VIII PRÉFACE
Mehemet Ali , à qui les beys des Mamelucks disputaient le pouvoir enÉgypte, invite un jour les principaux chefs de cette milice à une fête dans l'enceinte de son palais. Eux entrés , les portes se referment ; des Albanais les fusillent à • couvert du haut des terrasses, et dès-lors Mehemet Ali règne seul en Égypte.
Eh bien ! nous traitons avec Mehemet Ali ; il est même estimé des Européens , et dans tous les journaux il passe pour un grand homme : on dit qu'il a rendu de grands services à son pays. Cependant, quoi de plus horrible que de faire luer des gens sans défense? A la vérité, ces sortes de guets-apens sont autorisés par l'usage du pays , et par l'impossibilité de sortir d'affaire autrement. C'est alors que s'applique la maxime de Figaro : Ma per Dio, Vutilità!
Si un ministre que je ne nommerai pas avait trouvé des Albanais disposés à fusiller à son ordre , et si dans un diner d'apparat il eût dépêché des membres marquans dû côté gauche , son action eût été , dans le fait, la même que celle du pacha d'Égypte , et, en morale, cent fois plus coupable. C'est que l'assassinat n'est plus dans nos mœurs. Mais ce ministre destitua beaucoup d'électeurs libéraux , employés obscurs du gouvernement , il effraya les autres , et obtint ainsi
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des élections à son goût. Si Mehemet Ali eût été ministre en France , il n'en eût pas fait davantage-, et sans doute le ministre français, en Égypte, aurait été obligé d'avoir recours à la fusillade, les destitutions ne pouvant produire assez d'effet sur le moral des Mamelucks.
La Saint-Barthélémy fut un grand crime, môme pour le temps. Mais, je le répète , un massacre au seizième siècle n'est point le même crime qu'un massacre au dix-neuvième. La majorité des Français prit les armes pour courir sus aux huguenots, tandis que les sanglantes exécutions de la Terreur ne furent dirigées que par un petit nombre d'hommes cruels.
Cette différence , selon moi , tend à excuser un peu la Saint-Barthélemy. Ce fut comme une insurrection nationale , semblable à celle des paysans espagnols en 1809; et les assassins avaient la ferme conviction qu'ils obéissaient à la voix du ciel.
Il n'appartient pas à un faiseur de contes , comme moi , de donner dans ce volume le précis des événemens historiques de l'année 1572; mais , puisque j'ai parlé de la Saint-Barthélemy, je ne puis m'empêcher de présenter ici quelques idées qui me sont venues à l'esprit en lisant cette sanglante page de notre histoire.
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À-t-on bien compris les causes qui ont amené cô massacre ? A-t-il été longuement médité , ou bien est-il le résultat d'une détermination soudaine , ou même du hasard ?
A toutes ces questions, aucun historienne me donne de réponses satisfaisantes.
Us admettent comme preuves des bruits de ville et de prétendues conversations , qui ont bien peu de poids quand il s'agit de décider un point historique de cette importance.
Les uns font de Charles IX un prodige de dissimulation ; les autres le représentent comme un bourru , fantasque et impatient. Si , longtemps avant le 24 apût, il éclate en menaces contre les protestans, preuve qu'il méditait leur ruine de longue main ; s'il les caresse , preuve qu'il dissimulait.
Je ne veux citer que certaine histoire qui se trouve rapportée partout , et qui prouve avec quelle légèreté on admet tous les bruits les
moins probables.
Environ un an avant la Saint-Barthélemy , on avait- déjà fait, dit-on, un plan de massacre. Voici ce plan : on devait bâtir , au Pré-aux- Clercs , une tour en bois. On aurait placé dedans le duc de Guise , avec des gentilshommes et des soldats catholiques , et l'amiral avec les
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protestans l'auraient attaquée, comme pour
donner au roi le spectacle d'un siège. Cette espèce de tournoi une fois engagé , à un signal convenu , les catholiques auraient chargé leurs armes, et tué leurs ennemis surpris avant qu'ils eussent le temps de se metlre en défense. On ajoute, pour embellir l'histoire , qu'un favori de Charles IX, nommé Lignerolles , aurait indiscrètement dévoilé toute la trame , en disant au roi, qui maltraitait de paroles des seigneurs protestans : Ah ! sire 7 attendez encore. Nous avons un fort qui nous vengera de tous les hérétiques. Notez, s'il vous plait, que pas une planche de ce fort n'était encore debout. Sur quoi , le roi prit soin de faire assassiner ce babillard. Ce projet était, dit-on , de l'invention du chancelier Birague, à qui l'on prête cependant ce mot, qui annonce des intentions bien différentes : Que pour délivrer le roi de ses ennemis 7 il ne demandait que quelques cuisiniers. Ce dernier moyen était bien plus praticable que l'autre , que son extravagance rend à peu près impossible. En effet, comment les soupçons des protestans n'auraient-ils pas été réveillés par les préparatifs de cette petite guerre, où les deux partis , naguère ennemis , auraient été ainsi mis aux prises ? Ensuite , pour avoir bon marché
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des huguenots , c'était un mauvais moyen que de les réunir en troupe , et de les armer. 11 est évident que si Ton eût comploté alors de les faire tous périr sans peine , il valait bien mieux les assaillir isolés et désarmés.
Pour moi , je suis fermement convaincu que le massacre n'a pas été prémédité; et je ne puis concevoir que l'opinion contraire ait été adoptée par des auteurs qui s'accordent en même temps pour représenter Catherine comme une femme très méchante , il est vrai , mais comme une des têtes les plus profondément politiques de son siècle.
Que l'on examine si l'autorité du roi devait gagner ou perdre à cette exécution , et si son intérêt était de la souffrir.
La France était divisée en trois grands partis : celui des protestans , dont l'amiral était le chef depuis la mort du prince de Condé 5 celui du roi , le plus faible ; et celui des Guises , ou des ultrà-royalistes du temps.
Il est évident que le roi , ayant également à craindre des Guises et des protestans , devait chercher à conserver son autorité, en tenant ces deux factions aux prises. En écraser une , était se mettre à la merci de l'autre.
Maintenant, examinons si Charles IX était
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dévot ; car une dévotion excessive aurait pu lui suggérer une mesure opposée à ses intérêts. Mais tout annonce au contraire que s'il n'était pas un esprit fort , ce n'était pas non plus un fanatique. D'ailleurs sa mère , qui le dirigeait , n'aurait jamais hésité à sacrifier ses scrupules religieux, si toutefois elle en avait , à son amour pour le pouvoir».
Mais, supposons que Charles, ou sa mère, ou, si l'on veut, son gouvernement, eussent, contre toutes les règles de la politique , résolu de détruire les protestant en France , cette résolution , une fois prise , il est probable qu'ils auraient médité mûrement les moyens les plus propres à en assurer la réussite. Or , ce qui vient d'abord à l'esprit comme le parti le plus sûr, c'est que le massacre ait lieu dans toutes les villes du royaume à la fois , afin que les réfor-
' On a cité, comme un trait de dissimulation profonde, un mot de Charles IX qui ne me paraît au contraire qu'une boutade grossière d'un homme fort indifférent eu matière de religion. Le pape faisait des difficultés pour donner les dispenses nécessaires au mariage de Marguerite de Valois, sceur de Charles IX, avec Henri IV , alors protestant; «Si » le Saint -Père refuse, » dit le roi « je prendrai mà » sœur Margoton sous le bras , et j'irai la marier en plein » prêche. »
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més , attaqués partout par des forces supérieures * , ne puissent se défendre nulle part. Un seul jour aurait suffi pour les détruire. C'est ainsi qu'Assuérus avait ordonné le massacre des Juifs.
Cependant , nous lisons que les premiers ordres du roi , pour massacrer les protestans , sont datés du 28 août, c'est-à-dire quatre jours après la Saint -Barthélémy, et lorsque la nouvelle de cette grande boucherie avait dû précéder les dépêches du roi , et donner l'alarme à tous ceux de la religion*
Il eût été surtout nécessaire de s'emparer des places de sûreté des protestans. Tant qu'elles restaient en leur pouvoir , l'autorité royale n'était pas assurée. Ainsi , dans l'hypothèse d'un
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des plus importantes mesures à prendre aurait été de faire attaquer La Rochelle, le 24 août, et d'avoir en même temps une armée dans le midi de la France, afin d'empêcher toute réunion
des réformés \
1 La population de la France était d'à peu près vingt millions d'ames. On estime que lors des secondes guerres civiles , les protestans n'étaient pas plus de i,5oo,ooo. Mais ils avaient proportionnellement plus de richesses et plus de seigneurs pnissans.
1 Aux secondes guerres civiles , les protestans s'empa-
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de tout cela ne fut fait.
Je ne puis croire que les mêmes hommes aient
pu méditer un crime dont les suites devaient être si importantes, et l'exécuter aussi mal. Les mesures furent si mal prises, en effet, que quelques mois après la Saint-Barthélemy la guerre éclata de nouveau ; que les réformés en eurent certainement toute la gloire, et qu'ils en retirèrent même des avantages nouveaux.
Enfin, l'assassinat de Coligny , qui eut lieu deux jours avant la Saint-Barthélemy, n'achèvet-il pas de réfuter la supposition d'un complot. Pourquoi tuer le chef avant le massacre général? N'était-ce point le moyen d'effrayer les huguenots , et de les obliger à se mettre sur leurs gardes ?
Je sais que quelques auteurs attribuent au duc de Guise seul l'attentat commis sur la personne de l'amiral ; mais , outre que l'opinion publique accuse le roi de ce crime « , et que i'assassin en fut récompensé par le roi , je tirerais encore de ce fait un argument contre la conspirèrent le même jour, et par surprise, de plus de la moitié des places fortes de France. Les catholiques pouvaient en faire de même.
1 Maurevel fut surnommé le tueur du roi. Voy. Brantôme.