L ILE ET KES £KV1R0]NS
'^ En face de la belle baie, au fond de laquelle &e pose coqueticnieDl le joli village de Rimouski, eoiouré des plus beaux aspects qu'il soit possible d'imaariner, se voit l'Ile Saint-Baniabé, délicieuse corbeille de verdure sise au sein des eaux du grand fleuve, dans un endroit de son cours où un espace de près de onze lieues sépare ses deux rives,
'' Cette île, bien connue des marins auxquels elle présente deux havres sûrs et commodes contre les tempêtes, cette île, si petite qu'elle soit, a une histoire qui ne manque pas d'intérêt et dont je viens essayer ici d'esquisser quelques fragments.
" L'Ile Saiut-Barnabé a environ une lieue de longueur sur une largeur moyenne d'à peu près six
arpent«; du côté du large, la marée laisse à j)ciiie ses bords, mais du côté do terre, le reflux des eaux permet de faire à pied le trajet de soixante arpents environ qui sépare l'île du village, en suivant les contours de la batture qui assèche.
" L'Ile est, sauf les faibles portions défrichées, couvertes do bois de sapin, d'épinette et de bouleaux, et d'une vigoureuse végétation d'arbustes et déplantes portant fruits. Les varccs aux mille formes et aux cent couleurs tapissent les rochers et les galets qui l'entourent. C'est un endroit de chasse et de pêche ; les outardes, les canards et toute la tribu des palmipèdes s'abattent dans l'onde qui l'environne, voltigent autour et au-dessus de ses grands arbres et barbottent dans ses mares. Les coaques se perchent aux branches de sa forêt qui abrite leurs nids, et les goélands par milliers y font retentir l'air du bruit de leurs bruyants coyouc, coyouc, coyouc.
" Des pêcheries de fascines y arrêtent dans leurs dédales des bancs entiers d'aloses, de harengs, de sardines et de capelans ; tandis que le superbe saumon du Saint-Laurent s'y prend au filet qu'on lui tend. Au large on pêche la morue et le flettant, pendant que les chasseurs poursuivent dans leurs légers canots la
pourcie et le loup-marin. D'eiiormes gibards so prélassent au sein do leur élément et souvent tout près du rivage : puis, quand l'hiver a mis un pont de glace entre File et la terre, que le sol est couvert de .-son blanc manteau, que les sapins courbent leurs branches sous le faix de la neige, on traverse à Tile pour tendre des collets aux lièvres nombreux qui battent de leurs pieds mollets les sentiers qu'ils ont tracés sous le couvert.
" Oh ! Saint-Barnabe, que de fois je t'ai visitée dans mes courses de chasseur, que de fois j'ai reposé la nuit dans tes cabanes ! Que de fois, debout sur les pointes qui terminent ton domaine, j'ai admiré la beauté de tes environs ! Que de fois j'ai, sur tes rochers, livré ma tête rêveuse au souffle de tes brises et de tes tempêtes. Puis cette terre-du-sud qu'on voit si bien de tes bords s'élever par gradins vers l'intérieur, puis ce village de Eimouski, ne sont-ils pas chers à mon cœur : j'y sais des âmes qui m'aiment et que je paie de retour ; j'y ai des souvenirs que j'emporterai avec moi eu quittant ce monde.
" Le lecteur de ces lignes, si ces lignes doivent avoir des lecteurs en dehors do ceux dont l'indulgence m'est acquise, lo lecteur me pardonnera cette effusion,
sans lar^iicUe je ne me serais pas senti capable de lui j)arlcr de ces lieux : comptant sur ce pardon que je sollicite, je passe aux souvenirs historiq^ues qui se l'iittacboiit à l'Ile Saint-Barnabe.
I/hERMIïE de SAlNT-BARNAlîÉ.
" La tradition, d'accord avec les documents écrits, raconte qu'en l'année 1728, unjeune homme, âgé d'environ vingt et un ans, arrivait dans la paroisse de St.-Germain de Rimouskî, alors pour ainsi dire simple mission ; il avait parcouru le chemin qui, à travers la forêt, conduisait de Eistigouche à Métis par le lac Matapédiac ; d'ailleurs personne n'a jamais su et personne ne saura d'où il venait.
'' Q'était-il ? Avait-il un dessein arrêté quand il avait dirigé ses pas de ce côté ?
" Ces questions, que, sous mille formes, on lui a posées, il les a constamment laissées sans réponse, et la curiosité, si vive qu'elle fût, a dû se résigner à se tenir pour vaincue par le silence gardé jusqu'à la mort par celui qui en était l'objet.
'' Le nouvel hôte qui, en ce moment, venait s'asseoir
— io —
;iu foyer horspitulier du seigneur Lcpai^o, ne réviéla de tout ce qui le concernait que tson nom : il se nommait Toussaint Cartier. Il était, au i^^ste, un homme parlait do manières, paraissant avoir souifert, ce que révélait un fond habituel de mélancolie, et, bien qu'illettré, possédait une somme considérable de connaissances, surtout de ces connaissances qui ibnt le chrétien.
'' Il n'était seulement que depuis quelques heures en <;ompagnio des braves gens de Kimouski ; lorsque, .s'arrêtant au milieu d'une promenade faite avec son hôte sur le bord de l'eau, il fixa pendant quelque temps ses regards vers l'île Saint-Barnabe, puis sorta4it do l'espèce de contemplation qui l'avait absorbé, il s'écria, en s'adressant au seigneur du lieu :
" Sur cet ilôt sauvage," '■ Ferai mon hermitage 1"
'' Ces mots, prononcés avec une conviction qui saisit celui auquel ils s'adressaient, ont été et sont encore conservés religieusement dans les souvenirs traditionnels de la famille Lepage, alors propriétaire de la seigneurie de Eimouski et de l'île Saint-Barnabe.
" Ce jeune Toussaint Cartier, dont la maturité d'âme et d'esprit était bien au-dessus de son âge.
n'eut pas à faire do longues ni de difficiles négociation^ avec son hôte pour obtenir la permission d'exécuter son i^rojot, probablement moins subit qu'on n'aurait pu le croire.
" Dans lo moment dont il est ici question, le Père Ambroisc Rouillard, missionnaire ivécollet, qui, par humilité sans doute, signait souvent frère Ambroise, se trouvait dans sa mission de Rimonski : le saint homme, comme d'habitude chez les bons chrétiens et comme do sago, fut consulté par Monsieur Lepage et le Toussaint Cartier. Le bon père vit une telle foi, une telle détermination chez le jeune homme, qu'il approuva de suite, sous l'inspiration du ciel, le projet qui lui était soumis, et lo même jour un contrat fut passé entre le seigneur de Saint-Barnabe et celui qui désormais s'appelait l'Hermite do Saint-Barnabe.
'^ Cet intéressant document, ayant été déposé plus tard, par copie conforme, dans les archives de monsieur le notaire Doschenaux, existe encore, et j'ai pu le recueillir sur une copie certifié, faite en 1790, et dont voici la cote :
" 30 avril 1790.
" Copie coUationnée d'une donation usufruitièx'e
" d'un teiTcin dans l'ile Saint-Barnabe faite soii!? " seing privé le 15 novembre 1728.
- Par
" Sieur LePage de Saint Barnabe
" Toussaint Cartier.
'• P. L. Deschenaux."
Voici maintenant le document lui-môme :
" Pardevant le Iîévérend Père Ambroise Rouil- " lard, Eécollet-Missionnaire faisant les fonctions de " curé dans la paroisse de Saint Germain et témoingts " cy bas nommez, furent présents en leurs personnes '• le Sr. LePage, de St. Barnabe, seigneur du dit lieu " lequel de son gré et volonté a donné, ceddé, quitté, '• délaissé et transporté comme il donne, cedde, quitte '• et délaisse au dit toussaint Cartier un endroit dans '• la dite isle de St. Barnabe et autant de terre qu'il en '■ pourra faire et ce seulement pendant sa vie sans " que le dit toussaint Cartier puisse la vendre ni *' l'ail iéner attendue qu'il l'a demandé au dit Sr. " Lepago sous ces conditions et qu'après le déceds " du dit toussaint Cartier le dit endroit aussi bien '' que la terre qu'il pourra avoir fait retournera au
" d. Sieiir Lepage ou à ses hoirs et ayant cause attendu " que le dit Cartier s'est expliqué avec le d. Sr. Le '•' Page qu'il ne voulait pas se marier et qu'il voulait " se retirer dans un endroit seul afin de faire son '• salut et qu'il ne prétendait et n'entendait pas avoir " aucun droit sur le dit endroit que pendant sa vie " durante, et que au cas que le dit toussaint Cartier " voulût servir et prendre les intérêts de la maison " comme un propre enfant le dit Sieur LePage s'o- " blige de lui faire comme il feras à ses enfants seule- '• ment pour son entretien et sa vie et au contraire vsi " le dit toussaint Cartier veut agir autrement il fera " comme il pourra et usera de ce qu'il pourra recucil- " lir sur son dit bien en estant le maître sans toutes " fois qu'il puisse empêcher le di. Sr. donateur de '' faire de la dite isle ce qu'il jugera à propos soit '' foins, pesche ou ])Aturagc des animaux dont il seras " le maître d'en fîiire comme il voudras sans que le " dit toussaint Cartier puisse les empêcher ny lui ni " les siens cédant seulement au dit Cartier lendroit " qu'il pourra occuper par lui-même et la terre qu'il " pourra faire pour sa subaissance seulement et que '' au cas que le dit toussaint Cartier vienne sur l'âge " aiant pris les intérêts de la maison moi Le Page " m'obliire et k^s miens de le nourrir et entretenir
" dans ma maison le regardant dès lors pour un " homme de la fixmille auquel tems le dit bien me '•' reviendra ou aux miens sans que le dit toussaint "ni autres puissent y rien prétendre ne lui aiant été '• accordé seulement que pendant sa vie après m'avoir " fait connaître qu'il n'y prétendait rien après son " décez. Fait en présence du E. père Ambroise " Eouillard et de Charles Souslevent et de Basile " Gagnier tesmoingts qui ont signez avec nous, le dit '• toussaint Cartier aj-ant déclarez ne scavoir écrire n}' " signer de ce anquis suivant l'ordonnance A St. Germain " ce quinzième novembre mil sept cent vingt huit. '• Signé sur l'original père Ambroise, LePage de St. '• Barnabe, marque de toussaint Cartier f Charles •' Souslevent."
Vient ensuite l'authentique, comme suit :
" Collationné et vidimé mot pour mot et lettre
" pour lettre par les notaires publics en la province
'• de Québec résidants à Québec soussignés sur l'ori-
" ginal au papier à nous présenté et à Tintant remis,
'- fait et collationné à Québec Tan mil sept cent
'• quatre-vingt-dix le trentième jour d'Août après
" midi.
" Jh. Planté
■ " L. Deschenaux."
" Voilà un contrat qui mérite d'être connu et conservé, un contrat fait pour la considération de /a^Vd son salut !
" Ce contrat a été observé par les parties contractantes, pendant tout près de quarante ans, avec cette tidélité et cette honorabilité qui caractérisent les temps de foi et les hommes de foi.
" Toussaint Cartier se mit de suite à travailler à se constituer son hermitage : tout le temps qu'il lui fallut pour se mettre en état de subsister des fruits de sa culture, il recevait du sieur Lepage la nourriture et l'entretien, et il prenait les intérêts du sieur LePage comme "homme de la famille;" puis, lorsque ses défrichements devinrent en état de subvenir A ses besoins, il se retira dans l'Ile dont il ne sortait jamais, exce2:)té pour assister aux exercices de la mission. Il partageait son temps entre le travail, la méditation et la prière, vivant du produit de son petit champ. Il s'était construit une petite maisonnette dans laquelle il vivait seul, et une petite établc qui logeait une vache et quelques poules.
" En l'année 1759, le pays et surtout les paroisses échelonnés des deux côtés du fleuve, en bas de Québec, eurent à soutï'rir de l'invasion des an<>-lais dont la
flotte, en remontant le Saint-Laurent, avec des forces énormes, comparées à la petite population disséminée le long des côtes, semait la dévastation et la terreur. L'Ile St.-Barnabé fut un des premiers points de la côte qu'ils touchèrent. Les habitants de Rimouski, incapables d'opposer la moindre résistance, avaient conduit leurs familles dans les bois, et les hommes surveillaient les mouvements des navires. L'iicrmitc seul ne changea rien à sa manière de vivre, devenant également étranger à la crainte et à la curiosité. Des chaloupes mirent à terre des escouades qui, après quelques excursions sur l'Ile, le croyant tout à fait déserté et se trouvant à distance des établissements de terre ferme, se rembarquèrent sans avoir découvert la demeure du solitaire que Dieu protégeait sans doute.
" Il y avait trente-neuf ans que l'hermite menait cette existence mortifiée, embaumant cette île de Saint- Barnabe du parfum do sa sainteté, lorsque, le matin du 29 janvier 1767, le jeune Charles Lepage, âgé de quatorze ans, fils de Pierre Lepage, donateur au contrat que je viens de reproduire, remarqua, en sortant de la maison, que la cheminée de l'Hermite sur l'île ne donnait pas de fumée. Ayant informé son père
du fiait, il reçut l'ordre d'atteler immédiatement un G
cheval pour aller voir quelle pouvait être la cause de l'absence du feu au logis du vieux solitaire, en ce jour de grand froid.
" Le jeune Lepage partit accompagné d'un camarade, et, voiturant sur la glace du pont de Vile, ils eurent bientôt franchi la distance qui les séparait de la maisonnette de l'hermitage. Cette demeure n'avait qu'une pièce, au milieu de laquelle ils trouvèrent le saint étendu sans connaissance sur le plancher. Un petit chien, seul compagnon de la solitude de l'homme de Dieu, était couché sur la poitrine de son maître, il se mit à lui lécher la figure et à s'agiter de joie en voyant entrer les jeunes gens qu'il connaissait.
" Toussaint Cartier, enveloppé de couvertures, fut amené à la maison du Sieur Lepage, où les bons traitements et la chaleur du foyer le ramenèrent bientôt à lui-même. Il déclara cependant, dès qu'il put parler, qu'il croyait son heure arrivée, et il demanda le père Ambroise.
"Le bon Père, qui, près de quarante ans auparavant, avait été témoin du contrat intervenu entre le sieur Lepage et celui qui était alors encore un tout jeune homme, le bon père Ambroise, chargé d'années et de mérites, se trouvait en ce moment à sa mission de
Kimouski, comme par une permission de hi divine Providence : il assista son ami, lui conféra les sacrements de l'Eglise et reçut, le 30 janvier 1167, le dernier soupir de THermite de Saint- Barnabe. Le lendemain, 31 janvier, il inhumait le pieux solitaire daps la petite chapelle qui servait alors d'église paroissiale à Eimouski, et il inscrivait dans les registres l'acte de lu sépulture que nous avons vu plus haut.
" Cette histoire si simple, si touchante et si belle en elle-même de l'Hermitede Saint-Barnabe, a été ridiculement exploitée par quelques écrivains qui, sur la foi de la si peu croyable Lady Emily Montagne, ont travesti ce souvenir si intéressant de notre histoire intime en un pitoyable roman d'amourettes.
'•' L'habitation et le cham}) cultivé de l'hermite étaient situés vers le milieu de l'Ile Saint-Barnabe, du côté sud, faisant face au village de Eimouski, et, il n'y a pas encore bien des années, on trouvait encore quelques arbustes de jardin dont les premiers plants avaient été mis en terre par le pieux reclus. Les recherches faites pour découvrir la tombe du solitaire, sur les indications de monsieur Charles Lepage, mort en 184G, à l'âge de quatre-vingt treize ans, (celui Hirme qui était allé le chercher dans sa petite maison
(le rile) ces recherches sont demeurées siliis succès : la construction successive de plusieurs églises ayant fait perdre toute trace précise de l'exacte situation des choses à l'époque où le Père Arabroise déposait son ami dans sa dernière demeure."