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donner le conseil d’attendre son arrivée. Tout cela était très-sage aux yeux des Iroquois, aussi rien ne semble leur avoir inspiré le soupçon d’un stratagème quelconque. Ils s’installèrent sur la rive sud du fleuve, à Sainte-Angèle de Laval aujourd’hui, et y firent des retranchemenis à leur manière.
Ils tenaient, cependant, à gagner la confiance des Trifluviens en leur persuadant que toutes les difficultés survenues depuis trente ans entre eux et les Français devaient cesser et qu’une paix solide, une existence tranquille en seraient la conséquence. C’est pourquoi ils envoyèrent non-seulement Marguerite cette fois, mais Normanville avec lui, suprlier M. de Champflour de les aller visiter. Le Français que Margverite leur avait amené restait comme otage de leur retour.
Ou laisser partir M. de Champflour et risquer de le voir enlever, ou envoyer des personnages représentant, réunis, une importance équivalant presque à la sienne, telle était l’alternative, car il ne fallait pas songer à leur adresser un refus!
Le Père Ragueneau et Jean Nicolet se dévouèrent.
Nicolet avait alors vingt-deux années de pratique parmi les Sauvages et 1l était connu au loin plus que n'importe quel interprête. Sept annérs auparavant, il s'était rendu, par ja rivière Wisconsin, à une vingtaine de lieues du Mississipi; ce voyage l'avait placé au-dessus de toutes les réputations de son temps en ce genre. Il parlait les deux langues mères du Canada : le huron-iroquois et l’algonquin. Son influence sur les Sauvages était énorme. Ceux-ci lui avaient iraposé le nom d’Achina, dit la Relation, le Révérend Père Déléage, O. M. I, me dit qu’en écrivant Achinini où Achirinis 0.1 aurait ‘* homme encore une fois,” ou mieux: ‘homme deux fois,’ et en effet, Nicolet était deux fois homme aux yeux des Sauvages, paisqu'il parlait le français et tous les dialectes indiens, et qu'il vivait avec une égale facilité sous le toit des blancs où dans le cuigouam de la forêt.
Le Père Ragueneau et Nicolet firent les choses sur un grand ton, à la mode iroquoise. Discours pompeux, assurance d’amitié éternelle. On se tint dans cette poésie, les Sauvages exprimant le désir de voir une bourgade française dans leur pays jusque-là fermé aux blancs, et les Français leur disant que rien au monde ue leur causerait plus de joie. Trompeurs, trompés,—ainsi s’'écoula la fin du premier jour.
Les Jroquois y furent pris complètement. Voyant les Français si empressés à s'accommoder avec eux, ils poussèrent la fourberie jusqu’à montrer aux Algonquins quelques désirs de se mettre en bons termes ensemble. Le lendemain, 6 juin, trois canots paradè-
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rent devant le fort, approchant du rivage à la portée de la voix et feignant de ne rien craindre. Ceux qui les montaient échangèrent des propos doucereux avec les Algonquins, mais ces derniers refusaient ouvertement de croire à ces manifestations d'amitié, et les tentatenrs se retirèrent cachant leur dépit.
Cette seconde journée, moins critique que la presière, et trois autres sé passèrent dans l’espéranee de voir arriver des secours de Québec.
M. de Montmagny, gouverneur-général, était parti en toute diligence, avec une barque armée et quatre chaloupes. Le Père Vimont, supérienr des Jésuites, l’accompagnait. Comme la barque marchait lentement, il prit de l'avance avec les chaloupes et apparut aux Trois-Rivières le 10 du mois, plus tôt qu’on ne l'y attendait.
A cette vue, les Iroquois dispersés sur le fleuve se rejettèrent dans leurs retranchement, mais telle était leur haîne contre les Algonquins qu'ils en sortirent immédiaiement, sous les yeux de M. de Montmagny, et saisirent un canot dans lequel ils tuèrent une femme et prirent un homme. Ni Piescaret, qui était aux Trois- Rivières, ni aucun Algonquin de marque, ne semblent avoir cherché à venger immédiatement ces iujures. Il est vrai que les aninemis étaient nombreux et que les Français demandaient ave instance le maintient de l’ordre et l'emploi de toute la patience possible. Les Algonquins, si braves, si indiciplinés, pouvaient à tont moment compromettre une situation déjà fort grave.
Les quatre chaloupes allèrent mouiller devant le Platon, à une portée de mousquet du fort.
En signe de bon accueil, les Iroquois, dont les embarcations étaient toujours courant sur le fleuve, tirérent une quarantaine de coups de feu, et expédièrent deux canots pour les parlementaires, le Pére Ragueneau, Nicolet, Marguerie, Normanville, qui y prirent place et se dirigèrent vers le fort de la rive sud.
C'était bien un fort, aussi facile à défendre que malaisé à prendre, on le verra. Les principaux Iroquois s’y tenaient assis en rond, silencieux, et reçurent parfaitement les délégués qu'ils firent asseoir sur des boucliers, en qualité de médiateurs. Puis, on amena Normanville et Marguerie.
Le cérémonial consistait À faire voir aux Français deux de leurs compatriotes captifs, que les bons Iroquois avaient à cœur de leur
rendre. Pour cela, Normanville et Marguerie étaient liés, mais légèrement, et on les avait mis dans une position qui indiquait qu'ils étaient l’objet principal de la conférence.
‘“ Ces deux jeunes hommes que vous voyez, dit un orateur, ne sont plus Frauçais; ils sont [roquois; le droit de la guerre les a fait nôtres. Cependant, dans quelques minutes, ils seront Français. Disons plutôt qu’ils seront Français et [roquais tout ensemble, car nous ne serons plus qu'un peuple.” Disant cela, il brise les liens des deux captifs et les jette par dessus la palissade en s’écriant : “ Que la rivière les emporte <' loin qu'il n’en soit plus jamais parlé !”
Faisant ensuite approcher deux paquets äe peaux de castor, il dit: ‘Je ne veux pas vous rendre nus à vos frères, voilà de quoi vous habiller chacun.”
Les discours des Sauvages étaient accompagnés de pantomimes qui marquaient l’action exprimée par les paroles. C'étaient des représentations théâtrales très-curieuses, surtout lorsqu'il se rencontrait un orateur exercé. On en a vu jouer leur rôle de la sorte pendant deux heures et offrir constamment un spectacle nouveau à l’auditoir:
‘“ Non-seulement vos coutumes seront nos coutumes, mais nous serons si étroitement unis que nos mentons se revêtiront de barbe comme les vôtres” Et celui qui parlait ainsi passait ses mains sur la figure du Père Ragueneau.
Finalement, il mit placer un collier en rond sur la terre : “Voïci la maison que nous aurons aux Trois-Rivières quand nous y viendrons traiter avec vous; nous y fumerons le calumet sans crainte puisque nous aurons Ononthio pour frère.”
Ils expliquèrent aussi pourquoi Normanville et Marguerie n’avaient pas eu la permission de retourner plus tôt dans leur foyers : il fallait que ces deux captifs allassent consoler les nations iroquoises par leur présence, attendu que celles-ci avaient toutes de l'affection pour les Français.
Voila, à peu près, quel était le fond des discours de Sauvages dont on a fait un objet d’admiration. Peu d'individus parmi eux avaient de l’éloquence. Ils employaient adroitement certaines images empruntées à la nature, et ils gesticulaient autrement que les Français. Leurs arguments étaient la plupart du temps de simples enfantillages, présentés avec une pompe et un luxe de périphrases qui les relevaient sans les rendre plus solides. Ils brillaient plus dans la réplique et la répartie que dans aucun genre,
Il fallait bien se montrer satisfait de tant de démonstrations d'amitié puisque, toutes mensongères qu’elles fussent, on finissait
par retirer Marguerie et Normanville des griffes de ces barbares, ce qui était le point principal.
Le Père Ragueneau et Nicolet promirent aux Iroquois que le gouverneur-général irait les voir le lendemain. On se sépara ainsi avec l'entente que. la paix serait négociée sans retard.
Comme les Français embarquaient dans les canots qui devaient les ramener aux Trois-Rivières, un chef Iroquoi-, se d'nnant l'air d'avoir oublié une recommandation importante, leur &:1a qu'il les suppliait de cacher les haches de guerre des Algonquins et des Hurons tant que dureraient les conférences. Cette peur hypocrite ne trompa personne, ni d’un côté ni de l’autre, et elle était telle que, es Français à peine rentrés aux Trois-Rivières, les [roquois attaquèrent quatre canots algonquins qui revenaient de la chasse chargés de pelleteries. Les hommes se sauvèrent à la nage ; une pauvre femme et son enfant furent capturés avec le contenu des embarcations, sous les yeux âc M. de Montmagny. Ce procédé montrait combien feu il fallait compter sur la parole de pareils traitres.
Le lendemain, {1 juin, le vent et la pluie retinrent les Français aux Trois-Rivières.
M. de Montmagny sentait bien que !es Iroquois n’ignoraient pas qu'ils s'étaient mis dans une fausse situation, le 10, en commettant les excès en question, mais il crut devoir n’en rien faire paraître. En conséquence, le temps étant redevenu propice, il partit le 12, avec soixante et cinq hommes bien armés et alla se poster en face des retranchements iroquois, comme pour les saluer. Ceux ci, avouant par le fait même, la perfidie qui les animait, n’osèrent s'approcher, Ils poussèrent un canot vide dans la direction des chaloupes, en invitant par des cris les Français à se diriger vers eux. Tout ce manège en disait plus qu'il ne fallait, D'’aillours M. de Montmagny savait de source certaine que le complot était tramé de se saisir de lui, du Père Ragueneau et de Nicol:t, aussi refusat-il de laisser embarquer personne dans le canot parlementaire.
Après beaucoup d’hésitation, les chefs iroquois s’'avancèrent. On échangea des présents, selon la coutume, c’est-à-dire que chaque partie d’un discours était marqué par un cadeau qui était sensé parler au nom de ceux qui l’offraient. Ils revirrent avec adresse sur leur première demande relativement aux a: quebuses,
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mais ce fut en vain, car le gouverneur'ne voulut même pas régler la paix avec eux sans y inclure les tribus amies des Français.
Sur le refus formel des Iroquois d'accepter ce point, on feignit de l’ahandonner et de se contenter C’une paix à leur guise demandant seulement que l’on commençât par délivrer les Algonquins capturés récemment.
Ce fut le signal du désaccord. Le masque était levé. Il n’y eut plus moyen de s'entendre. M. de Montmagny se retira.
Comme il mettait pied à terre aux Trois-Rivières, la barque armée qui venait de Québec arriva, toutes voiles dehors, en vue des froquois. Ceux-ci, ne pouvant plus cacher leurs mensonges et voyant ce déploiement de forces, prirent tout à coup une attitude martiale. Au milieu d’un va-et-vient qui montrait qu'ils se préparaient au combat, ils se mirent à injurier les Français, ce qui décida M. de Montmagny à passer la nuit sur le fleuve, pour épier leurs mouvemeuts et les repousser au besoin.
Le lendemain matin, il leur envoya des parlementaires, qu’ils chassèrent avec des menaces et en arborant la chevelure d’un Algonquin pris sur les lieux.
Sans plus tarder, les pièces de fonte de la barque et les pierriers des chaloupss ouvrirent un feu vigoureux sur leur fort. La journée se passa, mais les Iroquois ne sortirent pas pour attaquer, comme on s’y attendait vu leur nombre. Au contraire, tandis que leurs arquebusiers tiraillaient près du rivage, ils firent leurs préparatifs de retraite, et la nuit venue, sans que les Français s’en aperçussent ils décampèrent pour se retirer dans un second fort, qu'ils avaient eu la précaution de construire à un quard de lieue plus haut, vers la rivière Godefroy, dans les bois, et dont les Français ignoraient l'existence. Ce second fort étaittellement bien fait qu'il pouvait résister aux balles et aux boulets.
Comme ils tenaient du feu allumé dans le premier fort et que les tireurs y étaient demeurés pour faire le coup de feu, on ne comprit que très-tard, le lendemain, ce qui s'était passé. Les Français ne perdirent pas une minute, ils entreprirent de les relancer jusqu’à l’autre fort, mais aussitôt, les tirailleurs iroquois, sortant du premier fort et s’abritant avec adresse derrière les arbres de la forêt, couvrirent la retraite du reste de leurs gens en visant au plus près et en reculant à propos. Les soldats et les volontaires furent tenus en échec. La nuit acheva de protéger les Iroquois. Ils disparurent sans avoir éprouvé de pertes sérieuses quoiqu'ils eu:sent été grandement effrayés par l'artillerie.
Un jeune Algonquin prisonnier, qui réussit à s'enfuir durant cette retraite, rapporta que les canons les frappaient de terreur et
qu'ils n'auraient pas osé résister en rase campagne, mais ‘ d’en tuer beaucoup, dit la Relation, c'est ce que les Français ne doivent pas prétendre, d'autant plus qu'ils courent comme des cerfs, ils sautent comme des daims, ils connaissent mieux les êtres de ces grandes et épouvantables forêts que les bêtes sauvages qui les ont pour demeure.”
Les canots iroquois avaient été transportés par terre durant la nuit et cachés à la rivière Godefroy. Ce moyen de fuite, contre lequel les chaloupes ne rouvaient rien, les sauva aisément. Ils abandonnèrent leur second fort, se répandireni par bandes sur le lac St Pierre, et c’est comme par miracle que le Père de Brebeuf, qui descendait des missions huronnes, pût échapper à l’ure de leurs embuscades et atteindre les Trois-Rivières.
En même temps, M. de Montmagny eut le chagrin d'apprendre par des Hurons fugitifs que la flottille de traite dont ils formaient partie avait été pillée par les Iroquois, et plusieurs de leurs compagnons pris ou tués. Cela n'ôta point, cependant, le courage aux PP. Menard et Ragueneau, qui tentèrent, peu après, de remonter le fleuve, mais qui rebroussèrent chemin devant l'impossibilité de l’entreprise.
Dans l'automne, deux cents Iroquois s’approchèrent des Trois- Rivières, avec l'intention évidente d’inquiéter la place tout l'hiver, mais la mort de deux de leurs capitaines, fit changer ce projet et ils retournèrent dans leurs cantons. Malheureusement, une escouade d’Algonquins qui fuyaientles Trois-Rivières par la crainte des Iroquois, tomba dans une de leurs bandes et fut détruite. Les dernières nouvelles portaient que sept cents Iroquois se préparaient à assiéger les Trois-Rivières l’année suivante.
Après l’humiliation que les Français venaient de subir en voyant échapper de leurs mains les maraudeurs dont les courses continuelles entravaient l’avancement de la colonie, le gouverneur-général fit des efforts pour qu'on lui envoyât de France des secours et des hommes capables de protéger les colons, mais ceux qui représentaient la compagnie des Cent-Associés n'avaient en , vue que les profits immédiats de la traite encore très-abondante dans le bas du fleuve, et ils ne s’occupaient nullement de la fondation d’une “ Nouvelle-France ” comme il avait été stipulé en créant cette puissante cnmpagnie qui avait le monopole du commerce du Canada. Les secours de la mère-patrie se firent attendre deux ou trois ans, et encore ne vinrent-ils que dans une minime proportion, juste assez pour ne point laisser les Iroquois consommer la ruine des établissements français, mais pas suffisants pour inspirer de la confiance aux pauvres colons.
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