L ŒIL
Il soupira, et se tourna vers le mur. Gosseline souffla la bougie.
— Monsieur, dit le marquis avec un peu d'émotion, je vous serais reconnaissant de ne pas fermer la porte.
— Bon, bon, dit Gosseline.
Il se recoucha, reprit son livre, et sentit qu'il s'endormirait avant la fin de la première phrase, qui était charmante, mais d'une ampleur un peu incertaine et d'une syntaxe capricieuse. Il ne résista pas au sommeil.
Soudain, il entendit crier : a Monsieur! monsieur ! » comme chez Lucienne, quand Maximilien l'avait appelé de la chambre d'Irma. Il pensa rêver, et ne répondit qu'à un deuxième appel.
— Hein ? dit-il, qu'est-ce que c'est ?
— Monsieur, dit Maximilien d'une voix mal assurée, mais avec une parfaite correction grammaticale et une politesse toujours irréprochable, je suis fâché de vous déranger, mais je ne me sens pas bien. Pourriez-vous rallumer un instant et venir ?
Gosseline se releva de bonne grâce. Quand le \isage de Maximilien lui apparut, effaré, à la lueur de la bougie, il se mit à rire et dit :
— Je vois ce que c'est. Vous vous êtes amusé, ce soir, à jouer une scène de mélodrame, et maintenant vous avez le cauchemar, c'est bien fait.
— Je n'ai pas peur, dit Maximilien en claquant des dents, mais j'éprouve un malaise indéfinissable dès que la lumière est soufflée, et il me semble qu'on me regarde dans les ténèbres.
— Oui, dit Gosseline, c'est l'œil.
— Celui de Dieu ? murmura Maximilien, plutôt avec la timidité aimable de son âge qu'avec un effroi véritablement religieux.
— Il serait téméraire de l'affirmer, répondit Gosseline, mais c'est le même œil qui était dans la tombe et qui regardait Caïn. J'entends que vous avez des remords, et vous ne l'avez pas volé. Mon cher Maximilien, j'aimerais mieux donnir, et je réservais ce petit sermon pour demain matin. J'ai d'ailleurs un faible pour vous, et je suis disposé à considérer vos pires tours comme des mièvreries ou des espiègleries, — si vous préférez ce terme tudesque, lequel signifie la même chose; — je ne laisserai jamais échapper aucune occasion de vous apprendre le vrai français... Où en étais-je ?
— Monsieur, à me gronder.
— Ah! oui. En fait de tours, je n'ai pas encore digéré celui que vous avez joué à cette pauvre...
— Irma.
— Bien. Il ne m'aurait pas empêché de dormir, mais je ne l'ai pas digéré. Je voudrais croire que vous avez agi sans discernement. Vous ne saviez pas encore hier matin, vous savez maintenant ce que
l'œil 53
la pauvre fille a été obligée de faire pour gagner ces trois louis : ce n'est pas toujours drôle, et il vous auraient dû être sacrés. Prenez une bonne résolution, et je vous promets que le sommeil ne vous fuira plus.
— Je ne vous comprends pas, dit Maximilien avec l'étonnement le plus sincère. Je ne puis regretter d'avoir fait ce qui était indispensable pour nous tirer tous les deux d'un mauvais pas. Au surplus, je n'y songe guère, j'ai l'âme tourmentée d'un beaucoup plus grave souci. Monsieur, vous ne vous trompez point, j'ai des remords. Ah ! si vous saviez ce que j'ai senti quand je suis rentré dans cette chambre ! J'ai vu d'abord mon image de première communion et ma Vierge de Lourdes, et j'ai baissé les yeux : je n'étais plus digne de les regarder. L'étais-je encore de me coucher dans ce petit lit oh. j'ai dormi tant de sommeils innocents ? Je crois que j'aurais rebroussé chemin, j'aurais fui, si vous n'eussiez été auprès de moi et s'il n'était deux heures du matin. Hélas ! monsieur, j'ai perdu ma pureté.
— Si c'est là ce qui vous chiffonne, dit Gosseline, je ne suis pas inquiet. Vous aurez un peu de peine à vous endormir, mais vous en aurez encore plus à vous réveiller.
— Monsieur, dit Maximilien avec des larmes, ne me quittez pas, et surtout n'éteignez pas la bougie...
J'y pense, ne suis-je pas en état de péché mortel?
— Evidemment, dit Gosseline.
— Alors, si je mourais subitement...
— Vous n'êtes pas gai.
— Et vous, monsieur, vous êtes un esprit fort, il vous est facile de me railler. Mais dans votre intérêt même, et si vous avez sommeil, vous feriez mieux de me calmer par de bonnes raisons.
— Zut ! dit Gosseline, furieux.
■ — Monsieur, je vous en supplie!
Gosseline s'attendrit. Il s'installa, jambes nues, sur l'ancienne chaise de salle à manger à dossier gothique.
— Mon enfant, dit-il, je vous jure que vous n'avez offensé personne en cédant, comme parlaient nos pères, au vœu de la Nature... Encore une fois, je réserve le cas des trois louis...
— Avouez, dit Maximilien, que pour un débutant ce n'est pas mal.
— Fichtre !... Il n'y a point, parmi les hommes, unanimité d'appréciation sur le sujet de cette pureté que vous regrettez d'avoir perdue. Les uns la tiennent pour respectable et les autres pour ridicule. Le terme même dont je me servais l'autre jour lorsque je vous ai demandé si vous la possédiez encore, ce terme est prononcé avec onction quand on le met au féminin et qu'on l'attribue à Jeanne
l'œil 65
d'Arc : il l'est avec dérision quand on l'applique à un jeune homme qui tarde trop de subir l'épreuve où vous avez ce soir triomphé. J'avoue que la religion chrétienne qualifie cet acte de péché ; mais, disons-le bien, elle est, entre toutes les religions, à peu près seule de son avis. Jusqu'à Notre-Seigneur, on tenait plutôt l'action d'aimer pour méritoire, et même aux yeux de Dieu — dont les desseins sont, je le veux, impénétrables, mais il faudrait dire absurdes s'il eût condamné, tout en l'instituant, une formalité à ce point nécessaire et, disons-le encore, agréable.
— Oh ! oui, dit Maximilien.
— Rien ne prouve, au surplus, que la religion chrétienne ait été bien inspirée en condamnant l'œuvre de chair ; elle a donné à ce geste une importance qui étonnerait bien nos plus vieux ancêtres s'ils revenaient, et elle n'a que raffiné le plaisir en y ajoutant la saveur du fruit défendu. Vous êtes neuf et simple, mon cher Maximilien : à votre âge, tous les fruits semblent également bons. J'aime donc mieux pour vous l'antique sagesse qui permettait de faire l'amour sans scrupule, et de l'avoir fait sans remords. Arrêtez-vous à ces idées saines et remettez les choses au point. Ce n'est pas un événement d'aimer, et il n'y a pas, comme on dit, de quoi fouetter un chien.
— Ah ! monsieur, dit le jeune marquis trans-
porté, monsieur, que vous parlez bien, et que vous savez persuader ! Ainsi, je n'ai pas de raison de m'en tenir à ce premier essai ? Tant mieux ; car, selon votre expression, la chose est bien agréable.
Gosseline s'empressa de soufHer la bougie, et Maximilien s'écria aussitôt :
— Mon Dieu ! Et ma pauvre maman... qui me croit encore pareil à un petit, à un tout petit enfant !... Oserai-je me représenter devant elle, et ce que j'ai fait ne se lira-t-il pas dans mes yeux?
— Assurément, dit Gosseline, et dans les miens, SI vous nous faites passer une nuit blanche... Ce n'est pas moi qui vous blâmerai jamais d'honorer madame votre mère ; mais puisqu'elle est ordinairement le moindre de vos soucis, ne la mêlez point, par exception, à des affaires qui ne la regardent pas.
— En effet, dit Maximilien.
Le sang-froid lui était revenu, parce que Gosseline avait encore rallumé la bougie. Il considéra, non sans fierté, le restant de ses trois louis, qu'il avait posé près du bougeoir ; et subitement il s'endormit. Gosseline hasarda enfin de se retirer, sur la pointe du pied, et regagna son lit en soupirant d'aise.
Mais c'est lui maintenant qui ne pouvait pas s'endormir. Il songeait : « Pauvre gosse ! Les pra-
l'œil 57
tiques religieuses l'ont abêti. » Mais il l'en aimait davantage, parce que l'on n'aime vraiment que si on méprise un peu. Il avait envie de rire, et peutêtre de pleurer. Il ne comprenait guère qu'un garçon pût être ainsi bourrelé pour avoir pris son premier grade, et il se rappelait que lui-même, en pareille conjoncture, n'avait point essuyé de tels orages ; mais il regrettait de ne les avoir point subis, et de n'avoir pas tremblé de fièvre comme Maximilien, et de n'avoir pas dit : « Jamais je n'oserai reparaître devant ma mère ! » Il avait reparu devant M™° Gosseline mère sans même y penser. Il se rappelait son adolescence, moins délicate que celle de Maximilien. Mais il n'avait pas de jalousie. Il était envahi de bonté en même temps que de sommeil.
Le jour commençait à poindre; et, parce que les rideaux de cretonne étaient doublés d'andrinople, une grande clarté rouge se répandait au travers, par la chambre : l'aurore avait des doigts de pourpre. Et, dans cette gloire matinale, Gosseline endormi faisait le plus beau rêve du monde, qui était comme « une image peinte, une histoire d'amour », bien plaisante, ensemble naïve et a d'un merveilleux artifice ».
Maximilien ne rêvait pas. Il s'était même réveillé. Comme la clarté était venue, il n'avait plus peur et il n'appelait point son maître. Mais, livré à lui-
même, il recommençait de croire que l'amour est un péché. Cette idée le conduisit à celle de la pénitence. Il résolut de s'en imposer une, et il se demanda celle qui lui pourrait être la plus pénible. Il eut la bonne foi de répondre :
— Rien ne saurait m'être si désagréable que de sacrifier une part de ce qu'il me reste sur mes soixante francs.
Non qu'il fût avare : mais ces trois louis étaient son trophée. Il n'y tenait point pour leur valeur intrinsèque, mais comme un soldat tient à sa médaille.
Dès qu'il entendit remuer les domestiques, il se leva et se vêtit. Il prit quinze francs, et les alla porter au maître d'hôtel qui lui en avait prêté dix. Non seulement le maître d'hôtel refusa la gratification de cinq francs, mais il fit les plus grandes difficultés pour accepter son dû.
— Je vous ai, disait-il, prêté cette petite somme de bon cœur.
C'était une façon exquise de faire entendre qu'il avait bien pensé ne la revoir jamais. Maximilien sut insister avec tant de grâce que l'excellent homme consentit enfin à être remboursé.
Jamais ce modèle des serviteurs n'aurait eu l'indiscrétion de raconter à qui que ce fût qu'il avait prêté dix francs à Maximilien, mais il crut devoir publier que Maximilien les lui avait rendus. Il
l'œil 59
confia ce beau trait au valet de pied, qui le dit au chef. Le chef en toucha un mot au concierge. Et le concierge, également pénétré de la beauté de cette action, en fit part à la femme de chambre de madame la marquise.
jOAlME on ne sait m qui vit m qui meurt, Gosseline écrivait son testament : il ne possédait pas encore de fortune et il n'avait cure de ses héritiers; mais il tenait à déclarer authentiquement, en temps utile, que des obsèques nationales ne lui feraient point plaisir et qu'il refusait le Panthéon. Le premier valet de chambre vint l'avertir que monsieur le duc le mandait.
Il se rendit aussitôt dans le cabinet de travail, où le plafond est haut et les meubles ornés de colonnes torses. Il n'y était point rentré depuis sa première visite. Peu de gens y sont admis. C'est là que pense monsieur le duc, et une sorte de pudeur empêche monsieur le duc de penser devant le monde, comme les éléphants de faire l'amour. Gosseline ne lui trouva point l'air trop penseur, mais au moins pensif.
— Asseyez-vous, dit-il, en désignant au précepteur une chaise en zigzag, qui avait l'air de l'image d'une chaise reflétée dans une eau qui remue.
Il se redressa sur son trône, derrière son gigantesque bureau, dès que Gosseline fut assis.
— Monsieur, dit-il, qu'est-ce que c'est que cette histoire-là ? Je viens d'apprendre par une voie détournée que mon neveu a emprunté dix francs à mon maître d'hôtel, et qu'il les lui a rendus, il voulait même lui en rendre quinze ! Je regrette qu'il ait contracté cet emprunt. Je ne m'en étonne pas outre mesure ; car, si je le défraie de tout, j'ai soin de ne lui jam.ais donner d'argent, pour lui en apprendre la valeur. Mais, justement pour ce motif, je ne conçois pas qu'il ait pu rembourser à si bref délai une somme aussi considérable. Ce n'est pas vous, monsieur, qui lui avez avancé ces quinze francs ?
— Oh ! non, monsieur le duc, dit Gosseline.
— J'en étais sûr. J'ai en vous une confiance absolue. Il faut donc que mon neveu ait fait quelque tour de sa façon, que je ne saurai jamais, ou plutôt que je ne veux pas savoir ; car, si je m'en donnais la peine, j'ai un certain flair de policier.
(Apparemment M. le duc de Coutras pensait, comme Brid'oison, qu'on peut se dire à soi-même ces sortes de choses-là ; car il eût sauté à la gorge
de toute autre personne qui l'aurait traité de casserole.)
— Je ne suis point fâché, reprit-il, que Maximilien fasse preuve d'industrie. Il doit apprendre dès maintenant à se retourner. La seule aventure sur laquelle je ne passerais pas condamnation, malgré toute mon indulgence et ma hauteur de vues, ce serait une aventure de femmes. J'ai craint un instant qu'il ne s'agît de cela, et que les dix francs empruntés à mon maître d'hôtel n'eussent une destination inavouable. Mais quelle apparence, puisque mon neveu a pu représenter dès le lendemain, non seulement la somme qui lui avait été versée, mais une somme de cinquante pour cent supérieure ?
— En effet, dit Gosseline.
— D'ailleurs, vous ne le quittez pas plus que son ombre ?
— Monsieur le duc, dit Gosseline, je crois que, s'il faisait une escapade, je le suivrais, — à distance, mais n'importe où, afin qu'il ne lui arrivât du moins rien de fâcheux.
— Je vous remercie, dit le duc, et je vais m'empresser de rapporter cette bonne parole à ma bellesœur, qui, selon son habitude, est affolée.
Gosseline ne fit qu'un saut du cabinet de monsieur le duc à la chambre du jeune marquis.
— Vous travaillez bien, lui dit-il, c'est du joli ! Vous avez remboursé le maître d'hôtel, toute la
maison le sait, et naturellement cela semble louche. Monsieur le duc vient de me mettre à la question !
— Pardon, monsieur, dit Maximilien, ne me donniez-vous pas le conseil de rembourser M'"' Irma ?
— Ce n'est pas la même chose, dit Gosseline : vous l'aviez dévalisée, vous ne l'aviez pas tapée. Retenez bien ceci, mon cher Maximilien: si vous prenez l'habitude de rendre du tac au tac ce qu'on vous prête, vous ruinerez votre crédit. Il faut rendre, afin de pouvoir emprunter encore ; mais il faut rendre sou à sou, se faire prier, et, au besoin, poursuivre.
— Monsieur, dit Maximilien, je n'ai pas rendu ces dix francs parce que je les devais, mais pour faire pénitence et pour recouvrer la paix du cœur. Je l'ai recouvrée en effet, et je me trouve dans un état d'aise que vous ne sauriez comprendre, n'ayant point vous-même de sentiments religieux.
L'aise de Maximilien était encore accrue par une découverte bien consolante qu'il venait de faire : il venait de regarder l'almanach et de voir que l'on était à peu de jours de la Pentecôte. Il avait donc la certitude que son péché lui serait officiellement remis d'ici à la fin de la semaine, et la perspective d'une si prochaine réconciliation lui donnait déjà un faux air d'être en état de grâce.
A déjeuner, Gosseline observa que les grandes
personnes étaient aussi comme transûgurées : c'était pour le même motif, et il n'aurait pas pris garde à cette transfiguration s'il eût été plus instruit des bienfaits d'une piété périodique, et moins neuf chez les Coutras.
Rappelons que les nécessités de la vie, ou simplement les convenances mondaines, obligeaient les divers membres de cette famille à un régime peu chrétien, qu'ils pratiquaient certains commandements à l'envers, et qu'en particulier ils n'accomplissaient l'œuvre de chair que hors du mariage seulement. Quoi que les malveillants prétendent, il n'est pas d'accommodement avec le ciel quand on prend exactement le contre-pied de ce qu'il ordonne, et les Coutras n'en cherchaient point. Ils faisaient tout bonnement, aux veilles des fêtes carillonnées, ce que faisait Louis XIV quand il éloignait pour quelques jours M"^® de Montespan. Ils revenaient à la vertu, et même ils formaient le propos de s'y tenir dorénavant ; mais ils n'avaient pas l'orgueil de croire qu'ils y pussent persévérer plus d'une semaine. Cela suffisait à leur donner un grand contentement de soi et cette gaieté qui fut celle des saints.
Le déjeuner poavait donc être singulièrement ngréable, si madame la marquise, âme inquiète, même après l'absolution, n'eût trahi à plusieurs reprises une sorte de peur nerveuse, quand une porte
s'ouvrait brusquement, ou quand la sonnette du monte-plats retentissait avec trop d'indiscrétion. La chute d'une cuiller à entremets parut l'achever, et elle dit d'une voix mourante :
— Valburge (c'est le duc), auriez-vous la charité de faire poser cet après-midi une serrure de sûreté à la porte de ma chambre ? Si je n'ai pas de verrou, je ne fermerai pas l'œil, ou je rêverai toute la nuit à cet horrible crime du passage cTArcadie.
Gosseline ne fut point maître d'un petit mou- \-ement que personne ne remarqua, et Maximilien étrangla comme si un invisible apache lui eût fait à l'improviste le coup du père François. Ce n'est qu'au prix d'un effort surhumain qu'il réussit à ingérer le morceau, justement un peu trop gros, qu'il avait dans la bouche ; et il devint si effroyablement rouge que sa mère poussa un cri ; après quoi il devint si effroyablement pâle qu'elle en poussa d'autres, encore plus perçants et qui ne finissaient plus.
— Vous avez avalé du verre cassé ? dit madame la duchesse, qui était neurasthénique, et qui voyait du verre cassé partout.
Maximilien fit signe que non : Gosseline eut la présence d'esprit de sourire, de hausser les épaules, et de tirer à demi de sa poche un cigare qu'il montra de loin à monsieur le duc, en faisant, d'un regard suppliant, appel à sa clémence. Le duc de Cou-
tras, qui n'avait point d'ordinaire l'association d'idées si prompte, ût cette fois du cent à l'heure. Il comprit que Maximilien avait fumé à jeun et, redoutant le plus banal des accidents, il lui dit :
— Ce ne sera rien, mais pour l'amour de Dieu sortez de table, sortez vite !
Maximilien ne se le fit pas dire deux fois. Gosseline le suivit dans sa chambre, il se jeta sur son lit.
— Sacrebleu ! dit le maître, vous manquez de sang-froid.
— Ah ! monsieur, dit Maximilien, j'ai pensé mourir. Mon cœur s'est serré... c'est une souffrance physique atroce... Votre invention du cigare est admirable, et j'ai failli, malgré ma peur, éclater de rire. Mais qu'est-ce donc qui est arrivé passage d'Arcadie ? Dans ce même passage oià, l'autre nuit, vous et moi...
— Je n'en sais rien, je n'ai pas lu les journaux.
— Monsieur, je vous en prie, courez' me les chercher... Je vais boire un peu d'eau de mélisse.
Gosseline descendit quatre à quatre. Il n'acheta point les journaux (pour se faire remarquer !) mais un journal, bien choisi, rempli d'horribles détails. Le crime était très ordinaire, et comme il s'en perpètre quotidiennement. Un ou plusieurs malfaiteurs avaient pénétré, sans qu'on sût au juste par où (car on ne relevait aucune trace d'effrac-
tioii), dans un pavillon du passage d'Arcadie occupé par un artiste dramatique et sa vieille bonne. On avait trouvé cet artiste mort, avec une ficelle nouée autour du cou, mais l'on n'osait affirmer qu'il eût succombé à la strangulation. Le vol était évidemment le mobile du crime, bien que pas un meuble ne fût forcé. Le coupable, ou les coupables, avaient arrêté à minuit et demi l'horloge du vestibule, afin de fixer pour l'histoire l'heure de l'opération. Et l'on n'avait aucune autre indication d'aucune sorte, mais, ce qui valait mieux, on était sûr de mettre la main sur lui, ou sur eux, ou sur elle, dans un délai de quinze à vingt jours.
— Quand je pense à ce qui aurait pu nous arriver ! dit Maximilien, oubliant de bonne foi qu'il avait joué, passage d'Arcadie, un tout autre rôle que celui de victime.
Gosseline le lui rappela, et ajouta :
— J'ai eu, moi aussi, une belle peur ! Vous voyez, entre parenthèse, qu'il ne faut jamais rien conclure des coïncidences, même les plus apparentes... Ouf !... Retournons à table.
— Jamais ! s'écria Maximilien.
La marquise, la duchesse, et même Hubert et le duc vinrent aux nouvelles. Heureusement, ils ne prirent point racine. On laissa reposer le jeune malade, qui peu à peu se remit jusqu'à l'heure où sortent les journaux du soir.
Mais la lecture de ces journaux jeta Maximilien, et même Gosseline, dans des transes qui ne firent que redoubler le lendemain et les jours suivants.
La police est comme la science : elle sait ignorer, il arrive même qu'elle en abuse. Cependant, le peuple crée ses légendes. Comme aucune trace d'effraction n'avait pu être relevée, ce peuple, qui est d'une logique désarmante, conclut de là que les meurtriers étaient entrés par la porte, et qu'ils avaient été introduits par la victime elle-même. On s'empressa d'attribuer à l'artiste dramatique des mœurs crapuleuses, et un peu plus que crapuleuses, et il se trouva sur-le-champ vingt témoins oculaires des infamies qu'il n'avait pu commettre — supposé qu'il les eût commises — que hors de la vue de tout témoin. Des personnes moins subtiles « cherchaient la femme », comme au bon vieux temps. Ce n'était pas le plus difficile à trouver dans le passage d'Arcadie. On sut que l'artiste dramatique entretenait, particulièrement avec Irma et Lucienne, des relations de voisinage. Ces deux dames ne furent guère inquiétées, car, leurs moindres faits et gestes étant de notoriété publique, elles n'eurent aucune peine à établir l'emploi de leur temps. Mais elles ne voulurent négliger rien pour éclairer la justice : elles racontèrent' ce qui était arrivé à elles-mêmes quarante-huit heures
ÉTKANGES COÏNCIDENCES 69
plus tôt, et elles n'hésitèrent pas à jeter le soupçon sur ces mêmes deux hommes (dont l'un au moins du monde), qui, après une rencontre au Phare tournant, les avaient visitées à domicile, et dont l'un (celui du monde) les avait allégées de trois louis.
Le chauffeur d'un auto-taxi révéla qu'il avait « chargé » cette nuit-là les deux personnages à l'entrée du passage d'Arcadie, et qu'il les avait déposés rue Saint-Dominique. Tout cela n'était rien encore ; mais les divers témoins, qui donnaient de Maximilien un signalement assez vague, en donnaient un saisissant de Gosseline, et l'on sait que M. le duc de Coutras a les instincts d'un Sherlock Holmes. Il lui suffit de lire ces signalements pour être illuminé. Comme ce n'est point son habitude, il en éprouva d'abord une sorte de plaisir ; mais, ensuite, il faillit mourir d'apoplexie.
Gosseline fut ausitôt mandé, non dans le cabinet de travail où pense monsieur le duc, mais dans le cabinet de toilette où il venait de prendre son bain. Ce grand seigneur n'était vêtu que d'un pyjama de soie crème, et il avait les pieds nus dans des babouches de toile éponge.
— Monsieur, cria-t-il, je sais tout !
Gosseline, qui venait aussi de lire les journaux,
baissa les yeux.
— Monsieur le duc, balbutia-t-il, je vous jure que Maximilien n'a tué personne.
— Pardieu ! fit le duc, je m'en doute. Mais il connaît ces deux filles!
— Monsieur le duc, repartit Gosseline avec humilité, mais avec une certaine fermeté, je vous ai dit l'autre jour : « S'il faisait une escapade, je le suivrais. » Vous avez trop d'esprit pour n'avoir pas deviné dès lors que la chose était déjà faite.
« V07/S az'ez trop 'd'esprit » était un chef-d'œuvre. Le duc de Coutras en fut flatté, et apaisé comme par miracle.
— Je vous remercie de votre dévouement, ditil. Mais que faire ? s'écria-t-il ensuite, en jetant les bras en l'air.
Gosseline marqua, en ouvrant les siens, qu'il n'avait aucune idée. Le duc réfléchit une minute, pas plus.
— Je vais l'expédier en Angleterre, dit-il avec décision, et comme il eût dit : « Je vais le mettre au régiment », ou « le fourrer dans une maison de correction ».
— En Angleterre ? dit Gosseline, à qui l'efficacité du remède n'apparaissait point, et qui tremblait de perdre sa place.
Mais le duc se hâta de le rassurer.
— Je vous demanderai, dit-il avec une grande courtoisie, de vouloir bien accompagner mon neveu et de lui continuer vos excellentes leçons.