IT
.s'eloiguc d(3 la mer, déroulant un vert tapis do]it l'uniformitée n'est brise que par des bouquets d'arbres et par la blancheur des habitations qui se détachent de sa fraîche verdure.
Un coquet et verdoyant côtean, couronné de pins plus que séculaire^;, attire l'attention du touriste ; on y contemple de magnitiques villas, demeures de riches et joyeux p]-o]-»riétaires où la vie semble aussi douce qu'agréable. Tvimonski acquiert de l'importance tous les jours. On y remarque plusieurs bâtisses superbes ; un plus grand nombre encore sont en voie de construction. '' Le panorama est des plus enchanteurs et mérite grandement l'attention de l'étranger amateur de la belle nature." (1)
Depuis l'arrivée de Mgr. de llimouski, grâce à son énergie, la ville de Eimouski prosj^ère considérablement. Personne ne peut s'empêcher d'admirer l'habileté de Sa Grandeur. Au moyen de simples souscriptions prélevées dans le diocèse, et par les efforts incessants de MM. les curés, secondés de la générosité de leurs paroissiens, ils ont réussi à élever pour Féducaiion de la jeunesse \m Séminaire magnifique.
(l) M. U. J. Dnhergor, licdaolenrenClïef (lu Courrier de
Rimonski.
qui fera la gloire de Kimouski, et du pays ciitiei*. Tous ceux qui oui; contribué et qui contribuent oncore à cette belle œuvre doivent s'en glorifier, car cette maison est destinée à produire un bien incalculable dans ce nouveau diocèse; aussi se sont là les espérances de Monseigneur et de MM. les Curés.
Rimouski est un mot sauvage de îa langue des Micmacs, qui, d'après les uns, veut dire Rivière de Chiens et d'après l'interprétation des autres Terre à V Orignal ou Maison du Chien. (1)
L'une ou l'autre interprélatloii ])out avoir son sens. Kn effet, les Sauvages ont riiabiludode'*noninier les endroits de leurs passages et de leurs séjours d'après les incommodités qu'ils rencontrent par accident ou des difficultés qu'ils éprouvent sur leurs routes ; ou encore de, la beauté et de la commodité des lieux qu'ils parcourent, soit que ces sites leurs paraissent plus agréables à la vue, soit qu'ils puissent se procurer avec plus d'abondance le gibier ou le poisson.
Quiconque est demeuré à llimouski connaît que cette partie du fleuve entre la terre ferme et l'Ile St, lîarnabé n'est pas navigable à marre basse, même pour les esquifs les plus légers.
(1) Cette interprétation Terre à l'Orignal estcelledeM. l'abbé Tanguay, dans ses notes inédites snr la paroisse de Ilimon.ski.
Les sauvages devaient alors éprouvei* un certain mécontentement de ce retard, car force leur était d'attendre la marée montante pour atteindre la côte sud et Tembouchure de la rivière sur les bords de lar^uelle ils habitaient pendant rétê.
On comprend alors leur mauvaise humeur de ce repos forcé durant quelques heures, et de là Rivière de Chien. (1;
On sait qu'autrefois, dans les premiers temps du pa^'s, la chasse était très-abondante dans nos forêts. A Rimouski surtout et dans ses environs l'orignal se trouvait en grande abondance, aussi le chasseur après quelques heures de courses à travers les bois revenait à son logis toujours chargé des dépouilles de cet agile animal, et de là Terre à V Orignal,
Mgr. Laflèclie donne une autre interprétation du mot Rimouski. Eimouski, dit-il, signifie " demeure du chien " (Sauteux). De Animousk, chien, et là ou l7<, demeure. En changeant n en r on aura Arimouski, " maison du chien. "
(1) Je donne cette interprctation, sous toute réserve, bien que je la tienne cependant de la bouche même des Micmacs (|ne j'ai eu occasion de rencontrer à différentes reprises pendant mon séjour à Rimouski, et dans mes missions de Flntercolonial, dans la Vallée Matapédiac.
Ijcs sîiuvngos sans doiito. dcroiu rii'ont dans IcMii's courses à travers los bois, plusieurs lannirres lial>itées par des animaux sauvaLî;es, resscnd)lan(s Iteaucoup à nos chiens d'aujourd'liui. (Test possible que ce nom " demeure du chien " vienne de ce que les indigènes ap- ])erçurent quelques unes de ces tannières et donnèrent au lieu le nom de Eimouski, -'demeure du chien."
Nous tenons ces renseignements de notre estimé et regretté confrère, Tabbé Lavcrdière, qu'une mort prématurée a enlevé soudainement à l'affection de ses amis les plus dévoués et les plus sincères. L'abbé Laverdière nous aurait été d'un grand secours pour la publication de cet ouvrage, comme il nous l'avait promis deux jours avant sa mort, mais la divine providence en a jugé autrement. jS'ous devons nous soumettre et adorer ses décrets impénétrables.
Le territoire qui s'étend du Témiscouata au Métis et de la hauteur des terres à la rive du grand fleuve était uniquement occupé par les Micmacs.
'• Ce territoire, nous dit ^ï. J. C Taché, taisait partie du pays des Micmacs, et les cent-cinquante lieues de terrein com*prises dans l'espace indiqué étaient échues en partage, comme endroit de pèche et de chasse, à une cinquantaine de familles de la tribu propriétaire.''
ïtiInuu^3ki cl 8cs ouviruiis étaient jtulls liahités par cette tribu de saiiviige.s disséminés aiijourd'luii dans la Gaspésie et. le Xouveau-Brunswick, et (j[ui, par les jugements impénétrables de la providejice divine, disparaît rapidement, d'après Topinion de quelques uns. (1.)
A l'epuque uù ces liabitants des bois venaient partager la belle saison d'été entre la chasse cl la pk*-he, sur les bords enchanteurs du plus beau des ilcuvc-s, l'étendue qu'occupe aujourd'hui la paroisse dcBimouski était couverte de forêts vierges et la hache de l'intrépide bûcheron n'avait pas encore pénétré dans son sein.
Dans ces bois se trouvaient en abondance l'orignal, le caribou, le castor, l'ours, le vison, la marte et la loutre.
Dans les eaux salées du St. Laurent, le saumon, la morue, le hareng, le capelan, l'éperlan.
Dans les lacs et les rivières, l'anguille, la truite, le ton lad i.
(1) C'est cependant le contraire en ce qui regarde la province de Québec : car les Micmacs étaient en 1851 au nombre de 447, et en 1871 le recensement porte leur population à 5GG ; ce qui fait une augmentation de 119 en 20 ans. Quoique cet accroissement soit faible, il n'indique pas l'extinction si prochaine de la tribu. Voir le recensement des comtés de Gasp»'' et de Banarentnro.
'• Ces ftiiniJk's vivaient drai.s i*aL)OJidaiiee de tout ce (|iic les saiivaicos d'alors concevaient do meillcarpour 1 homme."
••Entin, comme le disaient, (;[uelqucs années i>liis tard, dans le stylo naïf du temps, les lielations : — '• Jamais HalomoH n'eut son Iiostel mieux ordonné et j)orK'é en \ivandlers;" (1 >.
Cette intelligente et vigoureuse race des Micmacs habitait dans les jours de juillet et d'août de chaque année, les rives de la rivière Kimouski. Cette rivière se jette dans le ileuve, après un cours de 25 lieues, prenant sa source dans plus de vingt lacs ; elle descend de la hauteur des terres, et ses bords étaient jadis bordés de bouleaux, d'érables et de chênes.
Bans ces eaux limpides, l'œil du pécheur peut suivre les mouvements du saumon ou de la truite qui s'y voit en prodigieuse quantité, câlinant auprè'i d'une pierre en remontant son cours pour y déposer son frai.
Eimouski ou si vous l'aimez mieux St. Germain do Uimouski, comme le reste de la côte dont je viens de parler, n'était encore à cette époque qu'une vaste forêt. Le Micmac et le Maléchite seuls en avaient parcouru l'intérieur pour s'attachera la trace de l'agile
(1) J. C. Taché. Les Soirées Canadiennes.
ohm. et pour siirpiviKlre dans sa cabane, au milieu de sa eluiussée, Tiiiduslrieux eastor. Chaipie aimée, lorsque le soleil de juin avait j-eeliauHé les eaux de la rivière Jrnnouski, et ([Ue le saumon y avait fait son apparition, on voyail se dresser jn-ès de la pointe, à rcnibouehure de la rivière, un groupe nombreux de tentes d'eeorees ; tout [)renait l'apparence d"une petite bourgîide, et la nuit, cette belle nappe liquide (|ue refoule la haute juarée. devenait un second firmament pur la multitude des flambeaux ambulants qui permettaient à l'indien de distinguer, mieux qu'en plein jour, la proie que son uigogue devait frapper.
Les paroles suivantes du Sieur de Roberval, dans son voyage au Canada, nous donneront une juste idée do nos sauvages.
•' Pour vous déclarer quelle est la condition des '' sauvages, il faut vous dire à ce sujet : Que ces '• peuples sont do bonne stature et bien proportionnés. '•' Ils sont blancs, mais sont tout nuds ; et s'ils étaient '• vêtus à la façon de nos Français, ils seraient aussi '' blancs et auraient aussi bon air, mais ils se peignent " de diverses couleurs à cause de la chaleur et de '• l'ardeur du soleil."
•' Au lieu de vêtements, ils s'accoutrent de peaux *' en manière de manteaux, tant les hommes que les
'• femmes. Ils ont des bas de chausses, et des souliers " de cuir, ])roj)ivineiit façonnés. Ils ne portent point '• de chemises et ne se couvrent point la tète, mais " leurs cheveux sont relevés au haut de la tête, et " tortillés ou tressés. Pour ce qui est de leurs vivres, " ils se nourrissent de bonnes viandes, toutefois sans '• aucune saveur de sel, mais ils la font sécher et '' ensuite griller sur les charbons, et ce, tant le poisson '• que la chair."
'* Ils iront aucune demeure arrêtée, mais vont d'un '' lieu en un autre, où ils croientqu'ils pourront mieux '•' trouver leur nourriture, comme aloses dans un '• endroit, et ailleurs difterents poissons, tels que '•' saumons, esturgeons, mulets, surmulets, bars, carpes, '' anguilles, pimperneaux et autres poissons d'eau '• douce. Ils se nourrissent aussi de cerfs, sangliers, " bœufs sauvages, porc-épics et de nombre d'autres '' sauvagines. Le gibier s'y trouve en aussi grande '•' abondance (|uils peuvent désirer. Pour ce qui est '' de leur pain, ils le font d'une bonne saveur, avec du " gros mil."
" Us se nourrissent bien, car pour autre chose, ils " n'ont aucun souci. Leur breuvage est l'huile de loup- " marin ; néanmoins, ils la réservent 2)our leurs " grands festins. Us ont un Eoi dans chaque pays,
•• auquel ils sont Diorveilleuseinont .«^onmis, ot ils lui •• l'uni honneur (raj)rès leurs njîinières et façons. '• Lorsqu'ils voyagent d'un lieu à un autre, ils enipor- •• îentdans leurs eanots tout, ee qu'ils possè*len(/'
Tels étaient Jios Mieuiaes et les quelques ramilles Amalieites, errant d'un lieu en un autre, pareouraut les hais pendant la froide saison, et durant l'été, remontant ou deseendant le eours des rivières, aiinde trouver une vie plus douce et plus agréable.
On trouve cotte manière de vivre dos Micmacs, dans l'intéressant manuscrit do l'abbé Maillard, surupmnié à juste titre, l' Apôtre des Micmacs. '• Il y a quinze •• ans, nous dit-il, qu'étant à l'Islo Saint-Jean, distance '•' d'environ soixante lieues de l'Islo Eoyale, pour y *' instruire les sauvages qui s'y trouvaient alors en '•' assez grand nombre. J'y fis connaissance avec un '• nommé Arguimaut, vieux jongleur mikmaque qui '•' s'y était alors fixé avec toute sa famille, et plusieurs '' autres vieillards qui avaient depuis pou, reçu le '* baptême, mais qui n'avaient pas encore été reçus à " la communion ; je luy fis à luy et aux autres, cette •' question : ''
'• Que faisiez-vous, mes enfans, avant l'arrivée des Européens dans ce pa'is-cy ? quelles étaient vos occu-
[);iti()iis ■/ à ([uoy einployiez-votis particulit'i'oincîit votre lcinj)S ?
•' Il nie. l'cpundir an nom de U>ii>." - Mon Pèi-e. îivîiiiL votj'o arrivée dans ces eoiitrees-ey cpii sont collo terre où le (Jrand lJi(ui jioiis a fuit naître, et où nous ►sommes crus comme les herbes et les arbres que tu vois, notre grande occupation était de eluissor à toute sorte de botes, et nous nourrii- de Jour eliair. et de i»ous couvrir de leurs jieaux ; de chasser au giljier s(/it l>etit soit grand, de choisir entre tous ces gibiers les plus beaux et les mieux garnis en })lumage pour nous en faire des ornements de tète. Xous ne tuions de bètes et do gibiers qu'autant qu'il nous en fallait pour manger en un jour, le lendemain nous recommencions. Mais ne pense pas que nos chasses fussent comme aujourd'hui pénibles et laborieuses ; il ne s'agissait alors que de sortir de nos cabanes quelquefois avec nos flèches et nos dards, quelquefois sans flèches et sans dards et à une très-petite distance de notre village nous trouvions nos besoins. S'il ne nous plaisait pas dans certains jours de manger de la viande, nous allions aux lacs et aux rivières qui se trouvaient le plus à proximité du lieu où étaient nos cabanes, ou ))ien à la côte la plus voisine, et là nous y attrapions du poisson de toute espèce dont nous nous nourris-
sioiis. Cotait particulièroinciit rurii^'iiillc ((iie nous aimions le plus comme encore aujourd'hui nous l'aimons davantage. Il nous était indiflxh-ent de manger toutes ces sortes de viande cuites ou crues ; nous les mangions plus souvent crues <:|ue cuites, et pour tirer ])arty des plus coriaces, quand nous n'en avions que de cette espèce, nous les coupions, dik'hirions par lamlieaux. et les j)ilions sur de grandes pierres larges et plattes ; par ce moyen nous les mâchions et les avalions plus facilement ; (piant au poisson à chair dure, tel qu'est resturgeon et le flétan, nous le laissions un peu se corrompre, après quoy nous le mangions comme les autres viandes. Dans nos assemblées du soir, nous nous régalions de viandes rôties au feu, et ce feu nous le faisions en froissant fortement et longtemps dans r.os mains du bois de sapin pourri extrêmement desséché par le soleil. 8i quelquefois nous ne pouvions nous en procurer aussi vite que l'aurions souhaité, nous allions à la côte prendre de ces cailloux blancs qu's'y trouvent en quantité, chacun de nous en prenait deux qu'il frottait rudement l'un contre l'autre sur le sapin pourri pulvérisé ; alors nous avions immanquablement du feu, et notre manière de conserver ce feu surtout dans l'hyver, était de donner le soin aux femmes de notre chef de guerre, de l'entretenir
tour à tour 80us la cciidro par le mo}'en de troncs de sapin à moitié jxnirri. couverts de cendre ; ciiielquelbis ce l'eu allait jusqu'à trois lunes. Ce feu qui avait duré jusqu'à trois lunes révolues, nous devenait un feu sacré et mystérieux. Celle d'entre les femmes de notre chef qui était gardienne }>récisement dans ce terme des dei'nières nuits de la troisième lune mourante, et (pli nous le faisait voir vivant, en recevait de nous mille com[)limens et mille éloges."
3Ion lecteur me pardonnera de citer, mais je suis certain qu'il aimera à connaître l'honneur que rendaient les sauvages à cette femme qui leur montrait ce feu devenu sacré pour eux.
'' Nous envoyions nos jeunes gens chercher tous ceux des nôtres que nous sçavions qui nous mancj[uaient, de sorte que notre nombre étant complété, nous prenions tous sans distinction de rang et d'àgc nos calumets, et nous les allumions à ce feu ; ensuite nous en pompions la fumée que nous réservions tous chacuns dans nos bouches, et les uns après les autres, nous allions tous la rendre en l'exalant, au visage de cette femme qui nous avait rcinis ce feu ardent, nous luy disions qu'elle était digne, plus que qui que ce soit, d'avoir part aux bénignes influences du Père de la
Imnière. qui e>.t le Soleil. puis(]ir('ll(' a\ni( si Itioii su oïl oonsei'vor les éinnnatioii>j. '
Plus loin, M. Maillard eoutiiuie à, nous (.Milrotcuir de sa eoiivcrsalioi» avec le elu^fde la li'jl>u.
•' Mais, lui dis-Jc en riiderrompaut, vous serviezvous de vases pour faire cuire vos viandes ? Aviezvous des instruments propres à couper vos canots ? (^ui vous a appris à les travailler comme vous faites ?''
" Xous avions, mon Père, me répondiiit-il, des espèces de pots, ou si tu veux, des chaudières faites de pierre de grès tendre, que nous creusions avec des os gros et petits, tant d'orignal que de castor, mais plus souvent avec- des os de castor, dont nous avions rendu pour cela, une des extrémités presque toute semblable au taillant de vos ciseaux. Ce n'était pas sans peine que nous parvenions à les rendre, de même pour notre utilité ; c'était en les frottant extrêmement longtemps contre ou sur quelque pierre très-dure choisie exprès. Xous en faisions de petits, de grands, de médiocres de ces ciseaux, pour travailler le bois, qui entre dans la structure do nos canots, pour faire des ilèches de toute sorte et grandeur, au ])Out desquelles nous savions appliquer des fragments d*os très-durs, auxquels nous donnions une figure à peu près semblable au fer dont vous armez au bout, le^ vôtres."
•• Pour revenir à ces j)ierrcïs que nous avions creusées et vidées eu dedans, et. dégagée en dehors de ce qui les rendait maussades, irrégulières et trop pesantes j nous mettions sans façon, nos viandes toutes seignantes dans ces pots, lesquels mis sur nn bon brasier, acquéraient en peu de temps une chaleur suffisante et capable de faire sortir tout le jus de la viande, que nous buvions. Nous mangions aussi cette viande. Mais, quand elle était trop sèche, nous la donnions à nos chiens, excepté les os s'il s'y en trouvait."
'• Quelquefois nos pots se trouvaient faits iVuwi^ nature de pierre qui se fend cl se cah-ine aussitôt qu'elle a senti une chaleur un peu forte, nous les remplissions d'eau, nous y mettions ensuite notre viande, après quoy nous tirions du feu de grosses ]^ierres qne nous y avions mises i*ougir, lesquelles nous pr>sions Hur cette viande qui était avec l'eau dans le ]X)t ; ces pierres toutes i-ouges faisaient bouillir l'eau, et pai* là ùtaieni à notre viande sa. trop grande crudité, et nous la iiendaient mangeable, ce qui nous suffisait. Nos canots, mon Père, nous les avons de temps immémorial j ils ont toujours éi:'' les mêmes (jue tu les vois ; dès les premiers temps nos ]>ères au lieu d'ecorce de bouleau, dont nous nous servons maintenant, prenaient
des peaux d'orignal dont ils ôtaicnt le poil, les ratissaient, et les grattaient de telle sorte qu'ils les rendaient semblables des deux côtés à vos peaux passées ; ils les trempaient à plusieurs reprises dans l'huile ; ensuite ils les appliquaient comme on fait aujourd'huy récorce de bouleau, sur le bois du canot, les y ajustaient, les y tendaient, les y attachaient, en les y cousant quelquefois avec du fil de nerf de bète, et par ce moyen ils naviguaient d'une grande terre à une île voisine sans jamais beaucoup s'écarter de la cote."
Le mariage chez ces sauvages était bien différent du nôtre aujourd'hui.
'• Au contraire de nous, ils font en leurs marriage^, tionque le p.>re donne doiiaire à sa fdle pour la loger avec quelqu'un, mais que le poursuivant fasse de bons et beaux présents au père, à ce qu'il lui donne sa fille pour épouse. Les présents seront proportionnément à la qualité du père et à la beauté de la fille; des chiens, des castors, des chauderons et haches. Mais la façon de courtiser est l^icn sauvage, car ramoui-eux, dés qu'il se professe pour tel, n'oserait regarder la lille, ni lui yaricr, ni demeurer auprès d'elle, sinon ])ai" o;'ca>i()n, et alors il faut (ju'il se comniandc de ne la point envisager, ni donner aucun signe de sa pas-
hion ; îintrcir.oiil il sei'ait 1:» in()(|iiei*ic de tous ot sa fhvni'i(e on ronij,'irnit."
Ji( hifin/iH fies Jésuites 1611.
L'abbé Pierre Maillard, prèti'e du Séminaire des Missions Etrangères de Paris, connu sous le nom de l'apôtre des Micmacs, passa plus do 30 ans au milieu d'eux, jouissant de l'estime générale et de la vénération publique. Plusieurs fois il visita ses néophytes, sur les bords de la rivière Bimouski. Au jour de dimanche, il les réunissait, célébrait le saint sacrifice et les encourageait par ses paroles bienveillantes à la pratique de toutes les vertus chrétiennes.
En 1746, il fut fait prisonnier par les anglais et fui envoyé de Boston en Eranee, mais quelques années aprèS) le gouvernement anglais le rappela à Halifax pour inaintenir la paix au milieu des sauvages. L'extrait suivant du Journal de Mgr. Plessis, nous fournit d'intéressants détails et nous donne une bien juste i<lée de cet homme apostolique.
" M. Maillard, ce respectable prèli-e dont la vie irrépréhensible, le zèle et les travaux ont fait tant d'honnenr aux missions étrangères, auxquelles il ap])artenait. était Tobjet de la confiance et de la vénération des Acadiens et des Micmacs. Pendant LIO ans,
il fut dévoué à leui- salut, parcourut toutes les missions répandues dans ce qu'on appelle aujourd'hui les missions de la J^ouvelle-Ecosse et du Nouveau- Brunswick, et fit du bien partout. Miramichi et Labrador étaient les deux endroits où se réunissaient principalement les Micmacks de toutes ces contrées. Il allait tous les ans, d'un de ces villages à l'autre, mais faisait sa principale résidence auprès de ceux du dernier."
" Il a étudié leur langue à fond, a écrit toutes leurs prières et leurs cantiques, leur a donné des hiéroglyphes, leur a appris à les entendre, à les transcrire, a réduit la langue à des principes réguliers, et (ce qui doit faire trembler de jeunes missionnaires,) il a déclaré à la fin d'un de ses derniers livres qu'il avait souvent été à tâtons avec eux, faute d'avoir assez approfondi leur langue ou d'avoir suffisamment connu leur caractère."
" Après la réduction du Canada, les Mickmacks, partageant avec les Canadiens et les Acadiens, le dépit qu'ils avaient d'être passés sous la domination anglaise, mais moins modérés et moins éclairés que ces deux peuples, crurent pouvoir se dédommager de leur subjection, en travaillant à la destruction des Anglais»
Siir ce principe, ceux de la Xouvelle-Ecosse, commencèrent à faire main basse sur eux, partout où i]« pouvaient les surprendre. Les citoyens d'Halifax no pouvaient qu'à peine sortir de la ville sans tomber dans quelque embuscade. Les meurtres étaient devenus si fréquents que le gouvernement songea à prendre de fortes mesures pour résister à ces attaques, ou pour les prévenir. Mais comment atteindre des sauvages qui, aussitôt après leur coup donné, gagnaient le bois à toutes jambes ? Au lieu d'entreprendre inutilement de repousser la force, le gouvernement s'arrêta à un avis plus sage. Ce fut d'attirer M. Maillard, de le bien traiter et de faire usage de son influence sur les Mickmacks pour prévenir la continuation de ce désordre. La chose fut exécutée. Ce missionnaire fut invité à fixer sa résidence à Halifax. Le gouvernement lui accorda une pension de £200 sterling. A une époque où l'aversion du gouvernement anglais pour la religion catholique n'avait 2)as de bornes, M. Maillard eût une église dans cette capitale. Les sauvages l'y suivirent, et il ne fut plus question des meurtres qui la désolaient auparavant. Les Acadiens même devenus odieux à ce Gouvernement, et dispersés comme on le verra ci-après, curent la liberté de l'y suivre et exercer sous sa protection
leur culte dans cette ville, et cela tant qu'il vécut. M. Maillard, jouissait à Halifax de la plus grande considération. Après quelques années de séjour, il tomba dangereusement malade. Un ministre anglican vint obligeamment lui offrir ses services pour le disposer à la mort. Il lui fit une réponse digne d'un prêtre catholique, et mourut sans sacrements, mais plein de confiance dans la bonté de Dieu qu'il avait fidèlement servi, ne laissant que son cadavre aux protestants, qui lui firent des obsèques magnifiques. C'était vers l'an 1768."
Voici ce que nous dit de lui M. Jos. Marie Bélanger, né à Québec en avril 1788, ordonné prêtre en 1813 et missionnaire des Micmacs à Eistigouche et des Acadiens à Carletonde 1814 à 1818, décédé à Montréal en 1856 à l'âge de 68 ans. (1). .
'' Ce cahier est l'ouvrage précieux du Vénérable M. Maillard, missionnaire à l'Isle du Cap Breton. Ce très digne apôtre de la nation Mickmaque mourut à Halifax après une longue carrière, rempli de talents et de vertus. Justement regretté de tout le monde et honoré même après sa mort des services du gouverne-
(1) Ces quelques lignes écrites de la main même de M. J. M. Bélanger, se trouvent à la fin de l'Euchologue composé par M. Maillard pour les missions Micmacs.
ment qui i^oiirviit à sa pompe funèbre d'une manière généreuse et distinguée ; «a mémoire est en vénération parmi tous ceux qui l'ont connu. Fretiosa in conspectu Del mors sanctorum ejus. Ses écrits sont ce qu'il y a de 2)lus pur et de j^lus énergique dans la langue Mickmaque ; on doit sans crainte les respecter et les considérer comme ayant été dictés à ce saint prêtre par Celui qui est l'auteur de toutes langues et qui veut être honoré d'un culte public par toutes les nations de l'univers. Heureux les missionnaires qui le prendront pour leur modèle, non seulement dans l'étude d'une langue si difficile, et si différente de la logique des autres langues, mais encore pour sa piété et sa ferveur et son zèle infatiguable pour le salut des âmes."
Carleton, 23 septembre 1816.
Pointe-au-Père. — Première messe à Rimouski. — Lettre du Père Henri Nouvel, Jésuite. — Mort d'un Officier de la flotte .\nglaise à la Pointe au-Père.— Phare ù la Pointe-au-Père.
^' .11 est doux d'errer sur un rivage,
*' De suivre, le matin, la lisière des bois,
^* Et d'écouter longtemps la musique sauvage
•' Des vagues et des pins qui chantent à la fois :
^' De contempler, du bord, le calme et la tourmente,
" Et, promeneur perdu dont nul ne se souvient,
" De voir, sur une mer orageuse ou dormante,
*' La voile du vaisseau qui part ou qui revient ;
" De n'avoir pour amis que les divins poètes
*' Qui vous chantent tout bas leurs vers mélodieux,
" Et pour enivrements, et pour unique fête,
" Que les songes doré^ qui descendent des cieux ! "
A Pextrémité Est de la paroisse de Rimouski, est située une large pointe do terre qui s'avance dans la nier. Cette pointe est certainement un des plus beaux sites de Eimouski ; aussi le touriste aime-t-il à
s'y arrêter pour contempler le cours majestaeux du St. Laurent, déroulant à ses yeux toute sa magnificence, et dans le lointain, allant se confondre avec l'azur des deux. C'est à cette pointe que tous les vaisseaux d'outre-mer arrêtent prendre ou déposer leurs pilotes, afin d'éviter dans leurs courses, les écueils si nombreux qui se rencontrent depuis cet endroit jusqu'à Québec.
Cette Pointe est connu sous le nom de Pointe-au- Père, [et non pas Pointe-aux-Pères], [1].
Les Sauvages qui habitaient cette partie du pays, furent bien des années après la découverte du Canada, sans avoir la visite de ces intrépides missionnaires qui, par leur zèle infatigable et leur énergie constante, devaient porter le flambeau de la foi jusque dans la profondeur des bois, et convertir au christianisme ces enfants de la forêt.
Ce fut en 1663, le 7 décembre, veille de l'Immaculée- Conception, qu'apparut pour la première fois sur ces rivages, l'homme de Dieu, le Père Henri Nouvel, Jésuite.
(1) Au moment où nous mettons ces notes sous presse, nous apprenons avec plaisir qu'à cet endroit, une Eglise sous le vocable de Ste. Aune, est en voie de construction,
Co courageux inisbiounaire arrivé à Québec, le -k août 1G62, [1] hiverna la même année dans les missions de Tadoussac. Il partit de Québec l'année suivante, le 19 novembre pour aller hiverner chez les Papinachois, sur la côte iS^ord, (2), mais ayant failli périr aux approches de l'Ile- Verte, il y passa dix jours pendant lesquels il y conféra ies cérémonies du baptême à six enfants de divers ii^ei^ et lit les autres exercices de la mission, dans une petite chapelle, qu'on avait élevée pour la circonstance. 11 se remit en route avec deux français et quelques autres sauvages, et arriva à Rimouski, le 7 décembre, et y célébra, le lendemain, la sainte messe, jour de l'Jmmaculée- Conception.
" Nous arrivâmes heureusement, dit-il lui-même, du côté du sud, vis-à-vis l'isle de Saint Barnabe ; nous y célébrâmes le lendemain la fête de l'Immaculée Conception de la Sainte Vierge."
On a donné, en mémoire de ce premier missionnaire, le nom de Pointe au Père, à l'endroit même où pour la première fois le saint sacrifice de nos autels a été célébré par cet homme bénit,
(1) Journal des Jésuites.
(2) Paijinachois est situé à trois milles environ, plus à l'Est que Bethsiamits.
Mes lecteurs, si toutefois loui' indulgence va jusquelà, me permettront de citer la lettre de ce courageux Jésuite pour connaître l'état de l'Eglise naissante et les souffrances que durent endurer nos premiers missionnaires.
Oh ! qu'il serait heureux, ce saint prêtre, de revoir aujourd'hui ces florissantes paroisses qui ont remplacé les vastes forêts de jadis ! Que son cœur serait rempli de joie et de consolation en contemplant ces magnifiques Eglises qui ont fait place à de pauvres et misérables cabanes ! Mais du haut des cieux, jouissant d'un bonheur inaltérable, il n'est pas indifférent, ce saint missionnaire, aux honneurs et aux hommages qu'une population toute chrétienne et toute catholique rend à Dieu, souverain maître de toutes choses.
Mon E. Père,
Fax Christi,
" Magnificate Dominum mecum, et exaltemus nomen ejus in idipsum.'^
" Je prie Y. E. avec tous nos Pères et Frères que j'embrasse in visceribus Jesu Chri^ti, de m'aider à remercier Dieu des grâces que nous avons reçues de sa bonté, pendant notre hivernement."
" Etant parti de Québec le 19 de novembre avec deux Français, notre hôte, et quelques autres sauvages, nous arrivâmes à l'Isle Verte le 24 du même mois. Nous trouvâmes en cette Isle tous nos Sauvages, tant Papinachois que d'autres nations, qui faisaient en tout soixante et huit. Ils s'étaient renfermés dans un fort de pieux, en suite de la découverte qu'ils avaient faite d'un grand Cabanage d'Iroquois sur le bord de la grande rivière. Cette petite navigation de six jours ne fut pas sans beaucoup de dangers. Le mauvais temps nous ayant obligés à nous retirer dans une petite islette, nous y fumes deux jours ; nos pilotes eurent bien de la peine à y conserver notre chaloupe. Nous voyant en danger d'arrêter bien longtemps dans ce poste, à raison des glaces et du vent contraire qui ne discontinuait pas, nous eûmes tous recours à Dieu, et nous étant mis sous la protection de Jésus, Marie et Joseph, à peine eûmes nous achevé notre prière, que d'abord le temps changea ; notre sauvage qui craignait beaucoup, nous crie en même temps : Pousitan, embarquons. Nous eûmes un temps bien favorable jusques aux approches de l'Isle Yerte, où noti'e chaloupe ayant donné contre une roche, nous nous vîmes bien prêts de la mort. Pieu eut compassion de nous, et nous fûmes tous con-
Bolés de voir comme la chaloupe, quoique très mauvaise, eut résisté à ce coup, capable d'en faire périr une qui eut été beaucoup plus forte. La nuit nous ayant surpris en cet endroit, nous ne laissons pas de continuer notre route, nous n'étions qu'à une demi lieue de l'Isle Yerte. qu'un orage causé par le nord, «'étant élevé, notre chaloupe fut battue de coups de vents si rudes qu'elle s'entrouvraic par le devant. Ce fut à ce coup que nous nous disposâmes tout de bon à la mort, et nous étant résignés à la volonté do Dieu. je fis vœu de dire trois messes à l'honneur de la Sainte Famille de Jésus, Marie et Joseph, et de réciter tous ensemble pendant neuf jours, le chapelet. Notre crainte fut d'abord changée en une esj)érance si forte, que n'appréhendant jDoint dans la continuation dos mêmes dangers, nous arrivâmes heureusement au port. Nous nous sommes arrêtés dix jours à l'Isle Verte, pendant lesquels j'ai administré les cérémonies du baptême à six enfants de divers âges, dans une petite chapelle qu'on y dressa. J'y ai baptisé avant notre départ, un capitaine Papinachois qui savait ses prières, et que je trouvai si bien disposé par des grâces toutes particulières dont Dieu Favait prévenues, que je crus être obligé de ne plus différer, nous voyant dans le danger des Iroquois ; on lui donna le nom de François-Xavier."
" Ce bon Néophyte m'a raconté, qu'étant gravement malade dans les bois, Dieu lui avait fait voir si sensiblement les feux de l'Enfer, où ceux qui ne prient pas brûleront éternellement, et qu'ensuite il lui avait si bien montré le chemin du paradis, qu'il trouvait parmi les chrétiens, que depuis ce temps-là, il avait toujours prié et qu'il avait en horreur les invocations du démon, que ses compatriotes faisaient dans son pays. En vérité, Dieu l'a doué d'un bon jugement et d'un bon naturel. Il m'a protesté toujours qu'il ne quittera jamais la prière. Il a sept enfants mâles, tous baptisés ; sa femme l'est aussi, il y a longtemps."
" Avant que de quitter ce premier poste. Dieu voulut avoir les prémices du troupeau qu'il me donnait en garde, ayant appelé au Ciel, une petite fille de mon hôte, que le père Gabriel avait baptisé. Cette mort affligea beaucoup le père et la mère, et toute la parenté. Dieu les consola dans leur perte, par la ferme croyance qu'ils ont, qu'elle est au Ciel : ils l'invoquent tous les jours, afin qu'elle les aide auprès de Dieu."
" Le septième jour de décembre, nous arrivâmes heureusement du côté du sud, vis-à-vis l'Ile do Saint Barnabe, nous y célébrâmes le lendemain, la fête de l'Immaculée Conception de la Sainte Vierge ; nous
arrêtâmes là quelques jours, eu attendant un temps favorable pour entrer dans les bois. Cependant, nos chasseurs étant allés faire la découverte bien avant dans les Terres, ils y entendirent des coups de fusil, avec lesquels ils chassaient aux Orignaux ; cela n'empêcha pas que nous n'entrassions bien avant dans les bois, le jour de Saint Thomas. Nous avons passé les fêtes de Noël auprès d'un grand Lac, où nous dressâmes une chapelle. Tous, à la réserve de quelques-uns, que je ne jugeai pas assez disposés, y firent leurs dévotions avec beaucoup de sentiments de piété."
" Les ennemis ayant fait lever les Orignaux, nos chasseurs n'en trouvant point et nos petites provisions ayant déjà pris fin, quelques-uns commencèrent à souffrir. Je les consolai et encourageai du mieux qu'il me fut possible. Ce fut alors, qu'ayant découvert qu'un sauvage dont la foi m'était fort suspecte, avait eu recours au démon, je parcourus toutes les cabanes, leur témoignant que je n'avais point appréhendé ni la faim, ni les Iroquois jusques alors ; que Dieu assurément les châtirait, si quelqu'un retombait dans cette faute. Le coupable, à qui je parlai en particulier, me satisfit au moins en paroles."
" Le cinq de janvier, nous nous décabanâmes pour aller chercher de quoi vivre en un poste plus favorable.
Nous trouvâmes un pays si rude, je n'arrivai qu'avec bien de la peine à notre gîte ; aussi ce fut le jour auquel je fis mon apprentissage de marcher en raquettes, et à traîner ma chapelle sur la neige. Toute cette fatigue fut tellement adoucie par les consolations du Ciel, pendant tout le chemin, que j'exprimai bien sensiblement le soin que Dieu prend de ses pauvres serviteurs, qu'il daigne appeler à ces endroits. Nous avons depuis décabané plusieurs fois ; Dieu a béni nos chasseurs, et les appréhensions de la faim ayant cessé, il ne nous est resté que celle des Iroquois, qui a été bien grande dans l'esprit de nos Sauvages."
'• Nous nous sommes arrêtés un mois entier en un môme endroit, n'osant sortir du fort qu'on y avait dressé. Les pistes des ennemis que nos chasseurs découvrent de temps en temps, quelques cris d'Iroquois qu'on assurait avoir entendus et l'assurance qu'un Jongleur, avec qui j'ai eu diverses prises, donnait que nous serions bientôt attaqués, nous ayant réduits en cet état. Ce fut là que ce méchant homme ayant voulu faire un festin qu'ils appellent agoumagouchan, je fus contraint pour interrompre une mauvaise chanson qu'il avait commencée, de ramener toutes les femmes et les petits enfants, que je fis prier
Dieu à haute voix, proche de l'endroit où le festin se faisait ; cela les surprit extraordinairement, et les obligea à se taire, chacun s'étant retiré dans sa cabane. Je m'informai d'un des initiés de ce qui s'y était passé ; et lui, m' ayant avoué franchement que ce partisan du démon, avait parlé au désavantage de la prière, après avoir eu recours à Dieu, je fus l'attaquer en présence de tous ceux de sa cabane, et lui ayant dit tout ce que N. S. m'inspira, pour lui donner de l'horreur de sa faute, j'eus la consolation de voir tous nos chrétiens indignés contre lui. Je dis dans toutes les cabanes, que le démon se voulait servir de ce malheureux, pour les perdre. Ils ont tous conçu de l'horreur contre lui. Ayant quitté ce poste, le premier jour de carême, nous sommes arrivés le quatorzièpne de mars, au bord de la Grrande-Rivière, où nous sommes demeurés depuis, attendant un temps favorable pour passer dans quelques Iles, pour y être à couvert des Iroquois, jusqu'à l'arrivée des chaloupes de Québec."
Belat. 1674. Ch. IL
On voit par cette lettre qui ne manque pas d'intérêt, les souffrances auxquelles étaient exposés ces pauvres missionnaires, dans leurs courses apostoliques^
Ce grand lac sur les bords duquel, ce saint prêtrd, passa les fêtes de!N"oël avec ses sauvages, est, croyons-nous,
le Lac Métis qui se trouve à dix ou douze lieues de là mer, dans Tintérieur des bois. [1] .
Lorsqu'on 1759, la flotte anglaise remontait le fleuve, la majorité des habitants de Eimouski gagnèrent la profondeur des bois pour se soustraire à un ennemi plus haï que redouté. Cependant quelques uns des plus braves et des plus vigoureux allèrent se poser en embuscade à la Pointe au Père, sur les bords du fleuve. Après quelques jours d'attente, par une belle matinée, ils apperçurent une frégate de la flotte anglaise remonter lentement le fleuve et jettant l'ancre à l'extrémité Est de l'Ile St. Barnabe. Une escouade sous les ordres d'un ofiicier supérieur se dirige aussitôt vers la terre pour examiner les lieux. L'officier debout sur le devant de la chaloupe, commandait avec arrogance et semblait défier par sa voie acerbe et pleine d'acrimonie Jes paisibles habitants du lieu, lorsque soudain il est frappé à la tête par une balle partie de terre. Il s'affaisse sur lui-même et roule dans la mer;
(1) La tradition rapporte, parmi les sauvages, que sur une des Iles de ce lac, a été enterré, il y a déjà plus d'un siècle, les restes d'un missionnaire, noyé en revenant de ses missions et en route pour Québec. En employant ici le mot de mer en parlant du jkuve, on s'accommode à la manière populaire de parler^ venant sans doute de ce que l'eau est salée dans le bas du fleure comme sur les bords de la mer.
Ses compagnons le retirent avec j)récipitation, (mais déjà il n'était plus,) et s'empressent de retourner à la frégate.
Une autre escouade fut envoyée en môme temps sur l'ile St. Barnabe. Sur cette île vivait alors un hermite du nom de Toussaint Cartier, qui, sans inquiétude du bruit des hommes, était demeuré seul dans sa petite maison. Après quelques vaines recherches sur l'Ile, les Anglais la croyant inhabitée, regagnèrent la frégate sans avoir découvert la maisonnette du pieux solitaire.
Le phare que l'on voit à la Pointe au Père fut construit en 1861, devint la proie des flammes en avril 1 867 et fut reconstruit la même année. Cette puissante lumière, par l'éclat de ses nombreux réverbères, est comme une vigilante sentinelle pour avertir le vaisseau étranger qu'il aura besoin d'un guide puissant et éclairé s'il veut toucher heureusement au terme de sa course maritime. Près de 180 milles lui restent encore à faire pour jeter l'ancre dans le port de notre ancienne capitale, notre cher Québec.
Premier habitant de Kinioutiki. — Concession de la Seigneurie de Rimoiiski au Sieur de la Cardonnière. — Concession de la Seigneurie de St.-Barnabé au Sieur Lepage de St.-Barnabé, premier Seigneur de Rimouski ; son fila Louis Lepage, prêtre, ses trois filles religieuses. — Premières familles venues ù Rimouski.
" Sol canadien, terre cliérie !
" Par des braves tu fus peuplée."
Isidore Bedard.
La paroisse de Eimouski a pour titulaire St. Germain de Paris, en mémoire de son premier habitant, Germain Lepage.
Germain Lepage, ne en 1641, à Notre-Dame d'Ouenne, évêché d'Auxerre, naquit d'Etienne Lepage et de Nicole Berthelot. (1)
Germain Lepage vint au Canada dans l'été de 1663, en compagnie d'un frère, Louis Lepage, et d'une sœur,
Constance Lepage, et alla se fixer dans la paroisse de
St. François, lie d'Orléans. Ayant eu le malheur de
perdre son épouse, Eeine Larry, il voulut passer le
(1) Dkt. Généal. par l'Abbé Tanguay.
reste de ses jours dans la méditation des vérités éternelles. Pour mettre à exécution ses desseins, il laissa en juillet 1696, son ancienne demeure de l'Ile pour suivre son fils René, premier seigneur de Rimouski. Après trente-trois ans de séjour sur l'Ile, c'était, pour lui, briser les liens les plus intimes de la famille c'était dire un éternel adieu à la société de ses bons amis, c'était pour ainsi dire prendre le chemin de l'exil, à l'âge do cinquante-cinq ans.
Oh ! qu'il est difficile de concevoir les peines qu'eurent à essuyer, les fatigues qu'eurent à supporter nos pères avant de voir de riches et verdoyantes campagnes remplacer les épaisses forêts qu'ils trouvèrent à leur arrivée dans le j)ays, sur les bords du Saint Laurent. Non-seulement ils avaient à lutter contre les souffrances de toute sorte, mais encore contre d'infatigables ennemis dans les indigènes. Mais nos pères venaient du pays des braves, et de plus ^' étaient l'élite des guerriers," comme l'a dit un de nos poètes: ils ne devaient donc point craindre l'audace et la férocité du farouche Iroquois.
Germain Lepage vécut vingt-sej^t ans à Rimouski, édifiant tout le monde par ses exemples de vertus solides et de piété constante.
Ce vertueux vieillard, aux jours de dimanche et de fête, assemblait les quelques locrsonnos de l'endroit, faisait la prière en commun et expliquait aux petits enfants quelques chapitres du catéchisme.
Il suppléait, pour ainsi dire, au pauvre missionnaire, qui ne visitait cet endroit qu'une fois tous les deux ou trois ans. Il ondoyait les enfants, assistait les malades à leur dernier moment, les encourageait à faire généreusement le sacrifice de la vie, en leur rappelant les miséricordes infinies de Dieu. Quelquefois il franchissait plusieurs lieues à travers les bois, pour disposer un mourant à une sainte mort.
Ce saint vieillard était en grande vénération au milieu de ses compatriotes : tous l'aimaient, tous lui prodiguaient les marques les plus grandes de respect et d'estime. Sa parole était toujours reçue avec soumission ; ses décisions, dans les difl:efends qui s'élevaient quelquefois parmi les quelques habitants du lieu, faisaient autorité.
Pour faire connaître la profonde piété de ce bon père et l'estime général qu'on lui portait, il nous suffit de rapporter ici l'extrait mortuaire que nous trouvons au Registre A, de 1723.
" L'an mil sept cent vingt-trois, le vingt-six de
" février Est décédé Jo?. germain Lepagc, âgé de " cent Tin an d'une vie très-exemplaire dans une " mortification de tous ses sens, d'une dévotion angeclique, n'ayant jamais porté de linge depuis plus de " cinquante ans, mort en odeur de suavité parlant " jusques à la dernière heure de vie mesmc un mo- '' ment devant que de trépasser d'un très-bon juge " ment ayant fait assembler toutes les personnes du " Lieu. En les Exhortant et fait faire mesme des '' prières à son lit, il j^rend son crucifix contre son " visage et le baise il est trépassé sans aucun signe '' que l'on donne à la mort c'est-à-dire en Embrassant " son Crucifix et une sainte Vierge qu'il avait ; il a '' été inhumé dans la Chapelle de ce lieu paroisse do " St. Germain passant au dit lieu En venant de ma *•' mission de Miramichy j'ai fait et célébré un service " dans la dite chapelle, où repose le corps du bon " patriarche pour lequel j'ai très-grande vénération."
" En foi de quoy j'ay soussigné." (1).
[Signé], " F. GELASE de Lestage E.
Missionnaire."
Ce fut en juillet 1696 quy le Sieur René LejDage de Ste. Claire vint avec son vieux père Germain se fixer à
(1) D'après le recensement de 1681, il ne devait avoir q\ie 82 ans, à sa mort. — Dict. Génta?. par l'Abbé Tanguay.
Eimouski. Il avait obtenu la seigneurie de Eimouski par échange fait le 10 juillet 1694 avec le Sieur Augustin Eouër de la Cardonnière, qui lui-même la tenait par brevet de Sa Majesté, du 24 avril 1688.
La Seigneurie de Eimouski avait deux lieues de front, le long de la rivière, et deux lieues de profondeur. L'Ile St.-Barnabé, située en face de cette seigneurie, est aussi renfermée dans la concession. Cette seigneurie s'étendait depuis le milieu de l'embouchure de la rivière Hatté [Bic] jusqu'à la rivière Eimouski inclusivement.
Yoici l'acte de concession.
" Concession du 24 avril, 1688, faite par Jacques " René de Brisay, Gouverneur, au Sieur de la Cardoyi- '' nière^ d'une étendue de deux lieues de terre, prés et " bois, de front, sur le fleuve St. Laurent ; à prendre " joignant et attenant la concession du Bic^ apparte- " nant au Sieur de Vitré, en descendant le dit fleuve, " et de deux lieues de profondeur dans les terres, en- " semble la rivière dite de Eimousky et autres rivières *' et ruisseaux, si aucuns se trouvent dans la dite éten- " due, avec l'Isle de St. Barnabe et les batures, isles " et islets qui se pourront rencontrer entre les dites *' terres et la dite isle."
Eegistre d'Intendance, Xo. 2, B folio 24.
En 1774, une dispute s'éleva entre les propriétaires du Bic et de Eimouski, la Cour des Plaidoyers communs rendit son jugement ; et ce jugement, confirmé en appel en 1778, détermina que le milieu de l'embouchure de* la rivière Hatté serait la borne eatre les dites deux seigneuries. [1]
La partie qui s'étend de la Rivière Rimouski à la Pointe au Père et qui forme une lieue et quart de front ne fut a-joutée à la seigneurie de Rimouski qu'en 1751, sur la représentation du second Seigneur de Rimouski, le Sieur Lepage de St.-Barnabé ; mais le premier seigneur, René Lepage, en avait eu la jouissance depuis son établissement. Nous trouvons l'acte de la concession de cette seigneurie au Registre de l'Intendance, No. 9, folio 77.
" Concession du 11 mars, 1751, faite par le Marquis " de la Jonquière, Gouverneur, et François Bigot, In- " tendant, au Sieur Lepage de 8t. -Barnabe, de cinq " quarts de lieue de terre de front, sur deux lieues de '' profondeur, avec les rivières, isles et islets qui se " trouveront au-devant du dit terrein, à prendre de- '^ puis la concession accordée au feu Sieur Rouër de
(1) Insinnationa du Conseil Supérieur, let, 13, folio 14.
" la CardonnièrCy en descendant au Nord-est, jusques -' et compris la pointe de l'Isle aux Pères, de manière '• 4u'il se trouvera avoir trois lieues et u^ quart de " front, sur deux lieues de profondeur, qui seront bor- •' nées en total à la concession des représentants de " feu Sieur de Vitré au Sud-ouest, et au Nord-est à la '• pointe de l'Isle aux Pères.''
René Lepage, premier Seigneur de Rimouski, naquit en 1669, à St. François, Ile d'Orléans; il était ûh de Germain Lepage, premier habitant de Eimouski, et de Reine Larry. Il se maria, le 10 juin 1686, à Marie Madeleine Gagnon, à Ste. Anne du Nord. [1].
De ce mariage, naquirent seize enfants, huit garçons et huit filles. Louis Lepage, second fils de René, né à St. François, Ile d'Orléans, le 25 août 1690, fit ses études au Séminaire de Québec, et reçut l'ordre sacré de la prêtrise, le 6 avril 1715, des mains de Monseigneur de St. Valier, second evêque du pays. xVprès avoir été curé de l'Ile Jésus, Montréal, il fut nommé le 9 Juin 1721, chanoine du chapitre de Québec, en remplacement de feu Messirc le chanoine Pierre Picart, et en même temps il reçut ses lettres de Yicaire-Général et alla résider à Terrebonne, dont i 1 était le Seigneur. Il
(l) Dut. Gênéal. par l'Abbé Tanguay.
remit son canonicat en 1720, parce qu'il ne pouvait assister régulièrement aux assemblées du Chapitrej et fut rempîiacé la même année par Messire Boulanger. Il mourut à Terrebonne, connu autrefois sous le nom de Lesbois, le 1er décembre 1762, à l'âge de soixantedouze ans, après avoir donné six arpents de terre et une somme considérable d'argent pour la construction de l'Eglise de St. Louis de Terrebonne. Il fut inhumé dans cette église.
C'est ce même M. Louis Lepage, de Ste. Claira, qui, en 1720, acquit la seigneurie de Terrebonne. et qui, en 1723, pria Monseigneur de St. Yalier, d'ériger sa seigneurie en paroisse et de lui accorder le droit de Patronage [1].
Le 10 avril 1731, on ajouta la concession du terrain appelé Desplaines, à la seigneurie de TeiTebonne.
" Confirmation du 10 Avril 1731, de concession faite " au Sieur Louis Lepage, de Ste. Claire, d'un terrein " de deux lieues, à prendre dans les terres non " concédées dans la profondeur, et sur tout le front " de la seigneurie de Terrebonne." [2].
(1) Le droit de patronage consistait en ce que le Seigneur avait la faculté de présenter àl'Evêque diocésain les curés pour les paroisses dont il avait construit les églises.
(2) Registre des Foi et Hommage, No. 31, folio 14, 31e 13 février 1781.
En 1738, il réclama auprès du ra'mistre de France, contre la défense que M. Hocquart lui avait faite, de fabriquer du fer dans un établissement qu'il avait fondé dans sa seigneurie. Ayant vendu sa seigneurie en l'745, il réserva pour un de ses frères le droit de Patronage, qui depuis a été changé pour un banc dans l'Eglise, ce banc aujourd'hui appartient à Madame Masson. Monseigneur Briand, dans une lettre Pastorale, en date du 1er septembre 1784, adressée aux habitants de Eiraouski, parle en ces termes de la piété de ce Monsieur Lepage et de ses trois sœurs qui s'étaient vouées au Seigneur.
" Lorsqu'en 1741 je suis arrivé au Canada, on ne " parlait que de la piété et de la religion des seigneurs '- et des habitants de Eimouski. En effet, il en est " sorti un prêtre distingué par son esprit et par ses *' vertus, et plusieurs religieuses ferventes que j'ai " connues et conduites. Il y avait encore un certain " hermite dont on publiait avec édification les mé- " rites."
Les sœurs religieuses du Grand- Vicaire Lepage étaient Marie-Madeleine, née en 1692, à l'Ile d'Orléans, religieuse hospitalière ; Eeine, née en 1703, au Cap St. Ignace, religieuse Ursuline de Québec, dite sœur St. Stanislas; Marie-Agnès, née en 170G, à Rimouski,
dite sœur St. Barnabe, de la congrégation de Notre- Dame à Montréal.
Des autres enfants du Sieur Eené Lepage, trois restèrent avec lui, Paul Lepage de Lamolaie, Nicolas Lepage de Lafossès et Pierre Lepage de St.-Barnabé ; ce dernier, à la mort de son père, devint second seigneur de Eimouski.
Quelques mois après l'arrivée de Germain Lepage et de son fils Eené, deux autres colons vinrent se fixer à Eimouski. Pierre St.-Laurent, ancêtre des St.-Laurent, qui forment aujourd'hui une nombreuse et respectable famille, et Pierre Gosselin, qu'aune maladie épidémique enleva, lui et ses trois fils, en 1Î33. fl]
Pierre St.-Laurent, né à St.-François, lie d'Orléans, en 1674, était fils d'Etienne St;-Laurent et de Marguerite Viger, de St.-Laurent, évêché de Périgueux.
Pierre Gosselin, né en 1678, à la Ste. Famille, lie d'Orléans, était fils de Gabriel Gosselin et de Marguerite Dubriot, de Cambra}^, évêché de Séez, en Normandie ; il se maria à Eimouski, le 1er septembre 1701, à Marie Madeleine Garinet ; c'est le premier mariage qui eut lieu à Eimouski. De ce mariage naquit Louise, qui
(1) St. Laurent défricha la terre où est anjourd'liui Hubert St. Laurent, et Gosselin celle de Victor Kéhel.
se fit religieuse à l'Hôtel-Bieu de Québec, et motirut en 1772.
Ces trois familles composèrent la paroisse de Eimouski jusqu'en 1711. Elles s'occupaient de culture, mais plus spécialement de chasse et de pêche.
Quelque temps après son arrivée à Rimouski, René Lepage bâtit près de la Eivière Rimouski au BrCilé, sur la terre oii se trouve aujourd'hui M. Paul Lepage, la première maison en colombage, de 50 pieds sur 20. [1]
Il bâtit ensuite un petit moulin à scie sur le ruisseau de la terre qu'occupe aujourd'hui M. F. X. Boucher. Sa famille se composait alors de son vieux père, Germain Lepage, de son épouse, Marie-Louise Gagnon, et de six enfants.
(1) Cette maison existait encore en 1790,
lY.
Ile vSt.-Barnabé. — ToiiRsaint Cartier, liermite sur l'Ile St.-Barnabé. — Naufragé à l'Ile St.-Barnabt*
" Qu'il est doux d'écouter des histoires,
*' Des histoires du temps passé,
" Quand le* branches d'arbres sont noires,
" Quand la neige est ^épaisse et charge un sol glacé.
Alfred de Vigny.
L'Ile St.-Barnabé, située en face de la florissante ville de Eimouski, " délicieuse corbeille de verdure vive au sein des eaux du grand fleuve," a une lieu de longueur sur six arpents de largeur en moyenne, et est placée à deux milles de distance environ de la terre ferme.
L'Ile St. Barnabe forme avec l'ilet à Canuel (1) et l'embouchure de la rivière Eimouski ce magnifique bassin d'eau limpide qui, avec la marée entrante, présente un coup d'œil des plus enchanceurs.
(1) On appelle cet Ilot, Ilet à Canuel, en mémoire du premier cultivateur du nom de Canuel qui défricha une terre vis-àvis cette Ile.
Sur la surface unie de celte belle nappe d'eau, pendant la belle saison, après les ardeurs d'un soleil brûlant, le voyageur aime, à la chute du jour, dans de légers esquifs, à s'y promener joyeusement et à faire retentir l'air de quelques doux refrains.
" Humer à pleins poumons cet air qui réconforte, Qui rend une jeunesse au cœur du défaillant."
Cette promenade est charmante pour le touriste qui désire contempler un des spectacles les plus grandioses qu'offre la nature en ce moment, et pour le valétudinaire dont les poumons ne sont pas trop affaiblis, la respiration d'un air pur et frais.
L'Ile St-Barnabé portait ce nom en 16*12, comme on le voit par la carte géographique de la Nouvelle- France faite par Champlain pour le Roy de la Marine. (1)
Nous trouvons dans le second voyage de Jacques Cartier les lignes suivantes :
" Auparavant qu'arriver au dit Hâble, y a une lie " à l'Est d'icelui, environ cinq lieues, où il n'y a point '< de passage entre terre et elle que par bateaux."
(1). Nous n'avons pu trouver, malgré toutes nos recherches, dans quelle circonstance cette Ile reçut ce nom : nous croyons cependant que ce fut Champlain qui la nomma ainsi dans un de ses voyages.
Cette île est sans doute l'Ile St. -Barnabe ; le havre dont il parle et qu'il nomme Ilots St. Jean, parce qu'il y entra le jour de la décollation de St. Jean Baptiste, sont les Iles du Bic.
Nous lisons dans le sixième volume des Œuvres de Champlain ce qui suit :
'• De Mantane (aujourd'hui Matane) l'on va à l'Ile
" de Saint Barnabe, à seize lieues, elle est par la hau-
" leur de quarante huit degrés trente-cinq minutes,
'• et étant basse ; au tour sont des pointes de rochers ;
'' elle contient quelque lieue et demie de longueur,
" fort proche de la terre du sud ; il y a passage entre '' deux pour passer de petites barques, et no faut
'^ laisser de prendre garde à soi, car elle est couverte
^' de bois de pins, sapins et cèdres."
Nous voyons encore dans les œuvres de Champlain pour l'année 1628 le passage suivant :
" Après que Desdames (1) m'eut dit ce qu'il savait 'Ml me donna à entendre qu'il avait vu cinq ou six " vaisseaux Anglais et notre barque, étant contraint
(1) Desdames était un jeune homme français, expédié par le sieur de Koquemont, à son arrivée à, Gaspé, vers Champlain, à la tête d'une chaloupe montée de dix matelots pour lui donner avis de la prochaine arrivée des secours et s'informer de l'état de la nouvelle colonie.
'• puiiriiV'lrc a|»cri;Li d'échouer au8&iLul, il:^ liront passer " leur ehaloupe par dessus une chaussée de caillous, les '' ennemis étant passés ils remirent leur bateau à " l'eau pour parfaire leur voyage, ayant eu charge " du dit sieur de Eoquemont qu'étant à l'île Saint '^ Barnabe d'envo^^er un caneau à Québec pour savoir '' l'état auquel nous étions, s'il était vrai que les An- " glais nous eussent tous pris et tués, comme le!< sau- " vages leurs avaient donné à entendre, et lui devait " demeurer à la dite Ile, distance de Tadoussac de 18 '' lieues, attendant le caneau : Que le dit sieur de " Eoquemont (1) venant à la vue de l'Ile il ferait de '' certains feux dans ses vaisseaux qui seraient faits " semblablement sur terre pour signal qu'ils ne " seraient point ennemis."
L'Ile St.-Barnabé servit de refuge, pendant de longues années, à un jeune français bien connu jusqu'à nos jours sous le nom d'Hermite de l'Ile St.-Barnabé.
" Un jour d'automne, rapporte le père Charles
(1) Le sieur de Roquemoiit avait été envoyé, comme ou le sait, par le roi à la tête d'une flotte française pour porter secours à Champlain et à la petite colonie qui se trouvait depuis longtemps sans provisions. Ayant fait rencontre de l'amiral Kertli, le combat s'engagea et dura plus de six heures. Les navires français, criblés de boulets, amenèrent pavillon et se rendirent à l'amiral.
" Lepage, en 1728, arrive ici un étranger, marin, d'en- " viron vingt et un ans. Il s'appelait Toussaint Cartier. *' Pendant plusieurs années il avait servi dans la marine " française. Seul échappé au milieu d'une affreuse " tempête qui avait englouti son vaisseau, il avait " fait vœu, présume-t-on, de passer le reste de ses " jours sur la première île qu'il découvrirait en " remontant le St.-Laurent, et de consacrer à Dieu " tous les moments d'une vie miraculeusement con- " servée. (1)
" A la vue de l'Ile Saint Barnabe, il s'écria :
" Sur cette île saiiyage," " Ferai mon hermitage."
" Mon grand père, seigneur de St. Barnabe, l'ac- '' cueillit comme un père. Il lui permit de faire '* autant de défrichement qu'il voudrait et de jouir de '' l'ile comme d'un patrimoine. L'Hermite s'y bâtit en " effet vis-à-vis de l'église une maison en colombage, " de 35 pieds sur 20, avec solage et cheminée en pierre : " se prépara un jardin d'assez grande dimension et le " cultivait ainsi que le reste du terrain qu'il avait
(1] M. J. C. Taclié, dans son intéressante histoire de l'herraite, prétend que ce jeune homme avait traversé la forêt de Kistigouche à Métis en passant par le lac Matapédiac, et nous dit aussi que personne n'a jamais su et personne ne saura d'où il venait,
" ciéfi'icbé. Pour lui aider dans ses derniers ouvrages, '• il appelait quelques gens de Eimonski, qu'il récréait " toujours aux repas du midi par la narration de quel- '' ques-unes des aventures dont il avait été témoin ou " acteur dans ses nombreux et lointains voyages."
" L'après-diner, il se retirait régulièrement dans sa •' petite maisonnette, et partageait le reste du jour " entre la prière et la méditation. Il ne venait à '' terre ferme d'ordinaire que lors des visites du mis- '•' sionnaire, le père Ambroise, avec qui il était très " intime. Il ne permit Jamais aux femmes de visiter
son il
" Un matin, c'était le 29 janvier 1707, nous ne '' vîmes pas de fumée à la cbeminée de riTermile, je '• fus envoyé par mon grand-père pour en connaître '• la cause ; un jeune homme de mon âge m'accompa- " gnait. Xous le trouvons étendu sur le plancber. " son chien couché sur lui, lui léchait la figure ; " apporté à la maison seigneuriale, il y mourut dans " la nuit du ,'>0. Son corjjs fat déposé dans la clia- " pelle, à la grande porte de laquelle il avait demandé, '' par humilité, d'être inhumé."
Nous lisons au Registre des Sépultures de Tannée
" L'an mil sept cens soixante et sept, le trente de
janvier, est décédé en cette paroisse de Saint-Germain de Rimouski un nommé Toussaint Cartier, âgé d'environ soixante ans, habitant de la dite paroisse, après avoir reçu les sacrements de Pénitence, d'Eucharistie et d'Extrême-Onction. Son corps a été inhumé avec les cérémonies ordinaires dans l'Eglise de cette paroisse, le dei'nier jour du mois de janvier."
'• En foi de quoi j'ai signé le jour et an que dessus. (Signé) " PÈRE Ambroise."
On voit encore aujourd'hui les restes des fondations de sa demeure, et la fontaine qu'il creusa de sa main. Cette fontaine, à quelques arpents de sa maison, fournit toujours une eau douce et salutaire. On aperçoit encore dans l'intérieur les parois de pierre qu'il y plaça pour conserver, durant l'été, une eau fraîche et pure. Il y a quelques années, on goûtait encore du fruit des gadeliers et des groseilliers de son jardin ; mais des bouleaux d'un pied de diamètre couvrent le terrain sillonné par sa charrue, et qui lui produisait d'abondantes récoltes de blé et de pois.
Dans l'automne de 1755, une frégate française conduisait des troupes à Québec. Une nuit de tempête vint la briser au Gros Mécatina, sur les côtes du Labrador. L'équipage, composé d'environ trois cents hommes, ayant pu recueillir une partie de la voilure et des
agrès, réqilijïa à la hâte la coque d'un autre vaisseailj brigantin d'une centaine de tonneaux, qui, quelques années auparavant et au même endroit, avait aussi fait côte. Il se nommait le St.-Esprit et avait appartenu à M. Jean Taché, ancêtre des Messieurs Taché de Kamouraska. Avec cette embarcation improvisée, que l'équipage appela l'Aigle ou le Sneau, il tenta de remonter le fleuve jusqu'à Québec, mais une seconde tempête l'attendait près de Eimouski. Dans une nuit affreuse des derniers jours de novembre, un coup de mer emporte une partie de la mâture, et le vaisseau est jeté sur la pointe nord-est de l'Ile St.-Barnabé. L'Hermite, de grand matin, en sortant de son humble demeure, voit le naufrage et court en grande hâte sur les lieux du malheur. Il aperçoit ces pauvres naufragés mourant de froid, et plusieurs même que la mort avait déjà saisis. Il les amène chez lui, mais sa maison était de beaucoup trop petite pour les contenir tous. Il fait de suite des signaux pour demander du secours aux habitants de Eimouski, et les malheureuses victimes, quelques heures après, se dirigeaient vers le petit village, aidées des hommes valides de l'endroit. Mais, comme plusieurs d'entre eux étaient déjà afïîiiblis par la faim, le froid et la misère, ils trouvèrent la mort en voulant la fuir.
Le cheiuiii qu'ils îivaieiiL suivi, ,sur hi batturc de glace, était balisé do corps liumain;5 que la mort avait saisis au moment même qu'ils faisaient un dernier eftbrt pour y échaj)per.
Ceux qui avaient survécu au triste sort do leurs compagnons de voyage, reçurent une généreuse hospitalité des paroissiens de Ivimouski ; mais presque tous succombèrent à la violence de la peste qu'ils avaient apportée.
Les seuls à peu près qui survécurent furent MM. de Loubarat, commandant, de Condamin, premier lieutenant, do Souvenicr, médecin, et M. l'abbé Joseph Chenot, aumônier.
De Condamin, homme très-dur et sans principe religieux, ne voulut pas permettre qu'on mît en terre sainte les corps des malheureuses victimes du fléau, Il les faisait adosser au nord-est du Presbytère, qui renfermait le plus grand nombre des malades, tous assis en plusieurs lignes les uns près des autres. Comme il tomba peu de neige cet hiver, les paroissiens eurent sous les yeux ce triste spectacle jusqu'au printemps. Ce ne fut qu'au moment de s'embarquer pour Québec qu'il leur fit donner la sépulture.
On raconte à son sujet la légende suivante :
A trois reprises, il voulut sortir de la Bivière Einiouski, et trois fois son embarcation fut jetée sur la pointe. Comme il manifestait toute sa mauvaise humeur chez M. Pierre Lepage : '' Ne voyez-vous pas, lui dit Madame Lepage, qu'il vous sera impossible d'aller plus loin tant que vos pauvres matelots seront ainsi exposés à la voirie ? Ce sont eux qui vous retiennent." Sur-le-champ, Condamin fait creuser une large fosse et les y fait tous jeter. La marée suivante, il sortait facilement et faisait route vers Québec.
Dans les basses marées de l'automne et du printemps, il est encore facile de voir dans l'anse au Snau, à l'Ile St.-Barnabé, quelques parties du brigantin, le St.-Esprit. M. J.-C. Taché nous a raconté cette histoire de l'hermite, il y a quelques années, avec un succès admirable. Sa plume finement taillée a merveilleusement réussi à nous en rendre la lecture agréable.