‹ Chronique du règne de Charles IXChapitre 26 sur 103 · LE RENDEZ- YOUS · texte numérisé non relu

LE RENDEZ- YOUS

— Vraiment ! Et à qui cette main 1

— A... une comtesse.

— Quelle comtesse t

— La comtesse de Turgis.

— Ah !. .. je sais ce que vous voulez dire. Oui , la Turgis a de belles mains , grâce aux pâtes d'amandes de son par&meur. Mais je me vante que mes mains sont plus douces que les siennes.

Tout c^la était débité d'un ton fort naturel , et Mergy , qui avait cru reconnaître la voix de la belle comtesse, conçut quelques doutes, et se sentit sur le point d'abandonner cette idée.

— Deux au lieu d'une , pensa-tril ; je suis donc protégé par les fées? H chercha sur cette belle main à reconnaître l'empreinte d'une bague qu'il avait remarquée à la Turgis ; mais ces doigts ronds et parfaitement formés n'avaient pas la moindre trace de pression , pas la plus légère déformation.

— La Turgis! s'écria l'inconnue en riant. En vérité , je ,vous suis obligée de me prendre pour la Turgis I Dieu merci I il me semble que je vaux un peu mieux.

— La comtesse est , sur mon honneur , la plus belle femme que j'aie encore vue.

— Vous êtes donc amoureux d'elle? demandât-elle vivement.

— Peut-être ; mais , de grâce , ôtez votre masque, et montrez-moi une plus belle femme que la Turgis.

— Quand je serai sûre que vous m'aimez,... alors vous me verrez à visage découvert.

— Vous aimer!... Mais, morbleu! comment le

pourrai-je sans vous voir ?

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— Cette main est jolie; figurez-vous que mon visage est bien d'accord avec elle.

— Maintenant je suis sûr que vous êtes charmante , car vous venez de vous trahir en ne déguisant pas votre voix. Je l'ai reconnue, j*en suis certain.

— Et c'est la voix de la Turgisî dit-elle en riant et avec un accent esp£ignol bien prononcé.

— Précisément.

— Erreur, erreur de votre part, seigneur Bemardo ; je m'appelle dona Maria... dona Maria de... Je vous dirai plus tard mon autre nom. Je suis une dame de Barcelone ; mon père , qui me surveille très-rigoureusement , est en voyage depuis quelque temps , et je profite de son absence pour me divertir et voir la cour de Paris. Quant à la Turgis, cessez, je vous prie, de me parler de cette femme; son nom m'est odieux; c'est la plus méchante femme de la cour. Vous savez, d'ailleurs , comment elle est veuve !

— On m'en a dit quelque chose.

— Eh bien ! parlez... Que vous a-t-on dit ?..,

— Que, surprenant son mari dans un entretien fort tendre avec sa chambrière, elle avait saisi une dague, et l'en avait frappé un peu rudement. Le bonhomme en mourut un mois après.

— Cette action vous semble... horrible ?

— Je vous avoue que je l'excuse. Elle aimait son mari , dit-on , et j'estime la jalousie.

— Vous parlez ainsi parce que vous croyez être devant la Turgis ; mais je sais que vous la méprisez au fond du cœur.

Il y avait dans cette voix quçlque chose de triste

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et de mélancolique ; mais ce n'était pas la voix de la Turgis. Mergy ne savait que penser.

— Quoi! dit-il, vous êtes Espagnole, et vous n'estimez pas la jalousie?

— Laissons cela. Qu'est-ce que ce cordon noir que vous avez pendu au cou 1

— C'est une relique.

— Je vous croyais protestant.

— D est vrai. Mais cette relique m'a été donnée par une dame , et je la porte en souvenir d'elle.

— Tenez , si vous voulez me plaire , vous ne songerez plus aux dames; je veux être pour vous toutes les dames. Qui vous a donné ce reliquaire! Est-ce encore la Turgis t

— Non , en vérité.

— Vous mentez !

— Vous êtes donc madame de Turgis ?

— Vous vous êtes trahi , seigneur Bemardo !

— Comment 1

— Quand je verrai la Turgis , je lui demanderai pourquoi elle fait ainsi le sacrilège de donner une chose sainte à un hérétique.

L'incertitude de Mergy redoublait à chaque instant.

— Mais je veux ce reliquaire ; donnez-le-moi.

— Non , je ne puis le donner.

— Je le veux. Osez-vous me le refuser ?

— J'ai promis de le rendre.

— Bah ! enfantillage que cette promesse ! Promesse fûte à femme fausse n'engage pas. D'ailleurs, prenezy garde, c'est peut-être un charme, un talisman dangereux que vous portez là. La Turgis , dit-on , est grande magicienne.

— Je ne crois pas à la magie.

— Ni aux magiciens?

— Je crois un peu aux magiciennes. Il appuya sur ce denier mot.

— Écoutez , donnez-moi ce reliquaire , et peut-être j'ôterai mon masque.

— Pour le coup, c'est la voix de madame de Turgis !

— Pour la dernière fois , voulez-vous me donner ce reliquaire î

— Je vous le rendrai , si vous voulez ôter votre masque.

— Ah ! vous m'impatientez avec votre Turgis ; aimez-la tant qu'il vous plaira ; que m'importe ?

Elle se tourna sur son fauteuil , comme si elle boudait. Le satin qui couvrait sa gorge s'élevait et s'abaissait rapidement.

Pendant quelques minutes elle garda le silence ; puis , se retournant tout d'un coup , elle dit d'un ton moqueur :

— Vala me Dios ! V, M. no es caballero , es un monge * .

D'un coup de poing elle renversa les deux bougies qui brûlaient sur la table , et la moitié des bouteilles et des plats. Les flambeaux s'éteignirent à l'instant. En même temps elle arracha son masque. Dans l'obscurité la plus complète , Mergy sentit une bouche brûlante qui cherchait la sienne , et deux bras qui le serraient avec force.

1 Dieu me pardonne ! vous n'êtes point un cavalier , vous êtes un moine.

l'obscubité. 161

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