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un coupe-gorge, pensaïs-je en moi-même ; je ne pourtai pes même prendre le train. Le temps d’arrêt expirait et je sentais une angoisse mortelle me serrer le cœur. J'étais en effet dans un de ces bouges terribles où se réunissent à certains jours et pour certains desseins les Desperadoes de cette région dangereuse. Je n'avais pas une arme sur moi, et puis, qu'en aurais-je fait contre cinq à six gaillards qui jouent tous les jours avec leur propre vie ? Heureusement, qu’en ce moment même, le conducteur du train passa devant nous, accompagné de deux voyageurs: il rejoignait le train qui allait partir. Je l’appelai vivement ; il se retourna, comprit sans doute, et s’avanga jusqu'à la porte. J'étais sauvé ! Par tn mouvement rapide, je me précipitai en dehors du bouge avec des jambes d’orignal et le cœur me battant comme une cloche.
Mon compagnon m'avait suivi et montait en même temps que moi dans le char-fumoir. Il avait repris ses manières affables et son langage agréable. Je voulus avoir le cœur net à son endroit et je pris un siége près de Jui pour le faire causer. Ilme parla de tous les pays du monde, m'interpella en allemand, en italien, en espagnol, pour voir si je connaissais ces diverses langues, écarta vec une habileté prodigieuse toutes mes questions, me ramenant toujours à quelque sujet nouveau, et me ft même la politesse d'un magnifique cigare que j'acceptai tout shuri.
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sible; mais le compagnon avait filé; il n'était plus trouvable. Alors, comme saisi d’une pensée subite et par je ne sis quel instinct monitoire, je portai la main à la poche de mon gilet. Elle était vide! Vingt-cinq dollars, toute, toute ma fortune, s'étaient envolés! Il me restait sulement cinq piastres que, par hasard, j'avais laissées dans ma petite malle. Pour atteindre Cheyenne il fallait encore trente heures de marche, d’où vingt-quatre heures de plus pour atteindre Omaha. Je n’avais un billet que pour Cheyenne, et de lit que jusqu’à Ogden où nous allions arriver dans quatre ou cinq heures. Pour aller de Cheyenne à Omaha, je m'étais pourvu heureusement d’un ticket d’émigrant; mais les trains d’émigrants mettent deux jours à faire ce trajet que le train de la malle fait en vingt-six heures, Je me trouvais donc n'avoir que cinq dollars à neuf cents lieues de mon pays, et cela en plein désert, avec la perspective de trois jours de chemin de fer avant d'arriver à l’endroit où je comptais toucher de l’argent pour continuer ma route.
Dire que mille pensées poignantes se précipitèrent à la fois dans mon cerveau, serait inexact. Pour le moment, je restai froid comme un bloc de pierre. Je savais d'avance que si quelqu’un devait être volé sur le train, ce serait moi, Le guignon ne m'offre plus rien d’imprévu ; j'ai reçu tant de cours dans ma vie que j'en ai pris l'habitude. Quand je sors sain et sauf des circonstances les plus ordinaires, j'ai toutes les poines du monde à mo remettre ds mon étonnement, Sans doute il y avait-à des milliopuaires qui eûssent pu perdro vingt-cinq dollars comme moi j'aurais perdu une: épingle ; mais ga n’eût pas été dans les règles, et je n'aurais pu reconnaître le sort qui m’eût épargné seulement une fois
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Contre ce coup de massue j'essayai.de faire bon cœur ; je me dis que je me nourrirais de pain, de fromage et de lait pendant trois jours, et qu’une fois arrivé à Omaha, je serais sauvé. Le conducteur du train vint à moi ; ‘ Savez-vous, me dit-il, quel est l’homme avec qui vous êtes allé prendre un verro à la dernière station ? C’est le chef de toute une bande de joueurs organisée pour dévaliser les voyageurs sur la route du Pacifique. Depuis un an, nous essayons de le prendre en quelque délit flagrant qui le mette à notre merci, mais il nous échappe toujours. Voyez l’effronterie de cet homme. Il a été jusqu'à offrir à la compagnie du chemin de fer de lui payer trente mille dollars par an, à condition qu'elle lui laisse exercer son industrie dans le train même; mais comme il a été remercié, il en est réduit à attirer les voyageurs, comme il l’a fait de vous, dans quelqu'un des repaires qui sont sur la route, Il se fait de cette façon peut-être cent mille dollars par an; il n’y a pas plus d'un mois, il a pincé un européen à qui il a fait perdre vingt mille dollars en une heure. Vous n'avez donc pas remarqué les placards affichés dans chaque wagon et qui prémunissent les passagers contre le péril qui les attend ?” os et il me montrait des pancartes où était écrit en gros caractères cet avertissement que je n° avais guère remarqué, parce qu’il ne me semblait propre qu'aux gens qui ont de l'argent à perdre : “ Beware of the card monté players, you will surely be robbed 1f you don't’ —Gardeszvous des joueurs de monte; sinon, vous serez volé pour sûr’”.—Mais je n’ai pas joué, m'écriui-je, je me suis trouvé pris inopinément dans une caverne de voleurs et ils ont vidé mes poches. Comment? Je n’en sais rien; mais toujours est-il que je suis rasé à net."
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VOTYAGBA 207
Et je racontai mon histoire, j'expliquai à peu près ma situation.
Déjà bon nombre de passagers avaient appris ce qui m'était arrivé ; mais quand ils surent qu’il avait fallu si y eu de chose pour me dépouiller complètement, ils commencèrent du moins pour quelques-uns d’entre-eux, à me regarder d'un air de défiance. Je vis bien qu'ils me dot potnnatat vaguement d'être de connivence, peut-être, avec les bad vi m'avaient pillé, et que toute cette affaire, petite en a te rence, n'était qu’une comédie montée pour faire M ot victimes dans le train. “ Est-ce qu'il va nous a d
l'argent: ? avaïient-ils l’air de penser. Il faut se défier de ton et de tous dans un pays pareil. Ces brigands de l'Ouest ont toutes les manières possibles de prendre les gens, et celui-ci en est peut-être un, plus habile que les auites qui fait semblant d’être dépouillé afin qu’on vienne à son pr
ete..." Tels étaient les soupçons, je le sentais presque Rd certitude, qui s’agitaient sur la figure de ccrtains de nn
compagnons de voyage ; et cette pensée de la réprobation et
de la défiance outrageante s’ajoutant à tant de maux déjà Los et à craindre, fut pour moi bien plus cruelle, bien plus ouloureuse que la perte même que j'avais essuyée.
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On peut supporter le sathour nn , On ne supporte pas'le mépris. ‘Le premier n'est après tout qu’un rar du
sort; le second est toujours une huiniliation, qu'il soit ou
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non mérité, En me voyant l'objet non avoué, mais pres. que évident de soupçons aussi injustes, je sentis comme une diminution de moi-même. À la série des regrets cuisants, des déceptions de toute nature allait succéder la série des humiliations, c'était trop sur une seule tête. Pendant plusieurs heures je restai silencieux, réfugié dans un coin du car, dévorant avec un serrement de poitrine ce nouveau souci qui m'atteignait jusque dans ma fierté la plus légitime, dans ce qu’il y a de plus sacré et de plus digne, l'in fortune. Peut-être ceux qui me regardaient de cet œil oblique étaient-ils de tristes aventuriers enrichis par tous les moyens; je le erois maintenant. L'’honnête homme, l'homme de cœur réserve toujours son mépris, qui n'est souvent qu'une pitié hautaine, et qu’il considère comme un châtiment déjà trop grand pour l’objet qui l’inspire : le parvenu malhonnête ne peut avoir que des soupçons, mais e’est la première chose qui lui vient à l'esprit. J'aurais pu regarder du haut en bas ces écus vivants qui essayaient du superbe ; mais j'étais pauvre, j'étais absolument inconnu, je mangeaïs presque honteusement un morceau de pain quand eux ne se refusaient aucune des jouissances du voyage, et la première connaissance que j'avais faite, le seul homme à qui j'eûsse parlé, était précisément un bandit! !
Je centis et je mesurai toute la portée de circonstances pareilles, et, ne pouvant les dominer, je parvins à trouver juste assez de force pour m'y soumettre.
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Zn passant À Ogden, je fis quelques provisions, et surtout de tabao; j'en étais arrivé À un énervement tel qu'il
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me fallait fumer à outrance pour m'engourdir et trouver cette espèce de calme plein d’agitations sourdes qui deviennent fiévreuses au moment de la réaction. J'essayai de vendre quelques menus objets afin de me procurer un lit dans le Pullman jusqu'à Cheyenne, mais je n’en eus pas le temps, et je repartis de nouveau avec la perspective de passer trois nuits debout ou assis ayant d'arriver à Omaha.
La première nuit, je la supportai tant bien que mal; j'étais encore heureusement dans un wagon de première classe ; je dormis à peu près trois heures dans des postures que je dus changer dix fois, et le matin je m'éveillai bien avant tous les cogs de l’ouest. A deux heures de l’aprèsmidi, nous devions être à Cheyenne. Je ne dirai rien de cette partie de la route qui n’offrit du reste aucun incident, et pas d’autres désagréments que de me rencontrer à toutes les stations avec mes anciens compagnons du Pullman car,
et de les éviter de mon côté aussi réellement qu'ils avaient l'air de le faire du leur.
A Cheyenne, le train de la malle resta une demi-heure et me laissa. Quatre heures plus tard je prenais un con-
voi d’émigrants qui devait me rendre jusqu'à Omaha en un peu moins de deux jours:
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Un train d'émigrants n’est pas précisément un train spé. cial, Ilne faut pas s’en exagérer la splendeur ni les agré. ments, encore moins la rapidité, Le train d'émigrants met quarante heures à faire le trajet que le train de la malle fait en vingt-six ; ainsi donc, le train que j'avais laissé allait ar-
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