‹ Chronique trifluvienne [microforme]Chapitre 8 sur 35 · AR · texte numérisé non relu

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Ce qui suit a été écrit à Québec par le P. Lalemant : “ Environs le 12 octobre, on tua trois ou quatre Montagnais qui étaient à la chasse. On eut peur que ce ne fussent des Annieronons ; toutefois on pensa que ce pouvait bien être des Sokokois, dont on avait tué, il y a quelques années, quelques-uns. Il ÿ avait pour lors cinq Annieronons qui hivernaient avec les Montagnais et Algonquins, qui n’eurent aucun mal. Mais Piscaret, capitaine Algonquin, qui en avait deux ou trois en sa charge, jugea à propos de renvoyer les siens, tant pour éviter tous les hasars et fureurs des jeunes gens, que pour donner avis à Annié de ce qui se passait. On en donna avis à Gouture afin que si c'était des Annieronnons, il snt qu’en cas qu’on satisfit, la paix ne serait point rompue. Un de ceux que Piescaret avait envoyé n’alla pas loin; il revint sitôt, craignant, dit-il, les Algonquins.”

Ces inquiétudes n'étaient que trop fondées. En 1624 et 1645 on aurait pu se croire tout-à-fait délivré de la guerre, et cependant on en fut jamais plus proche.

Outre les cotférences ci-dessus, cette année est remarquable par le changement qui s’opéra dans le commerce des pelleteries.

Le privilège ou monopole de la traite dont jouissait la compagnie de la Nouvelle-France, autrement dice des Gent-Associés, déplaisait aux colons, lesquels établis d’une manière permanente dans le pays, voulaient avoir le droit de commercer à leur gré avec les Sauvages. Dans r’automne de 1644, M. de Repentigny et M. Jean-Paul Godefroy étaient partis pour la France, “hargés de représenter les désirs et les intérêts des “ habitants,” car c'était ainsi que l’on désignait dès lors les Français résidants à poste fixe, sur des terres, pour les distinguer des employés de la Compagnie, des domestiques des maisons religieuses et de quelques particuliers:

En France on appelle ‘ paysan ” celui qui cultive le sol, le pays, qui y esten quelque sorte ättaché. Notre mot ‘ habitant ” est beaucoup plus relevé et nos gens s’en sont toujours montrés fiers avec raison. En 1757, Bougainville écrivait : “ Les simples habitants du Canada seraient scandalisés d’être appelés paysans. En effet, 1ls sont d’une meilleure étoffe et ont plus d'esprit, plus d’éducation que ceux de France. Ils ne payent aucun impôt et vivent dans une espèce d'indépendance.”

La Compagnie des Cent-Associés ne paraît pas avoir :ravaillé sé-

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riensement à contrecarrer les prétentions des habitants. Elle avait subi des pertes considérables par les entraves que la guerre des lroquois «pportait aux opérations de la traite. On assure même qu'elle avait perdu jusqu’à douze eent mille franes dans ses entreprises, qui ne répondaient point anx espérances premières, et

qu’elle se hâta de profiter de la suspension d'armes de 1644 pour

partager son monopole de traite, à certaines conditions, avec les Habitants de la Nouvelle-France.

Elle en fit l’abandon le 14 janvier 1645, et cette démarche fut confirmée par un arrêt en daie du 6 mars suivant. Tous les colons avaient le droit d’être admis dans la nouvelle association qui reçut le nom de Société des Habitants.

La société qui avait fondé Montréal fit ses conventions à part avec ses habitants, et semble s'être déchargée sur eux de la plupart de ses obligations.

Au mois d'août 1645, dit le Journal des Jésuites, arrivèrent cinq vaisseaux, dont M. de Repentigny était amiral. La nouvelle principale qu’ils apportèrent fut que messieursde la compagrie générale avaient cédé la traite aux habitants, moyennant certaines conditions portées par leurs ranventions.

« Lesdits Habitants entretiendront à l’avenir la colonie de la Nouvelle-France, et déchargeront ladite Compagnie des dépenses ordinaires, qu'elle faisait ci-devant pour l'entretien et appointements des ecclésiastiques, gouverneurs, lieutenants, capitaines, soldats et garnison dans les forts et habitations dudit pays et généralement de toute autres charges dont la Compagnie pourrait être tenue.” "

Cette organisation donnait aux habitants de Québec, Trois- Rivières et Montréal l'avantage d’élire ü4 syndic, ou représentant de leurs intérêts auprès du gouverneur-général. Le choix des Trois-Rivières tomba sur Jacques Hertel, qui ouvre ainsi la liste des députés de cette ville.

L'année 4645, qui fut celle du changement de la traite, et que messieurs de la Compagnie générale partagèrent la traite avec les Habitants, les seuls Habitants eurent pour leur part les quatrevingt-dix-huit poinçons de castor ; et, en 1646, plus de cent soixante, Dans un poinçon il y a deux cents livres de castor, et la livre vendue dix francs,—sans les peaux d’orignal, etc... Le 24 octobre 1645, partirent les vaisseaux, cinq en nombre, chargés à ce que l’on tient de vingt mille livres de eastor pesant, pour les habitants, et dix mille livres pour la Compagnie générale, à une pistole ou dix ou onze francs la livre. ”’—{(Journal des Jésuites.)

Où avait lieu la grande traite ?

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Le P. Lalemant écrit que lorsque les Hurons arrivèrent avec lui aux Trois-Rivières le 10 septembre 1645, toutes les publications de la convention intervenue entre la Compagnie de la Nouvelle-France et les Habitants étaient faites, ‘“ de sorte que tous les castors s’en allèrent aux Habitants. ”

L'année 1639, le Père Joseph Duperon, écrivant à son frère, lui : dit qu'il demeure au pays des Hurons et il ajoute : ‘ Vous pouvez faire réponse à mes lettres; pour mci, il me faut une année entre deux, à raison que les Hurons descendent d'ici aux Trois-Rivières à même temps que les navires y arrivent de France.”

Les Trois-Rivières étaient donc le point de jonction reconnu entre la flotte de France et les canots des Hurons, autrement dit, le seul lieu où se faisait la grande traite, —ce qui ne veut pas dire, néanmoins, que les navires de France remontaient régulièrement jusque là : entre cette place et Québec, on se servait de grosses chaloupes et de petits brigantins (voir la Revue Canadienre, 1874, p. 899.

Nous avons vu, d'année en année, M. de Montmagny se rendre aux Trois-Rivières pour y rencontrer les Hurons et autres traiteurs. Mais voici un fait pour le moins aussi clair: Une défense de traiter avec les Sauvages avait été promulguée aux Trois- Rivières, au mois d'août 1645, Toutes les pelleteries devaient être portées au magasin de la Société des Habitants, qui en lonnait un récépissé échangeable contre des marchandises. La l’accordait point à tout venant le privilége d'acheter des ; pour son compte, etelle prenait des mesures en conséquence. terdit en question ne fut publié à Québec que le 26 novembre su: vant, ce qui prouverait que toute la traite avait lieu aux Trois- Rivières, puisque l’on ne s'était pas occupé de faire connaître ce règlement à Québec durant la saison où arrivaient les canots de traite du haut Saint-Laurent.

Par exception, on permit aux Pères jésuites de trafiquer, comme d'habitude, sur une échelle assez restreinte, pour leur aider à subsister. Vers la fin de novembre, le Père Vimont, qui était à Québec, envoya porter cette nouvelle au P. Buteux, aux Trois- Rivières.

Le 24 octobre 1645, sur les vaisseaux qui partaient, “ Mons. de Chamrflour, qui commandait aux Trois-Rivières, s'en retourna en France ; à sa place fut mis pour un temps, Mons. Bourdon; et enfin Mons. de la Poterie y alla pour y commander.” (Journal des

Jésuites.)

L'expression “y alla” montre assez que M. Jacques Le Neuf de Ha Potherie n’habitait pas les Trois-Rivières. En effet, tout nous porte à croire qu’il demeurait alors à Portneuf. Sa famille se trouvait encore en ce dernier lieu vers la fin d’octobre, au moment où M. de Champflour (qui ne s'éloignait que pour un temps croyait-il} passait en France.

M. Michel Le Neuf du Hérisson, frère de M. de la Potherie, vi vait aux Trois-Rivières avec sa mère ; les preuves abondent. Si M. de la Potherie n’eût pas établi sa famille ailleurs, les noms de sa femme et de sa belle-mère se trouveraient au registre, entre 1636 et 1645 tout comme ceux :le son frère et de sa mère.

Néanmoins, on peut dire que ce commandement lui revenait de droit. S'il n’eût été absent, on n'aurait point songé à normmer M. Bourdon qui était moins considérable que lui, et qui de plus pouvait être regardé comme un étranger parmi les Trifluviens. Il semble que, en attendant une décision au sujet de la personne qui serait envoyée là pour y commander,—ou mème l’arrivée de M. de la Potherie sur qui on aurait d’abord jeté les yeux,—M. Bourdon fut simplement chargé de pourvoir à la conduite des affaires.

Jean Bourdon, sieur de Saint-Frauçois, fut procureur-général de la colonie et ingénieur-en-chef. Il était dans le pays depuis 1634. L'année suivante, il avait épousé, à Québec, Jacqueline Potel. En 1637, nous l'avons vu arpenter les terres destinées aux jésuites aux Trois-Rivières. En 1637-39 il obtint la seigneurie de Dambourg, au cap de l’Assomption, aujourd'hui Neuville ou Pointe-aux-Trembles de Québec. En 1641 il dressa une carte du golfe St. Laurent, Deux ans après on le mentionne de nouveau aux Trois-Rivières. Sans la note du Journal des Jésuites citée plus haut, nous ne saurions rien de son passage à l'administration de cette place—fin d’ortobre et commencement de novembre 1645. Il passa l'hiver de 1645-46 à Québec, où les Pères jésuites lui firent un cadeau, à l’occasion du Jour de l’An, d’une ‘“ lunette de Galilée où il y avait une boussole, et péuRBNL le carème il Sr les marches du tabernacle de la paroisse.”

Le 17 novembre 1645, au baptème d’un enfant d’un mois qu’on nomma Marie- Madeleine, fille de Charles Pachirini et de Marie 8hi8eanban8k8e (la femme du jour baissant ou la femme du soir; cela signifierait aussi “la femme du point du jour”) fut marraine ‘ Catherine de la Potterie, fille de M. de la Potterie, commandant en ce lieu.”

Ainsi, il ne peut y avoir de doute sur les successeurs immédiats de M. de Champflour dans le gouvernement des Trois-Rivières.

D'après Ducréux et Charlevoix, on a cru que M. d’Ailleboust, qui fut nommé gouverreur-général en 1648, avait occupé la charge de gouverneur des Truis-Rivières. Jusqu'ici (1645) nous avons la succession non interrompue des commandants de ce lieu et Md'Ailleboust n’est pas du nombre. je Journal des Jésuites porte, an mois d'octobre 1645 : ‘M. de Maisonneuve, qui commandait à Moniréal, repassa celte année cn France pour la mort de son père. Il ne demeura (l'hiver 1645-46) à Villemarie que Mons. d’Alibour (d'Ailléboust) sa femme et sa sœur et mademoiselle Manse, de considérable.” A partir de cette époque jusqu’au 21 octobre 1647, M. d’Ailleboust fut gouverneur de Montréal qu’il abandonna alors pour retourner en France. Il revint dans la colonie le 28 août 1648, avec la qualité de gouverneur-général. Il n’a donc jamais êté aux Trois-Rivières comme gouverneur de ce lieu.

A l’époque où M. de la Potherie était mis à la tête des affaires aux Trois-Rivières, un de la Potherie (son parent peut-être) était secrétaire du cardinal Mazarin, premier ministre.

De 1640 à 1645, on peut évaluer la population des Trois-Rivières à une centaine d’âmes, dont la moitié stable, et l’autre sujette aux déplacements que nécessitaient le service de la traite, celui des missions, et les incidents de la guerre des lroquois.

Durant ces cinq années, les colons ne furent point renforcés par de nouveaux arrivages. Les immigrants de France s’arrêtaient à Québec, probablement à cause de l’état peu sûr du pays en approenant du lac St. Pierre. -

Onze ménages sont constatés à la fin de l’année de 1645 : Jean Godefroy, Jacques Leneuf de la Potherie, Jacques Hertel, Jean Sauvaget, Guillaume Pepin, Sébastien Dodier, François Marguerie, Bertrand Fafard, Christophe Crevier, Pierre Blondel et Etienne Pepin dit Lafond. Il y a vingt et un enfants.

Il faut aussi tenir compte de Guillaume Isabel et d'Antoine Desrosiers qui se marièrent plus tard; de Thomas Godefroy de Normanville qui resta célibataire ; de Michel Le Neuf du Hérisson, veuf; de Jeanne Le Marchand, veuve, mère des deux Le Neuf; de Catherine Gordé, veuve, mère de madame Le Neuf de la Potherie ; et de Jeanne Sauvaget, veuve.

Total : cinquante âmes—en mettant de côté la maïson des jésuites, les employés de la traite, quelques soldats, et la population flottante, en général.

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Sur ces cinquante individus, à peine cinq ou six enfants s’éloignèrent des Trois-Rivières : les autres sont bien les fondateurs de la ville.

Le groupe le plus nombreux de cette petite communauté, et à la fois le plus important par son influence et ses talents, venait de la Normandie.

Depuis onze ans que le poste était fondé il ne.s’y était établi que onze familles et cinq ou six autres colons non mariés. En étudiant cette époque critique, on est peu surpris de rencontrer là un si petit nombre d'habitants. Ce qui nous étonne plutôt, c’est le courage, le dévouement et l’audace de ceux qui s'enfonçaient à de pareilles distances, dans un pays barbare, pour y vivre et créer un héritage à leurs descendants.

Trois mariages eurent lieu en 1645, ceux de Guillaume Pepin, Etienne Pepin et François Marguerie. On n’en avait jamais vu autant.

Marguerie parait avoir succédé à Nicolet comme principal interprète de la place.

Les conférences de paix, les ambassades qui étaient en chemin et qui pouvaient se présenter d’un moment à l’autre, ensuite les complications et les craintes qui résultèrent de quelques meurtres commis dans le cours de l’automne—tout cela fit penser aux autorités qu’il serait prudent de tenir aux Trois-Rivières plusieurs interprètes durant l’hiver 1645-6. Marguerie y demeurait. On y envoya Charles LeMoine, Jean Amyôt (s'il n’y était déjà) et Pierre Boucher. Quelques mots sur ces trois derniers ne seront pas inutiles. |

Charles LeMoine, alors âgé de vingt ans, était au Canada depuis 1641. O‘’phelin de père et de mère, mal partagé du côté de la fortune, cet homme destiné à devenir célèbre n'avait que son oncle, Adrien Duchesne (chirurgien aux Trois-Rivières en 1636) pour le protéger. Soldat et interprète aux Trois-Rivières l'hiver de 16456, nous le voyons, l'été suivant, à Montréal, où il sert comme interprète iroquois. C’est dans ce dernier lieu qu'il se fixa. 1l a laissé des enfants dignes de lui, ce sont: D'’Iberville, de St. Hélène, de Longueuil. Un fils de ce dernier a été gouverneur des Trois: Rivières.

Jean Amyot aväit passé plusieurs années de sa première jeunesse à la résidence de Sainte-Marie des Huron*. On le disait d’une grande bravoure, ce qui, cependant, n’excluait pas chez lui

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Fa douceur et la prudence. Plusieurs traits honorables de sa conduite sont cités dans les écrits du temps. Les Sauvages l’appelaient Ontaïok (ontak, la chaudière ; ontakok, rien que la chaudière) Pierre Boucher, qui devint le plus illustre gouverneur des Trois-Rivières, était âgé de vingt-trois ans. Il appartenait à la garnison de Québec, et, à l'occasion, servait comme interprète, C'est à ce titre que nous le voyons aux Trois-Rivières l'hiver de 4645-6. Il avait déjà, aux Trois-Rivières, des parents dans la famille de Sébastien Dodier ; sa sœur Marie venait d’épouser Etienne Pepin dit Lafond, habitant de ce lieu; une autre de ses sœurs, Marguerite, venait aussi d’épouser Toussaint Toupia, et, selon toutes apparences, demeurait également aux Trois-Rivières. Les autres membres de sa famille devaient bientôt s’y établir aussi.

Le mois de janvier 1646 fut l’un des mois d'hiver les plus agités qu'on rencontre dans les récits du temps. Les Algonquirs n'étaient pas du tout convaincus que la paix durerait. Quatre ‘“ cabanes ” s'étaient arrêtées à Montréal: aux Trois-Rivières, il y en avait douze, mêlées de Sauvages chrétiens et paiens. Le va-et-vient des chasseurs des terres du nord augmentait ce nombre. Tous les bruits, les cancans, les faux rapports de la contrée y aboutissaient. En un certain moment, l’eau-de-vie aidant, il fut question d'ouvrir un conseil pour reconsidérer la situation, sans tenir compte de ce qui avait été réglé, tant avec les Iroquois qu'avec les Français. Il y eut des délégués de Quebec pour prendre part à ce mouvement. Chaque jour apportait son agitation. Toui cela ne pouvait éch2pper aux otages iroquois restés aux Trois-Rivières et à Québec. La situation s’embrouillait de plus en plus. La rumeur la moins Gvuuteuse était que les Iroquois n’hésiteraient pas à rompre la paix au premier moment favorable. Trois cents hommes, choisis parmi les Agniers,—alors la tribu la plus redoutable-—-devaient, disaiton, fondre sur les Trois-Rivières avant le printemps.

Dans l’automne de 1645, le fort de Richelieu avait été presque abandonné. Les Pères Dendemare et Joseph Dupéron en étaient sortis vers la fin de septembre et n’avaient pas été remplacés ; il n’y restait qué huit ou dix hommes. Le commandant, M. de Senneterre (ou Santerre) était retourné en France. Il fut entendu que les missionnaires des Trois-Rivières visiteraient la petite garnison durant l'hiver.

Le 19 décembre, le Père de Nouë partit des Trois-Rivières pour aller à Richelieu faire gagner le jubilé aux soldats en question: 11 y démeura douze jours et en revint persuadé qu'il fallait y retourner bientôt.

En conséquence, il repartit des Trois-Rivières, le mardi 30 janvier, avec deux soldats et un Huron. Ils traînaient avec eux quelques effets destinés aux gens de Richelieu. A la fin de la première journée de marche, rendus à six lieues seulement, ils campèrent sur le lac Saint-Pierre, du côté du nord, dans la neige, à ciel où: vert, selon la coutume des voyageurs canadiens. Le Père ayant rémarqué que les soldats, nouvellement arrivés dans le pays, avaient bien de la peine à marcher avec leurs raquettes, d'autant plus que les neiges étaient très-hautes, se leva, sur les deux heures du matin, pour prendre les Cevants et demander pour eux des secours au fort où ils devaient se rendre. Ce trait de charité lui coûta la vie. Il avait refusé un peu de lard et du vin que ses compagnons lui offraient Il leur laissa sa couverture de laine et son fusil afin qu'ils pussent ‘ battre du feu,” et n’emporta pour toute nourriture qu’un morceau de pain et cinq ou six pruneaux que l'on trouva sur lui après sa mort. Habitué aux rigueurs du climat et aux longues courses dans les plus mauvais chemins, le missionnaire marchait à la clarté de la lune, tirant de pointe en pointe, du côté du nord, lorsque le temps changea, la neige tom bant en si grande abondance qu’elle lui dérobait la vue de la terre, Néanmoins, il persista à marcher; mais il ne put s'orienter et fit beaucoup de chemin sans profit, Ses compagnons étant partis de leur gîte, trois heures après lui, ne purent suivre ses traces bien loin, car la neige les avaient effacées ; l’un des soldats, qui avait déjà été au fort Richelieu, se servit d'une boussole pour gagner le milieu du lac, et parvenus à la fin du jour à l'extrémité supérieure de l'île Saint-Ignace les deux soldats y couchèrent le soir du 31, tandis que le Huron, plus robuste, continuait sa route vers le sud, ne connaissant pas la contrée, mais confiant dans son expérience en semblables cas. Il arriva, en effet, en pleine nuit à Richelieu, où personne n'avait eu Connaissance du Père. Dès que le jour parut, on se mit à sa recherche et par des coups de fusils tirés de temps à autre on espérait l’avertir de la direction d’où venait le secours, mais ce fut en vain, car il était de l’autre côté du lac; ce jour-là, 1er février, on ne retrouva que les deux Français transis par le froid. Le ? février, un soldat nommé Caron, expérimenté et courageux, partit avec deux Hurons, reconnut la place où la petite expédition avait passé la première nuit, et de là suivit la trace des raquettes huronnes du Père jusqu’à l’île Saint-Ignace,

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au lieu où il avait passé la seconde nuit dans un trou, sous la neige, abrité par quelques branchages, non loin des deux soldats égarés comme lui. De là, suivant toujours sa piste, ils virent qu'il avait traversé le fleuve en face du fort devant lequel il avait passé sans l’apercevoir, et s’était reposé à une lieue plus haut, au cap du Massacre. Une dizaine de milles plus haut, sur la rive d ‘oite du Saint-Laurent, vis-à-vis l’île Platte (aujourd’hui l’île de M. de Saint-Ours), entre deux petits ruisseaux, ils le trouvèrent à genoux, tout raide et gelé, sur la terre qu'il avait découverte en rond en creusant la neige. Son corps était penché sur les rebords de ce mur de glace ; il avait les yeux ouverts et levés au ciel, les bras en croix sur la poitrine dans la posture où l’on peint ordi: nairement saint François-Xavier, Son chapeau était près de lui, avec ses raquettes. En l’apercevant, Caron se mit à genoux, fitsa prière, puis il marqua un arbre voisin d’une croix taillée dans l'écorce ; et ensuite aidé des deux Sauvages, il enveloppa le corps du missionnaire dans une couverture et le plaça sur une traine pour l’apporter à Richelieu, et l’on repartit de là, le 5, pour se rendre aux Trois-Rivières, où le Père était en grande odeur de sainteté. Les conversions que sa triste fin occasionna furent nombreuses ; au lieu de prier pour lui, plusieurs songèrent plutôt à lui adresser leurs prières. Son corps, arrivé aux Trois-Rivières, mercredi le 7 février, ayant été approché du feu pour le faire dégeler, sa figure devint aussi vermeille que s’il eut été en vie et si belle qu’on ne pouvait se lasser de l’embrasser disent les Pères qui étaient là. Ses obsèques furent célébrées le mème jour, avec toute la solennité possible et le concours des Français et des Sauvages. On l’enterra dans le cimetière public; on mit en secret un morceau de plomb dans sa bière pour le reconnaître un jour. Il y eut un oraison funèbre.

Des recherches ont été faites pour retrouver la sépulture du saint missionnaire, mais sans succès. Le cimetière qui devait être placé en arrière, ou du côté nord de la chapelle, a été miné par les eaux, ainsi que le terrain de la chapelle. Il n’y à pas un demi siècle que des masses de sable s'éboulaient encore dans le fleuve le long de cette côte, au point que l’on fut obligé de tracer une nouvelle rue.

Ni le cimetière de la paroisse actuelle, ni celui des dames ursulines, ni celui des picotés n'existaient en 1646.

Le lieu de repos du corps du Père de Nouë se trouvera sur le fief Pachirini, s’il n’est disparu comme il est dit plus haut.

En dépit des craintes que l’on éprouvait, Couture avait réussi, à travers bien des difficultés, à maintenir les Agniers dans la voie d’une paix durable avec toutes les nations. Au milieu de février, les villages le renvoyèrent, accompagné de deux Hurons et de sept députés agniers dont Kiotsacton était le chef, pour porter aux Trois-Rivières les présents qui scellaient définitivemient la bonne entente. Le 22 février, ils passèrent à Montréal. ‘“ Après avoir réjoui cette habitation, ils descendent aux Trois-Rivières. De là, on envoye donner avis à monsieur notre gouverneur de leur venue,” dit la Relation de l’année. Les messagers arrivèrent à Québec le 10 mars, assurant que les meurtres commis l’automne précédent n'étaient pas le fait des Iroquois.

La saison étant peu propice aux voyages, M. de Montmagny, qui ne voyait d’ailleurs aucun sujet de se hâter, pensa qu'il devait attendre la navigation pour monter aux Trois-Rivières.

Les neiges fort hautes cette année, et les ‘“ démolissements ” qui commençaient, rendaient la chasse à l’orignal plus fructueuse que de coutume, aussi vit-on les députés iroquois profiter avec plaisir de ces avant”ges et courir les forêts en toute liberté, entre Mon- ‘réal et les Trois-Rivières, jusqu’à la fin de la saison, attendant l’époque fixée pour les conférences.

Les bruits de trahison, de guerre, de désastres prochains ne cessaient de circuler, surtout à Montréal, à tel point que les Sauvages de ce licu, ne se croyant plus en sûreté, parlèrent de se ré fugier dans les bois. Une escouade, commandée par le Borgne, de l’île des Allumettes, se dirigea de Montréal sur les Trois-Rivières, mais après un court séjour en cet endroit, ces pauvres gens repri rent le chemin de l’île, leur patrie, et ils furent attaqués et dispersés par des maraudeurs iroquois.

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Le ter avril, jour de Pâques, le Père Buteux était à Richelieu. De retour aux Trois-Riviéres, il donna un festin à Couture afin de réunir un certain nombre de Sauvages. Ceux-ci en profitèrent pour témoigner leur estime de Couture et changer le nom sous lequel il était connu parmi eux. “Au lieu de son ancien nom Thandich (le sens de ce mot est perdu) qu. -onne mal en iroquois, on lui donna le nom d’Achirra, le nom de feu M. Nicolet, avec la joie de tous les Sauvages, hurons, algonquins, agnierronnons.”

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Le fleuve étant devenu libre de glaces le 18 avril, le P. Pierre Pijart et Couture se préparèrent à partir pour Québec. Ils se mirent en route peu après, arrivèrent à Sillery le 24, et y rencontrèrent le Père Lalemant qui y était depuis une huitaine de jours Le 25 et le 26, le Père Pijart était à Québec ainsi que Couture. Le Père Lalemant, revenu à Québec avec eux, écrit : “ le 26 avril, je tins consulte pour le mariage de Gouture ; approuvé de consentement unanime.” Le 28 le Père Pijart et son compagnon repartirent pour les Trois-Rivières.

Couture étant sur la liste des donnés à la compagnie de Jésus, ne pouvait se marier sans le consentement des Pères. C’est ce qui explique le passage qui précède.

Nous ne savons si dans la pensée de ceux qui en décidaient, le mariage en question devait se faire bientôt. Il s’écoula toutefois deux ans et demi avant sa réalisation. Le 16 novembre 1649, Guillaume Couture épousa, à Québec, Anne Aymart. Il s'établit à lu Pointe Lévis, où il exerça les fonctions de sénéchal (juge) et de capitaine. En diverses circonstances, il rendit encore des services à la colonie ; on l’employa dans des négociations avec les Anglais. Quoiqu'il ne demeurât point aux Trois-Rivières nous le rencontrons en ce lieu de temps à autre, notamment en 1660 et en 1696. I mourut à Québec en 1702, âgé de quatre-vingt-quatorze ans.

Il a laissé une nombreuse postérité. Nos Seigneurs Turgeon, archevèque de Québec, et Bourget, évèque de Montréal le comptent parmi leurs ancêtres.

“ Sur la fin d'avril 1646, dit le Journal des jésuites, les Sauvages se mirent puissamment partout à travailler la terre; ils firent de nouveaux à Sillery plus de quinze arpents de terre; aux Trois- Rivières, plus de trente familles sauvages se mirent à cultiver ; item à Montréal; les Français de leur côté n’en firent pas moins.”

Le dernier jour d'avril, sur les cinq heures du matin, M. de Montmagny, le Père Lalemant, supérieur des Jésuites, et M. Bourdon, partirent de Québec avec leur suite, sur un brigantin et deux chaloupes, pour les Trois-Rivières. La navigation fut si difficile qu'ils n’arrivèrent que le 5 mai au but Ge leur voyage. Ils avaient dû quitter le brigantin en arrière et marcher avec les chaloupes pour ne point prolonger ces retardements.

Les députés iroquois attendaient aux Trois-Rivières. Le lundi 7, commencèrent les conseils. Toutes ces réunions se ressemblaient. Celle-ci eut de remarquable les regrets que les Sauvages rl

rent au sujet de la mort du Père de Noûe, les présents qu'ils offrirent pour allumer un feu de conseil aux Trois-Rivières, comine cela avait eu lieu en 1618 et plus tard, parce que les Sauvages de toutes les nations faisaient de cette place leur rendez-vous le plus fréquenté.

Du 7 au 13, les séances se succédèrent et tout se passa dans le meilleur esprit, quoiqu'il y eût des groupes appartenant à plusieurs nations différentes et animés de sentiments que la douceur et la persuasion des Français contrôlaient difficilement. ‘ Toutes les assemblées, dit la Relation, qu'on a faites avec les Iroquois, ont été tenues aux Trois-Rivières. Deux ou trois insignes apostats s’y sont retirés. Tous les fripons des autres endroits y sont venus passer une partie de leur temps. Tous les curieux de savoir des nouvelles y abondent ; ce n’est qu'un flux et reflux, qui empêche beaucoup que la foi y prenne racine parmi les Sauvages Trois-Rivières sont l’abord de tous les peuples de ces contrées, bons et mauvais; on y voit de temps en temps des Sauvages de toutes les nations qui voguent sur le grand fleuve de St. Laurent, depuis son embouchure jusqu'aux Hurons et au-delà, cette étendue fait peut-être quatre cents lieues, et davantage. Ce ramas de tant de peuples si différents fait une grande confusion, et encore que les seuls chrétiens soient les plus chéris des Français, on est contraint de tolérer les autres et d’attendre le moment de leur conversion.”

Pour maintenir l'accord entre tous ces Sauvages, on avait nommé, du consentement général, Simon Piescaret et Bernard d’Apamang8y ou 8pamangBich, conservateurs de la paix publique. Les Frnçais eux-mêmes s'étaient rangés sous le contrôle de ces deux chefs, dont le premier, un peu négligent de ses devoirs religieux, se bornait à la police de la place tandis que le second était spécialement chargé de la surveillance des gens aux offices de l’église. Ce Bernard était d’origine iroquoise, mais ayant été pris trèsjeune par les Algonquins, ainsi que son frère Pierre Actkameg, il était devenu membre et même capitaine de cette nation. Son adresse et sa vaillance lui valaient la considération des psuples qui avaient des rapports avec les Algonquins. Son frère Pierre, repris par les Iroquois, s'était de nouveau incorporé à cette nation.

Outre les Sauvages, il faut compter quelques Français dent la conduite était peu édifiante. En voici un exemple : “ Pendant que nous étions aux Trois-Rivières, deux soldats s'étaient appelés et provoqués et s'étaient allés battre avec leurs épées. La Groye fut blessé en deux endroits pour s’être comporté sagement et chrétien-

nement, ce qui ayant été vérifié par les Sauvages, La Fontaine (son adversaire) fut mis en une fosse.”

Au milieu de ces mouvements divers, une épisode assez dramatique se produisit.

Une Algonquine, prise vers la ‘er avril par les Agniers et amenée dans leur pays, réussit à s'évader au bout d’une dizaine de jours en détachant ses liens la nuit, et passant par dessus ses gardiens plongés dans le sommeil. L'instinct de la vengeance était tel dans son cœur qu’elle ne put s'empêcher de saisir une hache et de casser la tête à l’un des dormeurs. On la poursuivi’ sur le coup, mais elle s'était déjà jettée dans le creux d’un gros 1rbre où per. sonne ne songea à l'aller découvrir. Dès qu'elle les vit s'éloigner, elle s'enfuit du côté opposé. Cependant, vers la fin du jour, sa piste fut relevée, et comme les Iroquoie arrivaien, sur ses talons, elle s’enfonça dans un étang, où ils ne surent ps la trouver, et s’en retournèrent. Elle marcha trente-cinq jours, ne vivant que de fruits sauvages et de racines. Vers Sorel, elle fit un ‘ cageux ” et prit le fleuve. En approchant des Trois-Rivières, la vue d’un canot l’alarma ; elle gagna la forêt et se fraya péniblement un passage, jusqu’au moment où elle reconnut le fort, et alors elle retourna à la grève. Des Hurons la découvrirent et voulurent l’approcher, mais elle leur cria de lui jeter auparavant une couverture, ce à quoi ils se conformèrent. Ils la conduisirent à M. de la Potherie. L'histoire de ses aventures paraissait à peine croyable, mais on eut dans la suite tant d'exemples pareils ‘ qu’à la fin or ue fut plus surpris de rien en ce genre.”

Le {1 mai, une escouade était partie pour le pays des Hurons, ce qui donnerait à penser que les conférences avaient pris dès lors une tournure tout-à-fait rassurante. ‘ Caron qui menait des veaux aux Hurons ” était de ceux qui partirent des Trois Rivières ce jour-là. C’est sans doute le même Caron qui avait découvert le corps du Père de Nouë.

Les ambassadeurs iroquois repartirent des Trois-Rivières, le 16, avec le Père Jogues et M. Bourdon, tous deux chargés de confirmer la paix dans les assemblées iroquoises.

Le lendemain, le gouverneur-général, le Père Lalemant, et ceux qui les accompagnaient, se remirent en route pour Québec où ils arrivèrent le 48.

Le Père Jogues et son compagnon furent de retour aux Trois- Rivières le 29 juin, et le 3 juillet à Québec. Le Père revint de Québec aux Trois-Rivières, et c’est de cette dernière place que, le 3 août 1646, il date sa curieuse et iatéressante description de New York et d’Albany.

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