‹ ChroniquesChapitre 22 sur 33 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

L'hôtel où j'étais descendu était tout simplement princier ; il m'arrive de faire de ces plaisanteries. Quand le destin m'assaille outre mesure et que je n'ai plus d'autre ressource, je le stupéfie par quelque boutade qui le met en déroute, C’est le système de Gavroche. Il n’y a pas dephilosophie qui vaille un pied-de-nez, et la chiquenaude est là plus grande des forces.

Il y a dans San-Francisco trois grands hôtels qui sont des édifices étonnants. Rien, dans les autres villes américaines, n’approcke de ce luxe ct de cette splendeur: ces trois hôtels sont le Grand, l'Occidental et le Lick. On y marche sur des tapis bondés qui étouffent le bruit des pas ; on y est enveloppé dans une atmosphère de velours et de draperies flottantes qui ont l’air de vouloir vous porter ; les

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salles et le passage principal sont peints à fresques; la salle à dîner resplendit comme un vestibule de l’Eden, L’ampleur et les dimensions sont en proportion du luxe ; le grand escalier du centre est monumental, et il y a des centaines de chambres donnant toutes sur de larges et lumineux corridors. Evidemment le propriétaire du Lick House devait être un demi-dieu couvert d’une armure d’or, peu accessible, si ce n’est peut être, par curiosité, à des voyageurs venus de très-loin, et je calculais que douze cents lieues constituaient peut-être une distance raisonnable, Dès lors, j'eus une idée fixe; connaître à tout prix ce mortel surhumain, lui faire apprécier mon éloquence, et l’amener par la force des choses, sinon par celle de la parole, à quelque concession qui lui fît honneur.

Mais avant d'aller plus loin, je veux de su‘te faire connaître San-Francisco à mes lecteurs dans tous les détails que j'ai pu saisir, avre toute l'observation que j’ai pu met tre en cinq jours seu/ement que j'y suis resté.

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San-Francisco est bâti à peu près en amphithéâtre sur des collines sablonneuses de plusieurs centaines de pieds de hauteur, Ses rues sont droites comme celles de toutes les villes américaines, ce qui détruit en grande partie l'effit de la situation et choque l’œil du voyageur qui s'attend au pittoresque dans toute sa liberté. Cette ville de centsoixante-quinze mille âmes aujourd’hui, n'avait qu'une maison en 1835. Son climat est le plus beau qui soit au monde, remarquable par son uniformité, la température ne

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variant que d’environ dix degrés dans tout le cours de l'année. On n'y distingue guère que deux saisons, la belle saison et la saison pluvieuse. (Celle-ci commence avec Je mois de novembre et finit avec le mois d'avril; mais pluie ne tombe guère que la nuit, de sorte que les jours restent beaux et clairs, avec une température moyenne de cinquante-quatre degrés. En janvier, toute la Californie est couverte de fleurs, et au mois de mai les céréales commencent à mûrir,. Durant toute l’année les nuits sont fra. ches, A San-Francisco, vers quatre ou cinq heures de l'après-midi, la brise de la baie s'élève et de légères brumes courent dans l’air jusqu’à l'aurore du lendemain. On voit alors les hommes revêtir le pardessus et les dames s'enve-

. velopper les épaules dans d’élégantes fourrures.

Grâce à un climat aussi f:"orisé du ciel, l’activité et le mouvement de San-Francisco se prolongent bien avant dans la nuit, C’est la ville américaine qui ressemble le plus sous ce rapport aux villes d'Europe : l'heure où l’on voit le plus de monde dans les rues principales est entre onze heures ei minuit, à la sortie des théâtres, de l'opéra ct des restau rants, C’est alors que toute la gent fashionable déborde sur les trottoirs au milieu de torrent de lumière : les hôtels, les cafés, les restaurants, les sa/oons resplendissent. Ce qu’il y a de saloons et de débits de tabac dans San-Francisco est inimaginable; on les trouve à chaque vingt-cinq ou trente pas. La Californie produisant sa propre bière, ses vins et son brandy, ces boissons coûtent moins cher que dans le reste des Etats-Unis. Pour dix cents on a un verre de tout ce qu’on peut désirer; mais, ehose singulière, rien ne coûte moins de dix cents, si cc n’est le Zager beer, l'unique Zager qui en coûte cinq. Le Californien ne s’amuse pas à compter des sous, d'autant plus que chez lui les cents américains n’ont aucune valeur et ne sont pas reçus,

176 VOYAOES.

Voici quelque chose qui va surprendre le lecteur, Dans un Etat de l'Union Américaine, la monnaie légale, le papier des Etats-Unis n’est d'aucun usage ! les Californiens ne se servent jamais que d’or ou d'argent, ils ignorent les greenbacks. On ne serait pas admis parmi eux à payer quoi que ce soit avec du papier. Celui qui voudrait se prévaloir de la loi et forcer son créancier à recevoir des greeubacks, aurait peut-être raison devant les tribunaux, mais il serait perdu dans l'opinion. Si vous n’avez que du pazier, hâtez-vous de le faire changer chez le premier courtier venu; vous recevrez indifféremment de l'argent ou de l'or, l’argent ne subissant qu’un escompte d’un demi pour cent. L'état qui produit à profusion tous les métaux précieux, peut, à bon droit, se passer d’une monnaie fiduoiaire soumise à toute espèce de fluctuations.

Les maisons de San-Francisco sont en brique ; beaucoup sont en bois, surtout les belles résidences éloignées du centre des affaires : d'autres sont en fer peint. Il n’y a qu’un seul édifice en pierre dans toute la ville, c’est la Bourse. La raison en est qu’il n’y a pas de carrières jusqu’à une grande distance dans l’intérieur : pour bâtir la Bourse, on a fuit venir de la pierre de Chine; mais comme les pierres de l’édifice étaient taillées et numérotées d'avance, on a dû faire venir en même temps les ouvriers qui les avaient préparées, pour qu'ils les plaçassent eux-mêmes, Si la plupart des maisons sont en brique, ça ne se voit guère, attendu qu’on

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recouvre généralement la brique d'une couche quelconque, que l’on peint ensuite de façon à lui donner l'apparence de la pierre de taille. Les habitants de San-Francisco n’ont pas l'air de tenir essentiellement à l'éclat extérieur de leurs bâtisses, si ce n’est pour leurs écoles dont ils sont particulièrement fiers, et qu’il dotent à qui micux micux avec une émulation jalouse.

Les loyers sont énormemenñt chers, et cependant les hôtels, les restaurants et les cafés pullulent. C’est que la vie, à San-Francisco, comme dans les villes européennes, est presque toute extérieure ; le chez-soi est secondaire, le San-Fran. ciscain étant généralement un homme venu d’ailleurs, dont l'existence, toujours à la poursuite de la fortune, est d’une activité incessante. Sa ville ne lui offre pas de traditions et l'idée de famille n’y est encore qu’en germe. Vous entendrez des gens qui ont vécu dix, quinze ans à San-Francisco, dire qu'ils n’y sont qu'en passant, et que bientôt ils retourneront chez eux, Mais ce bientôt ne vient presque jamais, tant l’homme, une fois lancé à la poursuite de l'or, ne peut plus s'arrêter dans cette course. Le californien ne s'aperçoit pas des années qu'il vit ; il n’en a pas le temps ; il les dévore et en est dévoré lui-même, ct lorsqu'arrive le terne, il tend encore la main vers l’avenir doré. Les frangais surtout, qui vont en Californie, n’ont pas la moindre idée de séjour, ct cependant ils y meurent presque tous, après de longues années passées dans l'accumulation des richesses,

De tous les français émigrés aux Etats-Unis, ce sont ceux de San-Francisco qui ont le mieux prorpéré, Ils sont au nombre d'environ quatre à cinq mille, dent une bonne partie est riche et quelques-uns cinq à dix fois millionnaires, Ils sont généreux, paient de leur bourse dans toutes les occa-

il sions, et souscrivent surtout pour la France avec une libéra. s'éto À lité passée en proverbe qui fait voir combien le prtriotisme Fran | est obstiné et survit à tout dans l’âme du français. M curic | | | Ce sont eux qui ont fondé les plus beaux restaurants et Le | il cafés de la ville et qui ont inculqué à San-Francisco les gran | | | mœurs et les habitudes de leur pays. Mais ils n'ont au. indus NUE cune prétention à y former un groupe à part, comme isle D ont | | 4 font à New-York et dans d’autres villes américaines. San. trouv Francisco étant une ville essentiellement cosmopolite, for. À jour « li] | mée des éléments les plus nombreux et les plus divers, il ne lière ! | saur.it y exister de distinctions nationales; tous Îles grou- font-e | pes se confondent dans l’ensemble et chacun n'est qu’un toujot | passant au milieu d’autres passants courant sur une mer de LE | sable. | D menç:

| heures || ture q * *# Œ dt) | D costun | Rien ne frappe comme ce caractère nomade imprimé en bitué : | quelque sorte sur la physionomie de chaque habitant de San- la jaqn Francisco ; il semble aussi étranger dans sa ville que celui là figu qui y est arrivé de la veille, Il va et se déplace sans cesse, Je reg court dans l'intérieur ou suit le littoral de la Californie où dos tor partout l’appellent des affaires et des entreprises ; il semble sité de ne garder San-Francisco que comme un pied-à-terre, comme ses dei une base a’opérations où il vient de temps à autre pour se faire d proeurer toutce do: il a besoin ou tout ce qu’il désire, Les encore hommes de toutes les parties du monde se donnent incessam- mais j”

ment rendez-vous dans cette ville unique qui offre des types ei que à profusion ; mais il ne faut pas y avoir l’air de s'étonner contre de quoi que ce soit, attendu qu'on passerait son temps à rente, €

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s'étonner et qu'on aurait l'air naïf. Il n’est pas permis à San Francisco de trouver rien de curieux, parce que tout y est curieux et que le lendemain varie déjà d’avec la veille,

Les Chinois y abondent; on dirait qu’ils forment la grande moitié de la population; ils remplissent les petites industries, celle du blanchissage surtout dans laquelle ils sont passés maîtres. À chaque coin de rue presque, vous trouvez une petite blanchisserie chinoise où 7 à 8 hommes, jour et nuit, lavent, empèsent et repassent. Chose singulière! on voit rarement des chinoises dans les rues; que font-elles ? je n’ai pas eu le temps de l’apprendre: mais toujours est-il que la vue continuelle de mon sexe, même sous la forme nouvelle et fantasque d’un chinois, commençait à m'agacer, lorsque, tout à coup, qnarante-huit heures an moins après mon arrivée, je vis passer une créature quelconque avec deux longues tresses de cheveux pendant jusqu'aux genoux de chaque côté de la tête. Son costume différait peu de celui des chinois que j'étais habitué à voir; le pantalon seulement avait plus d’ampleur, la jaquette était plus large, le pied beaucoup plus petit et la figure moins écrasée. C’était une chinoise …......enfin ! Je regardai cette fille du Céleste Empire, qui avait déjà le dos tourné et qui fuyait sans se rendre compte de l’intensité de mes regards qui la parcouraient en tous sens, Sans ses deux tresses de cheveux j'aurais passé droit, mais que faire devant cette révélation inattendue ? Je n’en étais pas encore à m’écrier: ‘ Voir une chinoise, et puis mourir !”? mais j'avoue que je désirais vivement en avoir le cœur net, et que ce n’était pas trop de la vue d’une seule chinoiss contre tant de chinois dont je commençais à être blasé, Du reste, c'est la seule que j’aie aperçue; mais j'ai appris e2-

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suite que la scule différence apparente qui existe entre Je A ville chinois et la chinoise est dans les deux tresses de l’une et R chose la queue de l’autre. Cela suffit probablement, mais il est 4 © du bon d'être prévenu. Un dernier détail, Ces deux tresses M parti s'appellent des ailes ct sont portées dans toute leur lon. M Qu: gucur, tandis que le chinois remonte ordinairement sa D ven a queuc et la roule en toque sur le derrière de la tête comme | part ci un épais chignon. D detroi l'émign se touc KT pas d’et faudra demanc J'ai parlé plus haut d'hôtels et d’édifices publics. Il n’est qui peu pas permis à ce sujet de passer sous silence le nouvel hôtel. San-Frs de-ville en voie de construction. C’est quelque chose de dès ‘à merveilleux qui fait voir la richesse et la libéralité des qrils À

citoyens de San-Francisco : cet édifice ne coûtera pas moins jtstifier de dix millions ct aura la forme d’un triangle; l'unds D "4 côtés de ce triangle aura huit cents pieds de front, l'autre

six-cent-soixante, et le troisième cinq cents. Je corps de Piqu l'édifice aura une hauteur de quatre-vingt-dix picds ct sera hi Prop surmonté d’un dôme, de clochetons et de flèches, en même Les 8! temps qe flinqué de tours d’une structure vraiment monu- JR P'S d'ar, mentale; le dôme, centre autres, aura une circomférence de Macs Ï deux cents pieds et sera supporté par douze colonnes mas- reprises sives en fer d'une hauteur de soixante pieds, à partir du fin ont deuxième étage. Tout le milieu de l'édifice sera laissé Heu Qi libre depuis le rez-de-chaussée jusqu’au sommet de la voûte, Ce 5 nera vin

une hauteur de 120 pieds, et l'on y pénètrera par un large vestibule circulaire d’un diamètre de 80 pieds débouchant à un portique de vingt-cinq pieds de largeur. Cet hôtel-de

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Quant aux hôtels, c'est un autre sujet d’étonnement,. Il yen a trois principaux que j'ai nominés ci-dessus ; mais à part ceux-là, il y en a une quantité d’autres de deuxième et de troisième classe, et ainsi de suite jusqu’au boui-boui de l'émigrant sur les quais. Les trois hôtels de premier ordre se touchent presque, et il s’en bâtit un quatrième à deux pas d'eux qui les rejettera tous dans l'ombre: à ce compte, il faudra que ce soit un palais des mille et une nuits. On se demande à la vue de ces immenses et somptueux édifices ce qui peut les alimenter et les entretenir dans un luxe pareil. San-Francisco n'est en somme qu'une ville de 175,060 îmes, et les voyageurs qui y viennent, tout nombreux qu'ils soient, ne le sont pas encore cependant assez pour justifier tant de millions jetés dans une industrie qui doit avoir des bornes,

Piqué de curiosité à ce sujet, je m’informai directement au propriétaire du ZLick-House, que j'avais réussi à aborder : “ Les grands hôteliers de San-Wrancisco, me dit-il, ne font pas d'argent, tout au plus deux ou trois pour cent. Mais comme ils ont déjà leurs capitaux placés dans toutes les entreprises de la Californie, dans les compagnies de tout genre qui ont un objet sérieux, et qu’il leur en reste dont ils ne savent que faire, ils construisent des hôtels en vue de l’avenir, Ce qui, aujourd'hui, ne donne que deux pour cent, en donnera vingt dans dix ans. Il s’agit de bâtir notre ville, et Cest à un des moyens que nous employons.

—Comment | lui dis-je, vous êtes à ce point millionnaire que tous les grands travaux qui se font dans un pays mer. veilleux comme le vôtre ne vous suffisent pas et que vous avez encore de l’argent dont vous ne savez que faire ? Eh morbleu ! avec ce que vous a coûté le Zick-House, on pour. rait faire chez nous le chemin du lac St. Jean... Le Canada! voilà, par exemple, un pays où vous trouveriez à placer vos capitaux...

—Oui, il en est ainsi, reprit mon propriétaire, et ce n’est pas tout. Savez-vous que tous les ans je donne vingt à trente mille dollars aux institutions de la ville, à part tout ce que je me laisse prendre pour une foule de petites charités que je ne compte pas et qui me coûtent bien de dix à quinze mille dollars ? ”

Que pouvais-je dire ou demander de plus à un pareil homme ? Je m'inclinai profondément, en murmurant à part moi combien était heureux le pays dont les institutions méritaient un pareil dévouement et un pareil enthousiasme, Le Canada était alors à dix mille lieues de ma pensée,

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On ne s'attend pas sans doute à trouver dans une ville qui date de trente ans à peine beaucoup de monuments, de curiosités historiques ou d’antiquités. Cependant, si l’on se donne la peine de gravir l’amphithéâtre de sable qui domine la ville et qu’on pousse droit devant soi vers le rivage opposé du Pacifique, on arrive à une vieille construction âgée exactement d’un siècle, et qui n’est autre que la célèbre Mission Dolores, Mais pour y arriver, il faut passer à travers une brise glaciale qui souffle tous les jours de la mer, et qui soulève des nuages de sable tout autour de soi.

Cet établissement a été fondé en 1775 par des missionnaires espagnols qui, pendant soixante ans, exercèrent une autorité presque absolue sur les indigènes sauvages de la Californie. À son époque de gloire et de prospérité, la Mission possédait

Jusqu'à soixante-seize mille têtes de bétail, trois mille che-

vaux, huit cents mules, quatre-vingt mille moutons, cinq cents paires de bœu‘s à labour, cent-quatre-vingt mille boissaux de froment ct d'orge, et pour soixante-quinse mille dollars de marchandises,

C'étaient là des missionnaires qui gagnaient le paradis par un chemin assez agréable : heureusement que les flots de poussière qui les enveloppaient sans cesse leur rappelaient l'origine et les fins dernières de l’homme ! l...ssses

184 TOYAGES

La plus grande partie de cette immense fortune fut confisquée jadis par le gouvernement mexicain, de sorte que lors. que la Californie devint partie intégrante de l'Union Américaine, en 1848, il ne restait de l'antique Mission que l’édifice proprement dit, avecses murs en adobe, l’église qui était contigüe et le terrain qui l’entourait. C’est ce qu’on peut voir encore aujourd’hui, malgré que le temps ait détaché du vêtement de l'édifice bon nombre de pièces d’adobe, sorte de brique faite avec de la terre pétrie,séchée et durcie au soleil,

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Plus loin, en revenant vers la ville, on atteint les Woodward Gardens, jardins zoologique et botanique, où se trouvent en outre une galerie des arts et un musée ornithologique.

Je ne crois pas qu’il existe au monde rien d’aussi complet en son genre, Sans doute qu’il faut laisser de côté les grands musées et les jardins publics de l’Europe, où depuis dessiècles la science rassemble toutes les variétés possibles des trois règnes de la nature ; mais rappelons-nous que le jardin Wood: ward est une propriété privée ouverte au public seulement depuis 1866, et que déjà il renferme, par le nombre et le choix des espèces, de quoi faire l’orgucil d’une grande ville.

Il y a quatorze ans que M. Woodward a conçu la création de ce jardin, simplement pour embellir les environs de sa demeure. Mais entrainé bientôt par l'esprit d'entreprise des hommes de sa race et de son pays, il ne tarda pas à l’agrandir et à le meubler des sujets les plus curieux et les plus rares de l’histoire naturelle, Pour cet objet il fit creuser des grottes, des lacs, élever des collines artificiciles, dresser une

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ménagerie et un aquarium, préparer des terrains pour les grands pachydermes de l'Asio et de l'Afrique, construire un musée de fossiles, un autre pour toutes les espèces d’oiscaux connus, une galerie de peinture, de sculpture, ct enfin des serres chaudes où étincellent, sous les baisers d’un soleil toujours égal et le reflet ardent des vitres, les plantes les plus brillantes des deux hémisphères,

Ce jardin est une promenade en même temps qu’une étude, et l’on peut y passer des journées entières sans avoir tout vu, Il y a des retraites ombragées, parfumées et discrètes, pour le visiteur qui vient se reposer et recueillir ses notes, s'il appartient à la catégorie de ceux qui visitent pour apprendre, Il y a aussi une salle de musique, un grand café, et des fontaines et des bassins ct des jets d’eau qui retombent sur des tapis de verdure émaillés des fleurs et des plantes les plus rares.

Le musée ornithologique surtout est des plus complets, L'aquarium renferme une variété fort curieuse des poissons, mollusques et zoophites du Pacifique, et la ménageric est peut-être aussi considérable que celle de Barnum lui-même : c'est une bonne partic de l'arche de Noé qui est enfermée dans ces boîtes à barreaux de fer où l’homme pourrait bien souvent prendre place au lieu du tigre ou de l’hyène. Qui, certes, je trouve qu’il y a un être encore plus féroce que le fauve le plus cruel, c’est l’homme qui l’emprisonne. Il m'est impossible quand je visite une ménagerie, de me défendre d’un serrement de cœur. Si la science a des droits, quels peuvent être ceux de la simple curiosité et que peut avoir À faire la science elle-même avec ces pénitentiaires d'animaux ?

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