‹ Chronique trifluvienne [microforme]Chapitre 7 sur 35 · ASS · texte numérisé non relu

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Les noms de Normanville et de Marguerie se rencontrent, peu après leur r:tour aux Trois-Rivières dans des actes publics. Le 10 août 1641, M. de Montmagny accorde à Normanville un lot de terre près du fort des Trois-Rivières, et vers la fin du même mois, Marguerie assiste au mariage de sa sœur avec Jacques Hertel. Telle était l'existence des premiers Canadiens. A peñie délivrés des plus terribles périls, ils se remettaient à défricher, se mariaient et comptaient sur l'avenir, sur la grâce de Dieu.

Il a été fait mention de Piescaret, plus haut. Ce guerrier célèbre était un Algonquin de la nation de l'ile des Allumettes. Dès 1637 et 1639 sa famille est nommée au régistre des Trois-Rivières. L'année 1641 est celle où il reçut le baptôme. Disons un mot de cet événement.

En décembre 1640, janvier et février 1641, il y avait aux Trois- Rivières un rassemblement considérable de famille sauvages retenues là par la terreur qu'inspiraient les Iroquois. Entre ceux qui étaien, chrétiens et ceux qui refusaient de se convertir, il y avait souvent de vives controverses. Piescaret, qui s'était fait instruire, voulut recevoir le baptême solennellement, afin de produire un meilleur exemple. Il réunit donc les siens et leur déclara fermement son dessein, exposant pourquoi il embrassait Le christianisme. ‘Je ne suis pas un enfant, leur dit-il, je sais ce que je fais. La doctrine qu’on m'a enseignée me semble si belle et si véritable, que quand bien tout le monde la rebuterait, je m'y rendrais de tout mon cœur.” Le lendemain, il alla autour des cabanes et fit le cri public, afin d'être entendu de chacun, selon la coutume; il répéta qu'il maintenait sa détermination. Ceci monta la tête à quelques païens, qui ne pouvant lutter autrement contre Piescaret, firent courir le bruit qu'il avait perdu l'esprit ou qu'il avait été acheté par les Français, à cause de sa renommée, Mais celui-ci lança un autre cri public, rassembla tous les Sauvages à la porte de l’église (extrémité Est de la rue des Casernes) et fit appeler le Père Buteux. Le discours qu'il prononça en cette occasion nous a été conservé : ‘“ Ecoutez, jeunesse, peut-être que quand vous me voyez à la porte de cette église vous dites dans vos cœurs : ‘ voila qui va bien; Piescaret va être l'ami des Français ; il nous sera favorable; il ne manquera pas de belles robes; il aura des vivres en abondance. Voilà peut-être vos pensées, mais vous vous abusez. Sachez que Piescaret ne se fait pas chrétien

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pour aucune considération humaine, c'est pour éviter les feux de l'autre vie, c'est pour être parent de Dieu, c'est pour aller, un jour, au ciel : voilà les desseins de Piescaret.”

Après cela, il se jette aux pieds du Père Buteux et reçoit le baptôme, J'ai copié au registre de la paroisse l'acte suivant : Anno Domini 1641, die 30 januarii, Ego Jocabus Buteux, Societis Jesu, vices agens parochi ecclesiæ quæ est ad Triaflumina sub titulo Beatæ Virginis Conceptæ, baptisavi solemaiter Sylvestrem patrio idiomate Ketimagiaisitis, (1) vulgo Piescaret, annum agentem 50, —suflicienter doctrinæ christianæ rudimentis instructum ; huic nomen Simonis impositum est ab Francisco Champflour hujus arcis moderatore.

La suite nous fera voir que Simon Piescarat fut non-seulement un bon chrétien,—sauf de légères incartades,—mais encore un grand guerrier et un ami sincère des Français.

L'année 1641 est encore remarquable aux Trois-Rivières pour l'alliance qui fut faite entre les Algonquins et les Abénaquis. Le hasard en fut la première cause. Un capitaine algonquin, nommé Makeabicktichiou, qui avait causé beaucous de trouble aux Trois-Rivières depuis queiques années, s'était retiré sur la rivière Kénébec, et dans le cours de l'hiver 1640-41, un Abénaquis ivre l’avait assessiné. La coutume exigeait une amende honorable de cette mort, et comme les parents du défunt résidaient aux Trois-Rivières, deux Abénaquis avaient été députés à cette fin. Ceux-çi prirent avec eux, à Québec, quelques Algonquins de leur connaissance qui avaient du poids auprès des gens des Trois-Rivières où ils avaient autrefois demeurés, et se joignirent à l’escorte des PP. Brebeuf et Raguenau jui partait de Québec, vers la fin de juin. Les envoyés furent assez mal accueillis aux Trois- Rivières, où leur présence contribua, en outre, plus qu'il n’était nécessaire à accroître les embarras du momen: On voulut même les mettre à mort, mais sur l’observation que le meurtre de Makheabicktichiou avait été causé par l’ivrognerie et qu'il n’était le fait que d’un individu isolé, les ressentiments se calmèrent. On finit même par conclure un traité de paix qui marque, à partir de cette date, la longue alliance des Algonquins et des Abénaquis. Cependant ces derniers ne vinrent demeurer au Canada que cin quante-neuf ans plus tard.

(1) On me donne comme suit la traduction de ce nom! ‘“Ï1 se fait malheureux,

ou celui qui se fait malheureux par sa propre volonté.”

k Il est tout naturel que les incidents de la vie de certains Sauvages nous intéressent. Ces individus appartiennent à l’histoire du lieu où ils vécurent, ils s’y rattachent tout autant, et parfois plus,

| que certain Français dont on se plait à connäître et à consigner

. les noms dans les récits. à

Ces sauvages étaient les habitants du sol où sont venus s'établir 3 nos ancêtres; c’est avec eux que ces derniers ont eu à compter à principalement. Tel chef algonquin a été un personrage aussi important qu: n'importe quel commandant ou traiteur français. ‘ Les écarter serait omettre un côté de la physionomie de l'époque, par conséquent tronquer l’histoire. Les traits en apparence isolés et sans suite que je cite d’eux sont comme autant d’aperçus sur > l'existence des blancs et des Indiens au commencement de la colonie. Ge sont des peintures de mœurs. D'ailleurs, quand ces épi- À sodes n'auraient que le mérite de nous transmettre le souvenir 7 des hommes qui exerçaient de l'influence sur les tribus, ce serait à déjà suffisant pour motiver leur insertion dans cette chronique. Par exemple, pourquoi ne pas dire un mot de Matawan le jon-

; gleur, de La Perdrix l'esprit fort, de Paul Niakeapinat le premier

Attikamegue baptisé, de Teouatirhon et Ariethona, les deux pre-

miers Hurouns instruits aux Trois-Rivières ? Nous avons vu

Esrouachit jouer le principal rôle dans une crise qui faillit amener

le massacre de tous les Français. Faut-il négliger Batiscan qui

eut tant de rapports avec les missionnaires et les iraiteurs et qui a

laissé son nom à l’une de nos paroisses les plus florissantes ? Ft

| Macabo, Nepagabisccou, Trigatin, tous de ia mème famille, qui, de

A 1627 à 1642, ont servi d'intermédiaires entre les jésuites, les offi-

| ciers du poste et leurs compatriotes. Makeabistichiou n'est-il pas une figure notable par son talent, l’embarras qu'il cause, le prestige dont il est entouré, et enfin le coup de sa mort qui eut pour

. résultat l'alliance si vante des Abénaquis et des Algonquins, aux

“., Trois-Rivières même. Pourquoi ne pas accorder sa place à Cari-

tanal, caractère sympathique et fidèle, qui invoqua avec succès la

fondation d’un fort aux Trois-Rivières. Pouvons-n1ous oublier

Nenaskoumat et Etinechkaouat, ‘2s premiers de leur race dans

la culture européenne ? Pachirini et sa famille ont vécu un siècle

dans l'amitié des Français. Piescaret, guerrier célèbre, et d’autres uoms du temps, réclament au moins une mention dans ces nages. ja Il nous reste des exploits de Piescaret des traditions assez claires.

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Vers l’époque dont je parle, il était regardé comme le plus grand chef de guerre des tribus algonquines. Dans une course qu'il entreprit un jour pour fuir les gens de tout un canton iroquois qui le poursuivaient, il tourna ses raquettes bout pour hout, de sorte qu’il paraissait, à voir sa piste, marcher vers le sud, tandis qu’il se dirigeait au nord. Trompés par ce stratagème, les ennemis lui tournèrent le dos, croyant courir après lui. Il les suivit et assomma leurs trainards.

Dans ces guerres où les privations demandaient une force physique supérieure, où l’adresse et la ruse remplaçaient le génie, et où l’art de dresser des embuscades était si nécessaire, Piescaret n'avait pas de rivaux. Alerte et robuste, il prenait les orignaux à la course, et il s’attaquait à plusieurs hommes à la fois sans paraitre en compter le nombre.

li partit seul, un jour, et alla se cacher dans un village iroquois, à plus de cinquante lieues des Trois-Rivières, sa demeure ordinaire. Le soir venu, il sortit de sa cachette, et pénétra dans une cabane, cassa la têle à une famille entière, puis se retira dans une pile de bois de chauffage, non loin de là. [L'émoi se répandit partout, mais impossible de découvrir le meurtrier, La nuit suivante, il en fit autant dans une autre cabane, n’oubliant pas de lever les chevelures, il retourna dans la même retraite. La troisième nuit, tout le village était sur ses gardes, pourtant, il sortit encore et ouvrit la porte d’une maison où quelques hommes veillaient à demi pour prévenir une attaque. Avançant le bras, il fendit la tête du guerrier le plus proche et prit la fuite, ayant tous les autres sur les talons. Comme il était agi'e et dispos, il prit les devants pour les fatiguer, courut tonte la journée, et, à la nuit iombante, trouvant un tronc d'arbre creux en bonne position, il s'y glissa. Ceux qui le poursuivaient commençaient à douter de pouvoir l’atteindre. Ils campèrent près de lui, firent du feu et s’endormirent, Profitant du bon moment de leur sommeil, Piescaret s'avance sans être vu ou entendu, leur casse la tête à tous, lève leurs chevelures, et s’en retourne tranquillement chez lui avec ces trophées.

Dans une autre occasion, il chargea quinze fusils avec des ball-". ramées, c’est-à-dire enfilées d’un gros fil d’archal, et les déposa au fond d’un canot dans lequel il s’'embarqua avec quatre compagnons. Ge “auot isolé, monté par cinq hommes, qui semblaient occupés à la pèche au milieu du fleuve, au large de l’embouchure de la rivière Sorel, parut une proie facile à cinq canots iroquois embusqués dans le voisinage. En peu de temps, Piescaret se vit cerné et obligé de se rendre, ce qu'il exécuta prestement.

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A peine était-il à portée des canots qui l’enveloppaient que, saisissant ses arines, il fit feu de toutes parts avec ses hommes et creva les frûles embarcations d'écorce de ses ennemis qui n’eurent de ressource que de se sauver à la nage. On en assomma tant qu’on put, d’autres se noyèrent, et Piescaret amena le reste pour divertir son village.

Ces actions extraordinaires, et plusieurs autres de même nature, dit Nicolas Perrot, le rendirent redoutable chez l’Iroquois.

C'est sur cet homme que tombait la tâche de sauver la race algonquine, si elle eût pu être sauvée. Disons à sa Fouange que, malgré l’indiscipline dont ses compatriotes faisaient si souvent preuve, malgré la terreur du nom iroquois, enfin malgré l’insuffisance des secours fournis par les Français, il tint tête et fut la dernière digue qui s’opposa au torrent dévastateur des Cinq- Nations. Lui mort, toutes les issues furent ouvertes; la destruction totale des fiers Algonquins et des puissants Hurons ne prit que deux années.

Presque en même temps que Simon Piescaret était baptisé aux Trois-Rivières, un chef huron d’une haute renommée se faisait chrétien, au Saut Sainte-Marie La conversion d’Eustache Ahatsistari avait eu un effet immense sur sa tribu qui s’empressa d'imiter son exemple. Les Hurons le citaient comme le premier guerrier du Canada, mais Piescaret balançait sa gloire. Tous deux étaient aussi vaillants et devaient leur prestige à des prouesses personnelles, ce qui s'explique fort bien chez des nations où l’on faisait la guerre sans ordre, par petites bandes, ou plutôt chacun pour soi. Les capitaines iroquois, au contraire, pouvaient briller par leur vaillance et par leurs conseils, puisque leurs guerriers se soumettaient à une règle qui, sans être toujours suivie, avait du moins l’avantage de se faire sentir à certaines heures critiques.

L'été de 1641, Ahatsistari se voyant en face d’une flottille iraquoise, sur le lac Ontario, ne voulut pas s’enfuir comme ses compagnons, mais il ramena ceux-ci et tous ensemble fondirent sur l'ennemi stupéfait de tant d’audace, car ils étaient en petit nombre. Ahatsistari sautait d’un canot à l’autre, le faisait chavirer, promenait son casse-tête sur tout ce qui se présentait et finit par mettre presque tous les Iroquois Hors de leurs canots. Alors nageant d’une main, il allait de l’un à l’autre, et le terrible cassetête faisait son œnvie. Quand il eut terminé cette besogne, il monta dans son canot, poursuivit ceux qui s'étaient échappés et les fit prisonniers. En un mot, dit la Relation, la vie de cet homme n'est qu'une suite de combats, et depuis son enfance ses pensées n'ont été qu'à la guerre.

S'il eut pu vivre aussi longtemps que Piescaret, sa nation n’aurait peut être pas été frappée de terreur si complètement qu’elle le fut quand éclata la crise qui devait l’emporter.

Les dangers auxquels s’exposaient les Sauvages qui descendaient à la traite des Trois-Rivières, n'empêchèrent pas les Hurons d'y apporte : leurs pelleteries dans l’été de 1642. Les Pères Jogues et Ryambaut, partis du saut Saint-Marie le 13 juin, avec eux et cinq Français, arrivèrent aux Trois-Rivières le 18 juillet, après trentecinq jours de fatigues. On comptait sur la route à peu près trois cents lieues, accidentées de quarante portages.

Au printemps de cette mème année, les deux Pères avaient visité le saut Sainte-Marie, les premiers de tous les blancs, reconnaissant ainsi l'entrée du lac Snnérieur L'idée dae Aéranvertes, abandonnée par le successeur de Champlain, restait parmi les Jésuites, qui, d'année en année, repoussaient les limites de l’Amérique inexplorée.

Le Père Charies Ryambaut, atteint d’une maladie lente, se rendit à Québec, où il mourut l’automne suivant. ‘Il avait le cœur plus grand que tout son corps, quoiqu'il fût d’une riche taille, ” dit la Relation.

Aussitôt la traite finie, les Sauvages qui, ordinairement, s'éloignaient le moins des Trois-Rivières, (Algonquins, Montagnais, Attikamègues) se dispersèrent pour alier soit dans les villages de leurs nations plus éloignés, soit à la chasse, afin de ne pas rencontrer les Iroquois dont l’audace et les succès faisaient des Trois- Rivières un refuge assez précaire pour ceux qui, comme certains colons et les Sauvages, n’habitaient pas le fort même.

Le principal chef de la flottille huronne était le fameux Ahatsistari, déjà nommé. Au moment de repartir des Trois-Rivières, il prononça un discours : ‘Si je tombe entre les mains des Iroquois, dit-il, je ne puis espérer de vivre, mais avant de mourir, je leur demanderai ce que les Hollandais et les Anglais ont apporté dans leur pays : des haches, des couvertures, des chaudières, des arquebusés,—et je leur dirai : ils ne vous aiment point; ils vous cachent la plus précieuse des marchandises, que les Français nous procurent sans la vendre : ils nous font connaître un Dieu qui a tout fait. ”

Une double circonstance rendit ce départ célèbre : la prompte

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destruction &e la flottile huronne et la fondation du fort de Richelieu. La situation de la colonie se trouve expliquée par ces deux événements.

Il n’y avait encore aucun Sauvage établi aux Trois-Rivières. La protection du fort ne suffisait pas pour décider les tribus où bandes nomades à s’y fixer permanemment, elles poursuivaient leur existence d’autrefois, et ne se montraient qu’en passant à la chapelle et au magasin de la traite.

Du côté des blancs, pareille abstention. Les Trois-Rivières étaient toujours un poste avancé dans l'irtérieur du Canada, ce qui ne constituait pas un caractère rassurant. Le groupe principal des colons s'était formé à Beauport, qui était comme la banlieue de Québec, et ne cherchait point à se répandre vers le haut du fleuve, où la guerre exerçait des ravages presque continuels. 8

Il est vrai que les Montagnais et quelques Algonquins s’établissaient à Sillery depuis quatre ou cinq ans, mais c'était à la faveur du voisinage de Québec, et parce que le poste des Trois-Rivières était, par sa situation géographique, désigné d'avance aux attaques de l'ennemi.

C'était là, en effet, que régnait le danger. Tant pour la traite que pour la colonisation de la Nouvelle-France, le développement des Trois-Rivières était une question à résoudre, de même que la sûreté du pays en général exigeait que l’on prît des mesures pour gèner, sinon arrêter tout-à-fait, les incursions des Iroquois.

Toute entreprise de culture hors de la portée des armes à feu du fort des Trois-Rivières était une témérité. Contre un ennemi qui tend des embûches en toute saison et que l’on est sans cesse exposé à rencontrer à deux pas de sa demeure, caché dans un repli du terrain, ou épiant à l’orée des bois, il n’y a guère de moyen de résistance. La seule tactique avantageuse eut été d'envoyer des trouçes ravager le pays âes Cinq-Nations et les réduire par la nécessité à ne plus molester les établissements français, —mais, en ce moment, on était loin d’avoir des soldats sous la main pour cette entreprise, qui, toute nécessaire qu’elle fût, n’eût lieu que vingt-cinq ans après.

En 1642, la force armée de la colonie était de quinze soldats en garnison à Québec, et à peu près soixante-dix aux Trois-Rivières, allant quelques fois opérer des reconnaissances sur le fleuve jusqu'à Montréal, ou aux îles du lac Saint-Pierre, selon le besoin. Six ans après, il n’y en avait encore qne cinq cents, dispersés du lac Supérieur au golfe St. Laurent.

‘ Ces faibles ressources ne permettaient, en 1642, qu’une sorte d'opération, savoir : répéter ce que l'on avait fait en 1633 lorsqu'on

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avait voulu s'assurer une étape en remontant le fleuve au-dessus de Québec. On avait établi un poste à Sainte-Croix, puis, l’année suivante, un fort aux Trois-Rivières.

Pour avoir un lieu d'observation sar le lac Saint-Pierre, il fallait jeter en avant un autre fort.

Il est vrai que, au corimencement de cet été, une compagnie particulière avait posé les bases dc la colonie de Montréal, mais ce petit groupe de colons, n'offrait point une barrière capable de garder le cours de fleuve, Du reste, les Iroquois sortaient de leurs cantons par la rivière Richelieu et manœæuvraient sur le lac Saint- Pierre, de préférence à tout autre endroit.

Ces barbares, qui croissaient en nombre et en audace, étaient, en quelque sorte, maîtres du Saint-Laurent. . Par le lac Ontario, ils parcouraient le Haut-Canada et, par le lac Saint-Pierre, ils tenaient la clef des communications au-dessous de Montréal. C’est donc sur le bord du lac, à l'embouchure de la rivière Richelieu, qu’il fallait élever un obstacle contre leurs courses. 11 fut décidé de bâtir un fort à l'endroit où est aujourd’hui la ville de Sorel.

M. de Montmagny prit le commandement de l'expédition destinée à cet objet et monta jusqu'aux Trois-Rivières, où un vent contraire le retint durant les derniers jours de juillet.

En même temps, le Père Jogues, déjà revenu de Québec, se préparait à retourner aux missions des grands lacs.

Hurons et Français célébrèrent, aux Trois-Rivières, la fé,2 de St, Ignace, le 31 juillet. Le lendemain, veille du départ, il y eut conseil, On s’encouragea mutuell:ment, selon la coutume dans les circonstances difficiles. Force discours qui, bientôt, devaient être oubliés.

Douze canots hurons, qui pouvaient voguer sans le secours du vent, se mirent en route, le ? août, portant le Père Jogues, Guillaume Couture, interprète, et René Goupil, jeune chirurgien,—en tout:quarante personnes, sous les ordres d’Ahatsistari.

Soit par bravade, ou par suite de la confiance qu'ils reposaient dans leur chef de guerre, ces Hurons avaient refusé d’attendre M. de Montmagny, qui offrait de les escorter dès que le vent deviendrait favorable. Cette précipitation leur lut fatale.

Parvenus aux iles du lac Saint-Pierre, où ils passent la première nuit, le canot d’avant-gar + signale sur le rivage quelques pistes d'hommes fraîchement imprimées dans le sable et l'argile. La flottille s'arrête. On met pied à terre. Ce sont des vestiges de l'ennemi, disent les uns ; ce sont des pas d’Algonquins, assurent les autres. Eustache Ahatsistari tranche la question en s’écriant : Qu'importe ! amis ou ennemis, ils ne sont pas en plus grand nombre que nous, avançons |

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Près de là, cachés en deux bandes dans les hautes herbes et les halliers, étaient soixante-dix [roquois, guidés par un Huron apostat, connu sous le nom de “ l’homme de Mathurin.”

La flottille reprit sa route, mais à un mille plus loin éclata le cri de guerre des Iroquois. Une trentaine de ceux-ci, se montrant tout-à-coup, épouvantèrent les Hurons, et une décharge de leurs arquebuses provoqua la déroute de la plupart de ces pauvres gens.

Un Français, qui était à l’arrière-garde, fut contraint de fuir avec les Hurons qui, dans la panique, ne songèrent pas même à combattre. Telle est l’histoire des guerres de ces tribus indisciplinées et toujours prêtes à se vanter. Un petit noyau résista seul. C'était celui où se trouvaient le Père Jogues, Ahatsistari, Couture, Goupil, et huit ou dix Hurons courageux. Ils n’eurent pas le hbonhetr de combattre longtemps ; les lroquois en embuscade de l’autre côté des îles ne firent que paraître pour voir se disperser les Hurons. Le reste fut pris. Le Père Jogues s'était caché, il aurait pu se sauver, mais, écrit-il, la fuite me semblait horrible. Goupil, le Père Jogues, Ahatsistari, puis Couture, tombèrent successivement au pouvoir de leurs féroces ennemis. Le récit des souffrances qu’on leur fit subir est une des pages les plus saisissantes de l’histoire du Canada.

Abhatsistari manifesta une profonde piété le long du trajet, entre le lac Saint-Pierre et le pays des Iroquois. Il mourut quelques temps après, dans les tourments.

Ce succès était de nature à enorgueillir les Iroquois. et à leur inspirer l’espoir de dominer définitivement sur le fleuve. Ils avaient trois éléments considérables à leur disposition : le prestige, acquis de longue main et allant en augmentant; la discipline qui, à elle seule, les rendait supérieurs à tous les autres Sauvages; les armes à feu que leur fournissaient à volonté leurs voisins, les Hollandais, tandis que les Français se faisaient une règle de n’en confier qu’un petit nombre à leurs alliés. Si l’on ajoute maintenant que Ahaisistari avait succombé, que le Père Jogues et deux autres Français de marque étaient prisonniers, on se convaincra de l'importance de cette victoire.

M. de Montmagny l’apprit au moment de partir des Trois- Rivières, trop tard, par conséquent, pour porter secours aux cartifs.

Il arriva enfin, le mercredi, 13 août, à l’entrée de la rivière Richelieu, aujourd’hui rivière Chambly ou Sorel.

L'emplacement du fort est désigné, on fait jouer les haches sur

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les arbres de la forêt, on les renverse, on les débite, on arrache les souches, la place est nettoyée,—ou y dit la première messe.

‘“ Après la bénédiction faite, les canons retentissent, une salve de mousquets honore ces premiers commencements sous les auspices de notre grand roi et sous la faveur de Son Eminence ” (le cardinal de Richelieu, premier ministre, dont le nom fut d'abord imposé à Sorel).

Les Iroquois eurent bientôt découvert ce nouveau fort, et même les travaux n’en étaient pas terminés, lorsque, le 20 du mois, trois cents d’entre eux firent une attaque sur les travailleurs, mais on les repoussa brillamment, sous les yeux de M. de Mortmagny qui n’avait pas quitté la place depuis le 13.

Il paraîtrait que les Iroquois n'avaient pas encore eu connaissance de l'établissement de Montréal. Ce qui est certain, c’est qu'ils ne tentèrent pas d’en inquiéter les habitants.

La fondation du fort Richelieu eut un excellent effet sur les Sauvages des Trois-Rivières qui y virent une preuve de a protection que les Français pouvaient leur offrir. Le baptème de feu et la victoire qui s’en suivit, achevèrent de leur rendre la sécurité que la plupart d’entre eux avaient perdue depuis un an ou deux. Ils promirent merveilles aux Pères de la Résidence des Trois- Rivières, qui carressaient toujours l'espoir de les réunir d’une manière permanente pour leur faire embrasser fermement la foi et les former à la vie civilisée. Le Père Vimont s’en réjouit, disant que ‘‘ ce lieu où logeait la crainte sera une maison d’assurance.”

En bâtissant le fort Richelieu, on espérait qu’il rendrait le même service que celui des Trois-Rivières, jusque-là, c’est-à-dire qu'il permettrait aux postes situés plus bas que lui sur le fleuve, de se peupler sans courir trop de danger,—mais le manque de secours de France et les ressources extraordinaires que les Cinq-Nations déployèrent, jointes à la terreur croissante qu’elles inspiraient, réduisit ces calculs presque au néant.

Comptant sur l'expérience de M. de Champflour, le gouverneurgénéral l’envoya commander à Richelieu et mit M. Des Rochers à sa place aux Trois-Rivières.

N'ayant encore aucune demeure stable en ce dernier lieu, les Sauvages se dispersèrent de tous côtés, à l’approche de l'hiver, les uns pour la chasse, les autrespour se cabaner en des endroits où l'ennemi ne pourrait ni les découvrir ni les surprendre. Une forte bande, accompagnée du Père Le Jeune et de Thomas Godefroy de Normanville, alla au fort Richelieu où M. de Champflour les reçut très-bien, vers la fin de novembre ; ils y passèrent la mauvaise saison, ainsi que le Père de Nouë qui les y avait précédés.

Le penchant des Attikamègues vers la religion de leurs amis les Français, et la tâche que s'imposaient quelques uns d’entre eux pour attirer à la résidence des robes-noires ceux de leurs compairintes sur lesquels ils exerçaient de l'influence, ont déjà été exposés. Une veuve, nommée Angélique, âgée de soixante ans, et un capitaine montagnais, de Sillery et d’origine Attikai vègue, persuadèrent à plusieurs familles d’aller s'établir à Sillery. Vers la fin d'octobre de cette année 1642, treize canots abordèrent aux Trois- Rivières, avec le dessein de se rendre, après la traite, jusqu’à Sillery. Ces Sauvages, qui vivaient à une trentaine de lieues dans le Saint-Maurice, étaieat &u nombre de soixante, hommes, femmes et enfants, contre leur habitude qui était de n’amener que les plus robustes dans leurs voyages. Le Père Buteux descendit avec eux à Sillery ; il retourna aux Trois-Rivières, où il passa l’hiver avec le Père Poncet,

Cette année, déjà remplie de tant de vicissitudes, se termina douloureusement.

La ‘ petite guerre,” c’est-à-dire les expéditions et les embuscades de corps légers marchant isolément, se poursuivait sans relâche. Après avoir ‘ fait coup,” les guerriers se donnaient des amuse: ments dont l'agent principal-était un prisonnier que l'on torturait de la manière la plus barbare.

Quelques Algonquins capturèrent un Sokokiois, nation alliée aux Iroquois, et l’amenèrent aux Trois-Rivières, le 19 octahre 1642. Le malheureux fut livré aux Algonquins, dont le nomhre était considérable en ce moment et pour la plupart idolâtres, peu susceptibles de céder aux instances des missionnaires. Nicolet eut pu être d’un grand secours, mais il était parti, depuis deux ou trois semaines, pour aller à Québec remplacer momentanément son beau-frère, Olivier Le Tardif, commis-général de la compagnie des Cent-Associés. Appelé en toute hâte, le généreux interprète se mit en route, malgré le mauvais temps, et périt dans les eaux du fleuve, comme je l’ai raconté ailleurs. Son nom a été donné à la rivière Nicolet.

Après un hiver paisible, —chose rare à cette époque de notre histoire, —le printemps de 1643 vit renaître les inquiétudes, les tristes pressentiments et les dangers des années précédentes.

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La veille de la Pentecôte, neuf canots attikamègues arrivèrent au fort, chargés de pelleteries. La traite se fit précipitamment ; ces Sauvages timides se sauvèrent plutôt qu'ils ne repartirent des Trois-Rivières, sans vouloir y séjourner ni descendre à Sillery joindre les familles qui s'y trouvaient depuis l’automne. Ces deruières montèrent aux Trois-Rivières, vers le même temps, et peuf être le Père Buteux eut-il réussi à les y arrêter, sans la nouvelle de la mort du roi Louis XIII et de celle du cardinal de Richelieu, ajoutée aux menaces d’une invasion des Iroquois et au manque de troupes que l’on avait espéré voir venir de France.

Cette démarche des Attikamègues pour s’instruire est la plus remarquable, qu'ils aient faite avant de recevoir un prêtre dans leur pays, le haut Saint-Maurice. Elle fut inspirée, sans doute, par la satisfaction générale qui s'était répandue, dans l'été de 1642, à la suite ce la construction du fort Richelieu et des commencements de la colonie de Montréal. Aux yeux des Sauvages, comme des Français, ces préparatifs annonçaient des jours de paix, de repos, de liberté, —ce que la Nouvelle-France n'avait pas encore connu. Îl n'en fut pas ainsi, malheureusement. Loin de prêter main4orte à ses colons et à leurs alliés les Sauvages convertis, la France les livra aux hasards de leur situation périlleuse. Cette incurie laissa parvenir la puissance iroquoise à son apogée.

La lueur d'espérance qui brilla en 1642 n’eut que la durée d’un éclair.

Les Attikamègues s'étaient fait dresser des calendriers à leur mode, pour distinguer les Dimanches et certaines fêtes religieuses. Ils savaient des prières par cœur ; ils possédaient des chapelets ; en un mot leur ferveur était au dessus des autres Sauvages, toutefois, les Jésuites ne les baptisaient, dit la Relation, que lorsqu'ils étaient suffisamment instruits, ce qui explique pourquoi il y en a si peu au Catalogue des baptèmes. Ils sont trente-neuf en 1643.

Au mois @- "mars, on avait reconnu les Iroquois près de Montréal, et aussitôt, lies Sauvages de ce lieu décampèrent pour se replier sur les Trois-Rivières, car une partie d’entre eux y faisaient leur demeure habituelle et ne s’en étaient éloignés que depuis quatre ou cinq mois. Quinze guerriers de cette caravane, qui, vraisemblablement, protégeaient l’arrière-garde, furent surpris et dispersés. Il y en eut quatre de tués ou blessés, —parmi ces derniers, un nommé Pachirini, encore idolâtre que l’on réussit à retrouver vivant et qui fut transporté à Montréal, où il reçut le baptème. A cette date, les membres de la famille du même nom étaient aux Trois-Rivières.

Piescaret, à la tête de huit hommes, tenta de s'opposer aux

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attaques des Iroquois en allant surprendre leurs bandes au-dessus de Montréal, mais contre son habitude, il ne fut pas heureux et il retourna dire à M. de Maisonneuve que lui et ses compagnons désiraient se rendre aux Trois-Rivières pour jusqu'à la fin de l'été et y modifier leur plan de campagne, tout en assistant à la fête Îles morts qu'on y devait célébrer. C'était au commencement d'avril. De plus, dit-il, nous voulons voir, une dernière fois, si on tiendra la promesse de nous fournir des secours contre l'ennemi commun.

Une ïois en route, la bonne étoile de Piescaret reparut, mais seulement pour le sauver, au lieu de lui procvrer une victoire. Poursuivi, avec sa petite troupe, par de nombreux Iroquois, il gagna quelque distance sur le fleuve, et tout-à-coup les glaces se rompirent entre lui et ses ennemis qui durent s'arrêter devant cet obstacle. C'est à peine s’il eut le temps de se rendre aux Trois- Rivières, car la débâcle générale le suivait pas à pas.

‘“ Si nous avions la paix ! ” écrivait, cette année, le Père Buteux. Tel a été, pendant un siècle et demi, le cri d'espoir, la prière de la Nouvelle-France. Nos luttes ont été incessantes, — contre les Sauvages, contre les Anglais. Il nous à fallu nous défendre à tant de reprises, et dans des conditions si défavorables, que le récit de ces épreuves serait fastidieux s’il n’était rempli de souvenirs de gloire.

Le fort Richelieu ne plaisait pas aux Iroquois, cependant, il n’en infestaient pas moins le lac Saint-Pierre qui leur offrait un champ commode pour exercer leurs rapines et leurs cruautés. Le * malde-terre, ” espèce de seorbut, sévissait dans ce fort. L'été se présentait sous des circonstances critiques. Il était à craindre que la traite des ‘ pays d'en haut,” qui, d’une année à l’autre, se signalait par ses développements, ne fut paralysée par la guerre. Si les Iroquois prenaient l’ascendant sur le fleuve, toute espérance de communication par cette voie était perdue. Il ne resterait d’accessibles que les cours d’eau des terres du nord.

M. de Montmagny voulut faciliter autant qu’il était en son pourvoir la descente des canots hurons, c’est pourquoi, le 27 mai, il chargea Pierre Caumont dit La Roche, soldat de la garnison de Québec, de partir avec la barque la Louise équipée de cinq matelots et montée par quatre soldats, de se rendre vers le lac Saint- Pierre et d’y faire uue patrouille active. Ces précautions n’eurent

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pas tout le résultat qu’on en attendait. Les instructions données à Le Roche portaient qu'il se tiendrait entre le lac et les Trois- Rivières,—tandis que son service ne pouvait être réellement effcace que sur le lac même. Dès le 12 juin, quarante Iroquois, las de parader sur cette vaste nappe d’eau, mirent pied à terre à la Pointe-du-Lac, à l'endroit où ils avaient autrefois élevé des retranchements, qui, paraît-il, subsistaient encore. La Roche, à un mille ou deux de là, n’en sut rien; ce furent deux captifs, pris l’année précédente avec le Père Jogues, qui, après s'être évadés, portèrent cette nouvelle au Père de Brebeuf, aux Trois-Rivières.

Ne doutant pas que les Français ne fussent avertis de leurs desseins, les Iroquois renoncèrent à s'approcher des Trois-Rivières sans être découverts et ils disparurent,—mais presque aussitôt, une autre bande défit, non loin de là, une flottille huronne qui allait en traite aux Trois-Rivières.

D’après une rumeur assez accréditée, sept cents Iroquois, dont trois cents armés de fusils, se préparaient à enlever le fort des Trois-Rivières et détruire la bourgade.

M. de Montmagny partit de Québec avec quatre chaloupes, fit une battue entre les Trois-Rivières et le fort Richelieu ; les Iroquois disparaissaient devant lui pour se retrouver derrière quelques heures après. Il eut fallu pouvoir se rendre dans leur pays et détruire les villages qui n’auraient pas consenti à se soumettre, mais la Nouvelle-France n’était pas en état de frapper un tel coup de vigueur. Cette première année du règne de Louis XIV, marquée en Europe par la victoire de Rocroy, était peu encourageante pour les Français du Canada. On ne les négligea pourtant pas absolument puisque Anne d’Autriche, régente du royaume, ordonna l'envoi de quelques soldats, qui arrivèrent l’année suivante, et fort à propos, comme on le verra. La compagnie des Cent-Associés était loin d’avoir fourni quatre mille personnes, aux terme de sa charte; la population ne dépassait guère trois cents âmes, si l’on en excepte le faible groupe de Montréal, placé sous la gouverne d’une association distincte.

Les Algonquins des Trois-Rivières, de même que tous leurs compatriotes, ne tiraient pas de la terre suffisamment de subsistance pour se nourrir. Bon gré, malgré, il leur fallait recourir à la chasse et braver le tomahak de l’Iroquois. Le 15 août, une vingtaine d’entre eux partirent pour aller à la pêche et à la chasse dans les îles du lac Saint-Pierre. Douze hommes qui se tenaient ensemble, furent assaillis, à l'embouchure de la rivière Saint- François, par les Iroquois, et mis en fuite après un combat opiniâtre, L'été se passa dans les transes et le découragement.

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Le 23 septembre 1643, le Père de Brebeuf adresse des Trois- Rivières une lettre au général de la compagnie de Jésus, et en terminant il dit: ‘“ Dans la mission d'où je vous écris, ce n’est pas le vice qui règne, mais bien la vertu et la piété, non-seulement parmi les nôtres qui se montrent parfois de vrais et légitimes enfants de la Compagnie, mais aussi parmi nos Français et parmi les Sauvages, soit qu'ils aient déjà embrassé la foi, soit qu'ils n’en aient pas encore fait profession. Ils n’ont presque rien conservé de leurs anciennes superstitions, et si nous avions la paix, en peu de temps ils deviendraient tous chrétiens.”

On a pu remarquer que, à partir de 1634, la traite des Trois- Rivières ne se faisait plus exclusivement au milieu de l’été comme à l’époque où les marchands, n'ayant pas de comptoirs établis, assignaient aux Sauvages une date fixe pour les rencontrer à ce lieu. La descente des canots, par la rivières des Trois-Rivières (le Saint-Maurice) et par le fleuve, s’opéra, après 1634, à la convenance des chasseurs. En de certaines années, il y eut, depuis le départ des glaces jusqu’au mois de décembre, une succession d’arrivages et de peuples différents, qui donnaient aux alentours du fort une physionomie très-animée. Le nom des Français s'était étendu au delà des lacs du Haut Canada. Nous savons que, dès l: temps du Frère Sagard (1625) les Nipissiriniens commerçaient avec des peuples situés à cinq ou six semaines (à peu près deux cent cinquante lieues) de marche du lac Nipissingue, dans la direction du sud ou du sud-ouest. Les articles de traite envoyés de Québec et des Trois-Rivières, passaient ainsi au centre de l'Amérique, dans les vallées du Mississipi et du Missouri, et incitaient sans doute quelques Sauvages entreprenants de ces régious lointaines à se mettre en rapport avec le Saint-Laure:i afin d'y rencontrer les trafiquants Français. Le poste des Trois j'ivières fut renommé de cette manière plus que celui de Quéic”, où la traite des grands lacs ne put jamais être amenée à prendre de la consistance. Lors: que Jean Nicolet voulut, en 1634 pénétrer au delà des limites explorées, il ne prit pas la directior: du lac Supérieur, qui ne paraît pas mème avoir été signalé à cette date, il suivit la route des Indiens en passant par la baie Verte du lac Michigan et il se dirigea vers le Mississipi, où les blancs étaient connus de réputation si l’on en juge par le texte du Frère Sagard ét par la Relation du Père Le Jeune qui dit que les tribus averties par les messagers de Nicolet s’empressaient d’aller au devant de lui sachant que c'était un Français qui portait Ia parole.

Quand on songe aux maigres ressources de la colonie on ne peut se défendre d’un sentiment d’admiration pour ces hommes qui, du

premier pas, traversaient la moitié d'un monde et y implantaient si fermement leur drapeau. Il faut se rappeler le mot du Cid :

Mes parells à deux fois ne se font pas connaître Et pour leurs coups d'essai veulent des coups de maître.

Depuis quelques années déjà, les Pères jésuites s’efforçaient de créer un ‘séminaire de néophytes ” autour duquel se seraient groupés les Sauvages disposés à embrasser la foi et à la répandre chez d’autres nations. En 1637, un commencement d'école avait été détruit par les Iroquois. Au mois de novembre 1643, le Père de Brebeuf eut la joie de voir arriver aux Trois-Rivières six Hurons qu'il avait rencontrés dans leur pays et qui venaient à lui dans l’espoir de se faire instruire et de recevoir le baptème. Ils passèrent la saison des neiges sous sa direction. On espérait bien pouvoir rendre sérieuse cette nouvelle tentative, mais le même malheur qu'en 1637 vint y apporter des obstacles, comme on le verra. Cette année est peut-être celle où les jésuites purent se féliciter le plus fréquemment des apparences de réalisation que prenaient leurs projets du: côté des Sauvages qu'ils cherchaient à domicilier. Tout se borua pourtant aux apparences.

Voici les noms des nouveaux venus :

Le 24 décembre quatre d’entre eux reçurent ie baptême: lo. Bertrand Sotrioskon (Shoterioskon signifie un bataillon) du pays des Taenhatentaron, âgé de vingt-six ans; parrain: François de Champflour commandant de la place; marraine: Marguerite (elle s’appellait aussi Jeanne) Le Marchand, veuve Le Neuf. 20. Michel Otokwandoron, du pays Kiondateaem, trente ans ; parrain : Michel Le Neuf; marraine: Marie Marguerie, femme de Jacques Hertel. 30. Jean Aentrakon, du pays des Teanhatentaron, àix huit ans; parrain : Jean Godefroy: marraine: Marie Marguerie femme de Jacques Hertel ; 40. Claude Otronhiort (le nuage fixe) du pays d’Arahouha, vingt-deux ans; parrain : François Marguerite ; marraine : Marie Le Neuf, femme de Jean Godefroy.

Ces baptêmes, les derniers de l’année, furent faits par le Père Bressani. 1l semble que, par le choix des parrains et marraines, on ait voulu traiter avec une distinction inaccoutumée les nouveaux Chrétiens desquels on espérait que Dieu tirerait occasion de convertir des peuples lointains, peu en rapports avec les missionnaires.

Le 7 janvier 1644, fut baptisé Henri Strontrats, par le même Père. Il eut deux parrains et une marraine : MM. d’Alon, André Crosnier et Marie Marguerie, femme de Jacques Hertel. Je n’ai pas vu l’acte de baptème du sixième Huron, quoique la Relation donne à ent adre qu’ils furent tous baptisés.

Entre le jour de Noël 1643 et la fin du mois, la Relation cite aussi, avec de curieux détails, la conversion d’un sauvage apostat que le Père de Brebœuf fit retourner à ses devoirs religieux, mais qui ne sut point persévérer dans ses bons sentiments.

Jacques Hertel, mentionné plus haut, avait alors un fils, François, ägé de dix-huit mois, qui fut le plus célèbre des Trifluviens et qui porta de son vivant, dans toute la Nouvelle-France, le surnom de Héro à cause de ses exploits militaires. Nonobst nt les embarras et les dangers de la situation, en 1643, quelques pionniers courageux, songeant à l’avenir, se choisissaient des terres sur des sites favorables, malgré la nécessité où cela les mettait de s’écarter du fortet de courir les risques de l’isolement. Fonder une seigneurie, un fief, constituer avec patience et par de durs labeurs s’il le fallait, un patrimoine pour leurs enfants était la pensée fructueuse des meilleurs esprits du Canada. S’emparer du sol, en devenir les maîtres et commander un petit circuit, fut dans l’antiquité, au moyen-âge et dans les premiers temps des pays canadien et acadien le mobile des vrais fondateurs. Nous avons dû à ce système d’être si profondément enracinés dans nos campagnes et de pouvoir y résister à tant d’assauts. Etudié de près, comme l’ont fait des écrivains distingués, le passé de la race française sur les bords du Saint-Laurent, explique le présent, revèle notre sort futur. Les rivières sont des chemins qui marchent, disait Pascal. Toute embouchure de cours d’eau appelle la colonisation a ajouté Chateaubriand. Ces vérités n’échappèrent : is à l’œil perspicace de nos pères, aussi les suit-on de jour en jour dans la mise en pratique de ces calculs. Ils bordent les rivières de leurs seigneuries, de leurs fermes ; ils fondent des forts, qui deviennent des villages puis des villes aux confluents des cours d’eau.

Hertel désirait sans doute avoir, lui aussi, sa petite colonie, ou sa ‘ maison” comme on s’exprimait à l'égard des habitations de M. de Chavigny à Sillery et de M. de la Potherie à Portneuf. C'étaient des noyaux de seigneuries. Le mot ‘“ manoir” ne s’'imposait pas encore à ces humbles demeures propres tout au plns à loger les bûcherous, les abatteurs de la forêt, les conquérants modestes qui luttaient pour assurer le bien-être à leur descendance.

Il était naturel de ne point cherchez à s'établir au-dessus des Trois-Rivières. Ces endroits, jusqu’à Montréal, étaient trop exposés

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tandis qjue la route de Québec, au contraire, était à peu près sûre, les embarcations française y passant sans cesse. Hertel voulut se tailler un fief dans un endroit qui se trouva, sept ou huit années plus tard, enclavé dans la seigneurie du cap d2 la Madeleine. La concession, qui lui en fut accordée le 5 avril 1644 par M. de la Ferté, abbé de Ste Madeleine, mesurait une demie lieue le long du fleuve, ‘‘ au lieu appelé l’Arbre-à-la-Croix.”

L’Arbre-à-la-Croix est un nom qui paraît avoir été donné de bonne heure à la pointe de l'embouchure de la rivière des Cor. miers qui domine l’anse du cap de la Madeleine. Cette position a dû, en effet, attirer tout d’abord l'attention des Français, qui nonseulement naviguaient sur le fleuve mais traitaient avec les Algonquins et les Montagnais sur le rivage qui relie Sainte-Anne de la Pérade au Saint-Maurice.

Entre le fief Hertel, ou de l’Arbre-à-la-Croix et la seigneurie de Batiscan concédée cinq ans auparavant, restait une espace d’une iieue et un quart qui devint, vingt ans plus tard, la seigneurie de Champlain. Celle du Cap, dont le fief de l’Arbre-à-la-Croix forme la partie inférieure, n’était pas encore concédée et ne le fut que sept ou huit ans après 1643.

Hertel défricha partie du fief et y fit élever une maison de charpente par Sébastien Dodier. Rien de pareil n’existait entre Portneuf et les Trois-Rivières.

Sans la guerre, tout allait bien.

Au printemps de 1644, les Iroquois lancèrent dix bandes sur le fleuve. Le nombre de ces guerriers, l’habileté de leurs chefs, leurs armes européennes, la terreur que leurs courses pas:ées avaient répandue partout, leur donnaient la prépondérance. On ne fut pas longtemps sans avoir à déplorer l’audace croissante et les triomphes de ces furieux.

Aux Trois-Rivières, l’apnroche de trois de ces corps n’était pas encore soupçonnée, lorsque, le 27 avril, profitant du premier passage du fleuve libre de glace, le Père Bressani s’embarqua avec un jeune Français et les six Hurons convertis, sur trois canots pour se rendre dans les missions de la baie Georgienne, ce qui se faisait en passant par Montréal, la rivière Ottawa, la Matawin, le lac Nipissingue et la rivière des Français, — disons deux cent cinquante lieues. Parvenue à une lieue des Trois-Rivières, le canot du

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Père chavira; il fallut prendre terre. Le Sauvage ne fait que de cinq à sept lieues par jour, et encore, la première journée n’aimet-il pas à perdre de vue la fumée des campements. IL n’est pas impossible que l’embarcation du Père Bressani n'ait chaviré par stratagème, juste au lieu où est le Calvaire, dans la banlieue, et d’où l’on pouvait voir encore le pavillon blanc caressé par la brise sur les bastions du fort des Trois-Rivières.

Malgré le froid, et la neige qui tombait en abondance, le lendemain ils poursuivirent leur route, mais le mauvais temps les arrêta au milieu de la jouruée, près d’une riviere, à six lieues des Trois- Riviéres, évidemment l’une des deux rivières Machiche. Les Sauvages de l’escorte du missionnaire, qui ne c£ssaient de tirer sur les volées d’outardes, pour manifester la joie qu'ils ressentaient de posséder des arm s à feu, donnèrent l'éveil à une trentaine d’Iroquois, qui s’embusquèrent en amont d’une rivière, cachés par une pointe du terrain. Le troisième jour, à vigt-deux ou vingt-quatre milles des Trois-Rivières, entre Machicb: et la rivière du Loup aujourd’hui, au moment où le canot du Père, qui teuait la tête, doublait la pointe, trois canots iroquois bien montés se présentèrent. Les deux Hurons qui étaient avec le Père reçurent de lui l'ordre de ne pas se défendre vu le nombre des assaillants, et ils furent rris tous trois. Pendant ce temps, les deux autres canots hurons fuyaient à force de bras. lorsque, au détour d’un autre pointe, ils se virent ea face de nouveaux ennemis. Bertrand Sotrioskon voulut résister, n.ais un coup de feu l’étendit raide mort; les autres se rendirent sans résistance Le Père Bressani, son compagnon français et les Hurons furent enlevés par les vainqueurs.

Henri Stronstrats, qui réussit à s'échapper peu après, avec un doigt coupé, apporta ces nouvelles aux Trois-Rivières et raconta les tortures qu'avaient souffertes les prisonniers.

“ Il est fastidieux, dit Montaigne, de remontevoir et longuement destailler les choses cognües ez livres d histoire.” Sans cela, je repèterais dans cette chronique bien des passages qui ont é'é imprimés, notamment le récit de la captivité du Père et de ses compagnons.

La consternation devint plus grande que jamais. Depuis trois ans, rien n'arrêtait les Iroquois. Leur puissance prenait des proportions effrayantes, et la France n’agissait pas. Sillery fut déserté par les Sauvages établis. Noël Tek8erimath, le chef de ce lieu, se retira sous les canons du fort des Trois-Rivières avec quelques guerriers, pensant à l'urgence où ils allaient se trouver de faire face de toutes parts et tous ensemble, Français et Sauvages, pour préserver les habitations d’une ruine complète.

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Bientôt, soixante Hurons arrivèrent aux Trois-Rivières avec l: dessein de combattre les Iroquois. Cent vingt hommes étaient prêts à partir pour la guerre. Il y eut des festins, des danses, des orgies, à la manière des Sauvages, que le Père de Brebeuf et M. de Champflour, malgré tous leurs efforts, ne purent empêcher. Ceux qui avaient pris part à la fête, furent chassés du fort par le gouverneur et le la chapelle par le missionnaire. L'expédition

partit bientôt après et, contre l'habitude, fut heureuse dans toutes ses entreprises

Pendant que les Iroquois parcouraient le lac Saint-Pierre, une partie des Hurons et quelques Algonquins des Trois-Rivières passèrent inaperçus à travers leurs sentinelles et entrèrent dans la rivière Richelieu. A la faveur de la nuit, ils tombèrent sur un poste de dix Iroquois qu’ils défirent, et ils reparurent aux Trois- Rivières, le 26 juillet. sur les quatre heures du matin, avec trois prisonniers, dont l’un, Tokhiahenchiaron, capitaine important, fut donné aux Algonquins, ou plutôt aux Algonquines qui se mirent à le torturer. Le Père Buteux, qui était descendu dans leurs canots venant de Montréal, le Père de Brebeuf et M. de Champflour voulurent s'opposer à ces atrocités, mais l’insubordination des Sauvages, déjà si forte avant leur départ, s'étant accrue par l'enthousiasme de la victoire, ils devenaient incontrôlables. Disons

av: écrit du temps : “ Les Algonquins de l’Ile et ceux de lIrc- & © rt deux nations extrêmement insolentes, orgueilleuses, 0". ue superstitons et de libertinage.” Tout ce que l’on put

ubl, * .t de baptiser le malheureux, comme le montre l’acte suivans 4 du registre de la paroisse: Anno Domini 1644, die 30 Julii, Ego Joannes de Brebeuf baptizavi sine ceremoniis Totiakencharon, Iroquenses, in periculo mortis, huic Ignatii nomen destimatum est.

Rien ne peut donner une idée plus nette des cruautés exercées par les Sauvage: sur leurs captifs que les lignes suivantes du Père de Brebeuf,

‘* Cinq ou six jours se passent quelques fois, dit-il, à assouvir ‘ur rage et à brûler les prisonniers à petits feu. Et ils ne se con- - tent pas de lui voir la peau toute grillée, ils lui ouvrent les jambes, les cuisses, les bras, les parties les plus charnues et y fourrent des tisons ardents, ou des haches toutes rouges. Quelques fois, au milieu de ces tourments, ils l’obligent à chanter, et ceux

qui ont du courage le font et vomissent mille imprécautions contre ceux qui les tourmentent. Le jour de sa mort, il faut encore qu’il passe par là, s’il a les forces, et quelques fois la chaudière dans laquelle on le doit mettre bouillir sera sur le feu que ce pauvre misérable chantera encore à pleine tête. Après l'avoir assommé s’il était varilant homme, ils lui arrachent le cœur, le font griller sur les charbons et le distribuent en pièces à la jeunesse ; ils estiment que cela les rend courageux. D'autres lui font une incision au-dessus du cou et y font couler son sang qui a, disent-ils, cette vertu que depuis qu'ils l’ont ainsi mêlé avec le leur, ils ne peuvent jamais être surpris à ‘’’"remi et ont toujours connaissance de ses approches pour sect ‘v’elles puisser£ être. On le met par morceaux en la chaudière, quoique aux autres festins la tête, soit d’un ours, soit d’un chien, d’un cerf ou d’un grand poisson, est le morceau du capitaine, en celui-ci la tête se donne au plus malotru de la compagnie. J'ai vu des Sauvages, en notre cabane, parler avec appétit de la chair d’un Iroquois et louer sa bonté en mêmes termes qu'on ferait de la chair d’un orignal.”

Celui qui décrivait ces souffrances et ces actes de barbarie, devait un jour les subir dans leur plus grande rigueur.

Un exprès avait été envoyé à Québec pour avertir M. de Montmagny qui monta le fleuve aussitôt.

Les Algonquins voulaient absolument brûler leur prisonnier; quant aux Hurons ils paraissaient disposés à accepter des présents en échange des leurs.

Le gouverneur-général convoqua les principaux des deux nations en séance solennelle, dans la cour du fort, où il eut le soin de faire étaler trois grands présents, composés de haches, de couvertures, de chaudières, de fers de flèches, et autres choses semblables.

Lorsque chacun eut pris place, il proposa aux Sauvages de se charger de leurs prisonniers, comptant, disait-il s’en servir pour conclure une paix durable entre eux et les Iroquois.

Pendant ce discours d'ouverture, la pauvre victime des Algonquins, qui ne pouvait plus marcher, mais qu’on avait apportée devant le conseil, dévorait des yeux le gouverneur général et répétait ce nom que les peuples de Ja Nouvelle-France lui avaient donné: Ononthio! Ononthio! manifestant ainsi ses angoisses et sa reconnaissance par un seul mot qui en valait mille dans sa bouche.

Passant à l'examen des présents, M. de Montmagny leur montra qu’il comptait bien payer leur complaisance, et il ajouta que pour ne pas s’exposer à être trompés par les Iroquois, il expédierait

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d’abord à ceux-ci l’un des captifs qui les ävertirait que, pour sauver la vie des deux autres, il fallait qu’ils envoyassent au plus tôt des députés chargés de pleins pouvoirs pour traiter d’un accommodement qui rétablit la tranquillité dans le pays.

Un chef algonquin, se levant, lui répondit qu’il ne pouvait rien refuser à son père, qu'il lui donnerait son prisonnier, et que s’il acceptait Ces présents c'était uniquement pour essuyer les larmes d’une famille qui avait perdu l’un des siens, que le captif avait été destiné à remplacer ; qu’au reste il serait charmé qu’on pût faire la paix, mais qu’à ses yeux la chose était bien difficiie.

M. de Montmagny se tourna ensuite vers les Hurons, ‘ mais l’un d’eux, prenant la parole, lui dit qu'il était guerrier et non point marchand; qu'il n’était pas sorti de sa bourgade pour trafiquer mais pour faire la guerre; que ses étoffes et ses chaudières ne le tentaient point; que s’il avait tant envie de ses prisonniers, il pouvait les prendre, qu’il saurait bien en aller faire d’autres ou périr à la peine, et que si ce malheur lui arrivait, il aurait du moins la consolation de mourir en homme, mais que sa nation dirait qu'Ononthio avait été la cause de sa mort.”

Cette réponse embarrassa le gouverneur, mais un autre Huron, qui était chrétien, le tira d’inquiétude : “ Ononthio, dit-il, que le discours de mon frère ne t’indispose pas contre nous. Si nous ne pouvons nous résoudre à te remettre nos prisonniers, c’est pour des raisons que tu ne désapprouveras point. Nous nous perdrions d'honneur si nous le faisions: tu ne vois parmi nous aucun ancien; des jeunes gens tels que nous sommes ne sont pas maîtres de leurs actions, et des guerriers seraient déshonorés, si, au lieu de retourner chez eux avec des captifs, ils y paraissaient avec des marchandises. Toi-même, mon père, que dirais-tu aux soldats qui t’environnent si tu les voyais revenir de la guerre en équipage de marchands? Le seul désir que tu fais paraître d’avoir nos esclaves, pourrait leur tenir lieu de rançon, mais ce n’est pas à nous qu’il appartient d’en disposer, nos frères les Algonquins ont pu faire ce que tu souhaitais d’eux, parce que ce sont des anciens, qui n’ont à répondre à personne de leur conduite ; n'étant pas retenus par les

mêmes motifs que nous, ils n’auraient pu honnêtement te refuser

une chose de si peu de conséquence; nos anciens, quand ils connaîtront tes intentions, en useront de même. Nous désirons tous la paix ; nous entrons dans tes vues, nous les avons même prévenues, car nous n’avons fait aucun mal à nos prisonniers; nous les avons traités comme devant être bientôt nos amis. Il ne nous convient pas de prévenir le consentement de nos vieillards, ni de les priver d’une si belle occasion de montrer à notre père combien ils

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respectent ses volontés,” Le reste du discours portait sur le rôle que les Hurons voulaient faire jouer aux deux captifs dans leurs propositions de paix aux Iroquois. ;

M. de Montmagny répondit à l’orateur qui venait de s’exprimer avec tant de sagesse, qu’il l’'approuvait et qu'après tout, la paix était beaucoup plus leur affaire que la sienne. Ensuite on fit venir les deux autres captifs et on leur montra que les Français les traitaient d’une toute autre manière que les Iroquois ne traitaient les Français tombés entre leurs mains. L’un d'eux, prenant le soleil pour témoin, fit solennellement la promesse de tenter tout ce qu'il pourrait sur v esprit de ses compatriotes pour les décider à reconnaître la bonté des Français.

Le conseil se termina là-dessus.

Il est à remarquer que, dès cette époque, les Algonquins ne croyaient plus à la possibilité d’un accommodement avec leurs en: nemis séculaires, car n’ayant presque pas d’espoir d’être soutenus par les armes françaises, ils ne pouvaient se persuader que les Hoquois fussent assez peu adroits que de les épargner au moment où toutes les chances de les détruire semblaient se présenter à la fois.

La position des Sauvages alliés des Français était critique. Cinq ou six groupes ou nations dispersés depuis le Saguenay jusqu’au lac Supérieur, sans chef suprême, sans plan d'unité, sans cohésion en un mot, avaient à lutter contre une confédération habilement formée, se maintenant par une véritable discipline militaire et politique, et dont le foyer, peu étendu, occupait un site écarté, commode, protégé par le voisinage des colonies anglaises et hol. landaises.

La partie n'était pas égale, Aussi vit-on bientôt les Iroquois écraser leurs anciens ennemis et les relancer jusque chez les peus ples qui leur donnaient asile,

Les Hurons allaient donc repartir avec leurs Captifs. Comme les Pères de Brebeuf, Chabanel et Garreau désiraient retourner dans leur pays, le gouverneur-général les mit tous ensemble sous l’escorte de vingt-deux soldats, tirés du nombre de eeux que la reine avait envoyés cette année. La flottille comprenait soixante canots hurons; elle arriva au terme de son voyage le 7 septembre. On sait que ces trois missionnaires périrent victimes de leur zèle. Le Père de Brébeuf mourut martyr, les Pères Chabanel et ‘Garreau tués par les Iroquois.

Tels furent les préliminaires de là convention pour la paix qui occupe tant l’histoire de l’année suivante. |

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Jacques Hertel, qui prenait sagement ses précautions pour l’avenir, profita de la présence de M. de Montmagny aux Trois-Rivières pour se faire mettre en possession de quatorze arpents de terre non loin du fort. L'acte, en date du 15 septembre 1644, se trouve dansle greffe d’Ameau, il est signé : Charles Huault de Montmagny.

En reconstruisant l’histoire des commencements des Trois- Rivières on est frappé de l'oubli dans lequel sont tombés des évé. nements et des personnages qui occupaient la première place dans l’attention de ses habitants. Depuis cinq ou six ans, le corps municipal ayant imposé quelques-uns de ces noms à de nouvelles rues, plusieurs citoyens se sont demandé avec surprise où et comment ces désignations avaient été imaginées. Une aussi louable démarche ne pouvait, malgré tout, encourir le blâme, mais il a fallu s’en expliquer. Nous n'avons pas eu avant ce jour d’annales trifluviennes régulièrement écrites, pas de commentaires sur les documents publics ou privés, en un mot pas d’histoire, presque rien du passé qui se puisse consulter avec suite. Un voile épais couvrait les origines de toutes choses, car deux siècles et demi de tradition locale ne se logent pas avec leurs détails dans la mémoire des hommes. Il faut l'écriture pour préserver le souvenir de ce qui n’existe plus.

Puissions-nous voir reparaître les noms des courageux fondateurs de cette partie de la Nouvelle-France ! On les trouvera à la fin de la présente chronique. Fixons au milieu de nous, sur les sol et sur les monuments, le souvenir de ceux qui ont vécu dans ce lieu, qui s’y étaient attachés par l’affection ou l'intérêt et que la postérité n’a que trop méconnus.

Au mois d'avril 1645, Simon Piescatet, capitaine des Algonquins de l'Isle, dont la demeure était le plus communément aux Trois- Rivières, partit avec six guerriers du même endroit pour aller couper le chemin à quelques bandes d’Iroquois. Avec lui se trouvait un autre Algonquin de réputation, Bernard 8pamangek. Après avoir remonté la rivière Richelieu, ils eurent connaissance, au lac Champlain, de deux canots iroquois, et sans tarder, Piescaret commanda le feu à ses hommes. Six, des sept guerriers que

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portait l’un des canots ennemis, tombèrent à cette décharge. Le second canot tenta de gagner le rivage, mais einq des huit Iroquois qui étaient dedans furent tués, deux capturés et le huitième seul s’échappa. | … Piescaret passa aux Trois-Rivières et arriva triomphant à Sillery, le 16 mai, avec ses prises. Il y fut reçu par Jean-Baptiste Etinechkaouat ; deux jours après, il eut occasion d’offrir ses prisonniers au gouverneur-général qui débarquait en ce lieu. Les mémoires du temps parlent avec éloge et étonnement de la conduite chrétienne de Piescaret envers ces malheureux qu’il ne maltraita pas ; ‘on ne leur arracha point les ongles; on ne leur coupa aucun doigt, qui sont les premières caresses que les Sauvages font à leurs prisonniers.” M. de Montmagny envoya ces deux Iroquois aux Trois-Rivières, et en même temps donna instruction à M. de Champflour, qui y corimandait, d’équiper le chef capturé l’année précédente, lequel était guéri de ses blessures, grâce aux bons soins des Français, et de l’envoyer dans son pays porter la nouvelle qu'Ononthio voulait leur rendre à tous trois la liberté, ainsi qu’il l'avait déjà fait pour le Sokokiois leur allié, dont la situation avait entraîné la mort de Nicolet, trois années auparavant, et que les deux nouvellement pris, qui restaient en otage, leur seraient rendus comme ils avaient fait eux-mêmes à l'égard de Godefroy et de Marguerite, en 1641. Le prisonnier libéré partit le 21 mai, mais seul, parce que l’on n’osait point hasarder la vie des Français dans cette démarche assez peu sûre, vu le caractère des Sauvages, particulièrement celui des Iroquois.

Quai: à Piescaret, le gouverneur-général le combla de témoignages d'amitié et de présents, pour le récompenser à la fois de sa bravoure et de sa conduite honorable.

Au commencement de juillet, le prisonnier iroquois, revenant de remplir l’objet de sa mission, arriva au fort Richelieu accompagné de deux Agniers de considération, et de Guillaume Couture qu’ils ramenaient aux Français. M. de Santerre {Senneteire, d’après le Journal des Jésuites), commandant du fort, leur fournit une chaloupe-pour se rendre aux Trois-Rivières, mais Couture les précéda en canot d’écorce pôur annoncer leur arrivée. Ce messager fut accueilli, le 5 juillet, aux Trois-Rivières, avec des trans: ports de joie que l’on imagine aisément. Un se souvient qu'il avait été pris avec le Père Jogues, en 1642. Is délégués iroquois sui: virent de près.

Le plus marquant des trois, nommé Kiotsacton, (t) voyant les

(1) C'est-à-dire le Crochet, nom que les Français lui donnaient. Xeiatkatsen signifié

Me charme,’ ce qui prêtait au nom de cet orateur un double sens assez 4vans ageux.

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Français et les Sauvages accourir au bord du fleuve à leur ren: contre, se leva sur l’avant de la chaloupe. Il était d’une haute stature, et revêtu de son costume d’apparat, presque entièrement couvert de grains de porcelaine. Faisant signe de la main qu’il &llait parler, on prêta l'oreille : ‘ Mes frères, dit-il, j'ai quitté mon pays pour venir vous voir; me voilà enfin arrivé sur vos terres. On m'a dit, à mon départ, que je venais chercher la mort et que je ne reverrais plus ma patrie, mais je me suis volontaire: ment exposé pour le bien de la paix. Je viens pour vous communiquer les pensées de tout mon pays.”

Cela dit, la chaloupe tira un coup de pierrier et le fort y répondit par un coup de canon, en signe de bienvenue.

Le second personnage après Kiotsacton était Atogoiiaekouan, c’est-à-dire la Grande-Cuiller. Le troisième était le prisonnier de l’année précédente, Tokrahenehiaron.

M. de Champflour reçut très-cordialement les ambassadeurs chez lui et leur fit servir des rafraîchissements, ce dont Kiotsacton témoigna un vif plaisir. Un canot partit le jour même pour aller à Québec prévenir M. de Montmagny. En attendant, les festins et les amusements tinrent tout le monde occupé.

Le gouverneur-général arriva avec le Père Vimont et, après avoir bien régalé les Sauvages, fixa l’audience à quelques jours de là, dans la cour du fort, où il fit étendre de grandes voiles de barques pour s’abriter du soleil autant que pour rehausser la démonstration aux yeux de ses anciens et nouveaux alliés. Plusieurs soldats, venus avec lui de Québec, devaient parader et occuper divers postes selon la coutume européenne. Tout s non sat pour une solennité extraordinaire.

Les Pères Bressani et Jogues se trouvaient en cette circonstance aux Trois-Rivières, mais à l’insu des ambassadeurs iroquois.

Après avoir passé les mois de mai, juin et juillet 1644 dans une rude captivité et enduré des tourments qui l'avaient rendu ‘nfirme des mains, le Père Bressani s'était échappé des cantons iroquois par la colonie hollandaise d'Orange (aujourd’hui Albany) et avait traversé en Europe, où il débarqua le 15 novembre, Il se rendit à Rome. Le Pape Innocent X le traita comme un apôtre et voulut baiser les cicatrices des plaies qu’il avaient reçues pour Jésus- Christ. Dès le printemps suivant, le courageux missionnaire repreuait la route du Canada.

Avant le Père Bressani, le Père Jogues avait subi les mêmes épreuves chez les-Iroquois. Comme lui, il avait dû sa liberté en grande partie aux Hollandais et était arrivé à Rennes, en Bretagne, le 5 janvier 1644. La reine Anne d'Autriche ayant entendu

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de sa bouche le récit de ses aventures, lui dit : ‘ On fait tous les jours des romans qui ne sont que mensonge ; en voici un qui est une vérité où le merveilleux se trouve joint à l’héroïsme le plus admirable” Revenu au Canada, il se trouvait à Montréal lorsqu'on lui annonça qu'une assemblée pour la paix allait se tenir aux Trois-Rivières. Il descendit anssitôt et y retrouva Couture et le Père Bressani. Quant à René Goupil, l’autre compagnon de captivité du Père Jogues, il avait été assommé dans un village iroquois.

Le mercredi 12 juillet, avec toute la pompe possible, M. de Montmagny ouvrit la conférence ou conseil de la paix, à l'endroit désigné sur le Platon. Depuis la grande assemblée de 1624, tenue également aux Trois-Rivières, on n’en avait pas vu d'aussi importante dans le pays.

Le gouverneur était placé dans un fauteuil ayant à ses côtés M. de Champflour et le Père Vimont; sur les ailes plusieurs officiers et les principaux habitants de la colonie. Les députés iroquois, s'étaient assis à ses pieds, sur une grande écorce de pruche. Ils avaient choisi cette place pour marquer plus de respect à Ononthio, qu’il n’appelaient jamais autrement que leur père. Les Algonquins, les Montagnais, les Atukamègues et quelques autres Sauvages de la même langue, étaient placés en face. Les Hurons se mêlaient aux Français.

Le milieu de la place, plus longue que large, était vide; on y avait planté deux perches, reliées par une corde pour suspendre les présents, qui étaient autant de paroles, ou de points dans un discours.

Kiotsacton, ayant fait mettre sur la corde dix-sept colliers, se leva avec majesté, regarda le soleil, prit un collier et le présentant au gouverneur-général, lui dit: ‘Ononthio, tous les Iroquois parlent par ma bouche : mon cœur n’a point de mauvais sentiments, nous voulons oublier toutes nos chansons de guerre ; nous n’avons plus que des chants de réjouissance.”’ Alors il se mit à chanter et ses compatriotes lui répondaient par des sons cadencés, d’une mesure monotone, qu'ils tiraient du fond de leur poitrine ; en chantant il se promenait, se frottait les bras, comme pour se préparer à la lutte, et regardait souvent le soleil.

. Dans ces sortes de réunions, les Sauvages joignaient à des traits d'esprit parfois étonnants, l’art d'exprimer l’action par des gestes,

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des postures, des mouvements qui pouvaient paraître assez ridi: cules, mais qui au fond avaient un sens très-clair et très-sérieux.

Prenant le second collier l'orateur poursuivit: ‘“ Ononthio, tu as retiré mon frère de la dent de l’Algonquin ; mais comment as-tu pu le laisser partir seul? Si son canot eût été renversé, qui l’eût aidé à se relever ? S'il eût péri par quelque accident, tu aurais à te reprocher sa mort et tu ne recevrais point aujourd’hui des nouvelles de la paix.” Puis, attachant un collier au bras de Couture : “ Mon père, je te ramène ce prisonnier. Je me suis bien gardé de lui dire : Prends un canot et retourne dans ton pays. Mon esprit n'aurait pas été en repos. Celui que vous avez envoyé a eu toute les peines du monde en son voyage.” A ce point de son discours, Kiotsacton exprima par une pantomime étudiée l’action d’un homme qui ‘ portage ”’ son canot et ses effets, qui nage vent debout, saute des rapides, traverse des halliers, se heurte à des: obstacles. Il reculait, avançait, s’arrêtait. Parfois, il semblait perdre courage, puis fumait la pipe en guise de repos; il repartait pour poursui: vre son chemin, maniant l’aviron, piquant du fond avec une per: che. En un mot, on ne pouvait rien voir de mieux exprimé que cette action dont les mouvements étaient accompagnés de paroles qui lesexpliquaient. ‘“ Vois donc, mon père, quels sont les fatigues et les dangers du voyage, conclua-t-il, aussi ai-je dit à Couture : suis-moi, je veux te rendre à ta famille au péril de ma vie.”

Le discours du Grand-[roquois, comme on appellait Kiotsactor, se soutint admirablement, sur chacun des dix-sept colliers qui en faisaient autant de parties distinctes. L'un applanissait les chemins, l’autre rendait les rivières calmes, un autre enterrait les haches de guerre ; il y en avait pour faire entendre qu’on se visiterait désormais sans crainte; il était parlé de festins qu’on se donnerait mutuellement, de l’amitié qui unirait toutes les nations, de l’impatience qu'éprouvaient les Iroquois de revoir les PP. Jogues et Bressani, etc.

Jusqu'à ce moment, Kiotsacton ignorait la présence des deux missionnaires dans l’assemblée, aussi crut-il bien faire en inventant sur la conduite de ses compatriotes à leur égard, un exposé de faits qui montrait la fourberie cachée au fond de son embassade. “ Nous voulions, dit-il, vous les ramener tous les deux, mais nous n'avons pas pu accomplir notre dessein. Le Père Jogues s’est échappé de nos mains malgré nous, et le Père Bressani a voulu absolument s’en aller chez les Hollandais. Nous avons cédé à son désir. Nous regrettons non pas qu'ils soient libres, mais que nous ne sachions ce qu'ils sont devenus. Peut-être même qu’au moment où je parle d’eux, ils sont vietimes de quelque cruel ennemi, ou

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engloutis dans les flots. Nous n'avions pas le dessein de les faire mourir,”

Là-dessus, le Père Jogues dit en souriant à ceux qui étaient près de lui: “ Si Dieu ne m'’eut pas arraché de leurs mains, je serais mort cent fois ; le bûcher était prêt et les bourreaux attendaient le signal, Mais laissons-le dire.”

Pendant trois heures, Kiotsacton joua aïnsi son personnage et fut encore le premier à entonner des chansons de fète qui terminèrent la séance.

Le lendemain, grand régal donné par M. de Montmagny. Le jour suivant, nouvelle assemblée pour répondre à l’envoyé iroquois. C’est Couture qui porta la parole, s'exprimant en langue iroquoise et présentant un cadeau pour chacun des quatorze points de son discours, mais parlant sans gesticuler et sans s’interrompre. Quand il eut fini, Piscaret, chef des Algonquins, fit un présent de fourrures aux ambassadeurs en disant que c'était une pierre qu’il déposait sur les fosses des morts afin que personne ne s’avisât d’aller remuer leurs cendres. Après lui, Noël Negabamat, chef des Montagnais, donna son présent accompagné d’un discours. Les autres nations ne parlèrent pas. La séance se termina par trois coups de canon, ‘ pour chasser le mauvais esprit de la discorde.”

Le soir du même jour, le P. Vimont fit venir les lroquois dans la maison des Jésuites et leur donna à chacun un calumet et du tabac. Kiotsacton l'en remercia avec esprit: “Je vous suis redevable des bons soins que vous avez eu de moi: vous m'avez couvert de présents depuis les pieds jusqu’à ia tête, il. ne me restait plus que la bouche de vide, vous venez de la remplir. Je ne vous dis pas adieu pour longtemps, vous aurez bientôt de nos nouvelles.”

Le lendemain, samedi 15 juillet, à dix heures du matin, les ambassadeurs s’embarquèrent avec Couture et deux jeunes Français qu’on leur avait adjoints pour les aider à transporter leurs présents et pour montrer la confiance que l’on reposait en eux. Sur le rivage, Kiotsacton fit une harangue chaleureuse dans laquelle il comblait d’éloges les Français et le gouverneur-général en particulier. Une arquebusade tirée par les Sauvages et rn coup de canon du fort saluèrent les voyageurs, qui retournaient dans leur pays pour obtenir la ratification de la paix.

On ne laissait pas que d'être inquiet de la manière dont les Sauvages des diverses nations garderaient la parole donnée, car l'humeur capricieuse dont ils avaient si souvent fait preuve n’était pas une garantie de leur bonne conduite. On fut même sur le point de croire que les Iroquois, tous les premiers, avaient assailli la flottille attendue des Hurons et qui tardait, plus que jamais, de se montrer aux Trois-Rivières ; mais enfin elle arriva, le 10 septembre, forte de soixante canots chargés de fourrures, portant quelques Français et vingt-deux soldats partis l'année précédente. Le Père Jérôme Lalemant, missionnaire au pays des’ Hurons depuis 1658, revenait avec eux, Les soldats rapportaient pour leur compte, la valeur de trente à quarante mille francs de peaux de castor.

Les Hurons ramenaient l’un des deux Iroquois pris l'année précédente ; ils avaient ordre de traiter de la paix et de se conformer à la pensée d'Ononthio. Les Montagnais et les Attikamègues étaient arrivés à la fin d'août ; les Algonquins de l’Is' le 7 et le 8 septembre ; lorsque M. de Montmagny débarqua à son tour aux Trois-Rivières, le 12 septembre, plus de quatre cents Sauvages s’y trouvaient réunis. Les députés iroquois, qui avaient promis de revenir au milieu de ce mois, furent signalés, le 15, au nombre de cinq; le 17, dimanche, il en arriva quatre autres.

La veille, sur les huit heures du soir, aux Trois-Rivières, le Père Jérôme Lalemant avait été déclaré supérieur des jésuites du Canada.

Les députés iroquois derniers arrivés furent reçus avec tous les honneurs de circonstance. Les soldats leur firent la haie du rivage jusqu’au fort, où ils se rafraichirent.

Le lendzmain s’ouvrit le conseil, qui dura trois jours et eut le résultat désiré.

Couture rapportait les meilleures nouvelles des cantons des Agniers, lesquels avaient consentis à mettre bas les armes. En proclamant la paix entre leur confédération et les Français, y compris les nations alliées à ceux-ci, les [roquois demandaient qu'on leur permit d’avoir des missionnaires chez eux et des Français pour y établir des magasins. Tout marchait donc à souhait.

Le 23, les députés iroquois, accompagnés de Couture, d’un autre Français, de deux Algouquins et de deux Hurons, se reinirent en route, laissant en otages trois des leurs. Dix-huit jours de marche, les conduisirent à leur destination.

Quelques nuages se rencontraient ça et là dans la situation, comme le fait voir le Journal des Jésuites :

‘Les Hurons et les Algonquins s'étaient trouvés à ces pour-

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parlers de paix, et avaient pris la résolution de reconduire les An nieronons {Agniers) à leur pays; mais étant arrivés à Richelieu, ils s’en revinrent ; il n’y eutque Couture avec quatre Annieronons et trois Hurons qui passèrent outre. ”

Cette conduite des Hurons et des Algonquins peut s'expliquer si on la rapproche d’un autre passage du même journal écrit en latin et dont voici la substance: Avant de quitter les Trois-Rivières, les députés iroquois avaient sollicité du gouverneur-général une entrevue secrète pour leur chef appelé le Crochet. Ce chef (Kiotsacton) ayant été admis à présenter le sujet de sa démarche expliqua que les [roquuis désiraient fort la paix avec les Français et les Hurons, mais qu’ii. “oulaient mettre les Algonquins de côté. Il était en même temps porteur d’un cadeau magnifique pour le gouverneur, mais celui-ci refusa et le cadeau et d’entrer en arrangement sur cette base. Le Crochet se montra chagrin du refus et, à partir de ce momeni, il fut aisé de comprendre que la paix n’était rien moins qu’assurée. Comme il était important de mitigc1 es choses, le gouverneur-général, le Père Vimont et le Père Le Jeune furent d’avis de tenter un accommodement. Dans une seconde entrevue privée où se trouvèrent seulement Le Crochet, Couture et M. de Montmagny, celui-ci expliqua qu’ii y avait deux espèces d'Algonquins, l’une semblable aux Français (il entendait parler de ceux qui étaient chrétiens) et l’autre différente. Quant aux premiers, les Français les réclamaient comme frères et exigeaient qu'ils fussent compris dans la paix ; les derniers étaient étrangers et libres de leurs actions. Le Crochet rapporta dorc cette réponse aux délégués, lesquels en répandirent la nouvelle dans leur pays, avec des commentaires assez peu favorables. Les Français qui en eurent connaissance la nièrent résolument, mais il resta dans l'esprit des Algonquins un certain malaise ou plutôt un mécontentement sourd que leurs alliés fidèles, les Furons, partageaient.

Après la traite, le Père Bressani s'embarqua sur la flottiile huronne,

Le nombre des Sauvages enregistrés au cat logue des baptêmes, en 1645, est de viagt-deux, la plupart enfants, algonquins et attikamègues. Les 12 et 16 septembre, il y en eut onze d’Attikamèegues, Montagnais et Iroquets, doni queiques-uns demeuraient à Sillery.

Le Père Jérôme Lalemant resta au Trois-Rivières jusqu'a la fin de septembre. Le ler octobre, il arriva à Sillery, et le lendemain à Québec pour y passer l'hiver.

Malgré les assurances de paix échangées de part et d’antre, il y avait toujours à craindre les excès auxquels se portaient si aisément les Sauvages de toutes les nations.

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