X . Les principaux exploicts en armes du duc Charles
XI. Les magnificences du duc Charles. De ces deux ouvrages nous ne possédons jusqu'ici que la table des chapitres , rapportée par Molinet , Jules ChiflFlet et M. Buchon.
XII . Les expositions de Georges sur vérité malprinse. MS. de la bibl. de Bourgogne, à Bruxelles, n» 9113.
XIII. M. de Keralio, Notices et extraits des manus^ crits de la bibliothèque royale (de Paris, V, 167), a fait connaître la correspondance de Chastellain avec Robertet, déjà cité, et le sieur de Montferrant , gouverneur de Jacques de Bourbon , sixième fils de Charles , premier duc de Bourbon et d'Auvergne , et d'Agnès de
1 Notes sur M. de Baranle, V, 260, Introd. de Ph. Mouskes.
Bourgogne. Robertet loue Chastellain , en prose et en vers, en latin et en français; il le loue à toute outrance. Chastellain ne demeure pas en reste. Parmi toutes les boursoufflures et les complimens quintessenciés qu'il lui renvoie , il y a pourtant un vers de sentiment :
Peu m'est ion los , mais ton cœur m'est grant chose.
En général les vers de Chastellain sont contournés , affectés, inintelligibles. Le règne des trouvères était fini. La langue allait subir une révolution comme les idées. Les vieux poètes semblaient trop nus , trop rudes : on demandait des formes nouvelles , et en l'honneur de la forme on immolait sans pitié le naturel et le goût. Mais la prose de Chastellain , quand il résiste au désir de paraître docte et subtil , est animée , claire et d'une certaine précision , surtout dans l'histoire de Jacques de Lalain.
M. Buchon, peut-être d'après la Monnoie , a attribué à cet auteur le poème du Chevalier délibéré. Chacun sait qu'il est d'Olivier de la Marche '.
Mieux informé , Molinet dit que Chastellain avait composé un grand nombre de vers , de Chansons orpheien7ieS} proverbes salomoniques , tragédies, comédies j mètres virgilianes et sentences prosaïques. Foppens dit que la bibliothèque de Saint -AVast d'Arras possédait plusieurs de ses manuscrits. Si tout cela est perdu , il est permis de s'en consoler.
Chastellain étant né dans la Flandre flamingante, il n'est pas impossible que son nom ait été écrit aussi Castelynow Casteleyn, comme celui de Mathieu Casteleyn
ï Remarques surl'Hist. des ducsde Bourg., parM.deBarante,VIII, 304, où il y a une anecdote curieuse concernant Charles-Quint.
d'Audenarde, lequel florissait au seizième siècle et jouissait dans son pays d'une brillante réputation.
La Croix du Maine , Du Verdier , Valère André , Sweertius, MM. Weiss, Buchon , Du Rosoir, le Dictionnaire de la conversation^ etc., ont consacré des notices à ce fécond écrivain.
Jean Bouchet, dans sa soixante-septième épîlre familière , caractérise ainsi le talent poétique de Chastellain :
Georges avoit une veine élégante
Grave et hardie , et frère Jehan d'Auslhon
Douce et venusle, et Le Maire abondante...
Nous ne ratifierons pas ce compliment.
JEAN MOUIXET.
La Croix du Maine ' fait naître Molinet à Valenciennes; mais personne ne conteste plus aujourd'hui qu'il ait reçu le jour à Desvres , dans le Boulonnois ; son épitaphe est précise sur ce point et donne un démenti formel à M. Auguis et à son prédécesseur, l'historien de Poligni, Chevalier, qui, suivant l'habitude des écrivains locaux , s'efforce de tout rapporter à la ville qu'il a pris mission d'illustrer \
' Bihl., éd. de Rigoley de Juvigny, 1 , 552.
2 Valer. Andr. b41 ; Sweert., 453 ; Fopp., 697 ; Biogr. univ., XXIX , 323; Mémoires de la société d'Emulation de Cambrai (1821), 61; (1826-27) 76; Le Glay, Catal. des MSS. de Cambrai, 136. M. Hécart n'a pas donné dans le travers de Chevalier ; voij. sa brochure sur le goût des habitans de Valenciennes pour les lettres et les arts , 1826,
Sa naissance, dont on ne sait pas la date au juste, doit être placée vers la fin de la première moitié du quinzième siècle '. Il fit ses études à l'université de Paris , et passa une partie de sa vie à Valenciennes , appelée dans ses épitaplies , val doux et fleuri, vallis amorum. C'est peut-être dans la confrérie du Puy de rhétorique % établie très-anciennement en celte ville , qu'il puisa le goût de la versification.
Il se maria et eut un fils appelé Augustin, qui fut chanoine de Condé. Lui-même , devenu veuf, embrassa l'élat ecclésiastique , et fut pourvu d'un canonicat de l'église collégiale de Valenciennes.
La renommée dont jouissait alors Georges Chastellain , en qualité d'orateur, de chroniqueur et de poète , l'engagea à se le proposer pour modèle. Au titre de son disciple, il joignit bientôt celui de son ami, et lorsqu'en 1474, pendant le siège fameux deNeuss, Chastellain termina sa laborieuse carrière, Molinet, ainsi qu'il le raconte lui-même \ se tira vers la sérénité de son très-rédouté prince et le dépria en toute humilité quil lui plût lui donner licence de parachever ce que son maître avoit encommancé ; ce qu'il lui accorda libéralement , de plein gré et en faveur de hauts et puissans seigneurs ses médiateurs intercessoires .
in-S", 288. Mais le sentiment bizarre de Chevalier a été adopté par l'éditeur des Poètes français , dejmis le XII" siècle jusqu'à Malherbe ^ II.
' Rivarol, par distraction, dans les notes de son Discours sur l'univ. de la langue française, fait de Molinet un petit chanoine du XlVe siècle. OEuv. II , 78.
2 3IM. Roquefort et Hécart ont transcrit plusieurs pièces couronnées par cette espèce d'Académie qui avait un pendant à Tournay. Nouv. Archiv. V, 268, 408. Le MS. dont M. Dumortier à écrit l'analyse, était déjà signalé par Sanderus, Bibl. Belg. MS. 1,221.
* Second prol. de ses Mém. dans la coll. de M. Buchon , III, 21.
Voilà clone Molinet , depuis 1474, indiciaire^ et historiographe de la maison de Bourgogne \ Marguerite d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas, et poète ellemême , le nomma son bibliothécaire ^.
Malgré ses fonctions , qui l'attachaient à la cour , ou peut-être même à cause d'elles , il paraît qu'il eut beaucoup à souffrir des guerres qui portèrent la désolation dans la Belgique , après la mort de Charles le Téméraire. Du moins c'est ce qu'il est permis d'inférer de ces vers du Temple de 3 far s '^.
Pour ce que guerre m'a navré Et que Mars me travaille et blesse , Sans avoir mon bien recouvré, J'ai peinct son temple
A en juger également par ses écrits , les gens de lettres aveclesquels il se lia particulièrement, outre Georges Chastellain , furent le poète Guillaume Crétin et les musiciens Louis Compère et Antoine Bugnois. Son parent et son élève , Jean Le Maire ^, surnommé de Belges y c'est-à-dire de Bavai (Belgis), fut après lui bibliothécaire de Marguerite , c'est du moins ce que
' Ah indicando.
2 M. Gachard , qui commence sa liste de nos historiographes officiels par Juste-Lipse , n'a pu y comprendre Molinet. Coll. de docum. inédits, I , VI, note 1. L'épitaphe de Molinet offre cette explication.
Pourquoi se dirent-ils indiciaîres lors ? Parce qu'ils ont monstre d'histoire les trésors.
3 La Serna, Me'm, sur la Bihl. de Bourg. , 3b. Disc. prél. de mon éd. de Vander Vynckt, xix et xxiv.
^ Les Faitzet Dict., Paris , lo31 , fol. 64.
^ Le titre du Temple d'honneur et de vertus, porte : composé par maistre Jehan Le Maire , disciple de Moulinet (sic). Ceux qui voulaient jouer sur son nom, préféraient cette orthographe.
conjecture l'abbé Sallier '. 11 en fut certainement secrétaire et historiographe, puisqu'il signe lui-même ces titres. La parenté de Le Maire et de Molinet, et les soins que prit celui-ci de l'éducation du premier, sont attestés dans une épître de G. Crétin , laquelle ne se trouve pas dans ses œuvres , mais bien dans celles de Le Maire , où l'abbé Sallier en a pris cet extrait :
Dont Molinet qui t'avoue à parent Acquiert honneur, bruit et loz apparent, Veu que sous luy tu as si bien appris Que ton labeur vaut être mis à pris.
Jean Le Maire, de son côté, conserva le souvenir de ce bienfait, et sa reconnaissance éclata en plus d'une occasion : desquels très comandez historiens modernes, dit-il ,ye très petit incognu disciple et loingtain imitateur, désirois suivre les vestiges de mon seigneur et indiciaire archiducal, maistre Jean Moulinet , m,o?i précepteur et parent.
A ce peu de détails se borne la biographie de Molinet % qui décéda à Valenciennes , en 1507% et fut enterré dans l'église de la Salle-le-Comte , à côté de Chastellain, objet de l'admiration de sa vie entière.
Sa perte fut considérée comme celle du plus beau génie de son temps. Nous allons voir ce qu'il faut penser
1 Mem. de l'Acad. des Inscr. XÏII, 593-606.
2 M. Hécart présenta, vers 1821 , à la société d'Émulation de Cambrai, une Notice sur Molinet; de son côté, M. Pascal-Lacroix préparait simultanément un travail sur le même écrivain. Nous pensons que ni l'un ni l'autre n'a paru.
3 Jules Chifflet, à la fin de l'épitaphe française de Molinet, qu'il copie en tête de l'histoire de Jacques de Lalain , p. 11 , dit que si l'année du décès n'y est pas marquée , il trouve pourtant qu'il eut lieu en 1508. Mais Sweertius fait suivre l'épitaphe latine du millésime MDVII, et cette date est d'accord avec ce que rapportent Valère André, Foppens , Aubert le Mire , Chr. Belg. , 571 .
de la légitimité de pareils regrets , nous allons voir si les vers suivans sont conformes ou contraires à la vérité :
— Dis-moy qui gist icy , sans que point tu m'abuses.
— Cy gist l'ami privé d'A polio et des muses.
— Quels choses avecque lui sont morts et transies?
— Dicts subtils, savoureux jeux , ris et facéties.
— Qui est-ce qui pour luy de plorer continue? C'est rhétorique en chef, qui fort s'en diminue.
Son maistre qui cy gist fut Georges Castellain.
L'un pour Virgile et l'autre est pour Ovide pris. L'un doncques fut plus grave et l'autre plus facile ; Plus humain fut Ovide et plus divin Virgile '. Combien donc a perdu la langue gallicane? Par leur mort elle est mise en basse barbacane.
Jean Le Maire, au prologue du traité intitulé : La Concorde des deux langages , confirme cet éloge : et ce alléguoit pour ses garantz et défenseurs... Jean de Meung , Froissart, maistre Alain, Blelchinor { 3Ies~ chinât ), les deux Grehans , Blillet, Moulinet , Georges Chastellain et autres , dont la mémoire est et sera loiigueme7it en la bouche des hommes. Cet hommage n'est pas trop fort pour un disciple.
Au seizième siècle , l'abbé de Saint-Cliéron disait encore, dans une épigramme adressée à Hugues Salel , valet de chambre du roi de France , François I^'".
De Moulinet, de Jean Le Maire et George Ceux de Haynau chantent à pleine gorge.
Clément Marot, dont le goût était plus sûr et à qui Jean Le Maire , de l'école de Molinet , donna des leçons de versification , s'exprime ainsi dans la complainte sur
' Ces deux vers ne feraient honteàaucun rersifîcateur d'aujourd'hui.
la mort de Guillaume Preud'homme, où il passe en revue les poètes célèbres :
Adonques Molinet Aux vers fleuris , le grave Chastelain....
On s'aperçoit qu'il a observé entre ces deux auteurs, la différence établie dans l'épitaphe dont on vient de lire un fragment. Le témoignage de Clément Marot, lequel , par parenthèse , en vaut bien un autre , a échappé à Jules Chifflet , pour qui Marot, peut-être, était déjà trop moderne.
Ces marques d'admiration ne s'adressent qu'à Molinet poète. Examinons-le d'abord comme historien.
Molinet a écrit en présence des faits, à mesure qu'ils se développaient sous ses yeux '. En second lieu, il était historiographe officiel. Voilà deux raisons qui peuvent rendre son témoignage suspect ; la première , parce que , placé trop près de l'objet à observer, on ne l'aperçoit pas dans son véritable point de vue; parce qu'un fait, pour être qualifié convenablement, doit être accompli, et qu'un homme n'est complet qu'en cessant d'exister; l'autre raison, parce que l'auteur, chargé par brevet d'écrire l'histoire, l'écrit dans un intérêt prévu, et a des ménagemens à garder avec le pouvoir , lors même qu'il ne s'en fait pas le courtisan.
Eh bien ! cette double considération n'est pas , suivant moi, défavorable à Molinet.
Sans doute , s'il avait prétendu expliquer les hommes et les choses , dérouler les causes des événemens , découvrir les pensées secrètes qui semblent les diriger, et
' Plusieurs endroits de ses mémoires le prouvent : le premier prologue (p. 14) aété écrit pendant le siège de Neuss. Arrivé au mariage de Marie et de Maximilien : Fauteur (II, 87) dit : ^' De la richesse de ce jeune duc ne me suis-je encoire au vif informé.... »
faire preuve de celle sagacilé , de celte finesse dont les modernes sont si fiers, il lui aurait été impossible, tenant une espèce de journal , de comprendre un fait à peine ébauché , de deviner le dernier mot d'un personnage qui entrait en scène. Mais tel n'a pas été son projet. Il raconte et ne commente jamais : Il ne se met pas même en souci délier les parties d'un seul ensemble. Avec lui, on peut suivie les diverses phases d'un caractère ou d'un phénomène politique, et se prémunir contre cette disposition où nous sommes d'exiger des personnages et des événemens historiques tout d'une pièce, c'est-à-dire , tels , dès le principe, qu'ils se résument eux-mêmes , quand ils sont parvenus à maturité 5 disposition qui tend à fausser l'histoire, car plus d'un fait à sa naissance, plus d'un homme à son début, n'ont pas mérité l'éloge ou le blâme , la gloire ou l'ignominie auxquels on les a condamnés par la suite. Molinet, sans théorie, sans dessein arrêté, nous montre la vie humaine telle qu'elle est, avec ses vicissitudes, ses inconséquences , ses brusques passages du bien au mal , du mal au bien, ses légèretés qui passent quelquefois pour de la profondeur, ses faiblesses pour de l'habileté, ses crimes pour du génie. Il nous la montre, mais ses couleurs sont mal broyées et ses tableaux chargés d'ornemens ridicules.
Se bornant au rôle de simple narrateur, il a ôté à ses fonctions d'écrivain suivant la cour , ce qu'elles avaient de plus épineux; d'ailleurs, s'il est fortement attaché à la maison de Bourgogne , son affection ne lui fait pas dénaturer la vérité , car il faut bien distinguer les morceaux écrits par le rhétoricien ' du récit rédigé par Xindiciaire.
' Rederyher.
Par exemple , il ne dissimule pas l'inconcevable obstination de ce Charles, si justement nommé le Téméraire, et s'il n'a point pour lui d'expressions amères , si, au contraire, il épuise, en son honneur, toutes les exagérations du panégyrique, ces exagérations laissent intacts les défauts du duc de Bourgogne, et même les mettent plus en relief. D'autre part , il ne s'autorise pas des cruautés commises dans les états de Bourgogne par Louis XI, pour injuiier le très - chrétien , trèssai7it et très -sacré liligère, et si ailleurs il le traite plus sévèrement, c'est toujours avec une indignation respectueuse '.
Gardons-nous bien déjuger la manière des anciens chroniqueurs, d'après celle des historiens modernes. Aujourd'hui, un historien se représente à notre imagination, enfermé dans son cabinet, au milieu d'une multitude de livres, appliqué à dépouiller des notes, à extraire ou à confronter des chartes , des mémoires , des journaux, embarrassé de difficultés chronologiques, s'efforçant de restituer un nom propre, guettant quelque détail ignoré d'un fait connu , à travers l'immense labyrinthe de ses matériaux ; préoccupé de combinaisons philosophiques, de rapprochemens inattendus, évoquant enfin , de son fauteuil , par une inspiration pénible et stationnaire , l'esprit des sciècles passés, sommé de déposer en faveur d'une idée favorite, ou d'une opinion à priori. Mais ce n'est pas ainsi que composaient Froissart et Jean le Bel. Voyageurs à la façon d'Hérodote , ils s'en allaient chevauchant vers les marches lointaines, visitant, sur leur passage, les cours des princes , les nobles manoirs , aucunes fois les hôtels des
' Voy. tome II, p. 63.
bourgeois opulens ; devisant de prouesses avec les gentils chevaliers et écuyers , de galanteries avec les belles dames, de 1 église et du gouvernement, avec les clercs, les prêtres , les hommes d'état , et donnant eux-mêmes, au besoin , un bon conseil ou un bon coup de lance. L'impression des événemens arrivait immédiatement jusqu'à eux, sans être affaiblie par des relations mensongères, inexactes, infidèles à force d'art et en vertu de règles convenues. Leur partialité même trompait moins que notre réserve , parce que leurs passions étaient aussi franches que naïves, et que d'ailleurs elles traduisaient celles de l'époque. Malgré son incorrection , leur style se ressentait de leur vie d'action ; expression directe de sentimens pris à la source , il était simple , abondant , souvent pittoresque, surtout naturel , et empruntait un charme indéfinissable à l'ignorance même de l'auteur.
Au temps de Molinet, les choses avaient bien changé, il faut en convenir : les siècles de l'érudition commençaient; on avait sous les yeux les modèles de l'antiquité. En présence de ces chefs-d'œuvre, les langues vulgaires, honteuses de leur nudité, se couvrirent bizarrement de tous les oripeaux qu'elles purent en arracher. On exigea une composition plus savante , il fallut des preuves qu'on avait beaucoup lu , beaucoup appris; et faute de goût, on tomba dans toutes les extravagances du pédantisme. La fin du quinzième siècle vit éclore une foule d'auteurs qui écrivaient dans un genre auquel Ronsart a depuis attaché son nom.
Mais , quoique Molinet ait ambitionné leurs défauts les plus choquans , il n'en est pas moins au fond , un de ces anciens chroniqueurs peu amoureux de critique et d'interprétation. Il n'y a que son style qui mette entre ceux-ci et lui, une énorme distance.
Ce style est en général détestable. L'emphase, les latinismes, les comparaisons empruntées aux romans, à la mythologie et à l'histoire, les apostrophes en rendent la leclure extrêmement fatigante. Molinet écrit souvent d'une manière toute pantagruélique, et rappelle tantôt le Limousin de Rabelais , qui contrefaisait le langage français j tantôt le langage alambiqué de cet Enphuis que l'Anglais Lylie mit au jour, en 1580, et que l'auteur du Blonastère nous a fait connaître d'une manière si plaisante et si ingénieuse.
En veut-on des preuves? Il suffira de lire le second prologue des chroniques. Ailleurs le duc Charles est le fils de 3Iars jâu cœur léooiique ,h. la valeur scipionique, au hras liei^culien y au poing macédonien ^ un gouverneur, ami de l'arbitraire, est un satrape; les habitans de Neuss ressemblent à Jupiter, qui froudroyait les géans. Les trois états du pays , c'est la trinité tei^restre ; l'artillerie, le feu, le plus actif des quatre élémens, qui s'est adjoinct avec le soulfi'e, pour répugner au salpêtre , son contraire incompatible ; c'est le très-horrible éclitre et espoventable tonnoiî^e artificiel, ordonné pour être sacrifié au Temple de Mars, encensé de poudre à canon; s'agit-il de peindre le camp de Neuss? C'estoitun deduict déplaisant, un desplaisir esjouissant , une joie pleine de cris , une clameur confite en ris, une risée très-piteuse, et ttne pitié trèsjoyeuse. Cela ne ressemble-t-il pas au sonnet du ^m/^^wzthrope, et, s'il est permis de le dire tout bas , à quelques-unes des pages les plus admirées dans nos salons?
Circé, Tantalus, Boreas , Vulcanus, Nothus, Annibal, les Mirmidons , interviennent au milieu des guerriers du quinzième siècle, couverts de leur heaume grillé et de leur rondache , et qui n'avaient rien decom-
miin avec les héros de Virgile , encore moins avec ceux d Homère. L'auteur rappelle les anachronismesdes peintres d'alors, qui habillaient Cassandre en religieuse, et donnaient à Priam des armoiries et du canon.
Faut-il avoir une idée de l'orgueil des habitans de Neuss ? il vous dira qu'es isles du Rhin gisait la racine de leur corne orgueilleuse , la potence de leur bras furieux et le haston de leur fier e mémoire.
Les Bourguignons se logent dans un monastère et occupent les dortoirs des moynes , lesquels firent place aux religieux de Mars, qui sont d' autre profession ; car par l'abus du monde et mutation de fortune de guerre , les chambres de dévotion furent cha^igées en dérision y là oit on souloit estudier enseignemens beaux et notables , on tenoit escole de Jeux de dez et de tables; où les repentans plouroient grosses larmes, les hafxlis combattans crioient à Vassault, aux armes! là où l'on souloit prendre auhnuces et chappes blanches, pendoient salades et blancs harnois et fers de lances , et ceulx qui se levoient au son de la cloche du moustier, furent réveillés au son de la bombarde et du mortier. Ce passage, quoique déplacé dans une histoire et blâmable par l'abus de la mythologie et de l'antithèse , n'est pas dénué d'une sorte d'imagination.
Quelquefois Molinet tombe de 1 hyperbole dans le burlesque : témoin le portrait du commandant de Neuss qui , tout engrossié de horions, et de soutenir sièges endurci, phts se délectoit en tonnoires de dur es bombardes que en chansons de douces paroles , et plus prenoit appétit en cuisses de vieux chevaux que en pastés de jeunes poulets.
Plus bas, Molinet nous avertit, en se frottant les mains, que les Allemands servoient les Bourguignons
de fruits à pierre et que les Bourguignons leur rendoient d'amer es poires d'angoisse confites en poudre à canon.
Tiacluit-il des dépêches allemandes? il emploie son style amphigourique ; fait-il adresser par le duc Charles des reproches aux Italiens qui l'avaienl mal servi ? même style encore.
Le soixante -sixième chapitre contient deux harangues hien différentes et qui sont mises dans la bouche du sire d Esquerdes et de l'archiduc MaximiUen , avant la bataille dEsguinegatte. L'une est l'œuvre d'un rhétoricien, d'un rimeur sans goût : Molinet l'avait tirée de sa tête \ l'autre est soldatesque , chaleureuse ^ apparemment qu'il ne faisait que la transcrire. «Noblefleur de chevalerie, fait-il dire au général français, les odorans par toute Europe, gens les plus famés du monde — » Au lieu de ces phrases d'écolier , MaximiUen emploie des paroles assez fortes pour se frayer un passage , à travers la cuirasse et le haubert, jusqu'à l'âme du soldat.
« Réjouissez-vous, mes enfans, leur dit-il, réjouissez-vous de bon cœur ; voici la journée venue que longtemps avons désirée. Nous avons les François en barbe, qui tant de fois ont couru sur nos champs, destruict vos biens , bruslé vos hostels , travaillé vos corps. Employez vos sens et toutes vos forces ^ il est heure , nâes beaux enfans , il est heure de besongner. Notre querelle est bonne et juste. Requérez Dieu en vostre aide, qui seul peut donner la victoire, et lui promettez de bon cœur que , en l'honneur de sa passion , vous jeûnerez contens de pain et d'eau par trois vendredis ensuivans ; et s'il nous veult sa grâce estendre , la journée sera pour nous. )>
N'était-ce pas ainsi que devait s'exprimer au quizième siècle un prince, un chevalier chrétien? 11 me semble qu'il y a , en outre , dans ce ton mâle et franc , quelque
chose de la loyauté germanique et de la candeur belge. De tous points , celte harangue est excellente. Aussi Molinet n'en a probablement été que le rapporteur.
II faut observer cependant que ce n'est pas la première fois que Molinet revient à la simplicité convenable au récit. 11 semble se contenter alors de copier les journaux qu'on tenait dans les palais des grands. Ainsi, rien de plus uni que la relation du supplice du connétable de Luxembourg. C'est au commencement de ses chroniques , qu'à l'imitation de son maître , Georges Chastellain , il étale le plus d'érudition et torture sa diction de la manière la plus pénible. Charles tué à Nancy, il semble que l'orgueil de ce prince en s'évanouissant , ait permis à l'écrivain de détendre un peu sa phrase. Cependant , ne croyez pas qu'il renonce tout-à-fait à la métaphore , car il plaque encore , à droite et à gauche, un bon nombre de morceaux postiches , de lieux-communs alDSurdes.
Au fait , on ne peut lire Molinet qu'à titre de renseignement ; on ne peut affronter l'impertinence de ses figures , subir les prétentions de son beau style , que dans l'espoir de s'instruire. A vrai dire, son sujet, il ne l'a pas gâté, quelque peine qu'il prenne pour cela; il l'a laissé tout entier à traiter. Et certes , ce n'est pas la matière qui lui a manqué. Quel siècle , en effet, plus instructif, plus intéressant, plus dramatique môme , peut s'offrir à la plume de l'historien ? Que de caractères énergiques et fortement tranchés , que d'événemens féconds en résultats! C'est bien là une époque de crise, une période d'enfantement. Charles - Quint , François l^^^ Henri VIII, Luther et Bacon allaient venir. La politique, la religion, les sciences et les arts, tout devait changer.
Et d'alDord apparaît la figure farouche de ce Charles dont la volonté de fer vint se briser contre les rochers de la Suisse et les murs de Nancy. L'astucieux Louis XI, qui avait précipité la perte de ce redoutable adversaire, s'empare de ses dépouilles. Tout ce grand héritage de la maison de Bourgogne est au moment d'échapper aux faibles mains d'une jeune princesse retenue captive par des marchands et des artisans , sortis de leurs comptoirs et de leurs ateliers , enseignes déployées , pour couper la tète aux ministres de leur souveraine et se moquer de ses larmes. A la voix de ces tyranniques sujets, le fils d'un empereur, qui n'avait pour tout trésor qu'une illustre naissance et sa bonne mine, devient l'époux de Marie, et bientôt lui-même, victime de la mobilité de ceux qui l'avaient choisi , il est abreuvé d'outrages , enfermé dans une étroite prison et menacé de perdre la vie. Il recouvre enfin sa liberté , obligé de conquérir, pied à pied, les états de son fils au nom duquel on méconnaissait sa propre autorité, attaqué par l'étranger , poursuivi par la guerre civile. Au milieu des tumultes de la Flandre et du Brabant , des atroces vengeances des Hoecks et des Kabelliauws , des déprédations des bandes allemandes , se fonde cette colossale maison d'Autriche qu'une politique patiente devait protéger contre les vicissitudes de la fortune. Un prince belge monte sur le trône d'Espagne et déjà commencent les inimitiés qui , au seizième siècle , vont faire éclater une révolution, à laquelle en succéderont tant d'autres; les arts fleurissent , les lumières se répandent, l'esprit d'innovation fermente , le commerce fournit aux classes inférieures de la société des moyens infaillibles d'émancipation ; la puissance souveraine se consolide aux dépens de quelques vieilles libertés ; mais
aussi il y a plus de sécurité , plus de régularité dans les relations sociales : le moyen âge , si divisé , si fragmentaire , disparaît devant une époque où domine la grande idée de l'unité, et la vie publique se perfectionne comme la vie privée.
Voilà les principaux traits du tableau qu'avait à tracer Molinet. S'il ne l'a pas même ébauché, au moins sans lui, je le répète, on ne saurait bien l'exécuter; sans Molinet, on n'aurait pas une connaissance suffisante de son temps , quoiqu'il ne l'ait pas compris lui-même.
Si nous l'envisageons maintenant comme poète, nous ne trouvons, malgré les témoignages déjà cités, rien à louer en lui , attendu qu'il n'a ni verve , ni naturel , ni élégance , ni raison ; mais versificateur, mais mécanicien, opérant sur les formes du langage, il mérite peut-être quelque attention. Jean Le Maire, qui avait appris de Molinet à mesurer des paroles , donna des leçons de versification à Clément Marot.
La revue qui va suivre des différens écrits de Molinet , réservera une place assez considérable au rimeur. Cette revue, je dois en avertir, contient de nombreux renseignemens bibliographiques ; mais si la bibliographie peut paraître sèche à certaines personnes d'un goût difficile , elles conviendront , je l'espère , que , sans elle , l'histoire littéraire serait essentiellement incomplète.
Ouvrages de 3IoHnet.
\. Les Faictz et Dictz de feu de bonne mémoire maistre Jehan Molinet , contenant plusieurs heaulx traictez , oraisons etcha7nps{ch.2in\,s)royaidœ. Paris, 1531 , in-fol. ;
ib. lo37 et 1540, in-8*'. Ces trois éditions, surtout la première, sont rares et recherchées. C'est de ce recueil qu'on a extrait les poésies diverses de Molinet, imprimées à la suite de la Légende de maître Pierre Faifeii^ p. 117 etsuiv. Goujet en a donné une analyse^ Bibliothèque f?'ançaùe^ X, 1-17 '.
M. Weiss a pensé que Rabelais, dans le chapitre liv de son Gargantua^ a voulu tourner en ridicule le style de J. Molinet, qui est en effet défiguré, comme l'inscription de l'abbaye de Thélème, par de pitoyables jeux de mots , de froides allusions et par une attention puérile à ramener sans cesse les mêmes consonnances. MM. Eloi Joanneau et Ermangartne partagent pas cette opinion , attendu que les défauts de style imités par Rabelais ne sont point particuliers à Molinet , mais sont ceux du siècle de Rabelais même dont le Gargantua parut quatre ans après la première édition des Faictz et Dictz.
Ce recueil contient des pièces de tous les genres , des oraisons, des poèmes tels que les Aages du monde, le Throsne d'honneur, que M. J, B. Lesbroussart a cru inédit et anonyme; des complaintes sur la mort du duc Charles et de sa fille Marie, le Temple de 3ïars, la Ilessoîcrce du petit peuple , le Voyage de Naples , le Siège d'amours, \A B C sauvage , la Complainte de Grèce, des ballades, des pièces historiques , comme le Retour de m,adame Marguerite, la Réconciliation de la ville de Gand , la Naissance de madame Aliéner et celle du duc Charles (Charles-Quint), des Pronostications, des Dialogues entre des animaux, etc. Si on passe à l'auteur l'absence de sensibilité, de grâce et d'imagination, on
1 Archiv. IV, 241-466.
BIOGRAPHIQUES. â5
remarque qu en général il soigne ses rimes et montre quelque respect pour l'harmonie. Nousavonsdéjà observé que ses ouvrages sont un trésor de proverbes , et qu'il les renferme avec bonheur dans la mesure du vers. Les exemples que nous en avons fournis peuvent suffire ; mais nous insistons sur ce point , attendu que les locutions proverbiales sont très-intéressantes pour l'histoire de la langue , et parce que nous ne voyons pas que les philologues qui ont traité des proverbes français aient songé à Molinet.
M. Auguis, dans sa Collection de poètes français depuis le douzième siècle jusqu'à Malherbe, a rapporté de Molinet trois stances qui semblent prouver que ce rimeur pouvait écrire en vers avec naturel :
L'Amant satisfait.
Amour me fîsl son bachelier, Et me donna joyeux espoir, Gracieuseté, bien coller, Courtoisie, force, pouvoir, Loyaulté , sens , santé , avoir , Liesse et ceux de sa bannière , Pour amoureuse dame avoir, Gente de corps et de manière.
Un chacun bien s'y employa :
Pitié luy brisa sa rigueur , Humilité s'y desploya , Avoir luy fisl large d'honneur ; Beau-parler luy oindit le cœur, Et tant lui souffla en l'oreille , Que je conquis dame d'honneur ; Je ne veis oncques la pareille.
C'est un chef-d'œuvre de beauté .
Un triomphe de noble arroy.
Sa prudence et sa loyaulté Valent l'avoir d'un petit i*oy,-
Ravi suis , quanl je Tapperçoy :
Tout œil amoureux qui Tadvise Rit de joye , chante à part soy :
J'ai pris amours à ma devise.
La succession ou Tentrelacement des rimes féminines et masculines ne sont pas encore observés ; les hiatus sont fréquens , mais il y a de l'aisance dans le mouvement de la phrase et de la correction dans la liaison des mots.
II. Le temple de 3Iars , Paris, Le Petit Laurens, in-4o gothique , sans date. Se trouve dans les Faictz et Dictz.
II y a trois autres éditions de ce poème , en lettres gothiques , l'une de Paris , sans date , in-4o, avec la marque de Jean Trepperel ; l'autre de Paris , sans date ni nom d'imprimeur, petit in-8o , avec une figure en bois au commencement ; la troisième enfin sans lieu ni date, petit in-fol. de 7 f.
III. Naissance très -désirée et proufitable de trèsillustre enfant Charles d' Autrice, filz de monseigneur l'archiduc nostre très-redouhté prince et seigneur naturel y Valenciennes , Jehan de Liège, in-4o gothique.
Ce poème se lit aussi dans les Faictz et Dictz. Il a dû être imprimé l'année même de la naissance de Charles- Quint, c'est-à-dire en 1500 , et ce serait, dans ce cas, un des plus anciens livres connus imprimés à Valenciennes.
IV. La Ressource du petit peuple N^^^^^^^^^^^-, in-4o, catal. de Lang, , n" 1709. Dans ce catalogue cette pièce est annoncée comme un Dialogue en vers et en prose sur les misères du petit peuple. La stance qu'on en cite appartient au poème dont nous donnons ici le litre, et qui fait partie des Faictz et Dictz.
V. Le Calendrier mis po.r petits vers, in-8'', S. D., inséré dans les Faictz et Dictz.
VI. Histoire du rond et du carré , honneur , vertu, et bonne renommée, où sont co?itenues plusieurs choses touchant le Saint-Sacrement de l'autel , jjIus la complainte de Constantinople, le tout en rime; imprimé par Antoine Blanchard , sans nom de lieu ni date. Indiqué par Duverdier, et doit être de la plus grande rareté.
VII. Les Vigiles des morts par personnages, à savoir : Creator omnium , Yir fortissimus , homo natus de muliere, paucitas dierum ; Paris, Jean Janot, S. D. in-16.
« Je mebay, dit Du Verdier, à qui nous devons aussi l'indication de celte pièce inconnue aux autres bibliographes, comme il les nomme en latin [les personnages de cette moralité)^ vu qu'il les fait parler en François. »
VIII. Les Neuf pileux de gourmandise ; sans date . in-4o et in-S» gothique, catal. de la Vallière , 2841 13. 292217. Imprimé dans les Faictz et Dictz.
IX. M. Buchon dit qu'on trouve quelques pièces de Molinet insérées dans les Traictés divers, petit vol. in-S", sans date, gothique, chez Jean Saint-Denys, et qui comprend de plus des morceaux de Georges Cliastellain et de Guillaume Crétin , et la Légende de Pierre Faifeu. Nous ne connaissons pas ce volume.
A la bibliothèque du roi , à Paris , il existe plusieui s manuscrits des poésies de Molinet.
Les n«s 768o et 7687 contiennent un grand nombre de vers de lui et de ses amis et correspondans , Crétin et Robertet.
Le n» 2926, petit in-fol. pap., renferme aussi quelques pièces de J. Molinet et de J. Trottier. Ce manuscrit paraît être celui qui porte le même numéro dans le
catalogue de la Vallière, el qui contient des poésies nonseulement de Molinet et de Troltier, mais de Pierre Fabri , Crétin , Castel , Jean Braconnier de Bordeaux , Guillaume Tasserie et dauteurs anonymes. Manuscrit de l-O feuillets, en ancienne bâtarde à longues lignes. C'est dans un manuscrit de la bibliothèque royale de Paris qu on lit le Cry des nionnoyes par Molinet. Cette pièce est toute en équivoques :
Gallant qui quiers la liaulse des monnoyes Pour Ion proafit singulier, tu te noyés, Car elles sont tournées à l'empire ' , Argent est court, povres gens ont du pire.
Nobles 2 , de nom sont à la cour du roy, Francs à cheval sont boutez au terroy De Thereuenne, et mors sur les sentiers ; Les BozfinSy ont les riches pelletiers.
Les croix voit-on au plus haut des moustiers , Les pilles ont gend'armes voulentiers , Lyons treuve-on es estranges provinces , Et les salutz aux piedz des nobles princes.
Le pot tu l'as au feu du potager,
Y^tV angelot au sac du fromager,
'LesDuczcas (ducats) sont au charroy de Calais,
Les Philippus en Lesdaing (Hesdin? ) ou ^ palais.
Cent mille sanLv (sols) croissent sur le vert jonc, Cent mailles font un petit hauberjon , Tournois se font es cours des rois notables.
1 Elles ont empire.
2 Les mots soulignés indiquent les noms des monnaies. ^ Au.
Floretles sont aux champz ou es vergers, Les gras moutons gardent les bons bergers. Larges escutz sont chez les fourbisseurs , Gigots en broche à l'huys des rôtisseurs.
Placques voit-on en jambe fort roigneuse , Et hlancs flouriz sur teste non ligneuse , Peu de hardiz déploient leurs cornettes , En Cambrésis sont les marionnettes.
Onzehains ont pris onze grands cabillaux , Testars mannaies rue on sur les caillanx, Les bons aydans souhaittent les fillettes , Les rides (ryders) sont aux vieilles femmelettes.
Dottlles voit-on affiner fines gouges,
Mais donhlettes affinent les plus rouges {rogues).
Coronnes ont au plus haut de leurs testes
Gens des mousliers qui des sainctz font les fesles.
Fin du Cry.
X. Petittraictiéco^npilléparmaistre Jehan Molinet, à l'instruction de ceulx qui veulent apprendre V art de rhétorique. Bibl. royale de Paris, 7984, in-4o, parch., 36 feuillets.
On peut comparer ce traité avec ceux d'Eustache Deschamps , d'Henri de Croy et autres analogues. Il a appartenu au dauphin François, mort à Tournon , le \1 août loJ26 , et fils du roi François I*^^. « Vous y trouce verez , dit l'auteur, patrons, exemples, couleurs et c( figures de ditliers et tailles modernes qui sont mainte tenant en usage , comme lignes doublettes , vers si- « zains,septains, wilains, alexandrins, et rime batelée ', a rime brisiée, rime enchayennée, rime à double queue, « et forme de complainte amoureuse, rondeaux simples
1 Non pas hrilelée , comme il est imprimé dans la notice de M. Buchon sur Molinet.
c( d'une , de deux , de trois, de quatre et de cinq sylc( labes , rondeaux jumeaux et rondeaux doubles , simc( pies virelais, doubles virelais et répons, fatras simples (( et fatras doubles, balade commune, balade baladant, c( balade fa triste, simple lay, layrenforcliiet, chant royal, « serventois, riqueraque et baguenaude. De laquelle « rhétorique , mon très-honoré seigneur , et c'est chose « qui gaires vaille, vous prendrez en gré, s'il vousplaist, « tant la fleur comme la farine , telle que vostre trèsce humble et petit Molinel a sceu tourner entre ses « meules. »
Entre autres règles , il distingue les rimes en imparfaites ou féminines , et en parfaites ou masculines , et fait une loi de Félision de l'e devant une voyelle. Voici comment il définit le fatras :
c( Autre espèce de rhétorique nommée fatras est c( convenable à matières joyeuses , pour la répétition « des mettres qui sont de sept et de huit, desquels les « uns sont simples et n'ont que ung seul couplet, lesau- « très doubles et ont deux couplets de pareille sustance a et termination. Mais la première ligne du premier « couplet sera seconde au second couplet. »
Le recueil manuscrit du Puits de rhétorique de Tourrt/ay, dont nous avons fait l'analyse dans nos Archives, contient quantité de fatras, et c'est peut-être l'abus de ce genre de poésie qui a fait donner son nom à tout ce qui n'offre que du remplissage, des mots sans idées, des phrases absurdes ou inutiles.
La halade fatriste ou fatrisiee est appelée plus bas balade fatoise ou jumelle.
« Baguenaudes sont couplés fais à volonté , tenans « certaine quantité de sillabes sans rimes et sans raison. (( De ce mode pour recommandé des bons ouvriers
« fut en son temps moult auclorisié maistre Jehan de « Wissocq. n
On voit que la baguenaude était un véritable ampliigouri.
Molinet parle, en finissant, des rimes léonine, rurale, en goret .^tle la redite en sens synonymes, de la platte redite et de la rime d'équivoque.
Voilà où en était l'art à l'époque de Marot , il était bien fait pour égarer le talent.