LA QUERELLE DE LEPA
Us sont entrés dans la cabine , et le patron a levé le voile de la belle Nastasia. Quand Tcbemyegor a reconnu sa chère femme, il a poussé un grand cri , et de ses yeux noirs ont coulé des larmes pour la première fois. Il a voulu racheter sa femme ; mais le Turc n*a pas voulu la revendre.
Il a sauté dans sa barque serrant les poings. « Ra- » mez , mes jeunes gens , ramez au rivage ! Il faut " que tous mes guerriers se rassemblent pour prendre ♦» ce gros vaisseau , car il renferme ma chère Nas- H tasia. n La proue s' est couverte d'écume, la barque volait sur l'eau comme un canard sauvage.
Quand il approcha du rivage, il vit Lepa qui s'arrachait les cheveux. « Ah ! ma femme Yevekhimia , » tu es prisonnière dans cette caravelle ; mais je per- » drai la vie ou je te délivrerai! » Tchemyegor a sauté à terre, et il a marché droit à Lepa et lui a serré la main.
— «• J'ai enlevé ta femme , tu as enlevé la mienne. » J'ai tué ton page chéri , tu m'as tué tin homme de »» plus. Soyons quittes: périsse notre haine! Soyons » unis comme auparavant, et allons reprendre nos » femmes. » Lepa lui a serré la main ; il a dit : ^ Frère * , tu parles bien. ♦»
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Ils ont appelé leurs jeunes matelots ; ils embarquent des fusils et des pistolets ; ils rament à la caravelle , frères comme auparavaint : c'était un beaa spectacle à voir. Ds ont abordé ce gros vaisseau : — « Nos fem- » mes , ou vous êtes morts ! »» Ils ont repris leurs femmes , mais ils ont oublié d'en rendre le prix*.
NOTfiS.
* Il est éfident que cette intéressante ballade ne nous est point parvenue dans son intégrité. On suppose que le morceau que nous traduisons faisait autrefois partie d'un poème sur la vie des deux pirates Lépa et Tchernyegor, dont un seul épisode s'est conservé.
La première stance contient des imprécations contre ceux qui ont causé la mort des deux héros. A en juger d'après leurs noms, un de ceux que le poète semble accuser de trahison était Morlaque, et l'autre Dalmate ou Italien.
La seconde stance est d'une autre mesure que la première , et je ne sais si c'est avec raison que le vieillard de qui je la tiens la mêlait au reste de la ballade. D'ailleurs, les sentiments qu'elle exprime sont ceux de presque tous les Morlaques. — Le récit de la querelle des deux amis ne commence réellement qu'à la stance quatrième.
* L'auteur montre ici avec naïveté le motif de son admiration IK>nr ces deux brigands.
> Venise fabriquait autrefois, comme on sait, une grande quantité d'étoffes de brocart d'or et d'argent pour le Levant.
* Les chefs ont toujours auprès d'eux un page quijiporte leur pipe et prépare leur café en temps de paix , et qui charge leurs armes à la guerre. Voilà les principales fonctions d'un page morlaque.
*0n peut voir par ce trait de quelle considération jouissent les vieillards et les poètes.
* Quand une famille a perdu un de ses membres par un assassinat, elle tâche de tuer quelqu'un de la famille ennemie. Ce mort trouve des vengeurs , et il n'est pas rare que dans l'espace d'une année une vingtaine de personnes périssent ainsi pour une que-
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relie qui leur est étrangère. La paix ne peut se faire décemment que lorsque chaque famille compte autant de morts l'une que l'autre. Se réconcilier quand on a un mort de plus, c'est s'aYoner vaincu.
' Mot à mot , du mouton fumé assaisonné avec des choux; c'est ce que les Ulyriens nomment pttçterma,
* Frire est mis là comme synonyme d'ami.
* Ce dernier trait est caractéristique.