LES PASSIONS DE I,' AMOUR
Monsieur le duc et madame la duchesse avaient chacun une liaison. L'on disait même que le plus clair des revenus de monsieur le duc passait dans un autre ménage, également noble, mais que cela était sans inconvénient, parce que les revenus d'un troisième ménage de qualité passaient aussi chez les Coutras par le canal de madame la duchesse, et que ce chassé-croisé compensateur rétablissait l'équilibre du budget.
Madame la marquise elle-même, veuve éplorée, était célèbre pour sa fidélité à un vieil ami, dans un monde oii rien n'est moins rare que la fidélité — hors mariage.
Enfin, le jeune comte Hubert eut une première aventure qui creva les yeux, et l'on feignit de n'y voir goutte. Pendant une soirée de musique, il pénétra dans le petit salon qui servait de loge à la plus fameuse des cantatrices mondaines, plus fameuse encore à titre d'initiatrice depuis une trentaine d'années ; et comme l'étoile manqua scandaleusement son entrée, pas un des invités ne put ignorer la minute précise oii M. le comte Hubert recevait le baptême du feu.
Quant à Maximilien, il stupéfiait tout bonnement Gosseline par son indifférence à l'égard d'une chose que le précepteur aurait cru qui occupe uniquement les mâles de cet âge. L'exemple même que venait de lui donner son cousin ne paraissait
point éveiller son émulation, ni sa jalousie, et il fut peut-être le seul de la compagnie qui n'eut pas besoin de fermer les yeux pour n'y rien voir.
Jamais il n'interrogeait son maître sur ces matières. « C'est sans doute qu'il me respecte », pensa Gosseline ; et, pour mettre l'enfant à son aise, il lui donna à entendre, par le moyen d'allusions graveleuses, mais bienveillantes, qu'il n'était point dupe de sa fausse ingénuité, ni même de son absolue pureté de mœurs. Enfin, il lui joua la scène qu'on retrouve dans toutes les bonnes comédies d'il y a cinquante ans, où le jeune premier accable de reproches la jeune première, qui s'est compromise sans savoir ce qu'elle faisait, et oii la jeune première, qui n'entend rien à ces reproches, démontre son innocence par son ahurissement.
Maximilien administra une preuve de même sorte, et Gosseline dut avouer que son élève n'était pas un libertin hypocrite ni la moitié d'un innocent, mais bien un innocent dans l'acception de ce mot la plus entière.
Pour en avoir décidément le cœur net, il lui posa la question comme fait Laërte à Silvio dans la comédie de Musset, A ç?/oi rêvent les jeunes filles : « Franchement, mon cher, êtes-vous vierge ? » Mais il usa d'un autre vocable, moins emphatique.
Maximilien ne répondit pas comme Silvio : « Vierge du cœur à l'âme et de la tête aux pieds. »
LES PASSIONS DE l' AMOUR 21
Il dit simplement qu'il « l'était encore », et il rougit beaucoup, non point certes de l'être, mais du mot qu'il sous-entendait,
Gosseline fit emploi d'une citation classique pour lui demander avec décence si tant de vertu ne commençait pas à lui peser. Il répondit : « Pas du tout. » Gosseline lui déclara néanmoins que cela ne pouvait pas durer, et que le duc avait là-dessus les plus sottes idées du monde, bien qu'on les pût à la rigueur appuyer par des raisons tirées de la biologie et de la hiérarchie des espèces.
— Vraiment ? dit Maximilien.
— Oui, dit Gosseline. Les animaux qui sont au plus bas degré de l'échelle ont une façon bien élémentaire de se reproduire, qui consiste à se rompre en plusieurs morceaux.
— Pour se multiplier, ils se divisent.
— Je n'aurais pas mieux dit. Bref, ils ne peuvent transmettre l'existence qu'en cessant euxmêmes d'exister. Chez certains animaux, d'un rang déjà plus élevé, la production des jeunes coûte encore la vie à leurs parents, ou du moins à l'un des deux. Les araignées femelles ont l'habitude de dévorer dans l'instant même le mâle qui vient de leur rendre le service de les féconder. En thèse générale, les animaux occupent dans le tchin un rang d'autant plus élevé qu'ils peuvent davantage vivre pour eux-mêmes et que le soin de l'espèce
leur coûte moins de temps et de peine. Les êtres vraiment supérieurs ne songent que fort tard à laisser des héritiers ; quand ils en ont fait, ils continuent d'exister pour leur propre compte, et même d'en faire d'autres, pour leur agrément ; et quand ils perdent cette faculté, ils ne laissent pas d'exister encore le plus longtemps qu'ils peuvent, d'une façon qui n'est point inutile, ni déplaisante. Il se conçoit donc, dans une certaine mesure, que monsieur votre oncle et madame votre mère tiennent à retarder l'échéance de votre virilité. C'est une façon comme une autre de témoigner qu'ils vous croient un individu supérieur, que je me tue à vous dire que vous êtes. Mais ils n'ont raison qu'en apparence. Car il n'y a plus que des rapports extrêmement lointains entre la fonction de se reproduire et l'amour tel que le pratiquent les hommes, et je vous assure que vous pouvez le faire aussitôt qu'il vous plaira sans déchoir.
— Je ne demande pas mieux que de le faire, dit Maximilien en baissant les yeux.
— Biaise Pascal, reprit Gosseline, de qui vous avez certainement ouï parler...
— Par vous, dit Maximilien avec grâce et en faisant une petite inclination.
— Pascal a écrit, dans un opuscide dont l'authenticité fut contestée, mais je présume que cela vous est égal...
LES PASSIONS DE l' AMOUR 23
— Ah ! oui.
— Dans un opuscule intitulé Discours sur les passions de V amour : a Qu'une vie est heureuse quand elle commence par l'amour et qu'elle finit par l'ambition ! » Ce n'est donc point Pascal lui-même (et il n'est pas suspect) qui vous déconseillerait de faire toutes vos diligences pour connaître la première de ces deux passions. Mais regardez un peu autour de vous comme l'on vit, et vous verrez que, pour vos pareils, il ne s'agit point de commencer par l'une ni de finir par l'autre, attendu que, dans votre monde, l'amour est le principal ou le seul instrument de l'ambition, et qu'il faut donc mener de front les deux. Je ne voudrais point risquer ici un œil par-dessus le mur de la vie privée, mais je n'ai pas besoin de regarder par-dessus, il ne m'empêche de rien voir puisque je suis du bon côté, inUa muros. Eh bien, vous savez comme moi que votre digne oncle en est arrivé oii il est par les femmes. Je me suis laissé dire de votre regretté père des choses qu'il suffira que je ne vous répète point pour que vous les deviniez. Pour prendre des exemples moins proches, vous avez encore plus entendu parler de M. de Courpière que de Pascal. Et vous voyez que monsieur le duc lui-même, qui est si chatouilleux, n'a pas trouvé mauvais que M""® de... donnât à votre cousin une première leçon, afin de lui poser la voie.
— Je VOUS arrête, dit Maximilien. Mon oncle vous dirait que moi et Hubert ne sommes pas dans les mêmes conditions, et qu'il doit arriver par les femmes parce qu'il est la branche aînée, mais qu'il importe peu que je n'arrive point par elles, ou autrement.
— C'est ce que nous verrons, dit Gosseline. S'ils prétendent vous faire entrer dans l'ordre de Malte, ils ne devaient point me conûer votre éducation. Je saurai déjouer leurs plans.
— Merci, dit Maximilien.
— • Si vous avez besoin d'encouragement, reprit Gosseline, songez que vous ferez, en sautant le pas, ce que vous pouvez faire de plus désagréable à votre famille.
— Malheureusement, elle n'en saura rien.
— Parbleu ! nous n'allons pas leur raconter nos petites histoires.
— Mais comment ferai-je pour sauter le pas ? dit Maximilien avec une naïveté charmante.
— Je suis là pour vous l'apprendre, dit Gosseline. Il paraît que, dans un certain monde, les jeunes gens étudient ce que vous aspirez à savoir sous le toit même de leurs parents. Ils s'adressent à une amie un peu mûre. Votre cousin vient de vous indiquer la voie. Vous pourriez, sans chercher midi à quatorze heures, requérir cette même M""® de..., à qui vous ne sauriez manquer de plaire puisque
LES PASSIONS DE l'aMOUR 25
votre cousin Hubert lui a plu, et il est beaucoup moins bien que vous.
— Je ne veux pas de ses restes, dit fièrement Maximilien, sans spécifier si les restes dont il ne voulait pas étaient ceux de M""® de... ou ceux d'Hubert.
Gosseline l'entendit dans ce dernier sens et l'approuva.
— D'autant que les restes du comte Hubert sont, dit-il, ceux de beaucoup d'autres personnes... Votre fierté ne s'accommoderait pas non plus des femmes de chambre de madame la duchesse. Elles sont pourtant bien appétissantes, et elles n'ont, à mon gré, que le défaut d'être elles-mêmes un peu trop duchesses... Vous pourriez aller chercher l'amour là où l'on en fait le commerce (pardonnez-moi cette périphrase prudhommesque, mon cher Maximilien, mais j'aurais craint, si j'eusse hasardé le mot propre, de n'être pas compris de vous).
— Allons-y, dit Maximilien.
— Combien avez-vous dans votre gousset ? Plus tard, vous trouverez peut-être plus de ragoût dans les lieux de plaisir où le tarif est plus modeste ; mais, pour débuter, vous risqueriez d'y perdre vos illusions. D'ailleurs, c'est un fâcheux début de payer ce qu'avec votre figure on doit avoir au moins pour rien. Je vous engage donc à chercher ce que l'on appelle si justement une bonne fortune.
— • Je le veux, dit Maximilien, mais où cela se rencontre-t-il ? Et vous-même, où allez-vous chercher les vôtres ? Car je pense que l'amour ne vous a jamais rien coûté ?
— Jamais rien, dit Gosseline. Les femmes sont curieuses et, dès qu'elles me voient de loin, elles désirent de me voir de près. Elle ont aussi du goût, quelquefois, et je ne doute pas que vous ne deviez à l'avantage de votre physique ce que j'ai dû moi-même si souvent à la singularité du mien.
— Mais où aller ? répéta le marquis.
— • A Suburre. Suburre, c'est Montmartre, dont vous avez certainement ouï parler.
— Pas beaucoup plus que de Suburre, dit Maximilien. N'importe, allons-y. Vous me présenterez à vos anciennes maîtresses.
— Avec le plus grand plaisir, dit Gosseline.
— Ah ! monsieur, dit Maximilien tout attendri, savez-vous ce qui me ferait vraiment plaisir ? Je voudrais, oui, je voudrais être aimé de la femme qui vous aida naguère à perdre ce que vous me pressez de perdre moi-même.
— Voilà, dit Gosseline, une idée qui vient du cœur. J'en suis touché.
— J'espère, monsieur, que vous n'avez pas rompu toutes relations avec cette dame ?
— Non, mais elle a diablement monté en grade.
LES PASSIONS DE l'aMOUR 27
Elle joue, dans des revues, de petits rôles sans maillot. Elle est femme nue.
— Femme nue ! s'écria Maximilien avec ravissement.
— Au fait, dit Gosseline, la vue n'en coûte rien... rien de plus que deux coupons de promenoir. Et quand même vous devriez vous borner à la voir en scène dans son emploi, ce serait pour vous une première école. Car je pense que vous n'avez pas encore vu de femme entièrement nue ?
— Jamais, dit Maximilien.
A femme qui naguère avait eu les prémices de Gosseline était engagée au Phare tour- 9%î^^, nant. Tout le monde connaît ce musichall, situé à mi-hauteur de la rue Lepic, dont la tour, en carton-pierre, lutte de blancheur avec les minarets et les coupoles de la mosquée du vœu national, et dont la lanterne dispense une lumière intermittente aux apaches trop novices encore pour jouer du couteau sans y voir clair.
La pièce à grand spectacle où figurait nue cette ci-devant maîtresse de Gosseline était intitulée Qico vadis? On devine qu'elle était tirée du fameux roman où un auteur épique, mais malin, a su. accommoder Renan au goût des âmes pieuses, Pétrone et Suétone à l'usage des jeunes filles, et, sans effaroucher les parents, amuser les enfants en leur
promettant, à chaque page, un peu de pornographie pour la page suivante.
L'adaptateur avait pris des libertés avec l'intrigue du livre, mais il avait eu grand soin d'en respecter le ménagement et le progrès ; ainsi, la scène du festin, qui se trouvait placée trop près du commencement, était certes suggestive, mais elle se contentait de suggérer, et ce n'est que tout à la fin, dans la scène du martyre, que l'on initiait les spectateurs à l'esthétique de Néron, en leur présentant un lot de jeunes personnes, censées vierges, mais très réellement nues.
Gosseline et Maximilien de Coutras, son élève, avaient donc du temps à perdre, et ils faisaient ce qu'on a coutume de faire dans un promenoir, c'est-à-dire qu'ils ne s'y promenaient point, sauf quand ils n'en pouvaient décidément plus d'être immobiles sur leurs jambes. Ils avaient profité d'un soir oij tous les Coutras de la terre, et même le comte Hubert, dînaient en ville. Comme l'occasion était rare et qu'ils n'en avaient point de prochaine en perspective, ils n'avaient pas voulu manquer celleci ; mais elle tombait mal, car ils étaient désargentés. Maximilien avait dû demander vingt francs au maître d'hôtel, qui ne lui en avait prêté que dix. Et ils étaient venus en autobus, réservant le fiacre pour la course du retour.
D'ailleurs, l'autobus avait intéressé vivement
Maximilien, pour qui ce véhicule n'était pas moins une nouveauté que le music-hall et l'amour. Heureuse fraîcheur de l'adolescence ! Il n'eut, ce soir, aucune désillusion : c'est proprement un miracle. A vrai dire, il s'occupa d'abord assez peu du spectacle. Il eût même préféré ne regarder la scène qu'à l'instant juste où des figurantes sans aucun voile y apparaîtraient; et il demanda plusieurs fois à Gosseline : « Monsieur, est-ce bientôt qu'on va voir les femmes toutes nues ? » (Il s'exprimait encore ainsi, bien que son maître lui eût enseigné une façon plus familière de dire la même chose.) Mais Gosseline lui ayant assuré que ce n'était que vers minuit moins dix qu'on se rincerait l'œil, il se tint tranquille et se mit à observer le public.
La vue des femmes habillées, en attendant les femmes nues, lui faisait une impression bien différente de ce qu'il avait présagé.
Il pensait qu'elles lui dussent inspirer de la répugnance, et surtout de l'effroi. Avant d'entrer, il était déjà en défense contre elles. Il se disait : « Par exemple, si une s'avise seulement de me toucher!... » Et il craignait de faire scandale en jetant des cris involontaires, ou de se déshonorer en prenant la fuite; comme les gens qui doivent, le lisndemain, se battre en duel craignent d'avoir un évanouissement sur le terrain. — Il ne songeait plus à fuir ni à se trouver mal : ces dames ne lui plai-
« QUO VADIS « OU LA FEMME NUE ol
salent pas autrement, mais elles ne l'effrayaient plus du tout.
Et elles ne l'effrayaient point, pour la raison qu'elles ne lui paraissaient point fort dissemblables des autres femmes auxquelles il était familiarisé : celles du monde. Elles ne portaient pas de robes plus collantes, ni de chapeaux sensiblement plus ridicules. Elles n'ignoraient pas beaucoup plus la civilité puérile et honnête, et leurs voix n'étaient guère plus désagréables que celles du faubourg Saint-Germain.
Elles ne lui inspiraient pas de répugnance, mais elles ne lui inspiraient pas davantage de désirs. Cependant, il se tâta, et, « pour voir », il se demanda si, en cas que cela lui dît quelque chose, il serait très embarrassé de solliciter leurs faveurs; et il sentit qu'il le saurait fort bien faire, avec politesse, mais sans le moindre embarras.
Il n'avait sur lui que cinq francs... « Peut-être, se dit-il, en trouverait-on une assez bête pour se laisser escroquer sa marchandise. » Et déjà il y rêvait, car l'esprit vient vite aux jeunes hommes. Mais ils ne sont pas moins portés à la chimère, et Maximilien rêvait aussi de choses impossibles : aurait-il besoin d'escroquer ? On pouvait l'aimer pour lui-même. Il était si joli garçon ! Il le savait, et il manquait de modestie.
Cependant il enviait un cuirassier magnifique.
32 CHRONfIQUE DU CADET DE COUTRAS
autour de qui toutes ces créatures rôdaient. Ce soldat n'était sans doute qu'un rustre, mais il avait des traits assez réguliers, qui, sous le casque, paraissaient nobles. Il usurpait un profil de médaille, une beauté antique. Il semblait doux, hardi et fort, et sa carrure était virile ; mais il avait un si grand air de jeunesse, des lèvres si dépourvues de moustaches et, sur les épaules, une crinière si bien fournie, qu'il faisait songer plutôt à une guerrière qu'à un guerrier. C'était Pallas ou Bradamante. Il s'appuyait sur la poignée de son sabre et, par-dessus toutes les têtes, il regardait avec une attention soutenue, avec une candeur tranquille, ce qui continuait de se dérouler là-bas, de l'autre côté de la rampe.
Maximilien ne s'étonnait pas de voir toutes les femmes tourner autour d'un si beau militaire ; mais il observa bientôt qu'elles ne l'approchaient point pour l'admirer, ni même pour le plaisir de le frôler. Elles arrachaient en passant un des longs crins noirs de sa crinière, un fil rouge de ses épaulettes; car ce sont des talismans qui portent bonheur aux femmes, et quand elles ont réussi à se les procurer par surprise, elles font ensuite une bonne soirée.
Le cuirassier, flatté d'abord et complaisant, s'inquiéta, quand il jugea que sa belle crinière de fantaisie allait devenir aussi maigre qu'une crinière d'ordonnance, et que le mauvais état de ses épau-
lettes lui vaudrait huit jours de boîte lors de la prochaine revue. Il pria courtoisement ces dames de le laisser tranquille ; puis il leur en intima l'ordre ; et, comme elles n'y obtempéraient point, il l'appuya d'un mot qui prouve bien qu'après trente-sept ans de paix, notre cavalerie pesamment armée ferait encore bonne figure sur les champs de bataille.
a Mais, on nous regarde aussi ! » remarqua Maximilien, un moment diverti par cet incident. Seulement, il dut reconnaître que c'était Gosseline qui attirait les regards sur le couple. C'est à, Gosseline que, de temps en temps, une femme demandait : « Qu'est-ce que tu paies ? — Rien », répondait naturellement Gosseline. Ce refus ne paraissait point surprendre les femmes, mais les amuser, parfois les scandaliser un peu, ou les fâcher. Une d'elles, ainsi repoussée par Gosseline, toisa Maximilien d'un air narquois. « Ah ! oui... » dit-elle, simplement. Maximilien rougit jusqu'aux oreilles, et aussitôt, pour n'avoir l'air de rien, dit à Gosseline :
— • C'est moi qui boirais bien une goutte, monsieur. Je ne tiens plus debout et je crève de soif. — Il ne faut nous asseoir sous aucun prétexte, dit Gosseline; tant qu'on marche, on peut se dépêtrer de ces g -là; dès qu'on s'attable, elles s'invitent et on est à leur merci.
Maximilien ne répondit pas et se mit à bouder : il n'avait que seize ans. Il affecta de ne plus regarder que la pointe de ses bottines, et ne prit point garde à un grand mouvement de curiosité qui se produisait dans la foule. Gosseline dut lui toucher l'épaule et lui dire :
— Les voilà.
— Quoi? dit-il.
— Les femmes nues.
Maximilien leva les yeux et vit, au beau milieu du plateau qu'illuminait une projection d'apothéose, une demi-douzaine de femmes serrées les unes contre les autres et effectivement nues, mais si maquillées qu'elles ne lui parurent point nues le moins du monde. Il n eut le sentiment de leur nudité qu'en regardant plus particulièrement leurs gorges, qui semblaient plus honteuses que le reste, et surtout plus incommodées d'être à l'air en liberté. Presque aussitôt le rideau tomba, mais il y eut plusieurs rappels, et le jeune marquis put répéter son expérience jusques à quatre fois.
— Mon ancienne femme, dit Gosseline, était la toute petite qui se tenait en avant. Je crois qu'elle m'a reconnu et qu'elle m'a fait signe.
— Ah! dit Maximilien avec indifférence.
— Filons, dit Gosseline.
Mais Maximilien voulut rester pour le bal, et ils recommencèrent à circuler.
« yUO VADIS J) OU LA FEMME NUE Jo
— Maintenant, dit Gosseline, vous pourrez raconter à vos petits camarades que vous avez vu des femmes nues. Je ne vous demande pas encore ce que vous en pensez : il faut que la nuit passe là-dessus. Je ne vous demanderai pas davantage ce qu'il vous semble de ces exhibitions. Moi, je vous avoue que je les réprouve. Vous entendrez dire sur le nu beaucoup de banalités et de niaiseries. On prétend qu'il est moins impudique et moins immoral que le déshabillé, qu'il n'excite pas le désir, et qu'il ne fait que donner lieu à des jugements esthétiques. Entre nous, je trouve cela idiot. L'admiration de la beauté et l'impulsion de l'amour sont inséparables. Certains botanistes affirment que les fleurs ne sont belles et odorantes qu'afin de séduire les insectes, dont l'entremise leur est indispensable pour s'aimer entre elles (pauvres fleurs!) Les anciens Grecs ne vivaient pas aussi constamment nus qu'on veut bien le dire; mais enfin ils ne s'en privaient pas, et ils n'étaient pas tous sculpteurs, du moins ils faisaient souvent reposer le modèle. Ils se moquaient des Asiates, qui avaient de la pudeur et qui, faute de pratiquer la gymnastique, étaient mal bâtis. Cela vous enseigne le cas qu'il faut faire de la pudeur. Pourtant, ne médisons pas trop de cette vertu. Quand par hasard elle se rencontre chez des personnes bien faites, elle est une coquetterie, et la plus habile des coquetteries. Chez les autres, elle
est une preuve de tact. Je souhaiterais ce tact à nos contemporaines, et voilà justement pourquoi je réprouve les exhibitions de femmes nues.
— Tant pis, dit Maximilien, je suis trop fatigué et j'ai trop grand'soif. Je m'asseois.
— Gardez- vous... dit Gosseline.
Mais déjà le marquis de Coutras s'était laissé tomber sur une chaise.
— Nous ne prendrons, dit-il, qu'un bock chacun. Ils sont à quarante centimes. Cela fait un franc avec le pourboire. Si on nous tape de deux autres consommations, nous aurons encore de quoi les payer, et, à la rigueur, nous reprendrons l'autobus pour rentrer.
Comme il achevait ce calcul, deux femmes survinrent, et c'était assurément le mystérieux génie de l'Espèce qui les conduisait à leur insu vers ces deux amants de hasard, pour qui elles semblaient respectivement fabriquées tout exprès. L'une, qui était noire comme une taupe, laide et drôle, avec une taille de guêpe, une tignasse ébouriffée en largeur, des yeux prodigieusement étroits et longs, jeta son dévolu sur Gosseline ; et 1 '.autre, qui jeta son dévolu sur Maximilien, était la plus empanachée du bal, vêtue et coiffée comme une rnerveilleuse ; elle rappela au jeune marquis une de ses tousines, hautaine et stupide, connue pour des aven-
tures de la dernière vulgarité, et qui disait d'ellemême : a Je n'ai jamais été aimée que par des héros. ».
Ces deux personnes commandèrent des orangeades glacées. Gosseline en frémit. Maximilien, moins averti, ne sut le prix exorbitant des orangeades (vingt sous !) qu'après qu'il eut louché vers la soucoupe de sa voisine. Il éprouva soudain, à l'égard de cette femme qui achevait sa ruine, un sentiment composé et qui lui parut bizarre : c'était comme un besoin cruel de l'embrasser voluptueusement en lui faisant mal, et de lui jouer un sale tour. Il ignorait encore que ce mélange est ce que l'on appelle communément amour ou désir. Ce brusque éveil transfigura sa physionomie encore enfantine. La dame en fut toute saisie, et elle eut une impatience, bien rare dans sa profession. Elle laissa au fond de son verre plus de la moitié de la coûteuse boisson, et se leva, en disant :
— Vous venez avec nous ?
— Tu parles ! dit Maximilien.
Les femmes s'éloignèrent d'un ou deux pas. Il jeta sur la table son gros écu.
— Vous êtes fou ! lui dit à voix basse Gosseline tandis que le garçon faisait la monnaie. C'est une filouterie, dans le genre de cette filouterie d'aliments qu'on appelle grivèlerie. Mais, la loi ne
punissant point la grivèlerie d'amour, il arrive que les personnes lésées se fassent justice à elles-mêmes, et vous ne savez pas quelle tournée nous risquons! ~ Laissez donc, dit Maximilien en souriant comme la Joconde. Laissez. J'ai mon idée.
l'entolage
ES deux femmes logeaient ensemble. Elles M 11^^ avaient un appartement composé de deux 5^^^^^^ pièces, tout en haut d'une maison ouvrière, tout au fond d'un boyau assez puant, dénommé le passage d'Arcadie. Maximilien, qui n'avait point vu de différence spécifique entre ces dames et celles de la meilleure société, en vit une grande entre leur habitation et les hôtels du faubourg Saint-Germain. Il fut dépaysé. Il devint timide. Il mourait d'envie de dire à Gosseline : « Monsieur, ne vous en allez pas, ou bien ne fermez pas la porte. » Mais il sentit qu'un Coutras doit avoir de la tenue.
Sa compagne lui paraissait beaucoup moins éclatante que naguère aux feux du Phare tournant. Il n'admirait plus sa robe Directoire, ni même son chapeau. Ce chapeau était pourtant à la dernière
mode. Il affectait la forme d'une marmite à l'envers ; et des volailles, des légumes, qui eussent été à leur place dans l'intérieur de ce pot-au-feu, s'entassaient pêle-mêle dessus, comme des naufragés qui se cramponnent à la quille de leur bateau chaviré. La personne s'empressa de quitter un couvrechef si encombrant, et comme il n'y avait point, dans toute la chambre, d'espace où le poser, elle le suspendit à un clou, au-dessus du lit de cuivre, qui parut dès lors surmonté d'un ciel.
— • Mets-y des rideaux, dit Maximilien, railleur par contenance.
Il ajouta :
— Au fait, comment t'appelles-tu ?
— Irma, dit-elle.
Ce prénom le consterna. « J'aimerais encore mieux, pensa-t-il, M°^^ de... (la cantatrice mondaine), qui a rendu le même service à Hubert. J'aimerais mieux M™* de..., quoiqu'elle ait trente ans de plus. » Il envia son cousin Hubert furieusement. Il regarda peu amicalement sa future maîtresse. Puis il regarda encore tout autour de lui : car il ne savait pas voir du premier coup. Les murs étaient ornés de crépons japonais. Il y avait même des esquisses de rapins indépendants. Enfin, c'était le genre artiste ; mais Alaximilien de Coutras n'était pas artiste. Cette chambre lui parut sinistre, inquiétante. Il ne lisait jamais de livres, mais cha-
l'entolage 41
que matin il parcourait les faits divers des journaux ; et il avait la tête farcie d'histoires d'entôlage, dont il ne rêvait pas le décor autrement.
Cette idée, qui aurait dû l'effrayer davantage, parut, au contraire, lui rendre sa belle humeur. Il sourit de nouveau comme la Joconde. Son visage enfantin changeait à tout moment d'expression, comme un ciel de printemps qui s'éclaire, pâlit, se couvre, pleure au soleil et rit à travers les nuages.
Cependant, Irma, bonne fille, consciencieuse, et qui peut-être le trouvait à son gré, lui faisait des amitiés préliminaires et même quelques agaceries. Et elle lui tenait des propos qu'il ne comprenait pas toujours bien ; car il ignorait le sens particulier que prennent certains mots, d'ailleurs usuels, dans l'argot de cette profession. Ainsi, quand elle lui demanda s'il serait « bien mignon » (au futur), il lui repartit naïvement :
— Est-ce que vous ne trouvez pas que je le
suis ?
— Oui, dit-elle.
Mais elle ne paraissait qu'à demi satisfaite de cette réponse.
Pour la convaincre qu'il était effectivement mignon, il outra ce que ses manières avaient déjà de puéril, et il se mit à fureter partout, à jouer avec tout ce qui traînait, avec la pauvre bijouterie qu'elle
42 CHRONIQUE DU CADET DE COfTRAS
avait sur elle. Il roula sous ses doigts, comme les grains d'un chapelet, les fausses perles baroques d'une chaîne de cou. Il parut singulièrement admirer un petit sac d'acier bruni qu'elle venait de poser sur la cheminée, à côté d'une soucoupe chinoise. Irma, pour lui faire plaisir, eut la bonté d'ouvrir le sac. Elle en tira un mouchoir, une boîte à poudre et une bourse en argent.
— Montre, dit Maximilien, comme tu es riche. Elle ouvrit la bourse et lui fit voir trois louis
d'or, qu'elle jeta dans la soucoupe.
— Trois et deux font cinq, dit-elle avec intention.
— Evidemment, répondit Maximilien.
Elle lui fit alors obser\'^er qu'elle n'avait pas de femme de chambre, et elle le pria de dégrafer sa robe. Cette prière, bien naturelle, troubla les idées de Maximilien. Les intelligences neuves font des généralisations hâtives et des classifications arbitraires. Il imaginait que le genre féminin se divise rigoureusement en deux grandes catégories : les femmes qui sont nues et celles qui ne le sont point. Il venait de voir les premières, sur scène, et Irma lui avait semblé jusqu'à présent faire partie de l'autre classe. Il lui parut qu'elle changeait d'emploi, cela le déroutait. Mais il fit réflexion que cette rigueur de raisonnement était absurde, que sans doute il verrait ce soir bien d'autres choses qui le
l'kntolage 43
surprendraient, qu'il ne devait s'étonner de rien et qu'il était là pour s'instruire.
Il sentit, de lui-même, que rien n'est choquant comme certaines disparates de tenue dans le têteà-tête, et qu'il y a indécence à être vêtu quand on l'est seul...
Irma lui fit compliment de son teint.
— Comme tu es blanc ! lui dit-elle. Est-ce que tu es noble ?
— Tu peux dire que tu as l'œil, répliqua-t-il, flatté. Je suis marquis.
— Sainte Vierge ! dit-elle.
« Au fait, pensa-t-il, dois-je lui avouer que j'ai de l'inexpérience ? Si elle doit s'en apercevoir, j'aime autant la prévenir. » Mais il ne le fit point, faute de savoir tourner cela.
Il était repris de peur. Il était angoissé. Il n'avait plus, à la lettre, conscience... Quand il la recouvra, il ne se dit point, comme tant d'autres : « Hélas ! n'est-ce que cela ? » Il se dit : a N'est-ce pas plus difficile ? » Et il redevint brave, lucide, en train de vivre, comme après un duel où l'honneur a été satisfait sans accident.
Et il sentit que le moment était venu de mettre à exécution cette fameuse idée, dont il avait parlé à Gosseline vaguement. Car la bonne Irma venait de lui demander derechef s'il serait bien mignon, et, par l'effet d'une révélation aussi miraculeuse
que soudaine, il comprenait maintenant ce langage, comme Siegfried comprend celui des oiseaux.
— Oui, oui, répondit-il distraitement.
Il ajouta :
— J'en grillerais bien une.
Irma, qui était serviable, ne souffrit point qu'il se dérangeât.
— Où est ton porte-cigarettes ? demanda-t-elle.
— Dans la poche intérieure de mon smoking.
(Maximilien n'avait pas encore d'habit.) Le smoking était accroché, ainsi que le gilet, à une patère plantée dans le panneau même de la porte par où communiquaient les deux chambres. (Ces particularités ne sont pas notées ici sans raison.)
Irma n'admira pas moins la jolie boîte d'argent que Maximilien n'avait admiré le sac d'acier bruni. Elle l'ouvrit. « Tu permets ? » dit-elle. Et elle voulut allumer elle-même les deux cigarettes. C'était des Muratti à bouts dorés.
Ils fumèrent en silence. Irma s'était assise dans un fauteuil de rotin. Maximilien, tout de son long étendu, laissait pendre nonchalamment son bras ; il ne portait que de loin en loin sa cigarette dorée à ses lèvres ; et il semblait peu à peu envahi par un perfide sommeil. Enfin il y succomba. « Pauvre gosse », murmura-t-elle, attendrie sans savoir au juste pourquoi. Elle ne se doutait pas que lès yeux de Maximilien n'étaient pas fermés tout à fait, et
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qu'il l'observait, à travers ses longs cils hypocrites.
Mais comme les Muratti continuent de brûler même quand on ne les fume point, et que la main pendante de Maximilien atteignait presque le tapis, et qu'Irma était fort soigneuse de ses meubles, sans bruit, à pas nus, elle s'approcha, retira la cigarette d'entre les doigts imprudents qu'elle ne put se tenir de baiser, puis se rassit dans son fauteuil de rotin en le faisant craquer le moins possible ; et elle acheva sa propre cigarette ; puis elle eut envie d'en fumer une seconde ; et comme elle se fût fait conscience de réveiller son jeune amant pour si peu, elle fut elle-même en chercher une où elle savait en trouver. Elle tâta le smoking, reconnut la poche, y glissa la main...
Cependant, il se passait dans la chambre voisine une scène bien touchante. Gosseline, qui avait lu des romans russes, était fort scrupuleux avec les personnes réduites à faire commerce de leurs charmes. Il n'allait pas jusqu'à se mettre à genoux devant elles, mais il ne leur eût pas fait tort d'un sou. Il avait d'abord demandé à son amie :
— Comment t'appelles-tu ?
Elle avait répondu :
— Lucienne, pour le moment.
Et ensuite, il avait trouvé si peu à lui dire, il avait marqué si peu d'empressement, qu'à son tour elle lui avait demandé :
— Mon chéri, qu'est-ce que tu as ?
Et il lui avait répondu que, précisément, il n'avait rien.
Au lieu de le mettre à la porte, comme il prévoyait, elle s'était écriée :
— Quel bonheur ! Tu me plais : et jamais de la vie je n'aurais osé te prier de ne pas me faire de cadeau.
Ils se prirent les mains, étonnés, émus ; et, comme disent les faiseurs de romances, ils sentirent passer l'amour. L'amour passe, comme l'esprit souffle, où il veut.
— Mais quel boucan font-ils donc à côté ? dit soudain Gosseline.
Il percevait distinctement la voix de Maximilien qui appelait « Monsieur ! monsieur ! »
Bien qu'il ne se souciât guère d'être diverti, esclave de son devoir, il courut à la porte, qu'il enfonça. Irma, qui était toujours derrière, reçut en plein front la patère du porte-manteau. Sa main droite était encore engagée dans la poche intérieure du smoking de Maximilien, qu'elle tenait de la main gauche. Maximilien, dressé, sur le lit, tendait vers elle un bras accusateur, et il disait :
— Je me suis endormi. Elle s'est levée. Elle voulait me faire mon porte-cigarette en argent, et elle m'a déjà chipé les trois louis que j'avais dans
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mon gousset. Elle les a mis là, sur la cheminée, dans la soucoupe.
— Les trois louis que vous aviez ? dit Gosseline, stupéfait.
— Naturellement, dit Maximilien.
Et il répéta :
— Dans la soucoupe.
Gosseline dut constater qu'il y avait, en effet, trois louis daiis la soucoupe.
Une discussion s'ensuivit, assez confuse, où les deux femmes ne pouvaient avoir l'avantage, parce qu'elles craignaient avant tout le bruit ; et Maximilien, quand Irma le pria de vouloir bien ne pas crier comme un putois, répondit qu'il crierait comme un putois tant qu'elle ne lui aurait pas restitué ses trois louis. Il proposa même d'en référer au commissaire de police. Ces dames n'avaient garde.
Comme il y a un Dieu, à peine hors de cette maison, Maximilien et Gosseline rencontrèrent un fiacre automobile. Maximilien héla le chauffeur. Gosseline se laissa pousser dans le landaulet. Il était encore ahuri. Lorsqu'il recouvra enfin la parole, ce fut pour témoigner à son élève le plus vif mécontentement.
— Je suis, dit-il, très froissé. Vous n'avez donc pas confiance en moi ? Pourquoi m'avez-vous caché que vous aviez trois louis ?
— Etes-vous bête ! dit en riant Maximilien, qui devenait familier. Vous n'avez pas compris ? Je n'ai jamais eu un centime !
— Oh ! dit Gosseline.
Il regarda le jeune marquis avec une admiration mêlée d'un peu d'effroi.
« Décidément, pensa-t-il, c'est quelqu'un. »