‹ Chronique du temps de charles 9. 1572Chapitre 8 sur 41 · LES BEI TU ES. 4L · texte numérisé non relu

LES BEI TU ES. 4L

vieux par la queue, entrèrent tous les deux dans leWeser, et se noyèrent comme leurs camarades. Ainsi la ville en fut purgée. Mais quand l'étranger se présenta à l'hôtel-de-ville pour toucher la récompense promise, le bourguemestre et les bourgeois, réfléchissant qu'ils n'avaient plus rien à craindre des rats, et s'imaginant qu'ils auraient bon marché d'un homme sans protecteurs, n'eurent pas de honte de lui offrir dix ducats, au lieu des cent qu'ils avaient promis. L'étranger réclama : on le renvoya bien loin; il menaça alors de se faire payer plus cher s'ils ne maintenaient leur marché au pied de la lettre. Les bourgeois firent de grands éclats de rire à cette menace, et le mirent à la porte de l'hôtel-de-ville, l'appelant beau preneur de rats : injure que répétèrent les en fans de la ville , en le suivant par les rues jusqu'à la Porte-Neuve. Le vendredi suivant, à l'heure de midi , l'étranger reparut sur la place du marché; mais cette fois avec un chapeau de couleur de pourpre, retroussé d'une façon toute bizarre. Il tira de son sac une flûte bien différente delà première, et dès qu'il eut commencé d'en jouer, tous les garçons de la ville, depuis six jusqu'à quinze ans, le suivirent, et sortirent de la ville avec lui.

— Et les habitans de Hameln les laissèrent emmener? demandèrent à la fois Mergy et le capitaine.

— Ils les suivirent jusqu'à la montagne de Koppenberg, auprès d'une caverne qui est maintenant bouchée. Le joueur de flûte entra dans la caverne et tous les enfans avec lui. On entendit quelque

temps le son de la flûte. Il diminua peu à peu ; enfin l'on n'entendit plus rien. Les enfans avaient disparu , et depuis lors on n'en eut jamais de nouvelles.

La bohémienne s'arrêta pour observer sur les traits de ses auditeurs l'effet produit par son récit.

Le reitre qui avait été à Hameln prit la parole et dit : — Cette histoire est si vraie , que , lorsqu'on parle à Hameln de quelque événement extraordinaire, on dit : Cela est arrivé vingt ans, dix ans, après la sortie de nos enfans.... Le seigneur de Falkenstein pilla notre ville soixante ans après la sortie de nos enfans.

— Mais le plus curieux, dit Mila, c'est que, dans le même temps, parurent, bien loin de là, en Transylvanie, certains enfans qui parlaient bon allemand , et qui ne pouvaient dire d'où ils venaient. Ils se marièrent dans le pays, apprirent leur langue à leurs enfans, d'où vient que jusqu'à ce jour on parle allemand en Transylvanie.

— Et ce sont les enfans de Hameln que le diable a transportés là ? dit Mergy en souriant.

— J'atteste le ciel que cela est vrai, s'écria le capitaine , car j'ai été en Transylvanie , et je sais bien qu'on y parle allemand , tandis que tout autour on parle un baragouin infernal.

L'attestation du capitaine valait bien des preuves comme il y en a tant.

Voulez-vous que je vous dise votre bonne aventure? demanda Mila à Mergy.

— Volontiers, répondit Mergy en passant son bras gauche autour de la taille de la bohémienne, tandis qu'il lui donnait sa main droite ouverte.

Mila la considéra pendant près de cinq minutes sans parler, en secouant la tête de temps en temps * d'un air pensif.

— Eh bien! ma belle enfant, aurai-je pour ma maîtresse la femme que j'aime?

Mila lui donna une chiquenaude sur la main. Heur et malheur, dit-elle; des yeux bleus font du mal et du bien. Le pire, c'est que tu verseras ton propre sang. - ' '

Le capitaine et le cornette gardèrent le silence, paraissant tous les deux également frappés de la fin sinistre de cette prophétie.

L'aubergiste faisait de grands signes de croix à l'écart.

— Je croirai que tu es véritablement sorcière , dit Mergy, si tu peux me dire ce que je vais faire tout-à-l'heure.

— Tu m'embrasseras, murmura la bohémienne à son oreille.

— Elle est sorcière! s'écria Mergy en l'embrassant. Il continua de s'entretenir tout bas avec la jolie devineresse, et leur bonne intelligence semblait s'accroitre à chaque instant.

Trudchen prit une espèce de mandoline, qui avait à peu près toutes ses cordes, et préluda par une marche allemande; alors, voyant autour d'elle un cercle de soldats, elle chanta dans sa langue une chan-

son de guerre ? dont les reitres entonnèrent le refrain à tue-téte. Le capitaine, excité par son exemple, se mit à chanter, d'une voix à faire casser tous les verres, une vieille chanson huguenote, dont la musique était au moins aussi barbare qUe les paroles.

» Le prince de Condé ,

» Il a été tué;

» Mais monsieur l'amiral

» Est encore à cheval

» Avec La Rochefoucauld

» Pour chasser tous les pnpaux ,

» Papaux, papaux, papaux.

Tous les reitres, échauffés par le vin, commencèrent à chanter chacun un air différent. Les plats et les bouteilles couvrirent le plancher de leurs débris. La cuisine retentit de juremens , d'éclats de rire et de chansons bachiques. Bientôt cependant le sommeil, favorisé par les fumées du vin d'Orléans, fît sentir son pouvoir à la plupart des acteurs de cette scène de bacchanale. Les soldats se couchèrent sur des bancs. Le cornette , après avoir posé deux sentinelles à la porte , se traîna en chancelant vers son lit. Le capitaine , qui avait conservé encore le sentiment de la ligne droite, monta, sans louvoyer, l'escalier qui conduisait à la chambre de l'hôte, qu'il avait choisie comme la meilleure de l'auberge.

Et Mergy et la bohémienne ? Avant la chanson du capitaine, ils avaient disparu l'un et l'autre^

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