AU SENAU
" Dans l'automne de 1755, une frégate do Sa Majesté le Roi de France faisait naufrage à l'endroit appelé le Gros Mécatina, sur la côte du Nord. Cette frégate était commandée par MM. de Loubarat et de Condamin, avait pour aumônier M. l'abbé Chenot, pour médecin M. de Sauvenier, et portait environ trois cents hommes d'équipage : ce bâtiment avait nom La Macrée.
•' Je ne connais pas de document écrit dans le temps qui fasse mention des événements qui se rapportent à ce naufrage, et tout ce que je constate ici ne nous est venu que par la tradition, conservée dans la fidèle et intelligente mémoire des anciens de la paroisse de Eimouski.
"' Une notable puriio de l'équipage de La Macrée avait péri dans le naufrage, au Gros Mécatina, et le reste était destiné à mourir inévitablement de faim sur cette plage, où no se rencontraient que quelques postes de pèche et de traite, dont les habitants étaient hors d'état de nourrir, pendant tout un hiver, un nombre comparativement aussi considérable d'hommes.
" Le poste du Gros Mécatina était cette année-là occupé par un comptoir appartenant à M. Jean Taché, de Québec, et il s'y trouvait en ce moment un bâtiment à lui appartenant, lequel venait d'être mis en hivernement, à cause de la saison trop avancée pour tenter le retour au port de Québec ; on était alors à la mi-novembre.
" Les officiers de La Macrée furent sans retard mis en possession de ce petit navire d'environ cent tonneaux, appartenant à cette classe que l'on désigne sous le nom de Senaux ; et comme la seule chance de salut pour tous, hommes de la frégate et hommes du poste, reposait sur le prorapt départ des premiers, on mit dès le lendemain du naufrage le petit navire à la m or pour faire immédiatement voile vers Québec.
" Il ne se passa rien de remarquable, d'après les
riipporthî, pendant les quclqiie.s jours de vents peu favorables que dura la navigation, jusqu'à ce que, par la hauteur de la Pointe-au-Père, et au milieu de la nuit, une tempête do vent de Nord-Ouest vint assaillir le Sencau. On était alors dans les derniers jours de novembre, et il faisait un froid intense.
" Le petit navire, que le vent affalait vers la côte, s'efforçait de tenir au plus près, afin de s'élargir, et ce fat ainsi que, perdus dans les ténèbres d'une nuit sombre, les malheureux naufragés de La Macrée vinrent donner contre les rochers qui bordent le bout d'en bas de l'Ile Saint-Barnabe, du côté sud, et firent un second naufrage. Le navire, après quelques chocs contre les rochers dont il franchissait les aspérités, soulevé par la vague, se mit à faire eau de toutes parts et finit bientôt par s'arrêter en sombrant dans une petite anse de l'île qui a toujours conservé depuis le nom d'Anse-au-S'nau.
*' Les Infortunés marins ne savaient guère où ils étaient; mais la marée, en baissant, vint enfin à laisser le petit bâtiment presque à sec ; alors on se dirigea vers la terre de l'île, où de courtes explorations faites dans les ténèbres firent croire qu'on était sur une île du large sans habitations, peut-être l'île du
Bic. II fallut se résigner à attendre le jour, alors que plusieurs déjà tombaient de fatigues, d'inquiétude, de misère et de froid, pour ne jamais plus se relever.
" Aux premières lueurs du jour, l'Hermiite, en sortant do son logis, aperçut vers l'est la voilure déchirée et ballant au vent, ainsi que la coque échouée du petit navire ; voyant en cela l'indice certain d'un malheur, le pieux solitaire se dirigea en toute hâte vers le lieu du sinistre. Il trouva sur le rivage, à l'entrée du bois, les naufragés serrés les uns contre les autres et mourant de froid. Quelques moments après, tous ceux que la mort n'avait point frappés, aidés par l'hermitc, étaient rendus dans la petite maisonnette de l'hermitage, qui pouvait à peine les contenir à rangs pressés.
" Cet asile ne pouvait servir qu'aux pressantes exigences du moment : aussi l'Hermitc se mit-il de suite à allumer sur la plage le feu qu'il était convenu d'allumer comme signal au cas de besoin ; un signal semblable, apparaissant du côté du village de Rimouski, vint bientôt montrer qu'on avait compris qu'il fallait envoyer du secours, et la vue du navire naufragé faisait assez voir aux braves habitants du village la
Cîuisc (le ce recours de riiermitc à ses amis, le premier qu'il eut encore imposé à leur amitié, pendant les vingt-sept ans qu'il avait déjà- passés alors sur l'ile Saint-Barnabe. Cependant la marée avait monté, et la glace qui empêchait de pouvoir se servir d'embarcations étant trop faible pour porter, force fui d'attendre la nouvelle marée basse dont profita alors, pour se rendre à l'île, presque toute la petite population mâle et valide du village, l'hermite ayant multiplié ses signaux pour faire voir l'étendue des besoins de secours.
" Il fallait se hâter de faire parvenir à terre ferme les naufragés, avant le retour de la marée, et ce fut un spectacle navrant que celui de cette pénible opération. Les marins de La Macrée étaient encore plus nombreux que les hommes généreux venus pour les secourir, beaucoup d'entre eux étaient incapables do faire sans aides le fatigant trajet que tous néanmoins voulurent entreprendre, malgré les remontrances et les charitables violences même de l'hermite et des bons villageois. Aussi plusieurs périrentils sur la batture, au milieu dos glaces, les sauveteurs n'étant pas en nombre suffisant pour les conduire tous au rivage avant le retour de la marée.
•' Los survivants do ce double naufrage passèrent l'hiver à Eimouski, décimés encore qu'ils furent par des fièvres malignes qui se déclarèrpnt parmi eux. Au printemps, ils quittèrent le presbytère et les autres demeures qui leur avaient donné asile, pour se rendre à Québec sur un petit bateau de l'endroit.
" On voit encore, aux extrêmes marées basses, dans l'Anse au S'nau de l'Ile Saint-Barnabe, les restes du petit navire de M. Taché ; le chêne de sa solide construction s'est conservé parfaitement sain, étant presque constamment submergé et toujours mouillé dans l'eau de mer. C'était le troisième bâtiment que i\I. Taché voyait se perdre au service du roi deFrance : un de ces navires avait péri sur cette mémo île Saint - Barnabe, en revenant d'Acadie, en 1750, comme en fait fdi un document conservé aux Archives de la marine, à Paris.
" Tous ces incidents de l'existence de la petite population que la France a laissée sur les bords du Saint-Laurent, me semblent dignes d'être recueillis et transmis à nos descendants : ils sont comme ces souvenirs de famille qu'on se redit au coin du fou, et ne servent pas peu à entretenir au sein des peuples l'esprit national, et à fortifier chez eux l'instinct de
conservation. La religion, la langue et les souvenirs sont les éléments principaux qui constituent la nationalité : tant que nous tiendrons à ces trois choses, avec cette volonté ferme que rien n'ébranle, que l'intérêt matériel no saurait ftiire défaillir, aussi longtemps, quoi qu'il arrive, nous conserverons cette vie distincte sans isolement qui honore notre race et arrache des éloges de la bouche même de ceux qui, on le sent, voudraient pour tout au monde pouvoir trouver à nous attaquer sur ce terrain.
" J.-C. Taché."
Mort du premier seigneur, Lepage, de 8te. Claire. — Second seigneur de Rimouski, Lepage, de St. Barnabe. — Premiers établissements à Eimouski depuis sa fondation jusqu'en 1758. — Origine des premières familles à Rimouski. — Mort du second seigneur.
" J'aime, ô terre bénie, où dorment nos aïeux I Tes lacs d'azur au fond des bois harmonieux Où mnrmure une onde limpide, Tes coteaux émaillés de hameaux éclatants Qui se mirent au loin dans les flots transparents De ton fleuV-e large et rapide."