MS. DE LA BIBL. DE CAMBRAI, N" 664, F" 199 R
La Imneiitahle et très-désolable mort et trespas du roy de Castille, archiduc d'Austrice^ Philippe.
Après que le roy Fernande d'Arragon eiibl baillé la possesse et gouvernement des royaulmes de Castille , Léon et Grenade au roy Philippe et à la royne Joanne 888 enfans, comme dit est, ledit roy Philippe et la royne son espouse entrèrent en la cilé deBurges, chief de Castille , environ la fin du mois d'aoust an XV<^ et VI , honorablement accompaigné tant des nobles depardeçà que de ceulx du pays , où il fut receu à grande joye et triomphe ; et quand ilz eurent illec séjourné environ XV jours , sur ung joedy le roy alla disner au chasteau de ladite cité , et le sabmedy ensuyvant au chasteau monastère deMiraflores , ung quart de lieue ou environ hors ladite ville, où sont religieux Chartreux, et à l'après disner se mit illec à jouer à la paulme où il s'eschaufa et but de l'eau de fontaine, et après eut froit, dont on veult dire que la maladie luy prit, et le lendemain s'alicta , et en continuant ladicte maladie fut de plus en plus oppressé , tellement que après avoir receu les sainctz-sacremens de Nostre-Mère Saincte-Eglise en grande dévotion et révérence, aussy faict son testament et disposé de ses obsèques , rendit son ame à son créateur le vendredy ensuyvant environ les x heures du matin xxv^ jour de septembre , et le lendemain son corps fut mis en la grande salle couché, vestu et aorné de riches vestemens royaulx et ses cheveulx pignez, aiant son bonnet sur chief de sorte comme s'il eust esté vif, semblant qu'il fust dormant, et à l'un de ses costez
son espée et à l'aullre le sceptre royal , comme on a de coListume fere à ung roy. En laquelle salle chacun entroit qui voloit pour le veoir, dont certainement la plus grande partie deceulx qui y entroient en yssoient plourans de pitié. Et estoient gens commis aiant gros flambeaux de cyre ardens pour faire yssir les uns et entrer les aultres puis le matin jusques environ mydy , puis fut ensepvely cedict jour environ trois heures après none. Et fut porté dudict palais des plus grans seigneurs d'Espaigne avecq aulcuns de pardeçà , comme monseigneur de Ville et le comte de Nassou , tous vestus de dœul jusques au monastère de Miraflores , où illec fut mis en la sépulture du roy Jehan , laquelle est d'albaslre fort sumptueuse, riche et bien entaillée, et depuis a esté tiré hors par le commandement de la royne sa femme qui le menoit partout où elle alloit. Et son cœur fut apporté par monseigneur l'admirai à Bruges et est mis auprès de madame Marie sa mère en l'église de Notre- Dame où elle a sépulture moult sumptueuse. Dont aigres nouvelles et plus dures de jamais renforcées d'amaritude furent espandues par les sept climatz du monde, lorsque la très-inclite et resplendissante lampe d'honneur fut estainte qui illuminoit ce climat occident. Car Philippe, selon la vraye interprétation, vault autant à dire comme bouche de lampe ou amateur des choses haultes, et comme en la lampe est une liqueur qui soustient le corps d'icelle par feu qui illumine les yeux, ce Philippe , par sa très-haulte domination et grande seigneurie avecq beauté corporelle décorée de très-nobles meurs et vertus, estoitardant, et , rendant à la trèsillustre et opulente maison d'Austrice irradiante lumière, esclairoit le royaulme de Castille , et par raix réfulgens donnoit claireté à Léon et Grenade , trois royaulmes
dont il avoit la possesse , lesquelz ont perdu ce trésor renitent. Et comme dit est, Philippe signifie aiissy amateur des choses haultes , ix nohles et vertueuses et haultes dames de kiy hien aymées dont les noms d'icelles se commencent par ix lettres contenues en Pliilippus qui le régentoient et dont il estoit revestu, lesquelles, après avoir faict grans regretz et plaintes garnis de souspirs doloreux , se sont encloses et absconsées en la bière du très-inclit Pliilippus comme celluy qui sur tous aultres princes possessoit lesdictes ix vertus , c'est à sçavoir Proesse, Hardiesse, Justice, Largesse, Intelligence, Puissance, Paix, Vérité et Suffisance. La première dame dont le nom commençoit par P estoit Proesse, car ledict Pliilippus estoit tant prompt et prest aux armes par agilité de corps et force avec hault voloir entreprenant , que s'il eust esté en vigueur et clarté vive , de cours naturel il eust esté dénombré des preux de vaillandise et dénommé pour la x^. La seconde dame commenchant son nom par H estoit Hardiesse , dont il estoit garni par grand hardiement qu'il avoit d'envahir ses annemys. La tierce est Justice, laquelle il faisoit administrer à chacun tant au povre comme au riche , en faisant rendre à ung chacun ce qui estoit sien et faire punir les délinquans. La iiii^ vertu estoit Largesse magnifique , car il estoit grand donneur à tous ceulx qui se trouvoient par devers sa seignourie et par espécial aux povres. La v^ estoit Intelligence par sagesse dont il estoit pourveu , tant adressié et bien entendu et meslé de plusieurs sciences de cler engien , de pénétrant entendement et de vif esprit plus que nulz aultres princes ses contemporains. La vi^ commençoit son nom par P, laquelle estoit Puissance admirable ; quel prince est-il à présent sur le découvert de la terre sy grand terryen
ayant tant de seigneuries , de royaulmes , de princiaullez, de ducezetdecomtez, ne où il y ait tant de grosses
et grandes citez et villes riches et liabon-
dantes de toutes richesses ne tant de beau peuple aiant tous biens en grande habondance. La vii^ estoit Paix, fille de Dieu , de chacun désirée , laquelle ce bon Philippus a gardé et observé entièrement en faisant de ses ennemis ses amis, appaisant grandz discordz et aymant union et tranquillité. La viii*' vertu estoit Vérité, qu'il a entretenu en toutes ses affaires , laquelle estoit toujours devant ses yeulx , ayant mémoire de la vérité jurée de laquelle Jesus-Christ dit : Je suys voye, vérité, et vie. Item il avoit en luy la vérité de vie, de doctrine et de justice. La dernière et ix^ vertu dont le nom se commence par S estoit Suffisance , sans laquelle l'on n'a biens qui n'a ceste vertu , car ce bon Philippus a esté content des biens et seigneuries que Dieu luy a donné sans aller quérir ne emprendre sur terre d'aultruy comme font aulcuns princes qui non contens de leurs royaulmes vont destruyre et gaster les biens et possessions de leurs voysins.
Ces dictes ix vertus doncq qui se sont absconsées en sa bière , sont allées présenter ceste lampe d'honneur garnie d'icelles devant la face de l'éternel dominateur en gloire perdurable , où elle resplendira à tousjours par le mérite d'icelles dessusnommées. Laquelle gloire vaullent octroyer à tous. »
Parmi les écrivains qui ont parlé de Molinet , nous citerons particulièrement Valère André , Sweerlius , La Croix Du Maine, Du Verdier, Goùjet, MM. Weiss, Du Uozoir,Brunel, etc.
REGOLLECTION