‹ Chronique du règne de Charles IXChapitre 57 sur 103 · LA VISION DE THOMAS II · texte numérisé non relu

LA VISION DE THOMAS II

ROI DE BOSNIE*, PAR HTAGIIfTHE MAGLANOYIGH.

Le roi Etienne-Thomas se promène dtns sa chambre, il se promène à grands pas , tandis que ses soldats dorment couchés sur leurs armes; mais lui , il ne peut dormir , car les infidèles assiègent sa ville , et Mahomet veut envoyer sa tête à la grande mosquée de Constantinople.

Et souvent il se penche en dehors de la fenêtre pour écouter s'il n'entend point quelque bruit; mais la chouette seule pleure au-dessus de son palais, parce qu'elle prévoit que bientôt elle sera obligée de chercher une autre demeure pour ses petits.

Ce n'est point la chouette qui cause ce bruit étrange , ce n'est point la lune qui éclaire ainsi les vitraux de l'église de Kloutch ; mais dans l'église de Kloutch résonnent les tambours et les trompettes , et les torches allumées ont changé la nuit en un jour éclatant.

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Et autour du grand roiÉtieime-Thoinas dorment ses fidèles serviteurs , et nulle autre oreille que la sienne n'a entendu ce bruit efirayant ; seul il sort de sa charabre son sabre à la main , car il a vu que le ciel lui envoyait un avertissement de Tavenir.

D'une main ferme il a ouvert la porte de l'église; mais , quand il vit ce qui était dans le chœur , son courage fut sur le point de l'abandonner : il a pris de sa main gauche une amulette d'une vertu éprouvée , et . plus tranquille alors, il entra dans la grande église de Kloutch.

Et la vision qu'il y vit est bien étrange : le pavé de l'église était jonché de morts , et le sang coulait comme les torrents qui descendent , en automne , dans les vallées du Prologh ; et , pour avancer dans l'église , il ^tait obligé d'enjamber des cadavres et de s'enfoncer dans le sang jusqu'à la cheville.

Et ces cadavres étaient ceux de ses fidèles serviteurs , et ce sang était le sang des chrétiens. Une sueur froide coulait le long de son dos , et ses dents s'entrechoquaient d'horreur. Au milieu du chœur , il vit des Turcs et des Tartares armés avec les Bogou^mili ' , ces renégats !

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Et près de Tautel profané était Mahomet au mau* vais œil , et son sabre était rougi jusqu'à la garde , devant lui était Thomas P' * , qui fléchissait le genou et qui présentait sa couronne humblement à l'ennemi de la chrétienté.

A genoux aussi était le tr^utre Radivoï * , un turban sur la tête ; d'une main il tenait la corde dont il étrangla son père , et de l'autre il prenait la robe du vicaire de Satan * , et il rapprochait de ses lèvres pour la baiser , ainsi que fait un esclave qui vient d'être bâtonné.

Et Mahomet daigna sourire , et il prit la couronne , puis il la brisa sous ses pieds , et il dit : « Radivoï , je n te donne ma Bosnie à gouverner , et je veux que ces n chiens te nomment leur beglierbey * , »» Et Radivoï se prosterna , et il baisa la terre inondée de sang.

Et Mahomet appela son vizir : " Vizir , que l'on » donne un caftan ' à Radivoï. Le caftan qu'il portera '. sera plus précieux que le brocart de Venise ; car c'est H de la peau d'Étienne-Thomas , écorché , que son » frère va se revêtir. ♦» Et le vizir répondit • « Enten- H dre c'est obéir'. »

Et le bon roi Etienne-Thomas sentît les mains des

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mécréants déchirer ses habits , et leurs yatagans fendaient sa peau , et de leurs doigts et de leurs dents ils tiraient cette peau , et ainsi ils la lui ôtèrent jusqu'aux ongles des pieds* ; et de cette peau Radivoïse revêtit avec joie.

Alors Etienne-Thomas s'écria : ** Tu es juste , mon " Dieu ! tu punis un fils parricide ; de mon corps dis- »» pose à ton gré ; mais daigne prendre pitié de mon » âme , ô divin Jésus ! « A ce nom , T église a tremblé ; les fantômes s'évanouirent ei les flambeaux s'éteignirent tout d'un coup.

Avez-vous vu une étoile brillante parcourir le ciel d'un vol rapide et éclairer la terre au loin? Bientôt ce brillant météore disparaît dans la nuit, et les ténèbres reviennent plus sombres qu'auparavant : telle disparut la vision d' Etienne-Thomas.

A tâtons il regagna la porte de l'église ; l'air était pur et la lune dorait les toits d'alentour. Tout était calme , et le roi aurait pu croire que la paix régnait encore dans Kloutch , quand une bombe '* lancée par le mécréant vint tomber devant lui et donna le signal de l'assaut.

NOTES

' Voir la note de la ballade précédente, qui contient un précis des événements qui amenèrent la fin du royaume de Bosnie.

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