de Marseille. 11 n’a pas » même fallu chercher ces gens , puisqu’ils sont » venus vers nous. Mettons nous à l’épreuve , il >) n’y a plus un moment à perdre. »

Il fit donner le signal par les trompettes et disposer et appareiller les galères qui rangées eu ordre, marchèrent contre celles de En Roger Liiria , qui fondirent également sur elles. Elles

s’attaquèrent vigoureusement au f !

Toutes les proues furent brisees, et la bataille fi terrible et sanglante. Que puis-je vous dire . Iæs traits et les dards que lançaient les Catalans avaient une telle force que rien ne pouvait y résister; car les dards perçaient l’homme, la cuirasse et toutes les autres défenses ; et souvent la lame perçait le jTuerrier et' le pont de la galère. Quant aux horn- , nés de trait, on peut dire que c’étaient d excellents tireurs, car ils étaient si adroits, que chacun de leurs traits tuait ou mettait hors de combat celui qui en était atteint. Dans leurs exercices, ils imitent les jeux de la guerre , ce qui fait que 1 amira ae Catalogne, lorsqu’il conduit les galeres , en prend un tiers ou au moins vingt sur cent pour netoyer le pont; car ces tireurs sont si bien exerces, que rien ne peut leur résister.

Je vous dirai enfin que la bataüle commença au soleil naissant et dura jusqu’au soleil couchant , et qu’elle fut la plus sanglante qu’on ait jamais vue. Quoique les Marseillais eussent une galère depluset eussent été renforcés de cents hommes du pays, qui étaient descendus du château de Malte, ils furent a la

f lnobligés de céder . Lorsque le soir fut arrivé, lesPro-

veiicaux avaient perdu trois mille cinq cents hommes ; il n’en resta donc que bien peu sur les ponts.

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Les Catalans , voyant que ceux-ci se déi'endaieut encore, crièrent fortement : « Arragon ! Arragon! sus ! sus ! » Ils prirent une nouvelle vigueur^ montèrent sur les galères marseillaises, et tuèrent tous ceux qui s’y trouvèrent. Enfin, parmi les blessés ou autres , il n’en sortit pas plus de cinq cents vivants, et une grande partie mourut des suites de leurs blessures. L’amiral En Guillem Cornut,ses parents, ses amis qui se trouvaient auprès de lui, ainsi que les gens de haut parage et de qualité, furent tous mis en pièces.

On s’empara de vingt-deux galères et d’un vaisseau ; l’autre prit la fuite , gagna la' mer ; et , comme il avait de meilleurs rameurs que ceux de En Roger Luria, il alla à Naples et de là à Marseille , où il raconta le malheureux succès de leur expédition. Le roi Charles, en apprenant ce désastre, en fut au désespoir et se tint pour perdu.

L’amiral En Roger étant maître des vingt-deux galères et du vaisseau, se rendit à la pointe du port du Ponant et fit débarquer son monde. Chaque compagnie reconnut les siens , et on trouva que la perte totale avait été de trois cents hommes , et qu’il s’y trouvait de plus deux cents blessés , dont la plupart furent guéris. L’amiral déclara que tout ce que chacun avait enlevé lui appartenait ; qu’il leur abandonnait tous les droits du roi et les siens propres ; qu’ü en avait assez; et que pour le roi et pour lui , il ne réservait que les galères et les prisonniers : tous s’empressèrent de lui en rendre

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grâce. La nuit et le lendemain , ils songèrent à eux; ensuite, ils expédièrent la barque armée â Saragosse, pour faire connaître la victoire que Dieu leur avait accordée. L’amiral écrivit aux magistrats qui étaient là pour le seigneur roi, d’envoyer de suite de nombreux courriers par la Sicile et à Messine , pour répandre cette bonne nouvelle. Cela fut ainsi exécuté. Que Dieu nous donne une joie pareille à celle qu’on éprouva dans toute l’île!

L’amiral fit disposer le navire qu’il avait enlevé aux Provençaux , et l’adressa au roi et à la reine, en Catalogne. Il passa Majorque, et de là se rendit à Barcelonne, d’où on expédia un courier àu seigneur roi , à madame la reine , aux infants et dans tout le pays; il estinutilede vous dire la joie qu’en ressentirent le roi et la reine. En même temps, le vaisseau provençal se rendit à Marseille , et raconta ce qui était advenu. Le deuil en fut si profond dans tout le pays, qu’il dure encore et durera au-delà de cent ans. Mais revenons à l’amiral En Roger de Luria.

DU UAMON MÜNTAHER.

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