‹ Chronique du Mont-Saint-Michel (1343-1468) (volume 2)Chapitre 2 sur 144 · INTRODUCTION IX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION IX

tagne dont la neutralité le couvrait d'une manière indirecte, un tel lieu devait être et fut réellement le dernier et inviolable boulevard de la défense nationale en Normandie. Quiconque aimait trop la terre natale pour se résoudre à s'en éloigner et abhorrait trop les conquérants pour se résigner à vivre sous leur joug, vint chercher au Mont-Saint-Michel un suprême refuge. Pendant toute la durée de l'occupation anglaise, la garnison du Mont ne cessa de se dresser en face des envahisseurs comme une protestation militante du patriotisme français et de l'honneur normand. En dehors, même d'opérations militaires et de démonstrations offensives contre les nouveaux maîtres du Cotentin, le seul fait de la présence de cette garnison sur ce sommet tant convoité était comme un défi lancé perpétuellement aux Anglais d'Avranches, de Tombelaine, d'Ardevon, de Genest, de Pontorson, des Pas, qui ne pouvaient jeter un regard à l'horizon sans se heurter aussitôt à l'imprenable forteresse, point de mire de si nombreux, si acharnés et si impuissants efforts. Assiégés ou du moins bloqués sans relâche pendant vingt-six ans, depuis 141 8 jusqu'à la trêve conclue entre Charles VII et Henri VI en 1444, les défenseurs du Mont-Saint Michel soutinrent victorieusement la lutte jusqu'au bout et se créèrent sur leur coin de rocher une petite Normandie qui leur rappelait la grande, devenue la proie de l'étranger.

Ils conservèrent les titres et les offices inhérents à l'administration du pays conquis, alors même que ces titres et ces offices ne répondaient plus à la réalité. Gela résulte de quelques-uns des documents dont nous

publions ici le texte pour la première fois ; on y verra notamment que, pendant une certaine période de l'occupation, à côté du bailli anglais du Cotentin, du vicomte anglais d'Avranches, il y eut au Mont-Saint-Michel un bailli français du Cotentin et un vicomte français d'Avranches. Touchante fiction du patriotisme qui vous remet en mémoire ces beaux vers du poète :

Procéda, et parvam Trojam, simulataque magnis Pergama, et arentem Xanthi cognomine rivum Agnosco, Scœœque amplector limina portée ^ .

On ne saurait nier, par conséquent, le vif intérêt qu'offre notre publication au point de vue patriotique. Au point de vue scientifique, l'importance d'un recueil où l'on a groupé les documents de toute nature qui peuvent servir à élucider l'un des épisodes les plus dramatiques de nos annales au xv^ siècle, n'est pas moindre et n'a pas besoin d'être démontrée. A le bien prendre, c'est l'application à l'étude de l'histoire de cette méthode du microscope dont l'emploi a renouvelé, dans ces dernières années, les branches les plus importantes des sciences naturelles. A l'exemple des anatomistes et des physiologistes contemporains qui s'efforcent de scruter dans ce qu'ils appellent une cellule tous les phénomènes de l'organisation humaine, nous avons essayé de composer un ensemble de documents où tout œil exercé pourra surprendre sur un théâtre restreint et nettement circonscrit la décomposition et la résurrection de la vie nationale sous le rè-

i.^ncid., lib. III, vers 34g à 35i.

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