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de San-Francisco on de Sacramento. C'était un acte sage,
mais d’une illégalité flagrante, La compagnie aima mieux
payer des amendes aux plaignans que de souffrir plus longtemps les ravages de l’intempérance parmi les ouvriers. Chose singulière, on n’est pas, sur cette terre classique de la liberté, aussi scrupuleux que nous pourrions l'être en Europe : la violence, si elle est jugée nécessaire, n’y a rien
qui blesse, et on la pratique ouvertement. % Je suis d'avis,
écrivait l'ingénieur Evans au vice-président Durant, qu'il faut exterminer les [ndiens ou du moins en réduire le nombre au point de les rendre inoffensifs, Pour en arriver là, on doit leur faire une guerre de sauvages et user de moyens
que lès non-intéressés qualifieront de barbares. Je suis per-
suadé qu’en fin de compte cette manière d'agir sera au fond la plus charitable et la plus humaine. ”
Je ne m'’arrête plus aux embarras financiers que les deux
‘compagnies eurent encore à démêler, et dont la principale
cause fut la rarcté du numéraire durant la guerre civile. Qu'il suffise de dire que ces derniers obstacles furent victo. rieusement surmontés, et que les travaux purent marcher lentement d’abord, et plus tard avec une rapidité sans
‘égale, J'ai cité plus haut un paragraphe de l'acte du con-
grès en vertu duquel les subventions de l'état revenaient de droit aux compagnies en raison directe de la longueur de ligne construite par chacune d'elles. Lorsque les deux sections se rapprochèrent de plus en plus l’une de l’autre, cette particularité devint la cause d'une véritable course au -clocher. A mesure que les travaux s’avançaient, on voyait plus clairement dans le public que la voie ferrée du Pacifique était une noble entreprise au point de vue de
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l'état en même temps qu’une affaire lucrative pour les entreprencurs. Dans les environs du point de raccord, lesterrains ne pouvaient manquer d'acquérir une valeur exceptionnelle. Il était important d'obtenir le contrôle de la: section voisine du Lac-Salé, où le trafic devait être considérable. Puis l’amour-propre s'en mêla ; ce fut entre les compagnies rivales à quiirait le plus vite. Les extrémités. de chaque section présentaient un spectacle des plus curieux; les parties en cours d'exécution depuis Omaha et Sacramento étaient aussi animées que si elles eussent été en pleine exploitation. On ne songeait plus à la dépense : l'essentiel était d'aller vite. Le nombre d'ouvriers employés atteignit en ce moment son maximun ; le matériel et les provisions affluaient vers les points occupés —sans relâche et naturellement pour ainsi dire. Il y eut beaucoup de gaspillage: un train venait-il à dérailler, on se contentait d'en retirer ce qui était entier, laissant le reste pourrir à côté de la voie. On posa deux milles de rails par jour, puis trois, quatre, cinq, et enfin dix.
Le 10 mai 1869, sept ans en avance sur le terme fixé par l'état, les deux campagnies étaient arrivées au terme de leurs engagemens. Des 1,775 milles formant la distance totale d'Omaha à Sacramento, on en avait construit 20 en 1863, 20 autres en 1864, 60 en 1865, 195 en 1866, 271 en 1867, enfin 1,092 dans les derniers scige mois depuis janvier 1868 jusqu’au commencement de mai 1869.
La section d'Omaha à Ogden, construite par l'Union, a une longueur de 1,030 milles ; d’Ogden à Sacramento (section du chemin de fer Central), la distance est de 748 milles, Il ne faudrait pas croire cependant que, pour avoir eu moins de chemin à faire, les Californiens aient
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été battus par les unionistes, C’est lo contraire qui est vrai, car en tenant compte des difficultés de passage dans la Sierra-Nevada (les Montagnes-Rocheuses, traversées par l'Union, n'offrent pas les mêmes obstacles), il avait tou. jours été admis que la plus longue partie du tracé du Paci. fique serait construite par cette dernière compagnie. Après avoir franchi la Sierra, les Californiens exécutèrent en seize mois 562 milles, tandis que l’Union n’en acheva que 530 dans le même espace de temps.
Les Américains prétendent en manière de proverbe que, pour faire bien, il faut faire vite. Toutefois il n’est guère possible de construire 17 kilomètres de voie ferrée en un jour sans commettre par-ci par-là quelques fautes plus ou moins graves, On peut voir, d’après un grand noml.e de faits, à quel point d’insouciance fonctionnaires et employés en étaient venus, combien ils méprisaient le danger ct se jouaient de toute responsabilité. Je n’en citerai qu’un seul exemple, relevé par M. Snow, commissaire du gouvernement. ‘ Un mécanicien reçoit l’ordre de faire avancer une locomotive; il s’y refuse en disant qu’elle est en trop mauvais état, et qu’elle éclatera, si on la chauffe. On le renvoie du service. Un second mécanicien reçoit le même ordre, fait la même réponse et partage le sort de son camarade, Enfin un troisième est prêt à obéir. Il part, —Une heure après la machine faisait explosion, tuant du même coup l'ingénieur, le chauffeur et le mécanicien. Cela se passait à Rawlings-Springs le 13 février 1869.”
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Les états ct territoires, situés dans le voisinage de la ligne transcontinentale, ne contenaient en 1860 qu'une population de cinq cent cinquante mille £mes, deux cent trente deux milles de télégraphe et trente-deux milles de chemin de fer. En 1870, il y avait onze cent mille âmes, treize mille milles de télégraphe et quatre mille deux cents milles de chemin qui, avec les lignes abjacentes, représentaient le capit:1 énorme de trois cent soixante-quatre millions de dollars. C'était, il y a quelques années à peine, le désert où mugis. gaient et ondulaient d'innombrables troupeaux de buffles, où les sauvages, cachés dans les gorges et les ravines, se précipitaient à l’improviste sur les groupes isolés d’émigrants et les massacraient sans pitié ; aujourd’hui, c'est la civilisation, triomphante et tranquille, qui s’avance dans la vaste solitude et la peuple à chaque pas en regardant fuir au loin devant elle tous les ennemis qui, jadis, en faisaient la terreur.
Il faut que cette fuite ait été rapi de, car il n’y a plus trace aujourd'hui de ces terribles Indiens qui, tantôt guettaicnt les convois d'émigrants sur la route, tantôt mettaient à sac leurs villages naissants ; ils ont disparu ou plutôt fondu sans retour, et la vie des plaines n'offre plus rien de cet attrait formidable qui a si longtemps nourri l'imagination des romanciers. On peut voir encore les attelages primitifs des set{lers, formés de grandes charrettes couvertes et de deux paires de bœufs, s’acheminer lentement dans les différentes routes qui rayonnent de chaque côté du chemin de fer jusqu'aux établissements les plus reculés,
mais on ne voit plus d'Indiens que des misérables, déguenillés, sordides, restes avilis de tribus guerrières, hommes et femmes, qui viennent eux-mêmes prendre le train ou mendier à l’epproche des voyagurs. Ils n’ont pas conservé la plus légère teinte de cette poésie qui accompagne toujours la ruine, quelque lamentable qu’elle soit; leur déchéance est hideuse et leur aspect repoussant ; ils sont tombés sans transition de l'état barbare dans l’abrutissement abject, et l’on se sent incapable de les plaindre en cubliant de suite ce qu'ils ont pu avoir autrefois de fierté et de liberté.
Quant aux buffles, ils ne sont plus aussi qu’à l'état de souvenir; on ne trouve pas même de voyageurs qui se rappellent en avoir vus sur le parcours de la ligne, Quelquefois un troupeau de bêtes-à-cornes paissant en liberté s’avise de traverser la voie ; alors tout le monde regarde, le train ralentit et le sifflet de la locomotive fait rage afin de jeter quelque effroi dans Îles rangs de ces passants intempestifs, mais rien ne peut les émouvoir ni changer leur allure; ils restent jusqu’à ce qu'on arrive sur eux, et alors lentement, un à un, ils défilent, comme s'ils avaient la conscience de narguer la supériorité humaine, Pout-êtra l'ont-ils.…..…. c'est encore curieux; la bête-à-cornes ayant des dérisions, c'est assez fantasque et assez inattendu pour fairo rêver | Toujours est-il qu'il faut les attendre, et cela, pour cinq, dix, ou même quinge minutes, suivant leur bonne volonté : or, là bonne volonté d’un bœuf, c'est tout ce qu'il y de plus posé, de plus inpassible, de plus méthodique. Que l’homme soit obligé de la subir, ocla paraîtrait irritant ; mais les passagers du Pacifique sont reconnaissants de toutes les distractions, même de celles qui les retardent.
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Une centaine de bœufs, marchant l’un derrière l’autre, insensibles aux mugissements furibonds d’une locomotive, c'est un spectacle! Et puis, on croit leur trouver un certain air sauvage; il est impossible d’habiter aïnsi la plaine immense en qualité de bœuf sans finir à la longue par avoir quelque chose de farouche, au moins dans le regard mais c'est une illusion; la bête-à-cornes domestique ne se transforme pas, et c’est en vain que l’œil avide du voyageur cherche sur elle la bosse poilue du buffle qui lui donnerait tant de jouissances !
Quand le troupeau a fini de passer, c'est au tour du train qui reprend son allure, lente, aussi, oui, bien lente, car il semble que tout est calculé sur cette maudite route pour que le désespoir ait le temps de mûrir dans le sein des voyageurs. Le chemin de fer du Pacifique ne fuit pas plus de dix-huit à vingt milles à l’heure, depuis Omaha
jusqu’à Sacramento, en Californie, une distance de sept cent soixante lieues,
Il ne suffit pas d’être un chemin de fer pour aller vîte, il faut être plusieurs chemins de fer, j'entends qu'il faut l concurrence qui est toujours un surcroît de vapeur et qui fait redoubler de vîtesse. Le chemin de fer du Pacique étant la seule ligne qui traverse le continent, il le fait comme bon lui semble; le premier point est de ménager autant que possible la machine et les ressorts et les roues : le second point est de rendre les passagers à destination. Qu'on mette pour cela trente à quarante heures de plus, Cest secondaire ; si le voyageur a un surcroît d'énervement et d'irritation, cela ne regarde pas la compagnie: on hi offrira comme consolation une ponctualité rigoureuse dus les heures d'arrivée et de départ.
En effet, sur cette interminable route, je ne me rappelle pas que le train ait été en retard do cinq minutes à aucun des nombreux endroits où il s'arrête, Ces endroits se représentent à peu près tous les huit, dix ou douze milles ; ce sont en général de petits villages assis dans le sable sans un arbre, sans un ruisseau, et dont les trois quarts des maisons sont des saloons, expression adoucie pour bars, et l’autre quart des magasins de provisions, d'épiceries et de tous les objets de première nécessité; ce sont autant de petits centres d'alimentation pour les se/tlers qui parcourent les plaines et pour les passagers de la ligne. Les Allamands forment la plus grande partie de la population de ces vil. lages presque tous nouveaux; les Canadiens n’y ont pas encore pénétré, c’est trop loin; et, comme il est entendu que nos compatriotes qui ont émigré aux Etats-Unis ne
demandent qu'à revenir en Canada, ils veulent rester à portée pour pouvoir répondre au premier appel du gouvernement.
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Toutes les six ou sept heures on arrive à unestation plus eonsidérable que les autres où les passagers ont vingt minutes pour prendre un repas. Ils se précipitent comme ils peuvent, ayant perdu en grande partie l'habitude du mouvement. Voici le restaurant de la gare à une piastre, et, de l’autre côté, trois ou quatre cabanons où vous aurez du blé-d’Inde sous toutes les formes, des tartes aux mûres qui sont mûres au-delà de toute expression, des semelles d'émigrants qui se déguisent en vain sous le nom de
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biftecks, des éclats de bombes sous le nom de gâteaux, tout cela pour le prix de cinquante cents, ce qui représente un prix réduit. (Ces petits restaurants, qui font concurrence au pompeux restaurant de la gare, sont pour les voyageurs désespérés, ou ceux qui ont beaucoup d’espoir en l'avenir, et qui, en attendant, ménagent lo présent, Ils débutent toujours, à l’arrivée des trains, par faire un carillon de tous les diables, tandis que le restaurant de la gare, solennel et superbe, fait retentir une grosse cloche unique qu’on entend cinq minutes d'avance, Vous entrez ; sept ou huit nègres sont déjà au pas gymnastique pour vous offrir un siége et étaler devant vous une myriade de petits plats qui sont, pour les trois-quarts, des variétés de maïs, des condiments et des desserts poivrés qui ont le goût de moutarde sèche. Quant il ne reste plus que cinq minutes pour le départ du train, on vous apporte la viande; vous engouffrez la tarte avec le poivre, la côtelctte et le maïs, le saucisson avec les confitures ; il sc forme au dedans de vous une boule de ciment sur laquelle vous précipitez une tasse de café qui la émet en fermentation. Sortant de à, votre estomac est ou paralysé, ou en ébullition; vous éprouvez un besoin furieux du trapèze, mais la grosse cloche retentit de nouveau, et, à la course, vous rentrez dans la prison flottante, Si vous ne descendez ni au restaurant de la gare, ni aux caboulots voisins, vous aurez la chance d'attraper, à quelques rares stations, une tasse de café ou un verre de lait, que vous serviront, à l’arrivée, des petites filles ou des petits garçons qui font, aussi eux, leur concurrence. Prenez-en; ce café sera toujours très-bon et très-chaud, il ne vous coûtera que six cents, et le lait sera aussi riche, aussi pur que votre soif est intense, Du reste, sur toute la route du Pacifique, en quelque endroit que
vous vous arrôties, vous aurez toujours du café excellent ; c'est là une spécialité du désert, mais cette spécialité devient clle-même monotone, et vous en êtes énervé alors même que vous commencez à on jouir.
D'où peut venir ce goût que les Américains ont pour le grand nombre des petits plats ? L'’éparpillement, voilà une fantaisie ! L'homme se reconnaît en toutes choses et ses moindres actes sont un reflet de sa personne entière. L’Américain, qui émictte sa vie en maints endroits, qui ne s'arrête ; our ainsi dire nulle part, qui touche à tout à la hâte, s’environne à table de petits mets lestement préparés, qu’il goûte plutôt qu'il ne mange, qu'il abandonne encore tout fumants pour se transporter ailleurs, impatient de précipiter l'allure de son existence voyageuse. Le plat, c’est l’image de l’homme, }/Anglais massif place devant lui un quatier de bœuf et le découpe méthodiquement en longues tranches symétriques ; le Canadien, que le patriotisme dévore, se complaît devant un dinde rutilant ou un gigot de mouton farci ; l’Améri. cain veut au contraire sous ses yeux dix ou douze assiettes grandes comme le creux de la main, jetées pêle-mêle sur la table, et remplies des mets les moins sympathiques. Il n'a pas le temps d’avoir de l’ordre ; le potage, les viandes, les hors-d'œuvre, le dessert, ce sont là autant de classifications, ct il abomine les classifications : distinguer les aliments équivaut à distinguer les personnes, et l’homme de l'Oucst ne connaît ni l’un ni l’autre ; tout cela lui paraît une fiction des sociétés assez établies pour avoir du temps à perdre, et il entanie indifféremment son repas par le mets qui est le plus à sa portée.
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Jadis—je ne sais jusqu'où cela remonte, mais il faut bien le croire, puisque c'est passé à l’état de tradition —jadis, on donnait, paraît-il, des repas sur le train même du Pacifique ; dans ces temps primitifs, le voyageur avait le temps de manger, il le prenait à sa guise, il choisissait son heure et il pouvait apportcr à son repas la distribution classique à laquelle nous somu..s habitués ; son estomac ne souffrait point de violences ni d'attaques à l’improviste ; on lui laissait le droit de digérer, qui est un des droits de l'homme non inscrits dans les constitutions, maïs aujourd’hui la route du Pacifique est trop peuplée, il s’est établi trop de villages et trop de stations pour que l'estomac ait pu conserver le premier de ses droits. Au restaurant du train on a substitué des restaurants placés de distance en distance, que ne peuvent plus saccager les Indiens, mais qui en revanche donnent une mort certaine à celui qui s’y arrête assidû ment, On y arrive sans appétit, mais il faut manger, et manger à la course, parce qu’on en aura ensuite pour six ou sept heures
à attendre, à moins qu’on ait apporté avec soi son panier de provisions. ‘
Oh ! le panier de provisions, parlons-en. Voilà encore une illusion! je n’ai pas vu de voyageurs qui, après avoir développé et renveloppé pendant deux ou trois jours leurs petits paquets de gâteaux, de jambon, de langue salée ou de poulet froid, n’en eussent par-dessus les oreilles de ce trouble vulgaire qui ajoute encore à la monotonie du voyage. Des. cendre au restaurant, même pour en revenir avec des spas-
mes ct des étouffements, cela crée du moins une diversion. Manger chaud est un besoin impérieux de la nature ; voir la vapeur s'élever d’un plat, c’est sentir des vapeurs de sov. lagement monter du fond de l’âme ; et quand on s’est bourré pendant quarante-huit heures de saucisson et de galettes, il est impossible d'y résister plus longtemps, et l’homme s'incline devant le rosbif qui fume. Juste ciel! quand je pense à ces restaurants meurtriers, j'éprouve encore des frémissements et des spasmes stomachiques. Vingt minutes seulement pour manger à contre-cœur et pas une minute pour prendre le plus léger exercice, et cela dure huit jours ! Pour suppléer au besoin de mouvement, on engloutit à la hâte deux ou trois tasses de café ; ensuite on remonte dans le train pour entendre encore cet infernal bruit des chars roulant sur la voie, bruit que rien n’apaise, ni ne diminue ni n'arrête. Il n'y a pas de remède ni d’issue possible, il faut continuer sa route. On est brisé, énervé au point que tout devient insupportable ; la tête est en feu, l'estomac en colère ; on sent mugir cn soi une irritation qui s’augmente encore de son impuissance, qui grandit, grandit toujours à chaque pas qu’on fait sur cette implacable route dont le terme semble fuir sans cesse ; alors, on regarde autour de soi, éperdu, effaré par les premières atteintes du découragement. On est captif, on est lié, il faut suivre le train. S’arrêter où ? et pourquoi s'arrêter ? Qu'y a-t-il autour de soi ? La plaine s'étend sous le regard avide et l’on ne saurait y trouver nulle part un foyer où reposer sa fatigue et consoler son ennui. Tout vous est refusé, et chaque pas que vous faites est un surcroît de souffrance ; incessamment le désert apporte un ennui qui s’ajoute encore à l'ennui des premiers jours ; l’abandon s’apresantit en quelque sorte autour de soi : il devient
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intense, inconsolable ; on voudrait prier, demander grâce à la nature qui n’a plus pour soi ni spectacle, ni beauté, ni attrait ; on lève les yeux vers le ciel, il est must, impassible comme la plaine ; on cherche un regard qui réponde au sien; une âme où l’on devine quelque chagrin et qui, elle aussi, ait besoin de s’épancher ; mais non, les hommes, comme l’espérance et comme le ciel, tout s'éloigne de soi ; on enfonce de plus en plus dans le vide, et chaque effort qu’on fait pour en sortir y replonge davantage, comme lorsqu'on marche dans le sable mouvant. Oh! la vraic solitude, le véritable isolement, le prisonnier condamné au cachot ne le connaît pas; cn est seul, vraiment seul, lorsqu'on est au milieu d'hommes qui n’ont pour soi ni un regard, ni une pensée, ni une parole.
Oui, pendant huit jours, je me suis traîné ainsi, au milieu d’un bruit sans relâche qui brisait ma tête sans lui laisser une heure de repos, pendant que des flots brûlants de
souvenir l’envahissaient comme une marée toujours montante. J'avais entendu dire qu’on s’habituait à cela... .non,
non ; au bout de deux jours, parfois on s’imagine s'être fait tant bien que mal au vacarme et au mouvement des cas ; mais vienne le quatrième ou le cinquième jour, on n’y espère plus : l’état moral devient absolument comme l’état physique ; on éprouve cet engourdissement qui suit la violence des grandes douleurs, dans lequel on croit trouver l’indifférence ct le calme, tandis qu’il n’est que la préparation sourde à de nouveaux chagrins que le moindre incident, le plns léger inattendu ramènera encore plus violemment qu'autre. fois. Non, on ne s’habitue pas à l'ennui, c’est l'ennui qui s’habitue à nous ; alors qu'on recherche les plus petites con. solations, on croit en trouver une dans l’œuvre du temps
on prend toutes les fictions du cœur malade et toutes les espé-