L'AUTRE CADET
AXIMILIEN se réveilla dès l'aube, pour allonger cette journée heureuse. L'impatience des plaisirs qu'il ne devait goûter qu'à cinq heures du soir le chassa du lit avant six heures du matin. Il regarda Master Geffrey, qui dormait encore, et n'avait point, en effet, de raison pour changer ses heures ; et il s'en alla faire un tour au bord de la Tamise.
Elle dormait aussi, modestement, voilée de brouillards. Il faisait un de ces petits froids piquants, qui annoncent parfois, en été, les plus chaudes après-midi. Le soleil s'était levé tout pâle, sans contours, et subitement était devenu net et rouge, ainsi qu'en décembre. Un nuage coupait à mi-hauteur la colline, comme une montagne. Au sommet, les églises, les collèges gothiques, environnés de maisons roses, se réjouissaient de l'au-
rore. Le sentiment de la nature vient aux garçons ou aux filles à peu près comme l'esprit : Maximilien en fut pénétré ; il fit durer sa promenade, et ne rentra que pour le déjeuner de neuf heures.
Il rencontra sur le chemin, à quelques pas de la maison, Geffrey en compagnie d'un étranger, très grand, carré, mais sec, qui portait monocle et qui n'avait pas l'air de plaisanter. Le visage, du plus beau type romain, était parfaitement rasé et n'accusait aucun âge. Geffrey, selon son ordinaire, ne disait pas grand'chose, et l'autre n'avait pas l'air d'un monsieur à dire n'importe quoi. De temps à autre il s'arrêtait court, regardait, avec l'attention la plus soutenue, une pierre, par terre, et, d'un coup brusque de sa canne, l'envoyait, comme une balle de golf, à tous les diables. « Ce Geffrey, se dit Maximilien, connaît de drôles de types. »
Le « drôle de type » était invité au brcakfast. Dès que Maximilien entra dans la salle à manger, Master Geffrey fit les présentations.
— • Marquis de Coutras, dit-il, en s'efforçant d'articuler chacun de ces trois mots à la française.
Il ajouta :
— Mon oncle, le duc de Jedburgh and Kelso.
— C'est le premier ministre, dit, à l'oreille de Maximilien, Gosseline, qui semblait ahuri.
Maximilien ne le fut pas moins, et le devint même davantage, quand il vit que l'on n'appelait point
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ce duc Votre Grâce et que personne n'était à plat ventre devant lui. C'est au contraire lui qui respectait le docteur. Il avait des attentions pour la grosse Bessie et la poétique miss Ethel. Il ne souffla mot de politique, sauf une amabilité à l'adresse des « charmants Français ». Il ne parla un peu abondamment que du golf ; et quand Geffrey le reconduisit à la gare aussitôt après le déjeuner, Maximilien et Gosseline le virent de loin qui s'arrêtait tous les cinquante pas, pour choisir une pierre et, d'un coup de sa canne, la lancer.
— Je n'aurais jamais cru, dit Maximilien, que ce Geffrey, qui a plus de beauté que de race, et qui reçoit le fouet sans broncher, fût d'une si bonne maison. Je ne sais pas si le duc de Jedburgh et Kelso est premier ministre, mais je sais bien que c'est un des plus grands noms d'Ecosse... A propos de noms, comment Geffrey, s'il est vraiment le neveu légitime du duc, ne s'appelle-t-il ni Kelso, ni Jedburgh, mais Barton ?
— C'est, dit Gosseline, qu'il n'a droit (comme vous entre parenthèse) qu'à son nom patronymique ; et, en Angleterre, ce n'est pas la mode d'usurper des titres.
— Que dites-vous, monsieur ? s'écria Maximilien. Si j'étais Anglais, je ne serais ni marquis ni Coutras, et je m'appellerais donc Collignon ? Car tel est le nom de ma famille.
— Il n'est pas joli, dit Gosseline. Je conçois que vous préfériez l'autre.
Maximilien aperçut revenir Geffrey çt lâcha Gosseline pour courir à lui. Il lui pardonnait ses coups de poing en faveur de sa naissance. Il lui prit le bras et lui dit :
— Quel mystérieux vous faites ! Pourquoi ne m'avez-vous pas révélé que vous êtes de pur sang, et cadet comme moi ? C'est une sympathie de plus entre nous : je m'en réjouis, car vous n'ignorez pas que j'ai conçu pour vous la plus vive amitié. Si j'avais su qui vous êtes, nous aurions causé de choses intéressantes, au lieu de nous raconter des sottises. Vous m'auriez dit vos projets d'avenir, et peut-être suggéré les miens, puisque notre situation est identique. Moi, je n'ai aucune idée de ce que je ferai dans la vie.
Geffrey Barton n'avait pas dit ses projets d'avenir à Maximilien de Coutras, parce qu'un Anglais n'imagine pas que ses affaires puissent avoir le moindre intérêt pour un étranger. Mais, du moment que Maximilien lui affirmait le contraire, il était trop heureux de se confier à un ami, comme tout jeune homme de cet âge,, même Anglais. Il exposa donc ses divers plans, dans un ordre admirable. Il déclara que la politique le tentait d'abord.
— Mais, fit Maximilien d'un ton méprisant, vous ne pourriez entrer qu'à la Chambre des communes?
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— Cela dépend, répliqua-t-il. Rien ne prouve que je ne serai pas un jour duc de Jedburgh et Kelso.
11 n'avait pas, en effet, plus de six proches à enterrer pour succéder au titre de son oncle. Il ne souhaitait pas ce massacre ; mais il ne laissait pas d'y penser, aûn de n'être pas pris au dépourvu.
Il avoua qu'en seconde ligne, il avait du goût pour le journalisme, mais pour le journalisme militaire : il regrettait que son jeune âge ne lui eût pas permis de suivre, à titre de correspondant, la campagne du Transvaal ou celle de Mandchourie, et il attendait avec impatience une autre guerre. L'attrait de l'Inde le sollicitait aussi et il n'eût point dédaigné d'être vice-roi ; mais il lîè se dissimulait point qu'il aurait de la peine à obtenir cette dignité, s'il ne devenait préalablement duc. Enfin, il avait l'intention d'acquérir une fortune personnelle considérable ; et comme son oncle était le principal actionnaire de la principale mine du Cap, il comptait se faire nommer membre, puis président du conseil d'administration et, à défaut de vice-roi des Indes, devenir roi du diamant.
Ce dernier projet sourit tout particulièrement à Maximilien.
— Mon cher, dit-il au neveu du duc de Jedburgh et Kelso, vous devez vous tenir à celui-ci, qui m'arrange très bien. Je ne peux plus me passer de vous,
et je suis décidé à vous accompagner où vous irez. Mais cela ne m'amuserait ni ne me profiterait guère de suivre une campagne sans me battre, et qu'est-ce que vous voulez que j'aille faire aux Indes ? Au Cap, c'est tout différent, et si monsieur votre oncle vous fait une situation dans sa mine, il peut aussi bien m'en faire une, par égard à l'amitié que j'ai pour vous.
— Je le lui demanderai, dit avec beaucoup de cordialité Master Geffrey.
Maximilien retourna en courant vers Gosseline.
— Monsieur, lui dit-il, les événements se précipitent, et il est incroyable combien il s'est passé de choses depuis ce matin. Mon destin vient de se fixer. Geffrey partira bientôt pour le Cap, où il présidera le conseil d'administration de la plus riche entre toutes les mines de diamant. Je le suivrai : je ne peux plus me passer de lui, mais il va de soi que vous en êtes. Je me procurerai facilement, sur place, du diamant brut, et je répandrai le bruit que j'en fabrique d'artificiel. Je montrerai ceux que je me serai procurés, et je dirai qu'ils sont de moi. Pour obtenir mon silence et pour éviter que je ne ruine son commerce, Geffrey me donnera des sommes considérables.
— Cela, dit Gosseline, a déjà été fait. L'histoire se répète, mais l'escroquerie ne se répète point. Elle est aussi comme le violon, qui ne souffre pas la
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médiocrité. Je suis tranquille : vous aurez, un jour ou l'autre, des idées neuves et originales. Vous êtes déjà dans les bons principes. Un instinct sûr vous avertit qu'il y a deux moyens de faire de l'argent, comme l'on dit en Amérique, c'est d'en faire effectivement ou d'exploiter ceux qui en font. L'honnête Geffrey est de la race des producteurs effectifs : vous ferez donc bien de vous associer à lui, et vous aurez d'autant plus de cœur à le tondre que vous l'aimez tendrement.
— Ah ! monsieur, n'en doutez pas ! s'écria Maximilien.
— En attendant que vous partiez pour le Cap, reprit Gosseline, il est temps que nous allions retrouver nos belles amies.
— Je n'y pensais plus, dit Maximilien.
Il était même si loin d'y penser qu'il eût volontiers manqué le rendez- vous ; mais il sentit que cela ne se doit point.
En chemin, l'on rencontra Geffrey, qui portait sur l'épaule droite une serviette-éponge rayée de rouge et de bleu.
— Je vais au bain, dit le neveu du premier ministre. Venez-vous avec moi ?
— Cela m'est impossible, dit Maximilien, en prenant, bien malgré lui, un air avantageux.
Il ajouta : « Je le regrette », et le plaisant est qu'il le regrettait tout de bon.
a Comment va-t-elle s'appeler ? » pensait-il ; et il ne se demandait point : « Sera-t-elle à mon goût? » Elle s'appelait Rosalie. Ce n'était rien encore, mais la première vue lui fut si défavorable que Maximilien en demeura consterné. Germaine l'avait séduit par sa bonne tenue : Rosalie était affublée d'un chapeau absurde et d'une manière de caraco rouge sur une espèce de cotillon blanc. On n'était pas fier d'être Français, quand on la voyait en Angleterre. Elle riait continuellement comme les poules gloussent, et l'on ne s'entendait plus, ce qui permit à Maximilien d'avoir un assez long aparté avec Gosseline.
— Monsieur, lui murmura-t-il, comme cela tombe mal ! Rosalie ne me dit rien du tout et, pour trois louis, je n'aurais pas le courage de l'entôler. Vous ne me paraissez pas être dans les mêmes sentiments, et vous la regardez plus que Germaine, qui ferait très bien mon affaire. Si nous changions ?
— Ce serait avec plaisir, dit Gosseline, mais il me paraît bien délicat de revenir sur ce qui a été convenu.
Heureusement, rien ne pressait, et ils purent laisser la chose en suspens, vu qu'ils s'étaient flattés à tort d'obtenir les faveurs de leurs maîtresses sur la fin de l'après-midi : c'est une heure de femme du monde, et Rosalie ni Germaine, qui sortaient à peine de leur lit, ne se souciaient point d'y rentrer
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si tôt. Elles préféraient canoter. Maximilien et Gosseline s'empressèrent d'accéder à ce vœu. Ils louèrent un bateau à trois paires de rames, car Germaine prétendait travailler, comme les hommes. Rosalie se mit à la barre, où elle ne gouverna point ; mais elle chanta, à plein gosier, une tyrolienne qui eût étonné Bougival même.
L'effarement des populations et le scandale n'auraient pas été plus affreux, si Rosalie avait lancé ses laïtou à l'église pendant le sermon, ou dans le hall d'un des trois collèges pendant le repas. La Tamise était, à ce moment, fort animée et sillonnée de barques nombreuses. Mais les jeunes rameurs qui les montaient ne parlaient point ; et lorsque par hasard une jeune fille (du meilleur monde) était assise à la barre, elle ne gouvernait ]:)as plus que Rosalie, mais elle faisait la lecture. C'était aussi l'heure de la promenade et du bain. Miss Ethel, qui était assise au pied d'un saule, vit Gosseline parmi ces femmes... Elle jeta un cri, et rougit de l'avoir jeté. Geffrey, qui était perché dans le même saule, tout nu, ne put supporter la vue de son ami en veston, flanqué de deux femmes tout habillées. Il se laissa brusquement choir dans l'eau. Miss Ethel fut arrosée : elle n'y prit seulement point garde.
Ces dramatiques épisodes échappèrent à Maximilien ; mais quand il rentra dans sa chambre.
à sept heures, il eut la surprise de trouver close la porte de Geffrey. Il l'ouvrit, sans frapper, et tendit la main à son camarade, qui tourna le dos.
— Etes-vous fou ? lui cria-t-il.
Gefîrey fit un prodigieux effort, et répondit en français, ou à peu près :
— Je suis soucieux de vous dire que je ne puis secouer les mains avec vous, parce que vous fréquentez de sales femmes.
Lorsque Gosseline rencontra miss Ethel, qui était la grâce même (et d'ailleurs amoureuse de lui), elle lui tourna également le dos. Le vieux Baldwin avait un air de sévérité. Mrs. Baldwin semblait aussi mortifiée que si elle eût raté un pudding. Le dîner fut sinistre, et, en sortant de table, le docteur prit Gosseline à part, pour lui signifier que chacun est libre, mais qu'il ne tolérait point l'mconduite, et qu'il le priait de repartir pour la France demain matin. Puis la famille se retira, laissant les deux coupables seuls.
— C'est trop fort ! s'écria Maximilien. Geffrey n'est pas déshonoré pour avoir reçu des coups, et nous le sommes pour nous être baladés avec des femmes !
— Il ne s'agit pas, dit Gosseline, de critiquer les mœurs anglo-saxonnes. ]\Iais cette aventure est fort ennuyeuse. Qu'allons-nous raconter à monsieur le duc, et comment lui expliquerons-nous ce retour
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prématuré ? Il vous a expédié en Angleterre à la suite d'une histoire de femme. Je crains que cette récidive ne fasse déborder la coupe et qu'il ne m'accuse de mal veiller sur vous.
Ce que Gosseline oubliait, c'est que monsieur le duc n'avait pas envoyé son neveu en Angleterre pour le punir, mais pour lui former le caractère : il ne doutait point qu'après plus de deux mois, ce ne fût chose faite, et que Maximilien n'eût appris l'anglais par-dessus le marché. Comme il s'apprêtait à partir pour Trouville, où il réunit tous les siens, il invita Gosseline par dépêche à ramener le jeune homme dans les quarante-huit heures ; et par une coïncidence où les aveugles seuls refuseraient de voir la marque d'une intervention divine, cette dépêche arriva précisément comme le docteur Baldwin venait de les mettre à la porte. Gosseline en fut bien aise. Mais Maximilien ne se consolait pas d'avoir perdu si injustement l'utile amitié de M aster Geffrey.
AXIMILIEN de Coutras revit la France avec plaisir : il est bien né, il aime sa patrie, et particulièrement Trouville. Son oncle lui fit un accueil qui ajouta encore à la joie du retour. C'est qu'il arrivait d'Angleterre, et monsieur le duc n'admettait point qu'il y eût séjourné deux mois sans acquérir toutes les qualités physiques et morales que l'éducation anglaise doit assurer aux jeunes gens.
— Comme il est changé à son avantage ! s'écriait ce bon oncle en considérant son neveu, qui précisément n'était point changé du tout. Qu'il a grandi ! Qu'il est large d'épaules. ! Qu'il donne la main franchement ! Et qu'il a le regard droit !
Or Maximilien, fort poussé pour son âge, avait depuis plus d'un an atteint la limite de sa croissance, et il ne bougeait plus. Comme beaucoup de
leunes Français, il dissimulait une force musculaire très réelle sous les apparences de la fragilité. Il avait une poignée de main fondante, que Gosseline, pittoresque en ses expressions, appelait : « Votre poignée de main de chez Boissier. » Ses yeux, à la vérité fort beaux, se voilaient de longues paupières hypocrites, comme les yeux de Chérubin, et il ne regardait qu'en coulisse.
Gosseline ne fut pas moins bien reçu que son élève, et le duc se donna le genre de le traiter avec familiarité. Il ne lui tirait point l'oreille, ce qui est plutôt bonapartiste ; mais il lui tapait sur l'épaule, et disait : « J'ai mis la main sur un trésor. » L'heureuse mère de Maximilien, madame la marquise, disait comme monsieur le duc, et elle s'attendrissait. Ses façons devinrent bientôt si équivoques qu'elles alarmèrent le jeune professeur. Il est certain qu'elle tournait autour de lui. Mais enfin elle s'expliqua : elle ne voulait que lui soumettre certains essais poétiques.
Madame la marquise s'était avisée subitement, en faisant ses malles, qu'elle était à peu près la seule de son monde qui ne rimât point. Comme elle n'avait pas plus de quarante-cinq ans, elle ne croyait pas qu'il fût trop tard pour s'y mettre. Elle se dépêchait toutefois, afin de rattraper le temps perdu, et elle avait depuis trois semaines accouché, SI l'on peut dire, de douze odelettes funèbres dé-
diëes à la mémoire du feu marquis. Ces pièces parurent à Gosseline les plus gaies du monde et le réconcilièrent avec l'idée de la mort. La marquise se mettait aussi sur le pied de les réciter dans les salons. Elle se faisait beaucoup prier, mais elle cédait toujours. Il rejaillissait de cette poésie un nouveau lustre sur le nom de Coutras ; et quand les divers membres de la famille se montraient le matin cinq minutes dans la rue de Paris, ils avaient un port de tête qui signifiait aux profanes qu'après s'être contentés, sept siècles durant, de descendre des croisés, il leur prenait des démangeaisons d'y remonter, par un autre chemin. Maximilien recueillait, de cette gloire, sa portion de cadet, et il s'attachait de plus en plus à sa maison ; Gosseline lui-même sentait l'honneur d'appartenir à ces gens-là.
Mais la grande nouveauté de l'année fut l'accointance de Alaximilien et de son cousin Hubert. Durant toute leur enfance, ils n'avaient pas échangé vingt paroles ; ils ne se voyaient que ce qui était strictement nécessaire pour entretenir leur aversion réciproque, et ils ne jouaient jamais ensemble. Maximilien n'avait point de raisons pour revenir de cette antipathie, si naturelle entre proches, et il en avait de bien fortes pour envier son cousin plus encore qu'aux jours passés. C'est Hubert qui s'était transformé en deux mois, et qui semblait revenir d'An-
gleterre : il avait la moustache suffisamment fournie pour que l'on vît qu'il la rasait, il donnait la main virilement (quand il la donnait), et il regardait les gens bien en face, avec insolence, sinon avec franchise. Enfin, sa maîtresse, la cantatrice mondaine, qui aurait pu être sa grand'mère puisqu'elle l'était bien de deux de ses meilleurs camarades, tenait toujours à lui si chèrement qu'elle l'avait suivi à Trouville, sous prétexte de chanter dans les concerts de charité. Elle y chantait tant qu'elle pouvait le finale de Tristan, et avec lui, plus volontiers le deuxième acte.
Maximilien pardonnait à Hubert d'être beau et d'être aimé. « Ah ! se disait-il en soupirant, j'ai du cœur ! Mais aussi c'est que je n'ai pas d'autre ami. » Et il se rappelait le fâcheux dénouement de sa liaison avec Geffrey Barton, la ruine de toutes les espérances qu'il avait cru pouvoir fonder sur cette amitié sans lendemain.
« Parce qu'on est cousins, se disait-il encore, ce n'est pas une raison pour se détesfer. Quelle superstition!... Hubert doit arriver à tout, il n'y a pas de rivalité possible. La haine est stérile, et l'amitié peut être bien profitable... Mais oîi avaisje la tête, de dire que je ne veux pas de ses restes? Prendre la femme ou la maîtresse de quelqu'un, ceia ne s'est jamais appelé avoir ses restes. Du moins, cela dépend du point de vue. » Cette idée
lui parut si ingénieuse, et il fut si fier de l'avoir trouvée tout seul, qu'il allait courir la communiquer à Gosseline. Il se ravisa. « A la fin, se dit-il, je puis me passer de consulter M. Gosseline tous les quarts d'heure. Il faut que je m'habitue à prendre l'initiative. Ce ne serait pas la peine d'avoir vécu en Angleterre. »
11 travailla dès lors à devenir le meilleur ami et l'inséparable de son cousin. Il n'y eut point de peine. On se voyait du matin au soir, même sans le faire exprès. Il saisit toutes les occasions de décocher à Hubert de petits compliments sans soupçon de flagornerie, et d'une forme naïve. Au bain, il lui disait : « Comme tu nages bien ! » ou : « Tu en as des bras, toi ! » Aux petits chevaux, si Hubert gagnait trois fois dans une heure, il lui disait : « Toi, tu as de la chance x> (ce qui fait toujours plaisir). Il risquait parfois, pour éviter la fadeur, une critique, mais flatteuse.
— Tu danses bien, lui dit-il un soir, mais je trouve que tu as un peu de raideur dans l'épaule gauche ; avec un rien de souplesse, ce serait le rêve.
« Papa décidément a raison, pensa Hubert de Coutras : mon cousin ne se ressemble plus depuis qu'il e.st allé en Angleterre. C'est vraiment. un très gentil garçon. »
L'intimité était déjà si étroite que Maximilien
assistait en tiers aux rendez-vous d'Hubert et de son Yseult, quand ces rendez-vous n'étaient que chez le pâtissier : la dame avait une passion presque aussi forte pour les gâteaux à la crème que pour les tout jeunes gens. Mais le petit marquis n'était pas si neuf que de démasquer trop tôt ses batteries; et, en attendant, il se voyait sevré des plaisirs dont l'heureux Hubert se régalait immodérément. Cette privation lui sembla cruelle. Cette fois, il eut recours à Gosseline.
— Monsieur, lui dit-il, Trouville est pour nous un séjour encore plus austère que la Grande-Bretagne. Vous allez me redire que je ne pense qu'à ça, mais vous m'accorderez qu'il est pénible de n'y pouvoir penser que toutes les six semaines. Nous ne sommes pas, en principe, aussi libres que là-bas, mais, pratiquement, nous pouvons décamper à n'importe quelle heure de jour ou de nuit. D'ailleurs, si vous venez avec moi, ni mon oncle ni maman ne demanderont point où nous allons. Or j'ai vu, tout au bout des planches, du côté du port, un établissement qui s'intitule Eden Trouvillais, et je sais ce qu'Eden veut dire.
— Je vous y conduirais avec plaisir, dit Gosseline, et je vous avoue que cet Eden me tente aussi personnellement, car ma vertu me pèse, comme dit l'autre. Mais vous venez de faire allusion à la confiance si touchante que me témoigne monsieur le
duc : je tiens beaucoup à en rester digne, et surtout à ne pas la perdre. Je l'ai déjà hasardée trop souvent, et, bien qu'il n'en soit résulté rien d'irréparable, le souvenir de mes imprudences me rend timoré.
— C'est bon, répondit Maximilien, j'arrangerai cela.
A dîner, la conversation traînait, Maximilien dit brusquement :
— Il y a ce soir un gala à l'Eden, j'y vais.
M. le duc de Coutras, qui avait le nez dans son assiette, voulut dire : « Vous êtes fou ! » Mais, pour le dire, il leva les yeux, et il rencontra le regard de Maximilien, ce fameux regard droit, qui pour la première fois était droit tout de bon. « C'est inouï, pensa-t-il, ce que l'Angleterre a fait de ce gaillard-là ! » Et il répondit, à l'étonnement général :
— • Allez-y, allez-y, mon garçon. Amusez-vous, c'est de votre âge.
Hubert, moins déterminé, eut la niaiserie de dire :
— Et moi, papa, est-ce que je ne pourrais pas y aller aussi?
Mais Maximilien ne laissa pas au -duc le temps de répondre non, et répondit pour lui :
— Certainement.
Il ajouta, en manière de plaisanterie :
— Nous emmenons M. Gosseline.
Et, comme on se levait de table, il donna le signal du départ, en administrant à chacune des personnes présentes une poignée de mains qu'elles n'oublièrent pas de sitôt.
— Ce n'est pas plus difficile que ça, dit-il, une fois dehors, en faisant une pirouette.
Gosseline était stupide d'admiration.
Après ce coup d'éclat, il crut pouvoir changer l'ordre des préséances : il prit le commandement de la bande, et il entra le premier à l'Eden. Il eut lieu de s'en repentir; car la première femme qui le vit, et qui ne l'aurait point vu si son cousin, plus large, avait marché devant, fut sa victime du passage d'Arcadie, l'altière Irma, plus empanachée que jamais, et flanquée de Lucienne, toujours noiraude et ébouriffée.
Maximilien pâlit; mais il a l'habitude du monde, et il allait passer d'un air digne, sans les reconnaître. Malheureusement, les femmes de cette espèce n'ont pas l'habitude du monde. Elles le reconnurent, et lui lâchèrent une telle bordée de gros mots qu'il ne restait plus qu'à les mettre par ordre alphabétique pour avoir un dictionnaire complet de la langue verte. Lucienne, qui gardait un faible pour Gosseline, le ménageait ; mais Irma ne ménageait pas Maximilien. Elle lui promit qu'elle lui ferait des avanies de même .sorte tant qu'il ne lui rendrait pas ses trois louis, et elle lui intima l'or-
dre de quitter le bal. Maximilien n'avait garde d'obtempérer aux injonctions d'une pareille fille; mais il était connu, on riait autour de lui un peu trop haut, il voulut montrer qu'il était mieux élevé qu'elle, et il lila.
— Ah çà ! dit-il avec rage, dès qu'il respira l'air frais du dehors, est-ce que cette histoire-là va me suivre toute ma vie ?
— En France, fit Gosseline, cela m'étonne. Cela ne m'étonnerait pas en Allemagne, où il n'est pas rare de voir des septuagénaires se reprocher mutuel - Icment, et jusque devant les tribunaux, les petites privautés qu'ils prenaient ensemble à l'école. Mais, ici, nous avons la prescription... Je ne vous ai pas mâché ce que je pensais de votre premier exploit, mais j'estime que vous l'avez trop payé. Votre Irma a la rancune tenace. Vous pouvez dire que, pour votre début, vous avez tiré là un joli numéro ! En attendant, elle va faire du chabanais (si j'ose lui emprunter son langage), monsieur votre oncle n'aimera point cela, je ne saurais lui donner tort, et moi, il va me flanquer à la porte.
— Je sortirais de la maison avec vous ! s'écria Maximilien.
— Ne dis donc pas de bêtises, ma vieille, dit le brave Hubert, qui avait, à l'occasion, une sorte de bon sens épais. Il faut tout bonnement rendre à cette grue ses trois louis.
I,R RF.flARD
Ils se fouillèrent, et ne purent, à eux trois, réaliser que dix-sept francs.
— Eh bien, dit Hubert, allons aux petits chevaux, où nous sommes sûrs de ne pas rencontrer ton amie, puisqu'elle est à l'Eden. Rien n'est plus facile que de faire soixante francs avec dix-sept : tu dis toujours que j'ai de la chance.
Maximilien disait à Hubert qu'il avait de la chance, mais c'était pour lui faire plaisir. Hubert n'avait aucune chance, il avait, au contraire, une déveine noire. Il ne passa pas une fois, ni à vingt sous, ni à quarante, et douze coups suffirent pour décaver les trois amis. Ils sentirent qu'il n'y avait rien à faire et prirent le parti de s'aller coucher, quoiqu'il fût de fort bonne heure.
La duchesse et la marquise s'étaient déjà retirées, mais ils trouvèrent dans le salon monsieur le duc, qui sommeillait sur un journal. Il se réveilla en sursaut, ne remarqua point leurs mines contrites, et leur demanda rondement :
— Eh bien, mes amis, vous êtes-vous bien amusés ?
Maximilien eut une inspiration.
— Pas du tout, répondît-il, et il m'est arrivé une aventure très désagréable, que j'aime mieux vous dire tout de suite, car vous seul pouvez me tirer de là.
— Ah ! bah ? ah ! bah ? dit le duc, gêné par le « regard anglais » de son neveu.
— Vous avez bien voulu, poursuivit Maximilien, me pardonner une mauvaise plaisanterie que j'ai faite dernièrement à une personne de mœurs faciles.
— Oui, oui... dit le duc, qui ne savait plus oii diriger lui-même son regard pour éviter celui de Maximilien.
— Cette personne est moins indulgente que vous. Un hasard vient de me remettre en sa présence. Elle a fait du bruit, et elle nous insultera tous publiquement tant que je ne lui aurai pas restitué ce qu'elle a le front de prétendre que je lui ai pris.
— Combien est-ce ? dit le duc magnétisé, sans la moindre résistance.
Maximilien songea que ce n'est pas tout de vaincre et qu'il faut bien aussi profiter un peu de la victoire.
— Cinq louis, dit-il tranquillement.
LIMPREVU
ES bourgeois, qui règlent leurs comptes à court terme, ignorent le plaisir des dieux que l'on goûte, lorsque soudain, inopinément, l'on se trouve en mesure de payer un fournisseur ou un créancier qui réclamait son dû sans espoir, mais avec insolence.
a Ah ! ah ! se disait Maximilien. Ma belle Irma ! Tes trois louis ! Je te les vais jeter au nez. Les voilà. Ils ont même fait des petits. A mon tour de parler haut, et rira bien qui rira le dernier. »
Il fit réflexion qu'elle rirait peut-être aussi, de rentrer dans son argent ; mais cela ne le refroidit point, et il se rendit de bon matin à l'Eden, pour s'informer de l'adresse d'Irma, qu'elle avait négligé de lui faire connaître. Quand il la sut, il prit son temps. « Je ne suis pas aux ordres de cette demoi-
12'l CHRONIQUE DU CADET DE COUTRAS
selle, pensa-t-il, et elle ne m'a pas gagné cet argent au jeu. Certes, je la désintéresserai, et j'ai même hâte de le faire ; mais je le ferai à mon heure ; et, s'il me plaît que ce soit d'aujourd'hui en huit, ce sera d'aujourd'hui en huit. Qu'elle s'avise un peu de crier ! Elle ne criera pas longtemps : j'ai de quoi lui fermer la bouche. D'ailleurs je ne la rencontrerai pas, si je ne vais pas, comme hier soir, la chercher sur son terrain. »
Il rejoignit son cousin Hubert, qui faisait les cent pas sur la plage.
— Qu'est-ce qu'elle t'a dit ? Tu en viens '^ lui demanda Hubert.
— Rien ne presse, dit Maximilien.
— A ta place, dit Hubert, j'aimerais mieux en finir tout de suite.
Mais il ne hasardait que timidement cette légère critique : il avait en Maximilien une confiance absolue, depuis qu'il l'avait vu carotter au duc deux louis de trop. Maximilien aperçut ce sentiment, qui le flatta. « L'enfant, se dit-il, est à point. Je crois que maintenant je ne risquerais rien à lui souffler sa bonne amie. » Il vit justement la dame, qui venait sur eux, et observa que Ton ne saurait dire « souffler » une personne de ce volume. Il regarda de côté son cousin, a J'y aurais, pensa-t-il, peu de mérite... et (il soupira) bien peu de plaisir. »
l'imphévu 125
Un jeune homme d'une suprême élégance, et tout en blanc jusqu'aux bottines, accompagnait la tendre Yseult. Les bords larges et rabattus de son panama dissimulaient tout son visage. Quand Maximilien le vit sous le nez, il reconnut Gosseline : il n'en pouvait croire ses yeux. Par politesse, les deux cousins firent volte-face et se joignirent au couple. Mais on leur dit bonjour distraitement, et l'on poursuivit une conversation dont le tour littéraire les ennuya. Il ralentirent, ils se laissèrent dépasser. Quand ils jugèrent la distance suffisante, ils firent une seconde volte-face, et ils se dirigèrent vers les Roches-Noires, tandis que Gosseline et Yseult se dirigeaient vers le port.
— Ah çà, dit Maximilien, est-ce que tu es en froid avec elle ?
— Pas précisément, dit Hubert. Mais sa voix lui donne des inquiétudes, et pour se ménager une occupation honorable en cas qu'un jour ou l'autre elle ne puisse plus chanter, elle s'est mise, comme ta mère, à faire de la poésie. Elle m'a lu deux ou trois morceaux, et je crois que je ne lui ai pas bien exprimé mon admiration. Je l'ai même priée très sérieusement de garder dans son tiroir une espèce d'hymne où elle traduit avec trop de liberté les sentiments que je lui inspire. Si elle publiait ça, Rogatien et Alexandre (les deux petits-fils de la dame) ne me salueraient plus, et tu sais que je
fais passer l'amitié avant tout. Elle ne m'en veut pas, mais elle ne me trouve pas intellectuel ; et, comme ta mère lui a vanté les aptitudes de Gosseline, elle l'a invité, voilà trois jours. C'est à cette occasion, sans doute, qu'il s'est offert une flanelle blanche, un panama, et je m'étonne qu'il ne t'en ait point parlé.
— ]\Ioi aussi, dit Maximilien.
Ils rencontrèrent sur ces entrefaites Rogatien et Alexandre, à qui Hubert s'empressa de raconter avec beaucoup de verve l'incident de l'Eden Trouvil lais et le tour des cinq louis. Rogatien et Alexandre le trouvèrent plaisant, et firent cent amitiés à Maximilien, qui les trouva channants. a Je ne veux pas non plus, pensa-t-il, me brouiller avec eux. Il ne manque pas de femmes à Trouville sans leur grand'mère, et j'ai de l'argent sur moi. Ce qu'il me faut surtout, pour le moment, c'est des relations. » A cet égard, l'amitié de son cousin lui profitait déjà : tous les amis d'Hubert étaient devenus les siens, pour ainsi dire implicitement, et le lot était nombreux ; outre Rogatien et Alexandre, Hubert avait bien une douzaine d'amis, qui appartenaient tous à la meilleure société.
Ils portaient des noms de famille qui ont déjà servi, et un profane qui avait l'indiscrétion' de les écouter était bien étonné de les entendre se dire : « Tiens un tel... » (Je mettrai a Bayard » pour
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être sûr de n'offenser personne, car je crois qu'il n'en reste plus.) « Tiens, Bayard ! Bonjour, mon petit, comment va ce matin ?» — « Bayard ? songeait l'écouteur indiscret. Je ne me le représentais pas ainsi. » Et il continuait de s'étonner, lorsqu'il entendait Bayard répondre •.
— J'ai crevé au vingtième kilomètre, et j'ai une contravention pour exhalaison d'odeurs incommodes.
Car ils ne parlaient guère que d'automobile, quelquefois d'autres sports, surtout du golf, qu'ils préféraient parce qu'on y joue à grande distance et qu'on n'est pas obligé de causer. Ils étaient peu causants. Ils avaient peu de caractères personnels, de sorte qu'ils se distinguaient malaisément les uns des autres, sauf par leurs âges : il y en avait depuis quinze ans jusques à quarante-cinq ans. Ce qui empêche les hommes très différents d'âge de se lier ensemble, c'est plutôt la différence de leur développement intellectuel. Mais l'intelligence de ceux-ci était si peu ambitieuse qu'elle atteignait vite son point de maturité. Ils étaient précoces (sans être prodiges), et, dans ce milieu, un adolescent pouvait très bien tenir tête à un quadragénaire.
Toutefois, parmi ces figures effacées, deux personnages un peu plus singuliers se faisaient remarquer, — d'abord parce qu'ils ne portaient point de
noms historiques. L'un des deux, qui s'appelait Jacques, ou, plus familièrement Coco Sorbier, était un avorton au poil pâle et ras, aux yeux clignotants, âgé de dix-huit ans et qui semblait un tout petit garçon. Héritier d'une fortune énorme, Coco était déjà traqué par une meute de parasites, qui voyaient de loin, puisqu'il n'avait pas encore l'âge légal de la dissipation. Il manquait pour lui-même du superflu le plus nécessaire, et ses nuits comme ses journées se passaient en manigances pour se procurer de l'argent.
Il y était aidé par une sorte de factotum âgé de vingt-cinq ans, qui s'appelait René Fauchelevent, et qui en avait bien l'air : car ce Fauchelevent était grand, dégingandé, avait de grandes jambes, une superbe fente, comme disent les hommes d'épée, et de grands bras qui semblaient s'escrimer contre des moulins en faisant les mêmes gestes qu'eux. Son visage rasé, régulier, avait cette expression d'impudence qu'on attribuait jadis aux valets, et qui fait dire aujourd'hui : o Diable ! voilà un homme d'action. » Il provoquait par manie, et il se battait pour rien, comme sous Louis XIII ou à l'époque de la Restauration. En dépit d'une naissance ignoble et d'un passé douteux, il était accueilli avec faveur dans un monde où -le snobisme veut que l'on admire et même que l'on considère les gens capables de tout. Il professait les
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idées les plus nouvelles, il était néo-chrétien, néoroyaliste, décentralisateur, et il ne manquait point de cracher par terre dès qu'il voyait un juif, sauf quand il avait un service d'argent à lui demander. Enfin il s'était prodigué avec une telle ardeur lors des inventaires, que le président qui l'avait condamné pour ce motif à huit jours de prison, ne voulait pas croire qu'il ne fût pas domestique dans une des plus grandes maisons du Faubourg.
Ce Fauchelevent se lia précipitamment avec Hubert et Maximilien : il sentait que d'ici à peu il aurait à leur servir d'intermédiaire auprès des usuriers. Sur ce, un jeune Israélite, fort agréable, instruit et bien élevé, doué d'une fortune qui n'était pas loin d'égaler celle de Coco, désira de s'introduire dans le cercle. Fauchelevent cracha. Ce geste ne fut pas du goût du jeune israélite, qui gifla Fauchelevent, et une rencontre fut décidée pour le lendemain. Elle eut lieu à une heure matinale, onze heures et demie, sur le champ de courses, derrière les tribunes du pesage. Fauchelevent avait dit : ce Je ne veux pas qu'on en parle, je ne veux pas de public. » En conséquence, tout Deauville y vint, Trouville et les environs, et il y eut plus de monde qu'au Grand Prix.
Fauchelevent portait un maillot noir avantageux, il faisait des sauts de carpe et jetait des cris féroces. Maximilien fut d'abord ému, mais
cessa de l'être à la vingt-deuxième reprise. Il détourna la tête et regarda cette belle assistance ; il vit, au premier rang, Irma, comme toujours flanquée de Lucienne. « Bon Dieu de bon Dieu ! se dit-il. Si elle m'eng... devant tout ce monde, ce sera du joli ! » Et il s'esquiva sans attendre le dénouement du duel (qui fut un grand coup d'épée dans la cuisse droite de Fauchelevent). Il résolut d'opérer le jour même la restitution des trois louis ; mais il n'osait y aller seul et il pria Gosseline de l'accompagner. Gosseline, qui était déjà en jaquette, s'excusa : il avait promis toute la journée à M°'® la duchesse d'Estouteville douairière, qui devait lui lire cent et un sonnets qu'elle venait d'achever, à la gloire du colibri,
Maxirailien requit Hubert : il avait un rendezvous d'Yseult, mais ne demandait qu'à le manquer, d'autant que ce n'était pas un rendez-vous à la pâtisserie. Les deux cousins se rendirent, vers trois heures, rue de la Cavée, où demeuraient les deux femmes, dans une maison bizarrement étroite, mais qui se rattrapait en hauteur. Ils sonnèrent tout doucement. Ce fut Irma en personne qui \int ouvrir, au second appel, car elle faisait la sieste. Elle était vêtue d'un peignoir blanc, et elle avait sa figure de la veille au soir. Maximilien, qui marchait bravement en tête de colonne, fit une légère retraite : n'allait-clle pas lui sauter aux yeux ?
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Mais elle sait vivre. Elle dit, d'une voix extrêmement aiguë, en minaudant et en se déhanchant :
— Comment, c'est vous, mon cher marquis ? Mais quelle bonne surprise !
— Je vous présente, dit Maximilien sur la défensive, mon cousin le comte Hubert.
— Charmée ! dit-elle avec âme. Donnez-vous donc la peine d'entrer dans le salon.
Elle introduisit les visiteurs dans la pièce qualifiée salon, où les meubles ne foisonnaient pas, mais où l'on remarquait deux chaises longues.
— Lucienne, dit-elle, voilà monsieur le marquis, et il nous amène monsieur le comte. (Elle ne les connaissait encore que par leurs titres.)
— Ah ! bien, vrai ! dit Lucienne.
On remua les sièges, et ces messieurs, après s'être donné la peine d'entrer, furent invités à se donner celle de s'asseoir.
Il ne pouvait plus être question de jeter au nez d'Irma ses trois louis, et Maximilien ne savait même pas comment s'y prendre pour les lui offrir. Elle se gardait d'y faire allusion, elle parlait du duel de ce matin. Quand ce sujet fut épuisé, la conversation languit ; mais Lucienne la ranima en disant :
— Eh bien, le voilà retrouvé, ton Maximilien ! Tu l'as assez désiré ! Tu nous as assez rasés avec lui !
— Tu peux le dire, répondit Irma en baissant modestement les yeux.
— Vrai ? dit Maximilien, étonné, mais attendri. Il ne put se rappeler sans émotion qu'elle avait
été sa première maîtresse, et jusqu'à présent la seule ; il vit bien qu'elle se rappelait aussi des choses. Alors il la prit par le cou, et ne fut pas fâché de montrer à son cousin Hubert qu'il avait de l'acquis.
— Eh là! eh là! dit Hubert, n'oubliez pas que je suis veuf.
— Veuf ! dit Irma, justement indignée. Eh bien, et Lucienne ? Ce n'est pas elle, une amie, qui me ferait cet affront-là de ne pas être aimable avec le cousin de mon ami.
— Tu parles ! dit Lucienne.
Et comme elle affectait des allures sautillantes, elle bondit sur les genoux d'Hubert, qui ne protesta point : car son rêve était de posséder une femme maigre.
A l'instant des adieux, Maximilien glissa à l'oreille d'Irma :
— Tu sais que je te rapportais "tes trois louis ?
— Je n'en veux pas, dit-elle avec le geste d'Hippocrate refusant les présents d'Artaxerxès. Du moins, pas aujourd'hui. Je te les laisse en dépôt, pour être sûre que tu reviendras.
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— Tu peux en être sûre de toute façon, dit Maximil ien avec sincérité.
Irma le mangea de caresses.
Lucienne semblait égalem.ent avoir peine à se séparer de son Hubert, et Hubert de sa Lucienne.
— Mon cher, dit-il à Maximilien quand ils furent dehors, je te remercie, tu sais : ça est une femme, une vraie femme.
— Irma aussi, dit Maximilien.
11 pensait :
« J'ai voulu chiper à Hubert sa maîtresse, et je suis cause qu'il a chipé celle de Gosseline. La vie est pleine d'imprévu. »
Il regarda son cousin, qui avait un air de jubilation.
— Ah çà, lui dit-il, serais-tu sérieusement pincé ?
— J'en ai peur, dit Hubert.
Maximilien fit un rapide examen de conscience.
— Parbleu ! dit-il, moi de même.
Pour fêter cet heureux événement, ils entrèrent au bar, où ils échangèrent quatre cocktails, chacun sa tournée.
I informés que nous soyons de certains phénomènes par ouï-dire, nous avons toujours quelque hésitation ou quelque timidité à les reconnaître, lorsque nous en devenons pour la première fois personnellement témoins. Le héros de la Chartreuse^ de Parme débute dans la carrière militaire à Waterloo, et il ne pouvait assurément rien choisir de plus caractérisé comme bataille : il n'est cependant pas bien sûr que ce soit une bataille, et il le demande à tout venant. Maximilien de Coutras avait senti dans son cœur un remue-ménage extraordinaire, et il avait dit à son cousin Hubert : « Je suis sérieusement pincé. » Mais il se demandait : « Est-ce l'amour ? » et il avait besoin, pour être tranquille, qu'une personne autorisée le lui certifiât.
« VOI CUB SAPEIE » 135
Chérubin, dans une pareille occurrence, en appelle à toutes les femmes :
Voi che sapetc Che cos' è amoro, Donne, vedete S'io l'ho nel corc.
« Mesdames, vous savez ce que c'est que l'amour : voyez donc un peu si je l'ai au cœur. » Chérubin est un niais, les femmes n'entendent rien au cœur des hommes. Maximilien sentit qu'il devait consulter un homme, et le seul Gosseline. Il résolut de l'interroger avant dîner.
Alais un scrupule le retenait : « Je vais être obligé, pensait-il, de tout lui raconter, entre autres que Hubert lui a pris Lucienne... Bah ! c'est un accident commun, et M. Gosseline a trop de philosophie pour s'en affecter outre mesure. » Il ne s'avouait pas qu'il eût été bien marri que Gosseline n'en sût rien.
Il le trouva étendu sur une chaise longue de rotin, dans la véranda qui regarde la mer. L'attitude nonchalante du jeune professeur n'était pas moins remarquable que son élégance. Gosseline n'avait pas changé de costume depuis ce matin ; mais les rayons d'un soleil déjà bas et rougeâtre, les reflets du store à larges raies, écrues et roses, teintaient de corail sa flanelle. Son pantalon, soigneusement troussé pour ne point marquer les ge-
noux, découvrait des chaussettes du carmin le plus éclatant, et ses bottines blanches étaient ellesmêmes comme saumonées. La couleur modifiée de ses cheveux tirait sur le roux vénitien, et ses joues enluminées comme des pêches mûres eussent tenté le pinceau d'Albert Besnard. Maximilien nota la cravate, de soie noire, oii étaient brochés en vert, çà et là, de petits lapins, par groupes de trois. Enfin, Gosseline buvait à petits coups un cocktail qu'il devait avoir préparé lui-même : car tous les ustensiles nécessaires à cette opération étaient sur une table, à la portée de sa main; et quand il ne buvait point, il s'éventait, d'un de ces éventails circulaires plissés en accordéon, munis d'un manche et ornés d'inscriptions-réclames, que les garçons distribuent aux dames dans certains restaurants.
— Monsieur, dit Maximilien, que faites-vous là?
— Vous voyez, je fais Joséphine, répondit le professeur, sans doute par allusion à la mollesse des créoles et, particulièrement, de cette impératrice.
Il désigna, d'un mouvement du menton, la batterie de cocktail, sans doute pour inviter son élève à se rafraîchir.
— Merci, dit Maximilien, je sors d'en prendre.
— A'Ioi aussi, dit avec un sourire de fatuité Gosseline, qui jouait volontiers sur les mots. C'est pourquoi je suis un peu las et je me repose.
— Moi de même et pour la même raison, dit Maximilien en se laissant choir sur un fauteuil.
Il reprit, après un léger temps :
— Monsieur, je souhaiterais avoir recours à vos lumières.
— Ne vous gênez pas, dit Gosseline.
— Vous savez d'où je viens. Cette démarche a eu un résultat bien mattendu : car je rapporte mes trois louis, et Irma, au lieu de me les prendre, m'a de nouveau accordé ses faveurs gratuitement. J'aime autant vous dire tout de suite que Lucienne, cédant à l'exemple, en a fait autant à Hubert. J'espère que cela ne vous est pas trop pénible ?
— Je m'en moque absolument, dit Gosseline (en usant, comme il sied, d'un terme beaucoup plus énergique).
— Ah ? dit Maximilien désappointé.
Il ajouta : « Tant mieux. » Mais il ne pouvait se défendre de penser le contraire. Il reprit.
— Est-ce que mon aventure ne vous étonne pas?
— Pas le moins du monde, dit Gosseline. Rien ne m'étonne des femmes, ni des hommes.
— Comment, monsieur, Irma et moi, qui avons tant de raisons de nous en vouloir et qui l'autre semaine encore nous insultions dans les lieux publics, nous éprouvons, en nous revoyant face à face, une sympathie soudaine, irrésistible, et cela ne serait pas inouï ? Pour ma part, j'ai eu un batte-
ment de cœur si désordonné que j'ai cru mourir, et jamais je ne m'étais senti vivre à ce point. Mes yeux se sont voilés : cependant j'y voyais plus clair, mais je ne voyais qu'elle. La force qui m'a jeté dans ses bras était une impulsion vraiment surnaturelle. Naguère, j'y avais goûté le plaisir, et il m'a paru que cette fois j'y goûtais le bonheur. J'éprouvais une de ces joies d'enfant qui donnent envie de pleurer, mais j'avais bien conscience d'être homme, et j'en riais ! Lorsque je l'ai quittée pour rentrer dîner, avec l'espoir de la rencontrer tout à l'heure sur les planches, cette séparation m'a arrache le cœur comme si je lui disais adieu pour plusieurs mois ou pour jamais. Qu'est-ce que tout cela? Monsieur, daignez me l'apprendre. Est-ce l'amour?
— Ça en a l'air, répondit Gosseline avec indifférence.
— Monsieur, dit Maximilien avec feu, je ne puis supporter l'idée qu'Irma loge passage d'Arcadie. Montmartre me dégoûte, le luxe est mon élément, et, si j'ai une maîtresse, elle doit demeurer dans un quartier chic et dans un très bel appartement, à moins que ce ne soit dans un petit hôtel. Dès mon retour à Paris, je lai achèterai un terrain sur les nouveaux jardins du Champ de Mars. En attendant que la construction soit finie, je lui louerai un entresol dans une maison neuve, près du Trocadéro. ]e le meublerai de meubles anciens. Vous
« VOI CIIE SAPETE » 139
viendrez les choisir avec moi, et vous me direz comment il faut s'y prendre avec les marchands quand on n'est pas en mesure de les payer comptant... Monsieur, ajouta-t-il d'une voix câline, croyez-vous que je l'aime?
— N'en doutez pas, dit Gosseline. Vous me paraissez même sur le point de faire des bêtises.
— Parbleu ! dit fièrement Maximilien. Il fallait bien en venir là un jour ou l'autre, et cela ne m'effraie pas du tout. Mon cousin Hubert fera aussi des bêtises pour Lucienne, mais j'espère qu'il n'en fera pas plus que moi... Monsieur, un mot encore, je vous prie. Les sentiments que ma maîtresse m'inspire ne sont pas seulement vifs : ils sont tendres et délicats. Or je n'ai pas perdu la mémoire et je sais bien qu'au Phare tojirnant, à VEden, elle avait la mauvaise habitude de marcher avec le premier venu. Je ne m'étonne pas de la désirer, car, il n'y a pas à dire, elle a de la branche et, comme parlent les militaires, elle est là cinq minutes. Mais je m'étonne un peu de l'aimer comme une sainte et de lui avoir subitement voué une espèce de culte.
— Cela n'a pas, en effet, le sens commun, dit Gosseline ; mais il est certain que des filles de la dernière catégorie (je ne le dis pas pour elle) peuvent inspirer l'amour. La preuve en est que des hommes, d'ailleurs sains d'esprit, se ruinent et ?e tuent à leur propos, et rien ne démontre d'une
manière plus irréfutable la sincérité d'un sentiment. Ce qui vous arrive, mon cher Maximilien, n'est donc point monstrueux. Cela est humain, trop humain, mais cela est fâcheux. Je le regrette, et j'eusse préféré vous voir prendre feu pour quelque créature de votre monde.
— Monsieur, dit Maximilien, je vous remercie ; mais vous me surprenez ; je vous croyais, passezmoi le mot, des goûts plus canailles.
— Le monde, repartit Gosseline, est calomnié, singulièrement par les gens de lettres. Je sais tout ce que l'on peut dire contre la bonne société d'aujourd'hui : elle n'en est pas moins la bonne société, la seule, nous n'avons pas le choix; et les artistes eux-mêmes y doivent fréquenter, parce qu'ils ne sauraient trouver ailleurs les images d'élégance et de luxe dont ils ont besoin pour se rincer l'œil.
— Mais, dit Maximilien, pourquoi me ditesvous cela, monsieur? Quel rapport?...
— Le caractère essentiel des gens du monde est leur indépendance, poursuivit Gosseline. Elle n'est plus qu'une fiction par le temps qui court, où personne, à proprement parler, n'a de quoi; mais l'irrégularité des ressources et la fantaisie des expédients procurent fort bien l'illusion de cette indépendance, et, quand on ne gagne pas sa vie bourgeoisement, on se persuade vite qu'on n'a pas lieu
de la gagner. Les gens du monde, soustraits à toute gêne sociale, peuvent se consacrer sans accessoires à l'exercice de leurs plaisirs et à la culture de leurs passions. Ils sont à cet égard, ainsi que l'a remarqué un grand écrivain, les répliques modernes des rois et reines de tragédie, et les héros tout désignés du roman psychologique.
— Mais encore une fois, dit Maximilien, pourquoi diable me racontez-vous tout cela?
— Parce que, dit Gosseline, je suis un grand converti. Longtemps, à l'imitation de mes confrères, j'ai calomnié le monde, et j'ai préféré pour l'amour le trottoir ou le ruisseau. C'est que je ne connaissais point de femmes comme il faut; et puis, je suis timide et je les croyais inabordables. Elles m'ont fait changer d'idée. D'abord je dois vous dire que nous sommes quittes, votre cousin Hubert et moi : il m'a trompé avec Lucienne cet après-midi, mais je l'avais moi-même trompé avec son Yseult la semaine dernière.
— Ah! bah? dit Maximilien, égayé.
— Oui, dit Gosseline. Je dois vous dire aussi qu'elle n'eût pas suffi à m'inspirer le goût des femmes du monde. Mais elle m'a enseigné comment il faut s'y prendre avec celles qui font des vers. Je viens d'appliquer cette leçon. Vous savez que M"^* la duchesse d'Estouteville douairière devait me lire cent et un sonnets qu'elle a composés à la
gloire du colibri. Au douzième, j'ai fait réflexion quil en restait quatre-vingt-neuf et que je n'aurais jamais le courage de les avaler. Je l'ai alors interrompue par des cris d'admiration ; puis je suis tombé dans une sorte d'extase équivoque. Elle n'y a pas tenu, et elle s'est laissée aller sur mon cœur. Dame ! j'ai refermé les bras. J'ai eu un peu de peine, car... vous la connaissez; mais enfin je les ai refermés. Je m'aperçois que j'arrive à des détails qu'un homme d'honneur ne doit point dire même à son meilleur ami, et vous ne m'arracherez pas un mot de plus.
Maximilien était devenu pourpre.
— Vous savez, fit-il, que M"^® la duchesse d'Estouteville douairière est ma tante à la mode de Bretagne ?
— Tiens ! tiens ! dit Gosseline flatté. Maximilien se moquait de sa tante à la mode de
Bretagne comme on s'en moque presque toujours et, d'autre part, il avait un véritable attachement pour Gosseline. Il voyait toutefois sans plaisir Gosseline devenir son oncle à la mode de Bretagne de la main gauche. Il ajouta :
— Elle a cinquante ans.
— Je suis à peine majeur, répondit Gosseline sans se démonter : il est juste qu'elle le soif pour deux.
— Elle est fort riche, dit Maximilien.
— Je ne serai donc pas, dit Gosseline, obligé de la mettre dans ses meubles.
— C'est tout de même... gênant.
— Je vous conseille de parler, dit Gosseline, après votre entôlage. Tenez, j'ai eu plus de scrupules que vous. Madame la duchesse avait déposé ses bijoux dans une coupe, tout comme votre Irma, et je n'ai rien pris. J'y ai eu d'autant plus de mérite qu'une de ses bagues me tentait. C'était une grosse bague d'homme, un jonc, orné d'un saphir de Ceylan, trop pâle et de valeur médiocre, mais fort joli.
— Ah! ah! dit Maximilien, en souriant avec malice.
— J'ai eu, dit Gosseline, la récompense de mon honnêteté; car madame la duchesse, en me disant adieu, a voulu absolument me passer cette bague au doigt, et la voici.
— Je la connais, dit Maximilien. Ma tante d'Estouteville en a fait fabriquer un lot. Elle en porte une à l'auriculaire, chaque fois qu'elle donne audience à un jeune homme, et qu'elle a lieu de présumer que la visite ne se terminera pas sans accident. Comme elle a les mains un peu fortes, les bagues qui lui vont au petit doigt vont presque toujours à l'annulaire des hommes...
AXIMILIEN de Coutras n'aurait jamais cru que Ton se pût procurer tant de marchandises sans le premier sou pour les payer. Il ignorait l'économie politique, mais il comprit d'emblée le mécanisme du crédit; ou plutôt il s'initia aux mystères du crédit, dont il faut vite profiter quand on le peut, sans chercher à y rien comprendre.
Allant au plus pressé, il fit d'abord l'emplette d'une automobile : un de ses cousins en plaçait. Pour avoir en définitive une voiture de vingt chevaux, il en acheta une de cent, et la revendit sans trop de perte à un Américain qui battait le record du mépris de sa propre peau. Il put ainsi verser un acompte sur le prix de la voiture qu'il. ne gardait pas, payer la sienne comptant, et mettre de côté quelque chose.
Pour le logement, il trouva d'autres facilités. La cantatrice mondaine qui aimait Hubert était propriétaire de plusieurs immeubles environ le musée Galliera. Elle préférait être régulièrement payée par ses gros locataires ; mais elle ne haïssait point que les petits se sentissent gênés aux époques de termes, s'ils étaient garçons et à son goût. Elle loua donc bien volontiers à Gosseline un appartement de trois mille six cents francs^ et ne se douta point qu'il n'était qu'un prête-nom, ni qu'elle allait donner asile à la maîtresse d'Hubert, en même temps qu'à celle de Maximilien : car les deux cousins avaient pris la résolution de réunir leurs amies sous le m.ême toit.
On avait promis à Gosseline de le consulter sur le choix des meubles : il y était expert, discernait les styles, et vous disait du premier coup si une commode était Louis XV ou Empire. Mais le soin des négociations incomba à René Fauchelevent, qui ne quittait plus Maximilien et Hubert depuis qu'ils se meublaient. Fauchelevent était merveilleux pour négocier. Il inspirait cette confiance qui ne se raisonne point. Mais il voulait inspirer la terreur, et il venait faire les grands bras dans les magasins, oià, pour éviter qu'il ne démolît des objets d'art, on s'empressait de lui accorder tout ce qu'il demandait, et qu'on n'avait d'ailleurs jamais .songé à lui refuser.
Il faisait toujours des arrangements très simples. La moitié des fournitures était payable à la commande et l'autre moitié à la livraison, mais le tout également en billets, dont le renouvellement était même prévu, et payé d'avance, au moyen d'autres billets. C'est aussi en billets que Fauchevelent touchait, de part et d'autre, sa petite commission. Rien n'amusait Maximilien comme de signer ces chiffons de papier, qui valaient ensuite de fortes sommes. Ce qui lui manquait, c'était l'argent liquide, car le boni de l'automobile filait vite. Heureusement, il avait acheté tant de meubles qu'il pouvait déjà en revendre, et l'obligeant Gosseline mit au clou le saphir de Ceylan de M"* la duchesse d'EstouteviDe douairière, qui le remplaça aussitôt par un rubis reconstitué.
Il restait encore fort à faire dans l'appartement de ces dames. Le tapissier attendait que les électriciens eussent fini, et ils n'avaient point commencé. Maximilien relançait six fois par semaine l'entrepreneur, qui lui promettait toujours les ouvriers pour le lendemain.
— Ah ! monsieur le marquis, disait en soupirant cet exploiteur du peuple, si vous croyez qu'on fait de ces gens-là ce qu'on veut !
Il avait tort de se plaindre. L'ouvrier destiné aux Coutras, et qui était en villégiature comme tout le monde, eut la complaisance de n'y demeurer qu'une
quinzaine ; il ne prit ensuite que quarante-huit heures pour se reposer du voyage, et vint à l'appartement, où il jeta un coup d'œil général. Il revint le lendemain dans l'après-midi, s'étonna que son aide n'eût pas apporté une échelle double, et se plaignit de ces gens-là dans les mêmes termes que le patron : « Si vous croyez qu'on en fait ce qu'on veut ! » Mais il n'ajouta pas : « Monsieur le marquis ».
Le troisième jour, l'aide apporta l'échelle, mais le principal ouvrier ne parut point. Enfin, le quatrième jour, ils se rencontrèrent, à onze heures moins cinq, jetèrent dans un coin leurs sacs d'outils, des bobines, une brassée de moulures plates, et s'en allèrent déjeuner jusqu'à deux heures. Ils commencèrent alors leur tâche, mais mollement, sous l'influence de la digestion. Ils avaient cependant, à trois heures, déjà percé trois trous, posé deux commutateurs et une dizaine de mètres de fils. Ils s'absentèrent, sans doute pour aller boire leur eau d'Evian, revinrent après trois quarts d'heure, et, jusqu'à la nuit, défirent avec le plus grand soin tout ce qu'ils avaient fait sans aucun soin, sauf les trous qu'ils ne prirent pas la peine de reboucher.
Maximilien demeura toute l'après-midi à les regarder. Il n'osait leur adresser aucune remontrance, mais ce spectacle lui donnait terriblement sur les nerf s. 'Non qu'il fût lui-même travailleur : mais il
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était amoureux et impatient. Gosseline, qui vint voir sur les six heures si la besogne avançait, le trouva enragé.
— Monsieur, s'écria-t-il, est-ce là ce qu'on appelle la journée de huit heures? Ils ont paru à onze heures moins cinq, ils ont fait semblant de travailler entre deux et troi=;, et ils ont défait leur ouvrage de quatre heures moins un quart à cinq heures et demie !
— Cela est dans l'ordre, dit Gosseline. Hercule était jadis le patron des manœuvres : ils ont maintenant une patronne, qui est Pénélope.
— Il faut, dit Maximilien, que je vous avoue une chose : je n'aime pas les ouvriers.
Et il rougit. Gosseline s'en étonna.
— Quelle raison, dit-il, auriez-vous de les aimer? Et pourquoi rougissez-voas en déclarant un sentiment si naturel ?
— C'est, repartit Maximilien, que je craignais de proférer une inconvenance ou quelque chose contre la religion. J'ai observé qu'à la maison, où personne n'est révolutionnaire, on ne parle des ouvriers, comme des prêtres, qu'avec un respect craintif et d'une onctueuse voix. Maman et ma tante de Coutras se lèvent deux fois par semaine à six heures du matin, pour aller faire des classes, dans la plaine Saint-Denis, à des filles du peuple qui disent des mots abominables quand on se permet de les
gronder; et les seuls instants que ma tante d'Estouteville dérobe à la poésie ou à ses jeunes amants, elle les consacre à des œuvres de charité, d'où elle exclut jalousement tous les malhjeureux qu'elle soupçonnerait d'être bourgeois. Je vous assure que tout le monde aime tendrement les ouvriers, je crains d'être un monstre parce que je ne les aime point, et je me ferais couper en quatre quartiers plutôt que de confesser cette infirmité à un autre que vous.
— Moi, je vous en félicite, répondit Gosseline : vous n'êtes pas un monstre et, de plus, vous n'êtes pas un snob. Usez toujours de cette sincérité, du moins envers vous-même, et, si vous pouvez, envers moi. A}'ez le courage de vos sentiments. Je vais vous révéler un secret qui achèvera de vous tranquilliser : personne au monde n'a jamais aimé les ouvriers. Cette expression est dénuée de sens. On aime des individus, des animaux ou des objets. On aime son foyer, quelquefois même sa famille, et il est humain de chérir sa patrie; on peut à la rigueur aimer une idée, une abstraction : mais il n'est point concevable que l'on aime une classe de la société. Remplacez le nom collectif « ouvriers », dont la généralité vague vous fait illusion, par un autre nom collectif, mais d'une généralité moindre, patexemple « terrassiers », ou « peintres en bâtiment ». Direz-vous : « Ah! que j'aime les terras-
siers ! Ah ! que j'aime les peintres en bâtiments ! » Evidemment non. Vous ne pouvez donc pas aimer l'ensemble des ouvriers, puisque chacun des corps de métier vous est indifférent.
— En effet, dit Maximilicn.
— Ils viennent, ajouta Gosselinc, de vous montrer ce qu'ils valent, en sabotant sans pudeur sous vos yeux. Ils sont incapables, et, si vous leur parliez de conscience, ils vous riraient au nez. Autrefois, ils avaient de l'honneur! Ils ne voient plus qu'une chose, c'est que tout est légitime contre le patron, et qu'il faut mettre le plus long temps possible à en faire le moins qu'on peut : c'est proprement la forme ouvrière de la malhormêteté ou, tranchons le mot, du vol.
— Monsieur, monsieur, interrompit Maximilien, n'est-ce pas plutôt un des procédés ordinaires de la lutte pour la vie?
— Il ne s'agit pas de la lutte pour la vie, dit Gosseline, mais de la guerre des classes. Marchez donc avec votre classe, et n'envoyez point des baisers de l'autre côté de la barricade.
Ces discours troublèrent Maximilien, mais ne le persuadèrent pas. Il avait peur de se distinguer, et il voulait aimer les ouvriers. Mais ses électriciens le découragèrent. Ils travaillèrent (si l'on peut dire) un mois pour installer leurs appareils dans quatre pièces. Ils se retirèrent un samedi matin. « Bon,
pensa Maximilien, nous n'obtiendrons pas les tapissiers avant mardi, t) Il eut une bonne surprise : le patron tapissier proposa d'envoyer un ouvrier le dimanche matin.
— Ah! je vous en prie, dit Irma, qui avait voulu emménager sans plus attendre, et qui campait, ainsi que Lucienne, sur un lit de sangle, au beau milieu du salon.
Le samedi soir, on sonna vers neuf heures. Les femmes, les cousins et Gosseline dînaient, dans la salle à manger toute nue, sur une table portefeuille. Hubert pâlit.
— C'est papa ! dit-il.
Il croyait toujours que c'était papa; mais M. le duc de Coutras est le père et l'oncle le moins à craindre : il ne se doute jamais de rien.
C'était un ouvrier tapissier, chauve, avec une barbiche, l'air d'un artiste montmartrois, mais habillé plus discrètement. Il paraissait inquiet, mystérieux et, en marchant, il regardait par derrière au lieu de regarder devant lui, comme les gens qui redoutent qu'on ne les suive.
— J'apporte, dit-il, mon ballot et mes outils ce soir. Il nous est défendu de travailler le dimanche, et je dois venir demain en ami, les mains dans mes poches.
Il salua poliment les dames et prit congé.
— Voilà, dit Maximilien, un tapissier qui ne res-
semble guère à mes électriciens. Je gagerais qu'il a de l'honneur et qu'il est ardent à la besogne. Il est, de plus, bien de sa personne, il s'exprime avec un juste mélange de déférence et de familiarité, je crois qu'il va me réconcilier avec ses pareils : tant mieux, car vous avez beau dire, monsieur, je serais bien aise de les aimer. Mais qu'est-ce qu'il chante, qu'il viendra en cachette et qu'on ne doit pas travailler le dimanche?
— Vous souhaitez d'aimer le prolétaire, dit Gosseline, mais vous n'êtes guère informé des conquêtes du socialisme. Ignorez-vous que ie repos du dimanche est prescrit par une loi?
— Je l'ignorais, dit Maximilien, et je trouve cela inique. Alors je n'ai pas le droit de faire travailler le dimanche, si je suis pressé et si je paie, et ces pauvres gens n'ont pas le droit de gagner, s'il leur plaît, quelques sous de plus ! Que fait-on de la liberté?
— On n'en fait plus rien, dit Gosseline : elle se démode de plus en plus. Je vois que vous êtes arriéré, et, permettez-moi de vous le dire, encore tout infecté des droits de l'homme et des principes de 89.
— Vraiment? dit Maximilien surpris.
Le tapissier arriva pour le petit déjeuner. Maximilien et Hubert lui offrirent le chocolat. Il était vêtu bourgeoisement, d'une jaquette bordée et d'un
gilet de fantaisie taillé dans un restant de rideau. Il portait même des gants. Il les retira, ainsi que la jaquette et le gilet, et se mit à poser une paire de rideaux. Maximilièn et Hubert, qui ne savaient rien de la tapisserie, admirèrent l'ingénieux système des cordons de tirage. Pour montrer à cet homme qu'ils ne le méprisaient point, ils firent la conversation avec lui, et Hubert lui demanda ce qu'il pensait du repos hebdomadaire.
— Vous voyez, dit-il, ce que j'en pense.
Il était peu causant. Mais il avait une jolie voix. Hubert et Maximilièn prirent respectivement sur leurs genoux Lucienne et Irma pour les caresser; alors il se mit à chanter :
C'est une idylle et voilà tout ; C'est une idylle dans le goût De Théocrite et de Virerile.
Gosseline, rentrant de la messe, tomba au milieu de ce concert. Le soir, toutes les fenêtres étaient pourvues de rideaux. Mais, le lundi, le tapissier ne parut point.
Il y avait grève générale, et ce contempteur du repos hebdomadaire, qui n'était même pas syndiqué, obéit aux injonctions de la Confédération générale du travail. Il vint le mardi, mais il avait la mine d'un prolétaire qui a manifesté. Il ne dit bonjour à personne, se percha tout en haut de son
échelle, et, au lieu de planter des clous, s'abîma dans la méditation.
— Eh! mon ami, lui dit Maximilien, que faitesvous là?
— Je n'ai pas le cœur au travail, répondit le tapissier. On assassine mes frères !
— A qui le dites-vous ! s'écria Maximilien. Je n'ai pas de frère, mais j'ai un cousin issu de germain qui est capitaine de dragons. Il était hier à la manifestation, du bon côté naturellement. II a reçu un pavé sur l'épaule droite et une balle dans la cuisse gauche. Je crois que, si quelqu'un a été assassiné, c'est bien lui. Pourtant, il n'a fait usage ni de son revolver ni de son sabre, et c'est malgré lui que ses hommes ont tiré, d'ailleurs la plupart du temps en l'air.
— Le sang ouvrier a coulé, répéta le tapissier d'un air farouche.
— Le sang militaire a coulé aussi, dit Maximilien, qui s'échauffait.
Mais le tapissier ne faisait aucun cas du sang militaire, et il le dit en termes si impertinents que Mximilien crut devoir rompre l'entretien.
— Vous n'êtes pas poli pour mon cousin le capitaine, dit-il. Moi, je n'ai pas insulté les ouvriers. Restons-en là, et mettez-vous à votre besogné.
Cette invitation était une imprudence. Le tapissier reprit en effet sa besogne, mais à la manière
de rélecthcien. Il eut la patience de découdre presque tous les anneaux qu'il avait cousus l'avantvcille, et il s'en alla vers six heures, en annonçant qu'il continuerait le lendemain.
Gosseline trouva Maximilien, Hubert, Irma, Lucienne mélancoliquement assis sur leurs rideaux qui jonchaient le sol.
— Ah ! monsieur, lui dit Maximilien, ce n'est pas ma faute et les sentiments ne se commandent point: mais décidément je n'aime pas les ouvriers.
lEN que tous les hommes s'empressent à se plaindre de la destinée, il n'est point si rare de posséder, comme l'on dit vulgairement, « tout ce qu'il faut pour être heureux » : mais c'est le bonheur qui est rare. Maximilien n'avait rien à souhaiter ; et il était si languissant, si enveloppé de mélancolie, qu'il se demandait : « Deviendrais-je neurasthénique ? »
Il jouissait du bien le plus inestimable : la liberté. Son oncle le croyait maté, et sa mère le croyait sage. Il ne sortait, de jour, qu'en la compagnie de son cousin Hubert et sous la surveillance de Gosseline. Le soir, ces trois complices ne mettaient jamais le nez dehors avant minuit, et ils étaient toujours rentrés à huit heures du matin, afin de prendre leur chocolat et de saccager leurs lits. Si l'on eût dit à monsieur le duc, à la marquise, et à madame la duchesse (qu'il ne faut point oublier) : « Hubert et Maximilien ont loué un joli
entresol environ le musée Galliera et ils y entretiennent deux créatures », le duc, la duchesse et la marquise eussent haussé les épaules. Ah ! c'est qu'on ne leur en fait pas accroire. Entretenir deux ûlles ! Eh ! bon Dieu ! avec quoi ?
Cependant, les habitants du petit entresol ne manquaient de rien ; et l'argent est bien, après la liberté, ce qui contribue le plus au bonheur. L'on ne s'en procurait, à vrai dire, que par le moyen des expédients ; mais on était fort loin de les avoir épuisés tous ; et Maximilien n'avait pas encore d'ennuis en perspective par suite des engagements qu'il avait souscrits. Comme, selon une loi prudente, la possession des meubles vaut titre, il avait lieu de s'estimer légitime propriétaire de son mobilier, qui était agréable. Il aimait de bon appétit, et il était aimé de même. Il n'éprouvait plus de remords, il ne regrettait plus sa pureté perdue, il avait pris le pli. Enfin la vie commune était fort bien ordonnée. Lucienne n'y entendait rien, mais Irma était une excellente maîtresse de maison. Elle avait su créer un foyer véritable, qui était en même temps un lieu de fête. René Fauchelevent et Coco Sorbier en profitaient presque autant que les Coutras. Coco était un hôte utile, car sa majorité approchait, sa fortune était certaine, et il trouvait à emprunter plus facilement que les cousins. Personne ne s'avisait de compter ce qu'il apportait d'argent liquide
dans la maison, mais il y en apportait beaucoup.
Quel gentil compagnon ! C'était Gavroche. Ce type a disparu du peuple, mais il se rencontre assez fréquemment dans une certaine bourgeoisie très riche, d'origine commerçante. Les gamins de la rue n'ont plus que de l'envie et de l'insolence, et ils ne font plus de mots. Ils manquent d'héroïsme. Quand ils ont l'humeur batailleuse, ils s'affilient à des bandes d'apaches. Coco n'était pas héroïque, faute d'occasions et d'émeutes, mais il était fort drôle. Il faisait des mots, ou plutôt des « légendes ». Il avait vraiment beaucoup d'esprit, sans aucune culture, et même sans intelligence. Avec lui, on était toujours sûr de s'amuser, comme on est sûr de passer une bonne soirée à la Comédie- Française. Sa frimousse était divertissante. Il avait des taches de son, les yeux très clairs, le bord des paupières rougi, des cheveux pâles collés comme ceux d'un plongeur qui sort de l'eau, enfin l'air d'un voyou aux bains froids, qu'on s'étonnait de ne point voir tout nu, mais habillé au contraire avec une irréprochable correction et beaucoup de chic.
Maximilien app^'éciait Coco Sorbier et pouffait de rire dès que Coco ouvrait la bouche ; mais il se rembrunissait aussitôt et retombait dans -sa mélancolie. Un jour même, pendant une partie de bridge que Coco égayait (et c'est assez dire *a
force comique), Maximilien rit aux larmes, puis cessa de rire sans cesser de verser des larmes. Il quitta brusquement le salon. Le âdèle Gosseline, qui ne tenait point les cartes, sortit derrière lui, ne le vit plus, l'appela, le chercha, finit par le trouver chez Hubert, à plat ventre sur le lit, la tête enfouie dans un oreiller, et qui pleurait, révérence parler, comme un veau. Gosseline s'émut. « Venez dehors », dit Maximilien. Ils descendirent et se mirent à faire les cent pas dans le jardin du musée.
— Ah ! monsieur, commença Maximilien, vous avez bien de la chance d'être intelligent, et moi j'en ai que vous sachiez tout : vous allez pouvoir m'expliquer ce qui m'arrive et me tirer de l'embarras où je me trouve, qui est affreux.
— Sapristi ! dit Gosseline, est-ce qu'on vous a présenté une note ?
— Il ne s'agit pas d'argent, dit Maximilien avec un dédain superbe, il s'agit de mon cœur.
— J'aime mieux cela, dit Gosseline.
— Monsieur, reprit ]\Iaximilien, vous savez aussi bien que moi toutes les raisons que j'aurais d'être parfaitement heureux. Or, je ne le suis point ; ou plutôt je ne suis pas content. Voilà des semaines que je sens qu'il me manque quelque chose, et d'abord je n'aurais su dire quoi. J'en souffrais pourtant, et à tel point que mon humeur s'est altérée. Enfin, il y a cinq ou six jours, je me suis aperçu
tout d'un coup, avec stupeur, que j'éprouvais... je ne dirai pas précisément un désir... mais un besoin... un besoin impérieux... de...
Il rougit, chercha une périphrase, et, n'en trouvant point, usa, mais en baissant la voix, du terme le plus cru pour définir ce besoin impérieux, dont l'objet était Lucienne. Il s'abstint cependant de la nommer, et trouvant, pour le nom propre, la périphrase qu'il avait cherchée en vain pour le verbe actif, il l'appela a l'amie de mon cousin Hubert ».
— N'est-ce que cela ? dit en riant Gosseline. Cela n'est point affreux ! C'est une fantaisie bien naturelle, et la plus facile du monde à vous passer. Dépêchez-vous d'y satisfaire, et vous aurez une raison de plus d'être parfaitement heureux.
— Mais, non, monsieur !... D'abord j'y veux voir clair, et c'est pourquoi je m'adresse à vous... Je vous répète qu'une force, une force irrésistible, me pousse dans les bras de Lucienne, et que cependant je ne la désire point. Hélas ! ce n'est pas assez dire : elle me déplaît, autant qu'une femme peut déplaire. Elle n'est pas du tout mon type. Elle a une tignasse ébouriffée, un tour de taille ridicule, point de corps, aucune- allure et pas la moindre distinction. Elle s'exprime en français comme une demoiselle du téléphone, et^elle a la manie de poser son pied sur le siège de mes fauteuils pour se trousser jusqu'au genou et rajuster
sa jarretière. De plus, elle est la maîtresse de mon cousin Hubert : elle doit donc mètre sacrée. Vous savez aussi quelle passion j'ai pour Irma. Ah ! c'est elle qui sait m'inspirer le désir, et je l'aime, avec cela, comme une sainte. J'ai d'autant moins envie de la tromper qu'elle ne m'en laisse guère les moyens. Qu'est-ce donc que je me suis fourré là dans la tête, et encore une fois, monsieur, qu'estce qui se passe en moi ?
— Rien que de fort ordinaire, dit Gosseline. Vous n'êtes pas content, justement parce que vous êtes heureux. La nature humaine a encore plus horreur de l'immobilité que la nature en général n'a horreur du vide. Or le bonheur est une manière de perfection, par conséquent immuable et immobile. Il suffît donc que nous le possédions pour aspirer à le détruire. Votre vie est bien arrangée : c'est pourquoi vous éprouvez le besoin de brouiller tout.
— Hélas ! dit Maximilien, que nous sommes bizarrement faits !
— Encore plus bizarrement que vous ne pensez, dit Gosseline ; car, en même temps que vous obéissez à cet instinct que je viens de vous révéler, vous cédez à plusieurs autres impulsions qui agissent dans le même sens (la chose serait encore beaucoup plus compliquée si elles agissaient en sens contraire).
— Dieu ! soupira Maximilien.
— D'abord, vous dites que Lucienne, étant la maîtresse d'Hubert, doit vous être sacrée ; vous oubliez que vous ne pouvez pas sentir votre cousin, et qu'il vous est naturel de lui envier ce qu'il a, même si vous n'en avez pas envie. Quant à votre amour pour Irma, je n'en ai jamais été sûr comme aujourd'hui ; car, si vous n'aimiez point votre maîtresse, vous vous moqueriez de celle d'Hubert.
— Comment ? dit Maximilien, surpris.
— L'amour, poursuivit Gosseline, est une passion incohérente, et les étapes de son développement ne sont qu'une suite de « cruelles énigmes », selon l'expression ingénieuse de M. Paul Bourget. A cet égard, vous pouvez vous vanter que vos relations avec Irma offrent à l'observateur un modèle d'absurdité déconcertante. La moindre de vos folies est encore de l'aimer comme une sainte, quand vous l'avez ramassée vous savez où : dès qu'on aime, c'est de cette façon-là. Mais récapitulez votre aventure, et repassez le chemin qui vous a mené de l'entôlage à un scandale public, à une manœuvre de chantage et au collage le plus caractérisé. Et ce n'est pas fini ! Vous ne sauriez vous en . tenir là. Tout amour tend non seulement à persévérer dans l'être, mais à se confirmer, à se perfectionner et à s'accroître. Pour continuer le progrès normal du vôtre, deux nouvelles extravagances devien-
lient dès à présent nécessaires. Vous apercevez la première, qui est votre besoin de tromper Irma, mais il y a aussi la seconde.
— Dites-la, monsieur ! s'écria Maximilien, de qui la curiosité était fort piquée.
— Je vous la dirai, repartit Gosseline, mais quand j'aurai fini de la première. Vous devez obéir à votre instinct et tromper cette bonne Irma. C'est pour son bien. Il faut faire des comparaisons. Et vous verrez comme on aime avec plus d'emportement et de tourment, une fois que l'on a trahi.
— Alors, dit Maximilien avec décision, je la trahirai, monsieur. Quoiqu'il m'en coûte, je saurai remplir ce devoir. Si toutefois, ajouta-t-il modestement, Lucienne veut bien de moi.
— N'en doutez pas, dit Gosseline. Outre que vous pouvez plaire et qu'elle n'est pas farouche, je crois qu'elle aime sincèrement votre cousin : elle en est donc au même point que vous, et impatiente de le tromper.
— Dieu le veuille ! dit Maximilien. Rentrons.
— Attendez ! Il y a la deuxième extravagance.
— Ah ! je n'y pensais plus.
— Mais je suis là. Savez-vous pourquoi votre Irma vous tient, si j'ose m'exprimer ainsi, à la peau ?
— Ah ! monsieur, il est vrai que je l'ai dans le sang.
— Oui, mais pourquoi ?
— ■ Je n'en sais rien, et je vous avoue que le pourquoi m'est indifférent.
— Elle vous tient à la peau parce qu'elle a eu des amants à la douzaine.
— Monsieur, dit Maximilien, il n'est pas nécessaire de me le rappeler.
— C'est pour vous rendre service. Il y a beau temps que vous seriez saoul d'elle sans le ragoût de son passé. Or, elle perd tous ses avantages à s'enlizer dans une espèce de régularité conjugale. Voilà ce qu'il faut éviter à tout prix. Vous y remédierez à moitié en la trompant, mais vous n'obtiendrez un plein effet que si elle-même vous trompe.
— Je ne veux pas ! dit Maximilien en frappant du pied. Je vous affirme, monsieur, qu'il me serait extrêmement désagréable d'être trompé, et que je n'en éprouve aucunement le besoin.
— Si, dit Gosseline, vous l'éprouvez, mais vous n'apercevez pas que vous l'éprouvez. Heureusement, je suis là. Et je n'y suis pas seulement pour vous éclaircir des mystères de votre inconscient, mais pour vous rendre le service dont il s'agit. Dites un mot, et je me mettrai à votre disposition. Je vous avoue que votre Irma me plaît et que je commence à être fatigué des duchesses.
— Monsieur, dit Maximilien avec des larmes dans la voix, l'idée seule d'être trompé par vous
me cause une peine insupportable. Vous savez que je vous porte une vive affection. Je vous en prie, ne me taquinez plus, et donnez-moi votre parole que vous ne toucherez pas ma maîtresse du bout du doigt.
— C'est bon, dit Gosseline, froissé. Puisque vous le prenez ainsi, on n'y touchera pas. Je vous donne ma parole.
— Merci, dit Maximilien, rasséréné.
Il tendit la main à Gosseline. Mais la conversation devenait morne, ils rentrèrent. Ils pensaient trouver Irma, Lucienne, Hubert, Coco et Fauchelevent à la table de bridge. Mais Fauchelevent, qui avait une course à faire, était sorti. Hubert et Lucienne, se levant soudain sans rien dire, étaient allés dans leur chambre, et on les avait entendus mettre le verrou. Alors, Irma, s'ennuyant seule avec Coco dans ce grand salon, l'avait invité à venir dans sa propre chambre, et ils avaient également mis le verrou.
Au premier appel de Maximilien, ils ouvrirent. Et l'on ne saurait dire que leur attitude ou leur costume ne laissaient aucun doute. Il n'est point de négligé, il n'est guère de posture qui ne laissent, à la rigueur, aucun doute. Tant mieux, car la vie serait une pièce bien plate, sans l'incertitude et le soupçon.