‹ Chronique trifluvienne [microforme]Chapitre 16 sur 35 · ENT · texte numérisé non relu

ENT

bien, d’un autre côté, à empêcher qu’on ne tourmentät les maiheureux captifs, auxquels le Père Buteux prêta aussi tous les secours en son pouvoir. Des conférences publiques furent tenues, on s’offrit des présents, on adopta maintes bonnes résolutions; enfiz la confiance et la quiétude semblèrent renaître.

XLIS

Deux esrouades d’Attikamègues étaient déjà venues au fort lorsque la troisième, forte de quarante canots, se montra. Quatre cents Sauvages coururent à la grève pour les saluer. De part et d'autre des £oups d’arquebuse reientirent en signe de joie. Les nouveaux venus se éirigèrent droit à la chapelle pour y faire leur prière. “Ils laissaient au bord du fleuve tout leur bagage, qui ne leur éiait jamais volé, dit la Relation. Pas wn seul n'avait perdu son chapelst”” Ils allèrent ensuite porter aw Père Buteux les cadeaux qu'ils lui avaient préparés. On observa qu’ils se cabanèrent auprès du fort pour avoir plus facilement accès aux offices religieux et jouir de la société des Pères. ‘Il semble que l’imoevnce, bannie de la plupart des empires et des royaumes de l’univers, s’est retirée dans les grands bois où habitent les Attikamègnes.”

Les Pères Adrier Deran et Adrien Greslon, avec le Frère Noircler et un jeune Français du nom de Louis... tous destinés aux missions huronnes, partirent de Québec pour les Trois-Rivières, le 24 juillet, en compagnie du Père Le Jeune et du Père Jérôme Lalemant, supérieur des jésuites. Le Père Gabriel Lalemant aussi désigné pour les mêmes missions, était déjà aux Trois-Rivières ; son nom figure au registre de la paroisse, le 22, avec celui du Père- Jacques Bonin.

Le 30 juillet, tous ces missiomnaires étaient réunis aux Trois- Rivières. Le nom du Père Daran 3y trouve ce jour-là; celui du Père Greslon ies ? et 4 août, et celui du Père Jérôme Lalemant le o—ece dernier, à l’occasien du baptême de huit Attikamègues dont “ Louis... ouvrier des Pères, ” fut l’un des parrains.

Le Père Bressani étant de retour de Québec et la traite terminée, les Huwrons (cinquante ou soixante canots) reprirent la route de leur pays, le 6 août. Avec eux s’embarquèrent les Pères Gabrie! Lalemant (il subit le martyr, au printemps de l’année suivante, dans le même village que le Père de Brebeuf) Bonin, Greslon, Daran, le Frère Nicolas Noirclair, ‘“ neuf travaillants, le petit Louis... et deux autres enfants” El est aussi fait mention d'une génisse.

Pour protéger ce convoi, M. de Montmagny accorda une petite

pièce de canon et douze soiïdats, dont quatre à prendre à Montréal en passant. En tout vingt-six Français. Le voyage fat heureux et se termina au commencement de septembre. La plupart de ces personnes périrent, sans doute, lors du grand massacre qui eut lieu, quelques mois après, dans la région des lacs.

Un certain nombre de Hurons résidaient près des Trois-Rivières, depuis un ar. C'était le prélude de c:tte lamentable émigration de leur race qui bientôt se répandit sur les Trois-Rivières et Québec, fuyant les coups des Iroquois et succombant toujours sans presque se défendre, tant son découragement était profond.

Le convoi parti des Trois-Rivières, en 1648, devait être, pendant nombre d'années, le dernier de ce genre qui se rendrait aux missions huronnes. Il en partit un ou deux en 1649, mais ils durent rebrousser chemin.

Le 9 août, M. de Montmagny et le Père Jérôme Lalemant étaient de retour à Québec. Restaient aux Trois-Rivières les Pères Buteux et Pierre Pijart, qui y passèrent l’année. Du 3 novembre jusqu’à

la fin de décembre, le nom du Père Gabriel Druillètes se voit aussi.

au registre.

XEIII

L'un des objets qui attiraient le plus les petites bandes iroquoises autour des Trois-Rivières, depuis deux ans, était l’appât qu'offraient les bestiaux dont cette colonie comnrençait à être ponrvue.

La grande guerre, les fortes expéditions, les blocus, avaient naturellement un plus haut mobile: c'était de détruire les Algonquins et de ruiner le fort qui leur donnait asile.

Les petites bandes (l4 ‘“ petite guerre ” selon l'expression du temps), lancées de tous côtés, battaient la campagne et gênaient les “ommunications, tant par terre que sur le fleuve. Comme elles ne pouvaient à la fois exécuter ce plan et vivre de chasse en s’enfongant dans les bois, elles se ravitaillaient autant que possible dans les habitations françaises.

Les terres des Trois-Rivières, excellent endroit pour l'élevage, avaient été reconnues comme telles par les prenmiers nrissionnaires et colons ; elles furent longtemps “ la Sologne du Canada ” ainsi que s'exprime un gouverneur français.

Québec tenait ses bestiaux quelque part vers le cap Tourmente et à Beauport, où le groupe de population blanche était considérable. Aux Trois-Rivières, le voisinage immédiat de la place très exposé, servait de pâturage. La première mention de bestiaux (bœæufs) envoyés de Québec aux Trois-Rivières, et des Trois-Rivières

au pays des Hurons (veaux), est de 1646. Cette année-là, une vache était évaluée à soixante-quinze francs ; comme l'argent n'était guère abondant au Canada, on l’échangeait pour six peaux de castors. En 1649, le prix du castor tomba de moitié. Le premier cheval fut importé de France en 1647

Vers ‘1655, on parle encore dans certains contrats de paiements qui se feront enAlard à l’arrivée des prochains vaisseaux de France, mais cela ne saurait prouver, Comme on a voulu le faire croire, que nous dépendions de l’Europe pour subsister. Il est patent, au contraire, que jamais colons n’ont aussi vite et aussi bien réussi à se nourrir et à se vêtir par leur propre industrie que les Canadiens. A peine débarqués ici, pour ainsi dire, ils se suffisaient à eux-mènes. Ce qui leur a manqué c’est de la protection contre l’Iroquois, voilà tout, Da moment où cet ennemi fut supprimé, on les vit at. teindre promptement un Jdégré de prospérité inouï.

La pièce suivante montre l'importance que les Trifluviens atta: chaient, dès 1648, à la question des bestiaux,—c’est l’acte qui leur accorde le premier terrain affecté à une commune ou lieu de pâturage COMMUN :

‘ Charles Huault de Montmagny, chevalier de l'ordre de Jéru-

salem, gouverneur et lieutenant- général pour le roi en toute l'étendue du grand fleuve Saint-Laurent de la Nouvelle-France, rivières et lacs y descendant et lieux qui en dépendent, déclarons que les terres bornées ainsi qu'il s'ensuit seront désormais et à perpétuité communes aux habitants des Trois-Rivières, pour servir de pâturage à leur bétaii selon les conditions ci-dessous spécifiées, savoir :

“ Les terres bornées du côté du sud-est par le chemin qui est sur le bord du grand fleuve Saint-Laurent: du côté du nord-ouest par une ligne qui court nord-est sud-est, qui part d’une borne que nous avons fait placer pour séparer les terres qui doivent être communes aux habitants des Trois-Rivières de celles (1) du sieur de la Dotherie ; —da côté du nord-est par une ligne qui court nord-ouest sud-est, qui part d’une borne qui sépare lesdites terres de la commune de celles où sont situées les maisons (2) de Gaspard Boucher et Urbain Baudry, dit la Marche, (3) et celles où sont logés pour le présent les Révérends Pères de la Compagnie de Jésus (4), jardins, lieux en dépendant, laquelle borne est la même qui sépare lesdites

(1) Le petit fief sitné au nord-ouest de la commune, le long du grand côteau et dont il a été parle en 1646.

12) A peu près où est la rue Saint-Antoine.

(3) Baudry était le gendre de Boucher,

(4) Entre les rues Craig, Notre-Dame, Saint-Antoine et du Platon aujourd’hui ? C’est là qu'était la briqueterie des Jésuites mentionnée en 1637.

terres de la commune de celles (1) du sieur de la Potherie ;—et du côté du sud-ouest par une ligne qui court nord-ouest sud-est, qui sépare les terres (2) appartenantes auxdits Révérends Pères de la Compagnie de Jésus dans lesdites terres communes aux habitants desdites Trois-Rivières ;

“ Et ce, à condition que lesdits habitants des Trois-Rivières feront abattre les arbres compris dans lesdites bornes le plus tôt que faire se pourra, afin que l'herbe puisse croître dans l'étendue des dites terres et que ies Sauvages ennemis ne puissent approcher à couvert du fort et des r. .° ns situées proche d’icelui, —et que nul habitant ne pourra mett:: plus de six bêtes à cornes, petites ou grandes, au choix d'un chacun, dans lesdites terres pour y pâturer :

‘ Et pour ce, le Révérend Père Jérôme Lallemand, supérieur des missions de la Compagnie de Jésus de la Nouvelle-France, et les sieurs Jacques Hertei et Jean Godefroid, nous ont cédé chacun un arpent et demi de terre le long du chemin qui est sur le bord du fleuve Saint-Laurent, sur la profondeur comprise dans lesdites bornes ;

“ Pour servir de souvenir, nous déclarons que les dits Révérends Pères de la Compagnie de Jésus on leur procureur aux Trois- Rivières, comme aussi lesdits sieurs Jacques Hertel et Jean Godfroy, pourront mettre dans ladite commune chacun le double du bétail pour pâturer. Nous permettons aux autres habitants d'y mettre douze (3) bêtes, petites ou grandes, ainsi que bon leur semblera. Et d'autant que les Révérends Pères de la Compagnie de Jésus méritent plus grande considération nous déclarons que (outre ?) tout ce qui leur a été donné par la présente déclaration, ils pourront mettre encore six bêtes de plus pour pâturer dans ladite commune.

‘“ Le tout sans préjudice des droits des seigneurs (4) de ce pays, qui auront droit d'y mettre pâturer des bêtes selon la coutume.

«Fait au for. Saint-Louis de Québec, le quinzième jour d'août mil-six-cent-quarante-huit.”?

(Signé) C. Huauzr DE MoNTMAGNY.

Les jésuites, Hertel et Godefroy donnant chacr n un arpent et

(1) En effet, une ligne qui part de la rue Saint-Antoine, cou,ant nord-ouest sud-est, frappe le flanc sud du grand côteau et sépare ainsi le fic f de M. de la Potherie du fief des Jésuites dit ‘‘du côteau Saint-Louis” lequel embrasse la descente de ce <ôteau et s'étend sur la haute-ville eritre les rues des Forges, Bonaventure «et Notre-Dame.

(2) Du côté de la Banlieue,

(3) Un peu plus haut il dit six.

(4) La Compagnie de la Nouvelle-France. 14

demi, cela présentait un front de quatre arpents et demi sur le chemin du bord du fleuve.

La profondeur de cette commune se trouvait être de vingt-cinq arpents, puisqu'elle tenait d’un bout à la terre de la Poiherie et de l'autre au chemin le long du fleuve, ou rue Notre-Dame, comme il vient d’être dit.

A cette époque, les eaux du fleuve ne débordaient pas an printemps sur les terres de la banlieue et de la commune. Le déboi. sement n'avait rien changé à l'œuvre de la nature. Ges endroits étaient plantés d'arbres de haute futaie qui en faisaieni un immense bocage très-admiré des voyageurs. Cinq ou six rivières les coupaient agréablement et l’on pouvait voguer sur leurs eaux, car, égoutant un territoire vaste élevé au nord, ces décharges n'étaient jamais à sec. Il y avait là des établissements de castors dont les traces ont été retrouvées à diverses reprises depuis quelques années. La chasse y abondait ainsi que sur la grève du fleuve. On aurait trouvé difficilement un lieu plus favorable pour s'y cacher et dresser des embuscades, aussi les Iroquois savaient-ils l'utiliser à tout moment.

La commune devait être un endroit sain. Depuis lors on a vu le lac Saint-Pierre, gonflé subitement des masses d’eau que la fonte des neiges sur les terres déboisées lui jette toutes à la fois, se déverser périodiquement sur la banlieue et la commune, reprenant par là possession de son ancien lit.

La haute-ville fut d'abord peu salubre. Les marais que formaient les bas-fonds de l’ancienne rivière et la coulée ou ravin large qui courait entre la rue Saint-Pierre, le monticule où est la prison et ia rue Saint-Joseph, étaient des causes continuelles de fièvres endémiques. Tant que ces lieux n’ont pas été desséchés (c’est-à-dire jusqu'au siècle passé), les Trifluviens ont été sujet à ces maladies, et les femmes principalement aux goîtres ou grossesgorges, comme cela s’observe ailleurs dans les contrées marécageuses.

Les habitations qui se sont faites en grand nombre dans la commune depuis dix ans, pourraient ètre sujettes à ces inconvénients, car l'endroit est devenu ‘umide par les crues du fleuve, tandis que la partie saine des Trois-Rivières est aujourd'hui le plateau de la haute-ville. L'ancien ordre de choses est interverti complètement, on le voit.

Vers la fin d’août 1648, une barque qui portait des Trois- Rivières à Québec le reste des castors de la traite, conduisit l’une

des filles de M. de la Potherie pour commencer son éducation chez les ursulines.

A la même date, un jeune Français du nom de Jean... domestique des Pères aux Trois-Rivières fut échangé pour Daniel Carteron, même service. Ce dernier était encore aux Trois-Rivières en 1651.

M. d’Ailleboust arriva de France à Québec le vingtième jour d’août et prit en main l’administration du pays.

Le chevalier de Montmagny partit avec les vaisseaux en septembre ; l’un de ses derniers actes avait été l'octroi des terres de la commune aux habitants des Trois-Rivières. C’est le gouverneurgénéral qui a le plus fréquemment visité cette localité.

Son successeur apportait de nouveaux arrangements sur bien des choses.

Il s’ensuivit la nomination de M. Le Gardeur de Tilly au poste de gouverneur que M. de la Potherie, son beau-frère, occupait depuis trois ans aux Trois-Rivières.

Depuis trois ans aussi, Jacques Hertel était syndic ou représentant des habitants des Trois-Rivières, et «comme la durée de cette charge expirait, Jean Godefroy fut appelé, dans l'automne, à lui succéder.

Le 29 septembre, une chaloupe partit de Québec pour les Trois- Rivières avec le Père De Quen.

Le 22 octobre, le Père Buteux qui était descendu à Québec assez récemment, en repartit avec le monde dont il avait besoin pour les Trois-Rivières.

Sur les [roquois retenus au fort, trois s'étaient échappés, et l’un, nommé le Berger, revint et ramena Pierre Lefebvre d’une manière inattendue. Ceci arriva vers le mois de novembre. Le 4 décembre eut lieu le baptême de Catherine, fille de Pierre Lefebvre et de Jeanne Auneau; parrain et marraine : Charles Le Gardeur de Tilly “gouverneur,” et + Marguerite Le Gardeur (sœur du parrain) femme de M. de la Potherie.”” Cette enfant épousa Antoine Trottier, sieur des Ruisseaux, et fonda l’une des plus recommandables familles de Batiscan et du Détroit.

Pierre Lefebvre méritait certainement i’honneur de voir sa fille tenue sur les fonds baptismaux par les deux premiers personnages du poste. Dans le cours de l'été, il avait, ainsi que sa fernme ei ses proches, ceuru des périls et supporté des inquiétudes que l’on peut imaginer à la lecture de la préssnte chronique.

Catherine Dodier (fille ou par nte de Sébastien Podier) épousa, cette arnée, Guillaume Isabel, l’un des sept plus a' riens colons des Trois-Rivières et le dernier C’entre eux qui se dé à à prendre femme.

Il y a d'enregistré cette année trois sépultures de Sauvages et deux €e Français (M. de la Chaussée et un enfant), et cinq baptèmes d'enfants de race blanche.

On voit aussi au registre de la paroisse les nons suivants : Nicolas Ledépensier, dit M. de la Morandière, 22 juin. Pierre l'Argille, soldat, même jour. Marie Heudes, 30 juillet. Michel Brisière, même jour. Jean Deschamps, dit de Beaulieu, ? août. M. de Boisvert, soldat, 4 août. Charles Roger ou Rogier, ouvrier des Pères jésuites, ler juin et 5 août. Monsieur Lacroix, chirurgien, 3 novembre. M. de la Tour, parrain avec Madame Godefroy, 12 septembre. Aucune de ces personnes (excepté la dernière) ne paraît s'être fixée aux Trois-Rivières.

On a toujours remarqué que les années de désastres étaient les plus fructueuses pour les missions. Le caractère insouciant des Sauvages les retenait dans la vie nomade du chasseur tant que l'ennemi ne les harcelait pas trop; mais survenant un danger, ils se rapprochaient aussitôt des Français, témoignant le désir de se soumettre à la foi et d'adopter l'existence du colon défricheur,

ce qui leur valait les bonnes grâces et une plus sûre protection de la part des blancs. L'automne de 1648 vit se réunir aux Trois- Rivitres des familles de diverses nations que les ravages des Iroquois forçaient à se mettre à couvert. Dans un conseil tenu entre elles furent adoptées les résolutions suivantes: 10 Qu'on choisirait l’un des plus fervents chrétiens de cette nouvelle église pour sonder les volontés de tous les Sauvages qui se voudraient habiter en ce lieu, touchant leur bonne ou mauvaise inclination pour la prière ; 20 que tous ceux qui voudraient faire profession du christianisme se soumettraient aux peines qui leur seraient imposées s’ils contrevenaient aux lois de Jésus-Christ et de son Eglise ; 30 que l’ivrognerie serait bannie et exilée de leurs-cabanes, et que, si quelqu'un tombait dans ce crime, on le mettrait en prison pour le faire jeûner quelques jours à l’eau pure et sans autre aliment; 40 que les apostats, s’il s'en trouvait, ou les infidèles endurcis et rebelles à la foi ne seraient point protégés dans le fort des Fran

çais.”’ Ces dispositions furent bien vues des gens des Trois-Rivières. Naturellement, l'enceinte qui renfermait les maisons françaises n’avait pas assez d’étendue pour recevoir ces nouveaux habitants, qui se cabanèrent aussi proche que possible de la palissade où il restait encore des terres inoecupées, particulièrement à l’embou-

chure du ruisseau de la haute ville et sur les terrains de la basse ville.

Tout avantageux que fût pour eux le voisinage immédiat du fort, ces campements étaient encore très-exposés aux coups de main d'un ennemi agile et hardi dont les Français eux-mêmes redoutaient les surprises. Il était téméraire de s'éloigner des habitations plus loin que la portée de la voix, car on ne savait jamais au juste si les maraudeurs tenaient la campagne ou s'ils s'étaient retirés ; la place était comme bloquée en permanence. Le Père Buteux écrivait, le 21 septembre 1649: ‘ Dans cette résidenice des Trois-Rivières où nous donnons nos soins aux Français et aux Sauvages, nous n'avons pas d’autres forts que des forts en bois ; d’autres remparts que des marais desséchés (1) où l’on peut aisément mettre le feu; d'autre maison qu’une cabane. Si Dieu dans sa bonté veut m’exposer, tout pécheur que je suis, à la fureur de ces barbares, je livrerai volontiers ma vie pour la gloire de Dieu et le salut de mon troupeau. Ces dispositions sont celles de nos Français qui habitent ici.”

L'année 1648 se termina par la mort de trois soldats enfermés au fort pour ivrognerie et conduite scandalease. La ‘fumée du charbon et de l’eau-de-vie ”’ les suffoqua, dit le Journal des jésuites.

La place de gouverneur des Trois-Rivières semble avoir été tenue par quatre personnes à partir de l’automne de 1648 jusqu’à l'été de 1653: Charles Le Gardeur de Tilly, Charles Cartel (pas connu d'ailleurs), Jacques de la Potherie, et Duplessis-Bochard ; après eux viendra Pierre Boucher. Ce dernier est cité au registre de 1649 à 1651, mais jamuis avec le titre de gouverneur ; on ne le qualifie que de commis de la traite et d’interprète.

Il est visible que l'influence dominante aux Trois-Rivières dans les quatorze premières années du poste (1634-1648) a été celle des families Godefroy et LeNeuf, unies l’une à l’autre par des liens de parenté et d'intérêt mutuels. Nous allons voir s'ajouter, ou plutôt s'élever à côté de ce groupe, celui de Pierre Boucher formé par des parentés et des intérêts nouveaux.

M. LeNeuf de la Potherie, en laissant le poste de gouverneur des Trois-Rivières n’affaiblissait aucunement l'influence de ses proches en ce lieu. Son titre passait à M. LeGardeur de Tilly, frère de sa

(1) Au nord-nord-ouest de la rue Saint-Pierre, et au nord-nord-est de la rue Saint-François-Xavier,

femme, et le syndicat aux mains de M. Jean Godefroy, marié à sa sœur,

On voit bien, du reste, par les concessions de terres qu'obtinrent les LeNeuf et les Godefroy, en 164), qu'ils ne s'écartaient pas des Trois-Rivières et qu'ils comptaient s’y maintenir plus que jamais.

Vers le temps où étaient partis les vaisseaux pour la France (septembre 1648), Michel LeNeuf du Hérisson se trouvait à Québec prêt à s'embarquer, comme on le voit par une pièce du 9 de ce mème mois attestant que, ce jour-là, il a agi, conjointement avec Jean Guion, comme expert pour établir la valeur de la maison de Noël Morin, ‘sise proche de l’église que l’on bâtit à Québec.” Sa signature au bas de ce document est ‘ LeNeuf.”

Rendu en France, il trouva les affaires publiques fort embarrassées. Son parent, le secrétaire du cardinal de Mazarin était avec son maître ‘rè:occupé des troubles qui soulevaient Paris. Le 6 janvier, le jeune roi et la cour laissaient la capitale dans l'intentin de se soustraire aux exigences des Frondeurs. L2 prince de Condé, à la tête de six ou sept milles hommes, tenait la campagne contre Mazarin et le parti de la cour. Divers combats eurent lieu. Enfin, au mois de mars, l'accord se rétablit et la France n'eut plus sur les bras que la guerre d'Espagne.

M. du Hérisson ne se laissait pas décourager par ces contretemps. Il demeura à Paris, logé “rue de la Huchette en la maison où pend pour enseigne !’Ange,—en la paroisse de Sairnit-Séverin.” Nous verrons bientôt qu'il tira de cette paroisse quelques émigrants digues d'être mentionnés dans cette chronique.

A la fin de mars, le calme étant rétabli et la saison approchant de s'embarquer pour le Canada, on expédia les affaires de cette colonie, Les quatre concessions qui suivent, accordées à Paris pour la compagnie des Gent-Associés, sont du 29 mars. Trois d’entre elles sont en faveur des LeNeuf et la quatrième pour un de leurs parents des Trois-Rivières. Thomas Godefroy :

Ratification du contrat du 10 août 16%1 par lequel M. de Montmagny concède à Thomas Godefroy cinq arpents de front sur huit de profondeur, aux Trois-Rivières. Dans le courant de 1649, M. D'Ailleboust accorda aussi à Thomas Godefroy ‘‘ une place pour bâtir située dans le bourg consistant en vingt toises.”” (Greffe d'Ameau, 1652).

Par la bonne connaissance que nous avons du sieur Jacques LeNeuf, sieur de la Potherie, et de son zèle à l'accroissement de la

colonie de la Nouvelle-France, ayant déjà mis en valeur plusieurs terres que nous lui avons ci-devant concédées, et voulant lui donner occasion de continuer, nous lui accordons dix arpents de terre proche les Trois-Rivières, bornant d'un côté les terres accordées aux Révérends Pères jésuites, tenant d’un bout à d’autres terres accordées au sienr Godefroy et d'autre bout sur le chemin qui va à la commune, à charge de laisser un arpent de terre entre la rivicre et lesdites terres, ci-dessus concédées.” (Doc. de la tenure seigneuriale p. 382).

Le même acte donne à la même personne ‘ l’ile étant en l'embouchure des Trois-Rivières, vulgairement appelée ile aux Cochons.” C'est la première concession d'une ile dans l'embouchure du Saint- Maurice. Cette propriété est connue aujourd'hui sous le nom de la Potherie, et c'est justice. Le nom d’île aux Cochons a passé à sa voisine placée au sud d'elle.

M. François de Chämpflour, qui avait quitté ie gouvernement des Trois-Rivières, l'automne de 1645, demeurait à Paris, paroisse Saini-Marcol, ‘au cloitre de l'église dudit Saint-Marcol, en la maison de maître Claude Champflour, greffier au baillage dudit Saint-Marcol.”

Le 15 avril, par acte passé à Paris, devant Claude Sauvergne et —Tronson, notaires, M. de Champflour, présent de sa personne, vend à Jacques LeNeuf de la Potherie, habitant des Trois-Rivières, représenté par son frère Michel LeNeuf du Hérisson, aussi habitant des Trois-Rivières, mais alors présent à Paris, ie fief obtenu par lui en 1646, mesurant quarante arpents de superficie, situé aux Trois-Rivières, prenant par devant à la rue Notre-Dame (Saint- Pierre?) borné au sud-ouest aux Révérends Pères jésuites, au nord-est aux terres concédées à M. Godefroy,—au bout duquel fief il y a un autre terrain de trois arpents ou environ de front sur dixhuit de profondeur,—y compris sur le fief la maison en pièce dont ila été parlé en 1646 et qui ne parait pas avoir été utilisée, si mème on l'avait élevée de terre—le tout au prix de huit cents livres tournois et deux peaux de castor marchand, payé comptant. (Papiers de la famille de Niverville).

C'est le terrain compris entre les rues Saint-Pierre, Saint-Joseph, des Champs et Bonaventure.

On ne peut pas travailler avec plus d’ardeur et de succès que ne le faisait la famille LeNeuf, composée d'hommes entreprenants, énergiques et voués à l’étab'issement du Canada qu'ils regardaient comme la patrie de leurs enfants.

Il y a une différence notable entre les colonisateurs français et anglais au dix-septième siècle. Les seigneurs français concession-

naires venaient mettre eux-mêmes la main à l'œuvre, se plaçaient au milieu de leurs censitaires dont ils partageaient les dangers et les travaux: ils étaient les premiers colons parni les colons; les premiers pionniers parmi les pionniers. La plupart des seigneurs anglais (Georges, Mason, Alexander, le duc d’York, Shaftesbury, Berkelay, etc.,voire même lord Baltimore) expédiaient en Amérique des tenanciers et des engagés, et restaient grands seigneurs en Angleterre. Geci explique le mode de formation primitif et les difficultés postérieures ; on comprend ainsi comment les Canadiens vécurent toujours en grande union avec leurs seigneurs, tandis que les Yankees étaient toujours en lutte et en désaccord avec les leurs.

De là sont sorties deux nations bien distinctes l’une de i’aut"e : un peuple moral, sociable, et, à côté, un peuple anonnal, 6 range, qui a dû sa fortune bien plus aux circonstances qu'à se qualités.

M. du Hérisson, qui était allé en France pour négocier plusieurs affaires de famille, n’entendait pas négliger les siennes propres. Aussi voyons-nous qu'il se fit accorder toute la banlieue des Trois-Rivières par un titre de la même date que ci-dessus. “ Une lieue de terre à prendre le long du fleuve Saint-Laurent, à l'endroit des Trois-Rivières en remontant ledit fleuve, sur cinq lieues de profondeur dans lesdites terres et lieux non-concédés.” (Documents de la tenure seigneuriale p. 102).

Un procès, qui eut lieu en 1723, nous fournit les limites et loca. lise le front de ce fief qui commençait à la troisième rivière et se erminait à la seigneurie de la Pointe-du-Lac.

Pour fixer le lecteur sur la valeur de ces termes: Première, Deuxième, Troisième, Quatrième et Cinquième rivière, que les anciens documents donnent, à l'exclusion de tout autre rom, aux gros ruisseaux de la commune et de la banlieue, nous allons préciser les limites des fiefs qu’embrassent ces cours d’eau.

Première rivière. C’est le ruisseau que l’on rencontre le premier en sortant de la ville pour se rendre à la banlieue. De la rue Saint-Antoine {qui fut pendant deux siècles la borne des maisons de la ville) jusqu’à ce ruisseau, la distance et les bois en faisaient un lieu peu fréquenté. Les ruisseaux actuels de la commune et de la banlieue étaient jadis de véritables rivières. Le moulin ou pressoir de graine de lin que les messieurs Rousseau ont établi tout auprès, depuis nombre d'années, a fait donner à la Première rivière le nom de ‘“ Ruisseau du moulin-à-l’huile.” C'est la rive gauche de l'embouchure de ce ruisseau qui formait autrefois une pointe de terre désigné sous le nom des /roquuis, à l'abri de laquelle ces maraudeurs se cachaient pour s'approcher ensuite des maisons

ge, tés.

‘TS T'es.

des [Une roit s de oCU-

OC&.bt se

ère,

les aux lons

nier rue

ière

rive

une elle ons

es

du pied du Platon et tenir en alerte les soldats du fort et les habitants de la bourgade palissadée de la haute ville. Les taillis et les halliers qui s'étendaient entre la rne Saint-Antoine et la Première rivière étaient dangereux à parcourir.

Deuxième rivière. La commune s'étend (depuis l’année 1650), un peu au-delà de la Deuxième rivière que l’on nomme généralement le “Faisseau du moulin-à-vent,” parce que ce moulin est tout auprès. Les jésuites ont eu les terres contiguës en remontant le fleuve, c'est-à-dire vingt-deux arpents arrêtant à trois arpents de la Troisième rivière. Ces trois arpents ont été longtemps la propriété de la famille LePelé Desmarais.

Troisième rivière. C'est donc vingt-cinq arpents, à peu près, que l’on compte de la commune à la Troisième rivière, autrement dit entre la Deuxième et la Troisième rivières. C'est ce que l’on appelle le fief des jésuites et de Saint-Paul (ce dernier nom provient d'Amador Godefroy de Saint-Paul, marié à une LePelé). La Troisième rivière se nomme, de nos jours, du nom de Pierre Aubry qui vivait sur ses bords au commencement de ce siècle et peut-être auparavant. De cette rivière à la seigneurie de la Pointe-du-Lac, il y à quatre-vingt-un arpents, soit une lieue; c’est la banlieue proprement dite, accordée, en 1649, à M. du Hérisson,; tout ce qui en est resté à ses héritiers, est un petit fronteau de quinze ou dix-sept arpents au fleuve (le fief Vieux-Pont) comprenant l’espace qu'il y a entre les Troisième et Quatrième rivières.

Quatrième rivière, ou rivière Normanville. Elle est à un mille à peu près du calvaire. Le testaraent d’un soldat, tué en 1652 (greffe d'Ameau), dit qu’elle est située à une lieue de la ville. C’est à la Quatrième rivière que commence le fief Labadie qui mesure un front de vingt-quatre arpents et sur lequel est le calv”” : Après lui vient le fief Boucherville, de dix arpents, commençan: “environ trois cents pas au-dessus de la Cinquième rivière.” Le fief Boucherville ou Boucher, confine à la seigneurie de la Pointe-du-Lac.

Les premiers habitants des Trois-Rivières n’ignoraient pas sans doute l'importance de la banlieue comme terrain cultivable, mais ils ne pouvaient songer à s’y établir tant que les Iroquois avaient accès au lac Saint-Pierre. L'espoir si longtemps entretenu d’avoir des secours de France pour détruire ces maraudeurs était encore vivace en 1648 et c'est pourquoi M. du Hérisson s’aventura à concéder une seigneurie qu'il ne devait jamais faire défricher. Son titre est incontestablement le plus ancien de tous ceux qui ont eu des prétentions sur ces terres, mais faute de les avoir mis en valeur conformément aux intentions du roi, son héritier ne put les obtenir lorsqu'il les réclama.

PR en LR EE

re

ÉCPEBRE PT ES

is +

ner

Page 1