‹ Chronique de Ramon MuntanerChapitre 96 sur 165 · CHAPITRE LXXX V · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXX V

Comment le roi d’Arragon partit de Trapana pour ae rendre au coml>at de Bordeaux , en côtoyant la barbarie ; et comment il s'aboucha avec les gens d’Alcoyll , qui lui assurèrent que lors de son expédition avec sa flotte , les Sarrazins avaient perdu plus de quarante mille soldats

Le roi d’Arragon étant parti de Trapana avec les quatre galères et le vaisseau armé , il fit dire à En Roger Marquet et à En Béranger Mallol, de prendre la route de Galeta, parce qu’il voulait côtoyer la Barbarie, et aller à la ville d’Alcoyll , pour voir si elle était habitée , et ce qu’on y Taisait ou disait. Cela fut ainsi exécuté. Etant à Galeta, le roi, suivi d’un bon nombre de personnes, alla chasser dans les bois, qui sont très sauvages ; il était un des meilleurs chasseurs pour ces sortes de chasses ; il parcourait souvent ainsi les pays de montagne. Ils furent si heureux dans leur course , qu’ils approvisionnèrent abondamment les galères de toutes sortes de viandes bonnes et grasses; ils en tuèrent tellement, qu’ils en étaient encombrés.

Après s’être rafraîchis un jour àGaletails allèrent le long des côtes de Barbarie , et ils arrivèrent devant la ville d’Alcoyll. Tous les habitants, ainsi que mille hommes qu’on y avait laissés pour garder ce lieu-là. prirent les armes et vinrent sur le rivage. Les galères étaient en panne , les ensei-

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gnes déployées. Le roi se plaça sur son vaisseau armé, et dit :« Allons à terre, et portez les écus en » avant; je veux parler à ces gens. — Ah! sei- » gneur, lui dirent En Roger Marquet et En Bé- » ranger Mallol , que voulez-vous faire ? En- » voyez-y l’un de nous , ou un cavalier qui saura , » aussi bienquevous-même, recueillir les nouvelles » que vous 'désirez savoir. — 'Non, dit le roi, w cela n’irait pas bien si je ne les entendais moi- » même. »

Aussitôt le vaisseau fit force de raines , et lorsqu’il fut à la portée du trait, il envoya à terre un pilote qui parlait le sarrazin , pour leur dire de ne point attaquer le vaisseau, parce qu’il désirait leur parler ; qu’ils ne le trahissent pas , et qu’à son tour il ne leur ferait aucun mal. « Si l’on te de- )) mande, ajouta-t-il, de qui sont les galères, lu » répondras qu’elles appartiennent au roi d’Arra- » gon , qui se rend en Catalogne ; si on te fait » d’autres questions , tu répondras que ce chevalier » qui va sur le vaisseau, de la part des envoyés , sa- » tisfera à leurs demandes. »

Le pilote alla à terre , et fit ce que le roi lui avait ordonné. Les Maures lui donnèrent la garantie qu’il désirait, et ils envoyèrent avec lui un des leurs, qui parlait très bien, et qui apporta le saufconduit. Alors le vaisseau s’approcha du rivage, et quatre cavaliers sarrazins entrèrent à cheval dans la mer, et montèrent à bord. IjC seigneur roi les fit asseoir, leur fit donner à manger, et leur de-

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manda des nouvelles de ce qu’avaient fait les Maures , après le départ du roi. Ils répondirent que pendant deux jours , après le départ du roi , nul n’avait osé s’approcher de la ville ; parce qu’ils avaient cru que les voiles qui paraissaient en mer étaient une flotte qui venait au secours du roid’Arragon.w Dites-moi, leur demanda-t-il, si, après le )) jour de la bataille , vous trouvâtes un grand » nombre de morts. — Oui, dirent-ils; il est cer- » tain qu’il y eut bien quarante mille hommes de » tués. — Comment cela se peut-il? nous qui étions » avec le roi d’Arragon, nous ne crûmes pas qu’il » y en eût plus de dix mille. — Assurément, di- » rent-ils , il s’en trouva plus de quarante mille ; » car on était si empressé de fuir, que nos gens » s’écrasaient les uns les autres ; et si , par malheur, » le roi eût franchi cette montagne , nous péris- » sionstous ; il n’en eût pas réchappé un seul. — » Mais comment le roi eût-il franchi la montagne , » tandis que vous aviez disposé de la cavalerie, » pour fondre sur la ville et sur le camp , dans le » cas où il l’aurait fait? — Rien de cela , dirent-ils; » nous étions trop divisés, et nous ne fûmes jamais » assez d’accord pour espérer d’obtenir la victoire. » Nous vous répétons donc que si, pour notre »> malheur , le roi eût été au-delà de la montagne , » nous étions tous perdus , et le pays conquis ; car » il se fût dès lors emparé , sans résistance , de » Bona, de Constantine, d’Alger, de Bugia et d’une » grande partie des villes de la côte. »

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Le roi leva les yeux au ciel et dit : « Seigneur , » ne pardonnez point cette faute à celui qui s’en est •• rendu coupable; tirez-en vengeance, et puissé- » je en être bientôt le témoin. »

« Ces peuples, ajouta le roi , veulent-ils beaucoup » de mal au roi d’Arragon? — Du mal, répliquè- » rent-ib? à Dieu ne plaise ; c’est de tous les princes » chrétiens ou maures celui auquel ils veulent le » plus de bien ; et nous osons vous assurer que s’il » fût resté ici jusqu’à ce jour, sa grande bonté était » si connue parmi nous, que plus de cinquante mille » personnes^ hommes, femmes ou enfants, au- » raient reçu le baptême, et se seraient donnés à lui. » Nous vous attestons, sur notre foi et celle du roi « Mira-Bosécri, que tous marchands et mariniers du » roi d’Arragon peuvent venir en toute assurance » à Alcoyll et dans tout le pays du roi Mira-Bosécri, » noiis vous l’assurons par la foi que Dieu nous a » donnée. Vous pouvez nous en croire; car nous >) quatre, ici présents, nous sommes seigneurs de » ce pays et d’Alger^ et proches parents du roi Mi- » ra-Bosécri, et nous vous attestons que c’est la pure » vérité. — Puisque vous êtes, dit le roi, des » hommes si distingués, comment avez-vous pu M vous confier à nous? — Nous n’avons pu croire » que des gens du roi d’Arragon fussent capables » de trahison ; car cela ne s’est jamais vu ; aussi » vous êtes les seuls au monde auxquels nous eus- » sions voulu nous confier , car Dieu a doué » les rois d’Arragon et leurs sujets d’une telle

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w vertu, qu’ils gardent leur foi aux amis et aux en- » nemis. Mais à présent que nous avons satisfait » à vos demandes, veuillez nous dire où est le roi » d’Arragon, et ce qu’il a fait depuis qu’il s’est « éloigné de ces lieux? »

Alors le roi leur raconta ce qui lui était arrivé depuis son départ d’Alcoyll; ils furent émerveillés, et dirent : «C’est assurément le plus parfait che- » valier qui soit au monde, ainsi que le plus brave ; » et s’il vivait long-temps, il régnerait sur le monde » entier. »

Ils furent satisfaits de tout ce qu’ils venaient d’apprendre, prirent congé du roi, et le prièrent d’attendre jusqu’à ce qu’on lui eût envoyé des rafraîchissements, disant qu’enl’honneur duroid’Arragon, ilsleur remettraient des approvisionnements ainsi qu’aux galères présentes et à celles qui pourraient passer , et voudraient bien s’arrêter.

Le roi les remercia beaucoup et leur fit mettre des présents dans les galères où ils s’embarquèrent. Ils furent portés à terre , et bientôt après on envoya à nos galères dix bœufs , vingt moutons , tout le pain qui se trouva prêt, du miel , du beurre, et beaucoup de poisson ; quant au vin , ils n’en avaient point. Le roi leur fit présent de deux tonneaux de vin , l’un blanc et l’autre rouge , qu’ils prisèrent plus que si on leur eût donné de magnifiques chevaux.

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