‹ Chronique de Ramon MuntanerChapitre 98 sur 165 · CHAPITRE LXXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXVII

f'ommcnt le roi En Pierre envoya le noble En Gilaberts Je Crnylles au roi d’Angleterre , pour s’assurer s’il lui garantirait le champ ^ et comment il apprit du sc'ndcbal de Bordeaux, que le roi de France venait avec douze mille hommes pour le mettre à mort.

Après le départ de toutes ses lettres, le roi choisit deshoinnies distingués, et entre autres le noble En GilabertdeCruylles,etle chargead’allerà Bordeaux demander au roi d’Angleterre s’il lui assurerait le champ, ne devanty avoir à Bordeaux nullestroupes étrangères. Le noble En Gilabert se rendit à Bordeaux, ayant reçu les ordres du roi en courtes et suffisantes paroles ; car celui qui envoie un bon messager n’a pas besoin de longs discours, et le noble En Gilabert était le chevalier le plus intelligent de toute la Catalogne.

Il est certain que lorsque le combat des deux rois fut convenu , ils envoyèrent des messages chacun de leur côté au roi Edouard d’Angleterre, l’un des plus sages seigneurs du monde, pour le prier d’être juge du combat, et qu’il eût lieu à Bordeaux. Le roi d’Angleterre accepta et assura le champ à Bordeaux , sur leurs pressantes prières. 11 le fît dire à chacun de ces rois , par le retour de leurs propres envoyés, ajoutant qu’il se trouverait en personne à Bordeaux. Sur cela le roi d’Arragon

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ne doutait pas que le roi d’Angleterre ne fût en cette ville , et il lui envoyait le noble En Gilabert de Cruylles; mais celui-ci ne l’y trouva point. Il se présenta devant son sénéchal , homme noble et vrai , et lui dit ce qu’il avait été chargé de dire au roi d’Angleterre. « Il est vrai , seigneur En Gila- » bert, lui répondit celui-ci, que monseigneur le roi » d’Angleterre a assuré le champ de bataille et pro- » mis de s’y rendre en personne ; mais , ayant » appris que le roi de France y viendrait avec » douze mille cavaliers armés , et que le roi Charles M y arriverait le même jour , le roi d’Angleterre a » bien vu qu’il ne pourrait point garantir le com- » bat, et n’a pas voulu se rendre à Bordeaux. Il •> m’a donc chargé de faire dire au roi d’Arragon , » que , pour n’exposer ni son honneur ni sa vie , il » ne devait point venir, parce qu’il savait d’une » manière certaine que le roi de France viendrait » à Bordeaux pour faire périr le roi d’Arragon et » tous ceux qui l’accompagneraient. Je devais » envoyer un message aujourd’hui au roi d’Ar- » ragon pour lui en faire part ; mais ^puisque vous » êtes venu, je vous le dis afm que vous en don- » niez connaissance au roi par un message. Je vous » engage d’ailleurs à resterici pour vous assurer de » la vérité de ce que je vous ai dit , et pour que » vous puissiez, jour par jour, lui faire savoir ce » dont vous serez témoin. »

Le noble En Gilabert , très habile sur toute sorte de matières, sonda le sénéchal pour savoir ce qu’il

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avait dans râme. Ille trouva toujours bien porté en faveur du roi d’Arragon, et plus il l’éprouvait , plus il le trouvait ferme dans sa façon de penser. Quand il se fut bien assuré de la lojauté du sénéchal et de son attachement pour le roi d’Arragon , il fît connaître à celui-ci , par divers couriers , expédiés par differentes routes , ce que lui avait déclaré le sénéchal.

Les couriers étaient au nombre de quatre , et ils arrivèrent tous le même jour à Jaca , où ils trouvèrent le roi d’Arragon , qui s’j était rendu promptement , ayant doublé ses journées ; car ne pensez pas qu’il s’arrêtât nulle part , pour toutes les fêtes qu’on lui faisait sur son passage.

Lorsqu’il eut entendu ce que le noble En Gilabert lui faisait dire de la part du roi d’Angleterre et du sénéchal, il en fut vivement affligé. Quantaux chevaliers auxquels il avait mandé de venir près de lui à jour fixe, il n’en manquapas un seul; ilss’y trouvèrent armés et tout appareillés , ainsi qu’il convenait à de tels personnages. Les choses s’étant ainsi passées, le roi se rendit à Saragosse pour visiter la cité , et voir la reine et les infants. Il y eut de très grandes fêtes pendant les quatre jours qu’il demeura avec eux. Enfin il prit congé d’eux , les signa, et leur donna sa bénédiction.

S’étant rendu à Jaca, il reçut le jour même quatre autres couriers que lui envoyait En Gilabert , pour lui apprendre que le roi de France et le roi Charles étaient entrés ensemble à Bordeaux,

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tel jour , avec la cavalerie dont nous avons parlé ; et qu’ils avaient placé leurs tentes auprès du lieu où se devait livrer le combat des deux rois , à la distance de quatre traits d’arbalête. Le roi de France venait chaque jour au champ avec le roi Charles, pour examiner comment la lice était disposée. Tout était parfaitement préparé : au haut du champ était une chapelle où devait siéger le roi d’Angleterre, et à l’entour devaient être placés les chevaliers auxquels était confiée la garde du champ. Le roi apprenant ces nouveaux détails , fut encore plus affligé qu’auparavant ; il envoya des couriers à En Gilahert , lui disant de lui faire connaître les vrais sentiments du sénéchal à son égard. En Gilahert lui dit la vérité, et l’assura que nul ne pouvait être plus attaché à son seigneur que le sénéchal l’était au roi d’Arragon , et qu’il pouvait en être certain. Le roi apprenant cela, se regarda comme en sûreté ; mais je laisse là le roi d’Arragon , et vais vous entretenir du roi de France et du roi Charles.

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