‹ ChroniquesChapitre 21 sur 33 · HO · texte numérisé non relu

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ginables, jusqu'aux plants de caféiers et de mûriers pour les vers-à-soie, tout cela flotte et se balance avec orgueil sur les mamelles gonfilées du sol; mais aussi, comme contre partie, la poussière devient intense et les mouches intolérables,. Le ciel est plein d'azur et le soleil joyeux; déjà quelques souffles affaiblis du Pacifique viennent toucher le

front du voyageur qui sent sa vie renaître et l’espoir s’agiter dans son sein.

A une heure de l'après-midi l’on atteint Sacramento, capitale de la Californie, petite ville de dix-huit mille âmes, ravissante, lumineuse sous un ciel de pourpre qui, pendant des mois entiers, ne change point. Nous n’avons plus maintenant que quarante-six lieues à faire pour atteindre San-Francisco, où nous serons le soir même à huit heures.

Sacramento est enveloppé d'arbres, de vergers odorants,

et repose sur les bords de la rivière qui porte son nom; on yarrête une demi-heure pour prendre le dîner, puis on se remet en route pour le Pacifique dont on voit au loin les rivages montagneux bleuir à l'horizon.

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Maintenant, nous alions traverser de nombreuses petites

villes dont la population varie de deux mille à dix mille fmes; nous sommes dans l'Etat le plus riche de l’Union américaine ; nous allons passer par l’Eldorado, dont le sol

fourmille des ossements accumulés des chercheurs d’or Aujourd’hui c’est la culture de la vigne et des fruits qui fait la principale occupation de ses habitants; la récolte du vin et du cognac donne jusqu’à trois cent mille gallons: une colonie de Japonais y a même introduit la culture du thé qui a réussi admirablement ; celle des vers-à-soie donne de forts beaux résultats, et l’on voit arriver promptement le jour où cette terre favorisée du ciel produira également les épices de l’Asie et les fruits des tropiques.

Nous atteignons Galt, d’où un service de diligences conduit aux grands arbres de Calaveras, à soixante-dix milles plus loin sur le versant occidental des Sierras-Nevada, Ces arbres sont fabuleux ; ils s'élèvent en moyenne à une hauteur de deux-cent-cinquante à trois-cent-vingt pieds, et leur circonférence, à la base, varie de soixante à quatrevingt-quinze pieds. Ces rois de la forêt ont été pour un bon nombre baptisés; le plus majestueux de tous, appelé le Père, maintenant abattu, mesure 435 pieds de long sur 110 de tour; il faut une échelle pour monter sur son large tronc couché; puis vient la äifère, haute de 321 pieds, l'Hercule, l'Hermite, l'Orgueil des bois, les trois Grâces, le Mari et la Femme, la Vieille Fille, le Vieux Garçon, les

Frères Siamoïis, les deux Gardes, tous des géants dont pas

un n’a moins de deux-cent-soixante pieds de haut sur une circonférence moyenne de soixante-dix pieds,

Plus loin, sur la route du chemin de fer, se trouve Mariposa, d'où le voyageur peut se rendre, s’il le désire, à cheval, jusqu’à la vallée du Yosemite, la plus grande merveille naturelle qui soit au monde,

Cette vallée fut découverte pour la première fois er 1856 ; elle a huit milles de long sur un mille et demi de

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large, La rivière Merced y pénètre par une série de chûtes qui tombent entre de véritables murailles de granit d'une hauteur de deux mille à six mille pieds. Ce n'est pas saisissant, c’est magique. c’est inconcevable, c’est un rêve de l’imagination dans un monde fabuleux. L'une de ces chûtes, la Ribbon, a jusqu’à trois mille trois cents pieds de hauteur, une autre deux mille six cents pieds, le Voile de la Vierge mille pieds, la Nevada sept cents pieds, la Vernal six cents pieds...etc...toutes encaissées étroitement entre des blocs formidables et tombant À pie comme si quelque main puissante les précipitait avec colère dans les entrailles sans fond de la nature.

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À six heures du soir on atteint Brooklyn, petite ville formée surtout des résidences privées des marchands de San-Francisco. On traverse une rivière étroite et voilà Oakland avec ses chênes verts, ses vergers, ses parcs, ses jardins et ses vignobles. Oakland est noyé dans un océan de feuilles et de fleurs ; c’est la ville des cottages delicieux, parfumés, paisibles, enfouis sous l’ombrage. Sur le rivage, qui est celui de la baie même de San-Francisco, aboutit une longue jetée de deux milles environ, que suit le chemin de fer, et au bout de laquelle attend le ferry qui va traverser les voyageurs à la grande métropole du Pacifique, C’est à cette jetée que d'innombrables navires, de toutes les parties du monde, viennent charger et décharger leur marchandise; c'est aussi IÀ le terme extrême de toutes les lignes de chemins de fer de l’ouest; après, c'est

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l'Océan, l'immense mer du sud, le Pacifique qui ne s’ar. rête plus que sur les rivages du berceau du monde, l'Asie, le plus vaste des continents, le plus peuplé, le plus ancien, et cependant peut-être encore le moins connu.

Enfin, nous voilà arrivés, c’est fini. Il est sept heures et demie du soir; à huit heures, nous serons dans San- Francisco ; il n’y a plus qu’à traverser la baie qui nous en sépare, Nous avons fait un voyage plein de fatigues et de déceptions; maintenant, en quelques minutes, tout ce rêve de poussière et de sable s’est enfui ; l’implacable ennui s’est dissipé par enchantement ; les passagers se reconnaissent à peine entre eux; leur figure s’est épanouie et leur regard éclate; c’est la délivrance qui leur est apportée; ils sont sortis de leur prison de fer et de feu, et maintenant ils aspirent avec une poitrine bruyante et enivrée les puissantes senteurs du Pacifique,

San-Francisco apparaît sur le rivage opposé, vaguement

Ë fl Li LU UE enveloppé par les dernières lueurs du crépuscule. L’amphi-

ll théâtre inégal de ses collines, que les rues gravissent en ligne droite, semble une image brisée dans le rêve; tout le monde regarde avec un œil ardent la ville tant désirée; la brise fouette en plein les visages, et court en frissonnant dans les voiles et les mantilles; il ya comme un tressaillement de vie nouvelle, età mesure que le bateau avance, le tumulte qui s'était fait à l'embarquement s’apaise par degrés. Dans ces arrivées aux ports lointains, il y à quel que chose de solennel qui s'impose à toutes les imaginations.

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Seul, accoudé sur l’avant du bateau, sourd à tous les mouvements et à tous les bruits, je regardais se dissiner petit à petit la ville à qui j'allais demander un refuge, l'oubli, et peut-être une rénovation. Maintenant un abîme me séparait de tout ce qui m'avait aimé, un abîme que je croyais ne pouvoir plus jamais franchir. A quoi bon ? On ne met pas à plaisir onze cents licues entre sa patrie et soi, et quand on a eu la force de faire un pareil voyage malgré toutes les peines morales et physiques, on ne songe guère à le recommencer. Je croyais l’arrêt de ma vie désormais irrévocable, et ma condamnation prononcée sans retour.

J'étais parvenu à ce rivage lointain, épavé brisée, reste mutilé et sanglant d'une vie sans cesse portée d'aventures en aventures. À cet âge où la plupart des hommes ont trouvé une carrière définitive ou du moins une base pour le prochain édifice de l’avenir, moi, proscrit volontaire, j'errais encore et j'allais demander à l'inconnu de nouveaux mystères et sans doute aussi de nouvelles douleurs. Ah! seulement deux mois auparavant, je n’aurais pas cru devoir être ainsi jeté en proie à de nouveaux souffles du destin ; j'avais tout fait de cœur et de tête, pendant plusieurs années, pour prévenir le retour des orages ; je m'étais assis à l'ombre d’une espérance bien chère, et j'avais cru que cela me suffirait pour donner un objet aésormais bien déterminé à tous mes travaux ; j'étais las des secousses et des ballottements continuels d’une vie que rien n’avait pu ni fixer ni contrôler.

Malgré tous les désenchantements, j'avais encore assez de jeunesse pour abandonner toute mon âme aux illusions du sentiment et de l'idéal ; il me restait tout ce qu'il fallait pour construire, même avec les matériaux flétris d’une existence désabusée, un avenir digne encore de mon ambition et

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des espérances que l’on fondait sur moi. Soudain, en un jour, tout s'était écroulé ; il y a des hommes marqués d’un sceau fatal, et le noir génie ne les abandonne jamais, Près de toucher au rivage, une tempête m’en arrachait tout à coup sous un ciel plein d’azur et de promesses.

Repoussé, désesperé, convaincu enfin que le bonheur, ou du moins le repos, ne m'offrait qu'un mirage et que toute les déceptions se hâteraient de me frapper i’uve après l’autre, je m'étais enfui, ne demandant plus rien à la Providence, ni à l'espoir, ni à ma propre volonté. Je me sentais mort avec toutes les apparences de la vie, et le quelque bruit qui se faisait autour de mon nom résonnait en moi comme les coups frappés sur une tombe muette,

A quoi bon donner au public et à mes amis le spectacle d’une chûte aussi profonde et d’un désenchantement si inattendu, si inexplicabie qu’on l’eût pris pour une dérision ? J'étais donc parti, cadavre pensant, agissant, qui n’avait plus de conscience que pour souffrir, et à qui le souvenir restais seul pour arroser de larmes le sépulcre de l'âme, J’arrivait à San-Francisco brisé, accablé de fatigue, tellement vaincu par la souffrance que je me demandais sincèrement combien de jours il me restait à vivre. Cette belle ville, cette splendide nature, cette baie glorieuse, coupée de promontoires hardis......que m’importait tout cela ? Est-ce qu’il est quelque chose de beau pour celui qui n’a plus que le regret, et quelles magnificences de la nature peuvent arrêter ou sécher une seule larme ? En débarquant avec le flot des passagers joyeux, agités, impatients de revoir leurs amis, leur serrant la main avec transport, retrouvant les uns une patrie, les autres l’objet de longues convoitises, ce que j’éprouvai je ne puis le dire, je n’ai plus de pensée pour cela, et toutes les paroles seraient stériles ou vides.

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Je pris machinalement l’omnibus qui menait à l’hôtel, je traversai plusieurs rues brillantes, animées, où la lumière se déversait comme un ruisseau d'argent, je vis pour la première fois cette foule bigarrée, si diverse, si curieuse, si remuante, qui remplit jour et nuit la ville l1 plus cosmopolite au monde, et j’arrivai au bout d'un quart-d’heure à un somptueux édifice, situé dans la plus belle rue de San Francisco. C'était le Lick House, où j'allais m'installer ct attendre. quoi ? je n'en savais rien, car je n'avais ni ambition, ni but, ni désir ; il me semblait n'être plus qu'une machine obéissant à une impulsion inconnue, mais fatale, irrésistible,

Je montai et pris ma chambre qui donnait sur un vaste carré de l'hôtel ; il n’y avait donc devant moi ni vue, ni horizon, rien que la morne silhouette de quatre murs percés de croisées. Lorsque je me vis seul, bien seul dans ce tombeau, et que je pensai que vraiment douze cents lieues me séparaient de ma pauvre patrie, de mes amis, de ma famille perdue sans retour,...Oh ! pardonnez-moi, vous tous qui me lisez, pardonnez-moi si tant de faiblesses viennent à chaque instant interrompre le cours de mon récit...en ce moment le monde se déroba sous moi, des ténèbres poignantes m’enveloppèrent de toutes parts, le vide immense, le vide affreux s'entr'ouvrit brusquement, je m’affaissai sur mon lit, et là; un torrent de sanglots comme jamais n’en versa âme hu” maine jaillit de ma poitrine brisée.

Hélas ! où étais-je donc, moi qui, quelques semaines encore auparavant, croyais l’avenir si sûr et tenais sous ma main de si faciles espérances ? Perdu, isolé comme le dernier

des hommes au milieu d’un monde absolument étranger, il ne me restait aucune ressource, pas même celle de l'amitié pour les mauvais jours, pour les épreuves qui sans doute ne tarderaient pas à naître. C'était donc pour cela que j'avais, depuis deux ou trois ans, ramassé péniblement les ruines DL encore intactes de mon passé pour en refaire une vie nouvelle !

LEE 1 | “C'était pour cela que j'avais tant subi, tant lutté, tant vaincu TE de préjugés, tant remonté de courants ! C'était pour cela que fl je m'étais détourné des portes désormais largement ouvertes (| pour moi dans mon pays, c'était pour venir entre ces quatre murs nus, froids, sans un souvenir, sans un regard, et d'où EU peut-être je ne sortirais jamais |

part du Canada. Tant que j'avais été secoué, emporté dans le chemin de fer, le bruit et le spectacle toujours nouveau avaient pu de temps à autre m'étourdir; mais maintenant, J'étais seul, seul dans le silence, dans la nuit et dans l'exil.

| | DE" Cette heure fut pour moi la plus terrible depuis mon dé-

| Eh bien ! j'ai traversé cette heure comme bien d’autres deul puis, et c’est aujourd’hui seulement que je sais tout ce qu'il (14 y à encore de vigueur et de ressources dans une > vie que l’on

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