‹ ChroniquesChapitre 23 sur 33 · KT · texte numérisé non relu

KT

Pour étudier les mœurs des‘bêtes, il faut les avoir libres sous les yeux. L'animal prisonnier se dénature, l'animal féroce surtout. Qu'est-ce qu'un aigle sur un perchoir ? L'immensité en prison, c’est la chose la plus triste, et j'ajoute la moins instructive qui soit. Cette énorme poésie des solitudes vastes prise au piège par l’homme, :e hérisse. ment orageux de la crinière du lion se heurtant aux planches d’une boîte de six pieds carrés, n'est-ce pas odieux ?

Quel sombre supplice pour le lion superbe, toujours indompté, que la canne d’un passant qui le taquine à travers les barreaux de sa cage ! Le désert en proie aux curieux, quelle ironie lugubre! La prison pour les malfaiteurs, ça n’est pas déjà bien attrayant, mais que dire d’une prison qui collectionne! En voyant ces grands muets effarés, qu'aucun dompteur ne parvient jamais à abrutir complètement, je me sens pris d’un attendrissement réel, et j'ai envie de consoler le tigre, d'embrasser le léopard.

Puisqu’il faut absolument des collections vivantes à la cuciosité bête et cruelle, pourquoi ne pas les rendre instructives en plaçant l'animal enfermé dans un milieu où il puisse se ressembler davantage à lui-même ? Pourquoi ne pas lui creuser de vastes fosses, des antres profonds, un simulacre de solitude, où il puisse trouver la nuit qu'il aime au lieu de la foule qui l’ahurit ? Ce lion, candamné au soleil forcé, qu’on lui rende au moins son droit à l'ombre. Alors, vous le verrez moins peut-être, mais vous l'étudierez mieux. Il seprendra en partie sa vie et ses mœurs. Üe sera toujours

Fr

libres nimal hoir ?

te, et poésie érissek planeux ?

urs intravers urieux, urs, Qa à prison effarés, omplèet j'ai

à la cuuoctives nisse se pas lui mulacre au lieu il forcé, rs, VOUS ux. Il qujours

un peu cruel, mais au moins ce ne sera pas tout-à-fait inutile, é

Mais à quoi bon s'étendre là-dessus et que dire? L'éducation de l’homme vis-à-vis de l’homme est à peine commencée, comment veut-on que l'éducation de l’homme visà-vis de la bête soit faite ?

J'étais arrivé à San Francisco un samedi soir. C’est là mon sort; le dimanche m'attend partout; que je fasse cent milles ou douze cents lieues, je le trouve toujours au bout de ma route. Mais pour le moment je n’y songeais guère ; le contentement physique d’avoir enfin terminé le plus monotone et le plus fatigant des voyages me faisait oublier tout le reste. Revenu de ma première émotion, je me mis à contempler l’état de ma personne ; je ressemblais d'assez près aux Indiens que j'avais vus le long de la route, Le soleil vif, la suie, la poussière avaient imprimé sur moi et sur mes habits toute espèce de couleurs qui étaient devenues avec le temps comme des couches superposées sur mon épiderme, Je courus me jeter dans un bain où je restai deux heures à me frotter avec rage, mais c’est à peine si j'arrivais

jusqu'à moi-même; ce n’est pas en deux heures qu'on se débarrasse de neuf jours de poussière accumulée, Mes che-

TR LE DS PR Ce Dee RO LEUR à V9 ME

veux surtout étaient imprégnés jusque dans leurs racines, ét j'aväis beau plonger et replonger ma tête, je ne faisais que délayer sans enlever. Toutefois je sortis du bain réconforté et rafraîchi, mais encore loin du résultat voulu; c’était à recommencer plus d’une fois. Il était alors onze heures du soir.

Je sortis; les théâtres, les cafés, les restaurants vomissaient sur les rues leur élégante clientèle. Une troupe d'opéra française (1) faisait alors fureur et attirait la population de toutes les races. L'’atmosphère était fraîche et la lumière joyeuse; de tous les saloons, de tous les hôtels, on sortait et on y entrait à chaque instant ; c'était un va-ctvient bruyant et divers. Je regardais passer et repasser à mes côtés ce flot incessant ; j'allais jusqu’au bout d’une rue, puis je revenais. Je m'arrêtais et j’écoutais; je cherchais quelque visage connu, quelque voix qui me rappelât un souvenir, Fût-il au fond d’un désert, l’homme prête ainsi l'oreille instinctivement : il ne pent pas se croire seul dans la solitude même, tant est poignante et répugnante la pensée de l'isolement absolu. :

J'entrai dans plusieurs saloons ct pris un verre chaque fois, j’allumai quatre à cinq cigares; la marche ne pouvait me lasser, j'en étais au contraire insatiable; mes membres roidis par neuf jours de chemin de fer se délassaient avec bonheur. Enfin, bien après minuit, le mouvement commença de s’apaiser, bon nombre de lumières s’éteignirent, les musiques des cafés-concert et des basements se turent, la foule s’amincit, puis se dispersa, et il y eut commo un silence pénible, semblable au rêve d’un sommeil

agité,

(1) La troupe Aimfe; celle qui a joué quatre mois plus tard à Montréal.

ince, isais écon- | c'é-

onze

omisroupe popuet la ls, on va-ctsser à d’une ; cherppelât

prête e seul rnante

haque ) pou- 5 mes délasnouves’éteients SC

y eut pmmeil

1 tard à

Je songeai à rentrer chez moi. Uhez mûr, c'était chez tout le monde. Ce qui m'attendait au bout de ma course, c'était l'hôtel où deux à trois cents personnes, toutes étrangères, toutes indifférentes, avaient pris comme moi un domicile d'un jour. J'avais déjà vu beaucoup de choses dans ces deux heures passées sur les trottoirs. J'entrai, mais je ne sais quel froid me saisit subitement au cœur : l'excitation fébrile avait disparu; il me sembla en mettant le pied sur le marbre froid du vestibule de l'hôtel que je foulais les dalles d’une vaste tombe. Et, en effet, qu'était-ce pour moi que ce splendide édifice, sinon comme un décors somptueux à mon abandon ?

Je montai. Les vastes corridors étaient silencieux ; ça ct là un bec de gaz affaibli jetait une lumière mélancolique à l’angle d'une allée ; presque tous les hôtes avaient regagné leurs chambres; quelques fenêtres brillaicent bien cncore, mais aucun bruit ne se faisait entendre, J’arrivai au numéro 65; ce numéro, c'était chez moi. J’entrai, je ne savais pas au juste ce que je venais faire à. Une espèce de terreur vague, pleine de fantômes et d'images où se confondaient l'angoisse et les souvenirs, avait soudain envahi mon cerveau. J’allumai le gaz de ma chambre ct j'attendis.........quoi ? que pouvais-je attendre ? Je ne sais. Il est des heures d’une angoisse telle que l’hallucination est irrésistible, Il me sembla que ma sœur était près de moi et qu’elle allait ouvrir ma porte pour se précipiter dans mes bras; il me sembla que ma mère, que je n'avais jamais connue, écartait le plafond de ma chambre ct venait doucement vers moi pour me prendre dans ses ailes : je revis la patrie absente, les amis perdus pour toujours, je prononçai quelques noms chers entre tous, des noms que ma pensée

retenait quand même, et que mes lèvres ne peuvent désapprendre, et puis.............je ne sais, je ne me rappelle pas.......un bourdonnement subit emplit mes oreilles et la nuit tomba sur mos yeux. Mon corps épuisé et mon cœur brisé succombaient : quand je revins à la vie, lentement, il me sembla que tout oscillait autour de moi, je me sentuis porté comme sur un navire flottant ; puis quand j’eus recouvré tout-à-fait connaissance, je me trouvai étendu sur le parquet de ma chambre avec des filets de sang déjà caillé le long de mes joues. Je regardai avec peine ma montre ; il était deux heures. J'avais froid, un tremble. ment convulsif m'agitait des pieds à la tête et mon cœur battait à me sortir de la poitrine. J'étais pris d’une attaque formidable de la maladie qui m'avait inspiré à son début de si mortelles angoisses, et qui revenait subitement avec une violence rendue terrible par tant d'émotions répétées.

Ah! quelle nuit affreuse ! Perdant deux heures je sentis les soulèvements répétés et violents de ma poitrine, que rien ne pouvait calmer; je crus que j'allais mourir, mourir là seul, loin de tous les miens, sans un ami pour entendre ma dernière parole |

Alors, je pris rapidement une feuille de papier et j'écrivis quelques mots ; mais ma main tremblante ne pouvait tenir la plume ; j'essayai de me mettre au lit, et l'instant d’après je me relevai ; aucunc posture ne m'était supportable, Enfin vers le jour seulement, brisé, anéanti, je m’assoupis sur une chaise et trouvai quelques heures de sommeil, Quand je m'éveillai, la matinée était déjà avancée ; le soleil glissait de longues franges d’or sur les murs de l'hôtel et tombai, comme une pluie sur les toits scintillants, La ville était

sor qui Fra aut

uvent e me L mes épuisé la vie, > moi, : puis rouvai le sang ine ma remble.

n cœur 1e attason déitement ons ré-

e sentis ue rien purir là, dre ma

j'écrivis ait tenir d’après

Enfin

gur une Quand je issait de tombai, ille était

pleine de murmures et semblait me convier à la fête éternelle de l’activité humaine, Je m'habillai à la hâte et je sortis,

Ke

Toute la journée du dimanche, je la passai à battre la ville ; chemin fuisant, à droite et à gauche, et dans un café français que je venais d'adopter, je pris des renseignements,

J'avais cinq à six lettres de recommandation extrêmement flatteuses et qui m'eûssent beaucoup servi, je n’en doute pas, mais déjà je commençais à ne plus me soucier de leur utilité.

Quand j'étais parti du Canada, je m'étais dit machinalement, et comme pour avoir une raison, que je tirerais au moins le plus grand parti possible de mon voyage et que je me caserais aisément au Courrier de San-Francisco, un journal qui a fait gagner quelques centaines de mille dollars à son propriétaire. Mais maintenant, une fois arrivé, après vingt heures à peine passées dans cette ville étrangère, sans un ami, sans même un compagnon de circonstance, j'en avais déjà horreur ; j'essayai toutefois pour la forme, et sans la moindre intention d’en tirer parti, de présenter mes lettres de recommandation,

Après trois jours de démarches, d’allées et venues de toute sorte, j'en étais arrivé à découvrir que sur cinq personnes à qui je devais m'adresser, deux demeuraicnt bien loin de San- Francisco, une troisième voyageait dans le Pérou et les deux autres étaient en tournée dans l’intérieur du pays.

192 VOYAGEe.

Restait le propriétaire du Courrier; mais il était auss absent. Je parvins à m’aboucher aves un des rédacteurs qui me mit complaisamment au courant de ce que j'aurais dû savoir plus {ôt, c'est-à-dire quo ce journal n'avait guère besoin de rédaction proprement dite, qu’il n’était à peu près qu'un résumé de fuits et de nouvelles, un écho d'articles de France et une feuille d'annonces, Les français de San-Fran: cisco le soutenaicnt libéralement, parce qu'ilstenaient à avoir un journal de leur langue, et surtout parce qu'il y a, dans l'intérieur de la Californie, un certain nombre de leurs compatriotes absolument sans nouvelles de la patrie et encore étrangers à la languc anglaise. (C'est un besoin pour ces dernicrs qu’un journal français, mais ça n’en est plus un pour les résidants de la ville.

Au reste, il faut remarquer ceci. Les français, en quel. que nombre qu'ils soient, qui habitent les villes américaines, ne constituent pas un groupe national. Ils se considèrent toujours comme à l'étranger, avec intention de retour, et ceux, bien rares, qui s’y fixent permanemment, s’américanisent, et n'ont plus guère souci que des deux grands journaux français de New-York, le Courrier des Etats-Unis et le Messager Franco- Américain.

Nous, en Canada, nous formons au contraire une véritable

aationalité avec ses traditions et son histoire, possédant le sol,

ait auss Sdacteurs e j'aurais ait guère peu près rticles de San-Fran° nt à avoir y a, dans eurs comet encore | pour ces t plus un

, en quel.

néricalnes, onsidèrent

s’américaands jour- Unis et le

e véritable lant le sol,

remontant à bien des générations en arrière ; nous avons la fsmille et le foyer, celui de nos ancêtres; nous avons une lit. térature propre, qui nous est chère, qui exprime l’ensemble de nos idées, de nos habitudes, qui recueille et représente nos traditions ; nos journaux sont des organes et non pas seulement les échos d’une patrie lointaine ; enfin, nous sommes un peuple avec son caractère essentiellement distinct, un passé qui lui est propre, des affections et des aspirations qui nous tiennent étroitement liés. (C’est pour cela que, chez nous, la littérature française a sa place marquée et même large parmi les autres éléments intellectuels ; elle remplit un rôle et elle a un avenir vers lequel elle marche en étendant de plus en plus ses aïles ; maïs dans tout le reste de l’Amérique, il n’y a pas de nationalité française, ni peut-il y avoir par conséquent de littérature française.

Je m'étais donc trompé du tout au tout en croyant me faire une carrière littéraire à San-Francisco. C'est ce que me démontra du reste surabondamment le rédacteur avec qui j'étais entré en relations. Assurément, je n’allais pas me faire chercheur de nouvelles ou traducteur de dépêches. Toute chance de ce côté s'était donc évanouie pour moi en an clin-d'œil ; et, d'autre part, je ne voulais me faire ni garçon épicier ni commis à six piastres par semaine, ni miaeur, ni mitron, ni blanchisseur dans une boutique de Chinois, Avec un capital de quelques cents dollars, j'aurais pu attendre peut-être, nouer des relations et arriver... à quoi ? je me le demande encore et je ne vois rien.

Heureusement, je n’avais pas même cent piastres, Un ami d'enfance, établi à la Californie depuis des années, riche, et chez qui j'avais compté me rendre et passer quelques semaines, était précisément alors en Europe, Je me

trouvai donc, au bout de trois ou quatre jours, dégarni de toutes mes espérances ct ne voyant devant moi ni perspective, ni amis à faire, ni possibilité même d'arriver à quoi que ce fût,

Copendant j'avais fait, pour ma propre satisfaction, toutes les démarches et toutes les tentatives, mais sans au. cun désir, je l’avouerai, de les voir réussir. A mes autres chagrins, la sombre nostalgie, ce mal poignant auquel il n'y a pas de remède et qui rend tout ce que l'on voit à l'étranger amer, douloureux, insupportable, était venue s'ajouter, et grandissait d'heure en heure dans mon cerveau déjà en proie à tant d’uutres tourmente.

HT

La nostalgie, c'est comme le mal d'amour. A celui qui en est atteint, il faut la patrie absolument, de même qu’à l'amo“reux il faut la femme qu'il aime. Tous les raisonnements sont puérils ct tous les remèdes impuissants devant cette douleur que tout alimente et qu’une seule chose peut guérir instantanément, la patrie ou la femme, Ah! qui pourrait dire jamais tout ce qu'il y a dans ces deux mots? L'un et l’autre sont un monde et chacun d'eux suffit à remplir le cœur le plus infini dans ses désirs, La patrie, c’est l’ensemble de tout ce qui se rattache à l’homme depuis le berceau jusqu’à la tombe; c’est le foyer, la famille, les amis, les douces habitudés de chaque jour, cette multitude de petites choses qui font comme partie de soi, et qu'on ne peut remplacer ailleurs. Dans la patrie, un arbre, uo rocher, une rivière, un bocage, n’ont plus le même

po } fût

mi de rs pec- ) quoi

action, ins aUautres liln'y l'étranajouter, déjà en

elui qui me qu'à sg raisonants deile chose e, Ab!

es deux n d'eux ire. La l'homme r, la faur, cette e de goi, trie, un le même

VOYAGBR 195

sens qu’à l'étranger ; ils vous parlent ; ce sont de vieilles connaissances intimes, habituées à vos rêveries et à vos confidences, Ainsi, les bois qu'on a vus dès l'enfance gardent comme un parfum de notre Âme ; en eux nous nous sentons vivre et ils prennent de nous tous les jours quelque chose ;

chaque rue de la ville natale est pleine de souvenirs aimés;

les pierres elles-mêmes nous parlent ; il n’y a rien qui soit indifférent et presque tout nous y est cher. Les amis sont un trésor dès longtemps acquis, que les circonstances et les orages de la vie peuvent nous dérober parfois, mais qu'on retrouve toujours tôt ou tard. A l'étranger, au contraire, les plus belles choses restent muettes, sans couleur, sans. expression, sans une pensée pour soi; on les regarde et on les admire peut-être, mais on ne les sent pas; notre cœur n’est pas avec elles et on les quitte sans leur donner un regret, sans même songer qu'on les a vues. Rien ne peut remplir le vide qui s’est fait dans l'âme, qui grandit sans cesse et qui enlève le goût des choses les plus attrayantes,

L'homme n'existe en vérité que par le cœur ; c’est le cœur

qui fait la vie complète, cette vie que l’on sent avec toutes

ses fibres, toutes ses veines et tous ses nerfs, sans plus rien

demander à Dieu ni à la nature ; et c’est pour cela que la

patrie ou la femme seules peuvent le satisfaire en le rem-

plissant tout entier.

KT x

Jour et nuit j'errais de par les rues de San-Francisco sans pouvoir rester en place une heure ni m'arrêter à quoi que ce fût, sans pouvoir lire une ligne, devenu étranger à toutes

Dm Ses st D tt

196 VOYAGSS.

jes choses de ce monde, ne trouvant aucun intérêt aux plus grands événements, rongé d'ennui et cependant fuyant les distractions avec une sorte de torreur, regardant la foule se porter aux théâtres, à l'opéra, aux cafés, mais sans aucune envie de l'y suivre, mangeant à mon hôtel afin de dérober au temps vingt minutes deux ou trois fois par jour, puis repartant aussitôt, seul comme j'étais arrivé, sans dire une parole à qui que ce fût. Pour moi les hommes qui m'en. touraient n'étaient plus des hommes, et ce que j’entendais dire regardait un autre monde. On m'a demandé depuis si les fermes de San-Francisco sont belles ; je n’en sais rien, je ne me rappelle pas même en avoir vues, mais ce que je sais, c’est qu’au bout de quatre jours passés de la sorte, la fièvre de mon cerveau était devenue si intense, si brûlante, qu’il me fut impossible de résister plus longtemps. En un elin-d’œil je résolus de retourner au Canada, comme une heure m'avait suffi pour me décider à en partir.

Je courus à mon hôtel frémissant d'impatience, Je ne me contenais plus. J'’allais donc revoir mon Canada, mon beau St. Laurent qui n’a pas son égal au monde—ie le sais maintenant que j'ai vu le Mississipi qui n’est qu’une guepille cerpentante ct le Missouri qui n’est qu’un grand égoût boueux.—J’allais retrouver ma famille, mes places d’eau, mes amis qui me riraient au nez en me serrant dans leurs bras, j'allais revoir tout cela, et avaut deux semaines peutêtre, moi qui n'étais parti que depuis quinze jours! Etaitee croyable ? Je sautais dans ma chambre en préparant la

plus t les 1le se 1oune rober , puis re une m'enendais depuis is rien, que je orte, la ûlante, En un me une

Je ne da, mon ie le sais ne guend égoût bs d’eau, ans leurs nes peuts | Etaitparant la

malle que j'avais dépaquetée seulement quatre jours auparavant........ Mais tout-à-coup une question terrible se dressa devant moi, question à laquelle je n'avais pas songé dans le premier transport, fantôme menaçant qui me suit toujours en voyage et même souvent me harcèle au repos.

Rapide comme l'éclair, ce fontôme fondit sur moi..…..J'avais seulement 90 dollars en greenbacks, et il en fallait 150 en or, rien que pour payer le chemin de fer, et une cinquantaine de plus pour pouvoir partir de San-Francisco et me nourrir en route, Déficit net, 8130, et j'allais partir ! Alors, jo rentrai profondément en moi-même ; c'est toui: urs comme cela qu'on fait lorsque l'argent manque. Il me fallait des ressources immédiates et je ne connaissais personne, Chaque jour de plus passé à San-Franciseo m'aurait épuisé davantage. Je m'arrêtai à ce plan-ci, qui n’est pas absolument neuf, mais qu'il faut toujours répéter dans des circonstances semblables.

kTy

J'azais emporté ez quittent ?: Canada, avec l'idée que je n’y reviendrais pas de sitôt, toute une melle supplémentaire contenant lee restes d’une prospérité relative. Ily avait là des trésors d’hebil'ement et de chaussures, peut. être modestes en Cenade, mais d’un prix réel dans Îa Oilifornie où tot est si cher à l'exception des vivres et deg Équides, Pour la première fois Gepuis mon départ, j'entr’+ ouvris cotte malle resposteble ch s'étageaient cheuGement dec plus noïles pli.ez de ma garde-robe, surmontées é’nne tongéo de talcas qui evaicnt l'air de voukir les protéger.

193 vor1a8.

Je contémplai longtemps cet ensemble de tant de souvenirs, qui m'apparaissait tout-à-coup avec une éloquenoe ‘muétte, plus vive que célle de la parole ; il me fallait faire un sacrifice parmi ces beuls compagnons de mon voyage qui e m'avaiènt pas quitté, et dont quelquèsuns me rappelaient des heures inéffaçgables, Ma pauvre malle m'avait suivi partout, et j'allais la dépouiller afin de revenir sans elle! Je pouvais faire un choix peut-être, mais je n’en eus pas le courage;

. je la fis porter tout entière chez un marchand de vêtements ‘d'occasion, et la débattis pas par pas, pouce par pouce, avant de pouvoir la livrer.

Elle me rapporta quarante dollars. C'était bien peu, mais cela représentait sept cent milles de chemin de fcr ; cela me rapprochait de la patrie de près de deux cent cinquante lieues, Pour me retrouver avec les miens, pour ‘entendre une parole amie, pour revoir les lieux où mon âme était restée tout entière et que la distance ne pouvait arrachér au souvenir, j'aurais sacrifié les objets les plus chers, j'aurais vendu ma liberté, je me serais fait misérable et

j'aurais accepté toutes les hontes.

À vingt ans on est cuez soi partout. La patrie est un nom qu’on ne connait que par les livres; l'avenir est si ‘long devant soi ! et l’on brûle d'envie de voir, de connaître, ‘de courir de par le monde. On se fait aisément de nouvelles habitudes ; le passé n’a pas de traces, les souvenirs ‘n’ont pas eu le temps de prendre racine, d'envahir, de do- “miner le cœur qui s gardé toute son indépendance et toute

renirs, uétte, orifice vaiènt heures ut, et jouvais urage ; ements pouce,

2n peu,

de for; «

ent cin- 18, Pour non âme vait ars chers, rable et

> est un r est si onnaître, de nousouvenirs r, de doet toute

sa force. Mais à trente-cinq ans, on a atteint l'âge où l'on n'oublie plus, où l’avenir est déjà à moitié entamé, et où ce qu'il en reste ne suffit pas à rien effacer, encore moins à édifier à neuf, L'avenir, à cet âge, ne présente que des images décolorées et des illusions sans vigueur où l'âme n'apporte plus ni foi, ni ardeur, à peine un vulgaire intérêt qui a pris la place des sentiments élevés.

PL

Je revins à mon hôtel et j’obtins du propriétaire une réduction de moitié sur mon compte en ma qualité de journaliste, Il me restait assez d’argent pour me rendre jusqu'à Cheyenne, dans un wagon de première classe, plus une trentaine de dollars d'argent de poche pour les besoins de la route. Arrivé à Cheyenne, j'aurais fait exactement la moitié du chemin qui me séparait de Montréal, et cela me paraissait à cette heure une perspective délicieuse. J'adressai immédiatement un télégramme à un ami dévoué de Montréal pour le prévenir de mon retour et lui demander de m'envoyer cent dollars à Omaha. Je calculais qué cet argent arriverait avant moi, et qu’une fois parvenu à Omaha, je n'aurais qu’à aller le toucher et continuer ma route sans retard. Omaha, on se le rappelle, est à une journée de Cheyenne ; maïs pour faire le trajet entre ces deux villes, je. comptais prendre un train d'émigrants à prix réduit. La fatigue ne m'importait plus; j'allais revoir la patrie et cela me donnait une force surhumaine ! Je méprisais d'avance la lassitude du corps, et les privations et les humiliations mêmes,

200 VOYAOES,

ag

Le lendemain matin, à six heures, je prenais le ferry, je traversais à Oakland, et à sept heures, je montais de nouveau dans le “ Central Pacific,” qui, cette fois, me ramenait dans mon cher vieux Canada qu’il me semblait avoir quitté depuis déjà longtemps.

Je fis les premières cent lieues sans presque m’apercevoir que j'étais parti; j'avais en dedans de moi des ailes qui m'emportaient bien plus vite que la vapeur. Je traversai “comme une flèche les beaux champs de la Californie en leur donnant à peine un regard ; je revis les Sierras-Nevada et je n’eus pas une émotion; je me serais trouvé n'importe où avec la même indifférence, la même inconscience de ce qui m'entourait; je ne pouvais regarder que devant moi, à huit jours de distance, la patrie qui semblait m'attendre; tout le reste ne me paraissait qu'un mirage.

J'avais dû cette fois faire des provisions d'avance et j'aväis mis dans une petite malle à la main du fromage, du saucisson, un morceau de langue, un pain et une bouteille de cognac. Cela devait me suffire jusqu’à Cheyenne, En ai-je mangé de ce ratafias! Le deuxième jour j'en étais déjà malade; il me semblait que je tournaïs rapidement en boudin, et qué je ne verrais plus le Canada que cous ls forme d’une tourtière. Mais je tins bon. Cependant cs h'était pas amusant que ces repas faits dans lo coin le plus obscur que je pouvais trouver, à la dérobée, car j'étais réellement honteux, eb comme j'avais oublié de m'acheter une fourchette et un couteau, j'étais obligé de mordre à

D A. os ns: 8: st Er, 9) |

ferry, je s de noume ramelait avoir

percevoir ailes qui traversai ifornie en ierras-Neis trouvé ne incontrarder que i semblait mirage.

ance et j'aomage, du e bouteille enne, En n'étais déjà dement en hue cous ls pendant ce coin le plus car j'étais o m'acheter mordre à

même mon gros saucisson qui me rentrait jusque dans le nez eb mon morceau de langue qui avait fini par ne plus avoir de forme, C’était ma bouteille de cognac qui en souffrait ! En effet, pour pouvoir digérer tant de carton mâché, il me fallait l’arroser violemment; aussi, dès la fin du deuxième jour, ma bouteille était-elle évaporée et je dûs la renouveler à un prix fabuleux. Le côté moral de la question n’était guère plus réjouissant. Un homme qui voyage dans des conditions pareilles ne se fait pas d'amis ; en effet, il est difficile de traiter les gens avec du saucisson, et quand on «a fait plusieurs repas de cette victuaille compacte, on devient tellement farouche et avide de viande fraîche qu'on prendrait volontiers une bouchée de son voisin.

Donc, le saucisson est antipathique aux relations sociales

: Nous avions fait environ deux cent cinquante lieues et p'étions plus qu’à quelques heures d'Opcen. Le train s’artétait à un village dont j'ai perdu le nom, et qui est, parait-il, le centre d'ogération des joueurs de Monte, des dévaliseurs de toute espèse, de ces rowdies terribles des régions minières, dont il reste encore un certain nombre dujourd’hui, aucique l’oxsreic de leur profersion éviepne de plus.en plua dificiles

202 YOYAGBS.

Je descendais du train, suivant mon invariable habitude à chaque station, lorsque je me vis aborder avec une courtoisie particulière par un homme qui descendait, aussi lui,

‘d'un des cars, ét qui me demanda si je connaissais la lo- ‘calité et s’il pourrait s’y procurer une bonne bouteille de cognac. Z don't even know'the name of the place, lui répondis-je : je suis aussi étranger ici que vous le seriez peutêtre à Kamouraska ou à Lévis.—Lévis! Lévis! reprit mon personnage dont les manières me plaisaient réellement, quoique j'en fûsse un peu surpris, Lévis, c’est un nom canadien, cela, est-ce que vous seriez du Canada par hasard ?—Ma foi, repris-je, oui, un peu, beaucoup même, passionnément ; à ce point que j'en arrive et que j'y retourne... —‘ Oh! alors, faites-moi le plaisir de venir essayer le cognac avec moi; nous allons causer cinq minutes de votre pays.”

Je m'exécutai avec grâce et suivis mon individu qui entra, indifféremment en apparence, dans le premier saloon qui se trouvait devant nous. Nous nous fîmes servir chacun un verre, Ue saloon n'avait pas une physionomie trèsrespectable, et j'en avais été frappé un instant, mais qu’estce que cela me faisait après tout? Dans un petit village perdu de J’Utah, on aurait mauvaise grâce à s'occuper beaucoup des apparences. A une table près de la bar,

était assis un homme presque déguenillé, qui remuait un tas d'or et laissait tomber en outre, à droite et à gauche autour de lui, à même: une liasse de greenbacks, quelques billets de vingt et de dix dollars. 11 semblait complètement ivre ; il parlait à tort et- à travers avec une.langue épaisse ét roulait des yeux cailles en demandant à tout: le monde

LE

de tirer aux cartes avec lui, :: ul à

Vous l'effe En :

dolls der qui « allait leme

En rent Vene voyag de me j'étais se resi l'un d préten lançai

habitude

une couraussi lui, sais la loiteille de €, lui rériez peutis! reprit ellement, un nom à par haême, pastourne...

yer le code votre

vidu qui ier saloon ervir chaomie trèsis qu'estt village s'occuper e la bar, muait un à gauche quelques plètement e épaisse le monde

“Je me moque bien de perdre, s'écrisit-il; prenes, ramassez mon argent, je vous le donne. LQuiud je bois, je ‘bois pour six mois, vive Jüpiter | Je viens de faire cent lieues, Give me a glass of gin......” Et il allongeait ses longues jambes, se renversait en arrière, bavart, frappant le plancher de ses talons boueux. Mon compagnon, comme fatigué de ses instances, me dit à l'oreille : “ Voici un gaillard qui va-se faire dévaliser ici, c'est sûr. J'aime autant le. soulager de quelques centaines de dollars en un tour de main, vous allez voir cela.” Et, sans prendre la peine de regarder l'effet de ses paroles sur ma physionomie, il prit les cartes. En moins d’une minute il avait gagné plus de trois cents dollars, Chaque carte tirée sur trois lui donnait raison. Je restais, malgré moi, cloué sur place, comme ahuri. A qui donc avais-je affaire ? Ce malheureux diable d’ivrogneallait perdre jusqu’à son dernier sou, si le train restait seu. lement cinq minutes de plus!

En ce moment, deux ou trois autres individus débouchè. rent d’une. pièce voisine. ‘ Jouez-vous ? me dirent-ils.. Venez, venez donc, vous allez gagner toutes vos dépenses de. voyage.” Et ils m’entouraient, me pressaient, me sollicitaient. de mettre qui dix dollars, qui vingt, qui trente..…..ete...…. j'étais abasourdi et je cherchais à me dégager. Mais le cercle se resserrait autour de moi. “By God, you must play,” dit l'un des hommes en me tirant violemment par le bras. Le: prétendu ivrogne venait de se raffermir sur ses jambes et me lançait un regard clair, net et menaçant, ‘ Je suis dans

î #il | }

Page 1