THE NEW YORK PUBLIC UÎRA3Y
SUITE DU RENVOI U. *ï01
entre les deux portes d'entrée d'ycellc chambre, et après qu'ils eurent tenu quelques propos, ledit Raimbaudière rentra dans la chambre, tirant son 6pée, s'approcha dudit sieur de Criquebœuf, le frappa dans le petit ventre, disant : Mordie, je ne veux d'autre rançon que la vie; lors les tripes lui sortaient à grande abondance. Lequel Beslinière se mit en colère, disant ces mots : Mordie, cousin, vous m'avez fait tort, nous lui avions promis la vie, il ne fallait pas le tuer; si c'en était un autre que vous, j'en aurais raison présentement ; lequel Raimbaudière lii fit réponse, disant : Cousin, il faut faire ce que l'on commande. Ledit sieur de Criquebœuf fut couché par ledit Beslinière qui lui dit plusieurs fois qu'il était marri de sa mort, que sur sa foi on ne lui en avait tenu promesse, et qu'il voudrait avoir un bras coupé et n'y avoir point été. Ledit de Criquebœuf demanda du vin parce qu'il lui prenait des faiblesses de temps en temps, lie l'en pouvant assister, attendu que lesdits Chauvelière et Pucelière avaient pris les clefs de la cave ; ce que voyant ycelle déposante s'adressa au sieur du Plessis comme il entrait dans la chambre, et dit : M. du Plessis, ils ont pris les clefs de la cave, qu'il vous plaise commander qu'elles soient apportées et la cave ouverte pour avoir un peu de vin pour M. de Criquebœuf, attendu qu'il lui prend des faiblesses de temps en temps et qu'elle voyait qu'il ne vivrait plus guère, et môme pour avoir des confitures; lequel du Plessis fit réponse : Mordie, il n'en a que faire de vin ni de confitures, demanda à ycelle déposante où était l'or et l'argent et joyaux dudit de Criquebœuf et qu'elle en aurait cinq cents écus pour sa part qu'il lui donnerait ; laquelle lui fit réponse que quand elle le saurait, elle ne lui dirait pas, et à l'instant fit ledit du Plessis ouvrir par force, à ycelle déposante, une partie des boîtes, coffres, bahuts, armoires, cabinets et garde-robes, lui faisant choisir les clefs de chacun. Et ainsi qu'elle les ouvrait, les uns après les autres, ledit sieur du Plessis était là présent h y voir et y fouiller; ledit Pucelière et un nommé Letertre, frère ou cousin dudit Pucelière, prirent la vaisselle d'or et d'argent qui y était, douze coupes, trois douzaines d'assiettes, trois bassins h laver, six salières, trois aiguières, trois douzaines de cuillers, deux chaufferettes, quatre vinaigriers et autre grand nombre de vaisselle d'argent, et quant aux carcans, brasselets et autres richesses furent ramassés par lesdits sieurs du Plessis, Pucelière, Letertre et autres, lesquels Pucelière et Letertre disaient audit du Plessis, ainsi qu'ils trouvaient lesdits joyaux et autres doreries : Cela sera bon pour madame du Plessis. Et lequel sieur du Plessis fit couper un cordon de soie audit Pucelière, où étaient enfilés six gros boutons d'or étant dans un collolin de cuir qui était dans la chambre que ledit de Criquebœuf avait porté à son col le jour d'auparavant ; ainsi furent
pris, par ledit sîeur du Plessis et ses gens, tous les titres, papiers, obligations, cédules et enseignements ; et lequel du Plessis ayant trouvé un petit coffre de bois où ledit sieur de Criquebœuf mettait ses lettres, dans lequel il y avait une bourse de velours cramoisi où il y avait cent écus en or, les apporta sur la table et les compta, où elle entendit qu'il dit : Voyez le petit monceau qui élait là. Lorsque ledit sieur de Criquebœuf, sur son lit, ayant entendu ce qui se disait, il dit ces mots : Plessis, regarde dans le coffre où tu as trouvé cette bourse, tu y trouveras trois lettres que lu m'as envoyées depuis quatre jours; hier fut la dernière, dont Vasiinière m'en a apporté deux par lesquelles tu me promettais amitié. Et étaient présents ledit François Rousseau et Vasiinière, maîtres chirurgiens (1) qui avaient été mandés pour le panser. Lequel Vasiinière, prenant la parole en pleurant, dit : Il est vrai, M. du Plessis, vous me les avez données à lui apporter avec une sauvegarde ; en outre, vous lui mandiez et assuriez par moi que vous étiez son ami, oubliant le passé; tellement que je suis la cause de sa mort, pour l'avoir assuré de tels propos. Lequel sieur du Plessis n'eu fit aucune réponse, sinon un branlement de tète en murmurant. Lequel Vasiinière s'en alla en pleurant, disant qu'il n'aurait jamais de joie au cœur ; en eSiU, il demeura malade et mourut peu de temps après* comme quinze jours environ. Laquelle dame de Saint-Melène ayant été menée plusieurs fois pour faire rendre le donjon, battue à mots avec injures et menaces, fut ycelui donjon rendu par ledit La Fontaine. Ladite (lame de Saint-Melène étant rentrée dans le château en pleurant, fut dit par le sieur du Plessis qu'elle eût à sortir promptement dehors. Laquelle dame lui demanda congé de rester avec son mari pour l'assister, parce qu'il n'avait plus guère à vivre ; le sieur de Criquebœuf, parlant au sieur du Plessis, lui dit : Tu m'as fait tuer après m'être rendu, fut répondu par M. du Plessis : Je savais bien que tu ne mourrais que de ma main ou par mon ordre, disant à ladite Saint-Melène : Par là, mordie, vous sortirez tout à l'heure dehors. N'ayant que sa chemise et un garde-voile de servante, et ainsi mal accoutrée, qu'ycelle dame de Saint-Melène, en pleurs, voulait dire adieu à son cher mari; elle tomba évanouie, ce que voyant ledit sieur du Plessis dit ces mots : Mordie de la chienne, elle fait seulement semblant d'être évanouie : s'approcha d'elle, lui tira une chausse qu'elle pait chaussée, disant qu'il la fallait jeter dans l'eau par les fenètrès du château, appela des soldats halbardiers pour le faire. Un soldat
(1) René et François Rousseau de La Vasiinière étaient frères, le premier avait épousé Antoinette Domin. — François Rousseau avait un fils, Gilles, qui épousa Marie de La Faucille de La Montagne. (M. Tabbé Pointeau.)
s'approcha qui en eut pitié et ne voulut lui faire aucun mal, sinon qu'il lui desserra les dents avec la pointe de son épée ; elle fut ainsi près d'une demi-heure en faiblesse, Tesprit lui étant revenu, elle fut chassée dehors ainsi mal accoutrée, sinon que ycelle déposante et une fille de chambre, nommée Catherine Gousse, prirent un manteau de fiilaine blanche, suppliant le sieur du Plessis qu'il permît de le donner à ycelle dame pour se couvrir, ce qu'il leur accorda en disant : Portez-lui donc à cette vieille chienne, et demeura ladite déposante avec ledit sieur de Griquebœuf, et incontinent après qu'il fut sur les sept heures du matin, ledit François Domin, dit Raimbaudière, et un nommé Montigné, de la ville de Craon, prirent Guyaume Fouassier, fille dépensière, et voulaient la faire entrer vers la cave qui avait été ouverte (voy. pi. XXX). Elle se recula et gagna le milieu de la cour pour leur échapper; ils la prirent à pleins bras et la portèrent de force dans ycelle cave, en présence dudit sieur du Plessis qui était dans la cour ; encore que ycelle déposante qui était au bas du degré de la cave, elle sortit et s'adressa au sieur du Plessis, lui disant ce que dessus et le suppliant d'avoir pitié de cette pauvre fille, qu'elle ne filt violée ; lequel sieur du Plessis lui fit réponse : Mordie, taisez-vous; si vous pouvez vous en exempter vous-même, vous serez bien. Ce que voyant elle se retira, entendant ycelle Fouassier aller au tabourin (1) de la cave, laquelle fille fut tellement offensée qu'elle fut, étant à Laval, bien sept semaines malade au lit et demeura troublée de son esprit, ne fit jamais de fin et mourut incontinent à la ville d'Angers, où alors demeurait ladite dame do Saint-Melène, et fut enterrée à Saint-Pierre.
« Disant ladite déposante, sur ceenquise, avoir vu plusieurs fois ledit François Rousseau et Vaslini^re, auparavant ladite prise du château, parler audit sieur de Griquebœuf, comme messager et traitant l'accord d'entre lui et le sieur du Plessis, des querelles avec ces messieurs et ceux du BourgrÉvêque, dont ladite Saint-Melène, veuve dudit sieur de Griquebœuf, était issue. Ecrivait aux filles légitimes dudit sieur du Plessis (3) lettres d'amitié et fidélité, oubliant ce qui s'était passé entre eux, ensemble avec une sauvegarde dudit sieur du Plessis ; desquelles sauvegardes et lettres ladite déposante dit avoir vu et ouï audit défunt de Griquebœuf, bien aise dudit accord, et même a connu défunt Rousseau, frère atné dudit Vaslinière, et vu venir plusieurs fois audit château de Montjean, parlant audit défunt de Griquebœuf dudit accord, et réconciliation, disant que ledit sieur du Plessis voulait vivre en amitié et fidélité. Lequel sieur de Griquebœuf,
(1) Tapage, violence.
(S) Anne, Guyenne et Claude, qui se firent religieuses. (Voyez p. 347.)
la nuit ensuivant, au bout do vingt-quatre heures qu'il avait élé fra|>pè. mourut. Et en outre furent tués et assassinés deux hommes dudit sieur de Criquebœuf, l'un nommé Lavallée et l'autre Pierre... Avec eux Pierr- Lepage, closier à la Tribalerie, paroisse de Courbeveille, qui était en sot rang faire la garde audit château, parce que là étaient les biens des paevres gens de tout le pays, de même que celui de toute la noblesse qui jouissait des coffres et bahuts, en tel nombre qu'elle pensait qu'iJ y ei avait plus de quatre à cinq cents ; qu'après que ledit sieur du Plessis eut volé et pillé le plus beau et le meilleur, il consentit le pillage à ses soldats. Les pauvres gens vinrent de toutes parts pleurer et supplier ledil sieur du Plessis qui n'en eut aucune pitié et ne leur fit rendre aucone chose. Lequel du Plessis fit emmener parcharrettes plusieurs coflFres pleins de bardes, comme firent aussi Hardonnière, Beslinière, le prêtre Onr. Réauté, Brancherais et plus de vingt autres qu'elle a vus voler audil château un bien immense ; sur ce enquise, dit que le sieur de Criquebœuf ne faisait point la guerre, mais vivait paisiblement dans sa maison. comme étant âgé de plus de soixante ans, ainsi qu'elle a entendu dire et qu'elle pouvait juger à la prestance de sa personne. C'est ce qu'elle a dit savoir des faits par nous enquise ; il y a plus de vingt autres témoins qui ont fait des dépositions de môme nature et presque encore plus fortes.
«Lesdites informations ayant élé déposées au greffe, ledit sieur du Plessis avec ses soldats furent forcer le greffier et les prirent, ce qui fut cause que ladite dame de Saint-Melène, veuve dudit sieur de Criquebœuf. fut obligée d'obtenir une commission pour informer de nouveau.
« Délivrée la présente copie sur une autre copie tirée du greffe de Laval, en mil sept cent vingt-cinq.
« Tous ces faits se sont passés sous le règne d'Henri IV, roi de France et de Navarre, la nuit d'entre le mercredi six et jeudi sept octobre mil cinq cent quatre-vingt-onze, o
Pièces communiquées par M. Louis Planté, notaire à Ballots. — M-Tabbé Duchesne les avait données dans Craon et ses barons^ mais avec des erreurs que nous avons corrigées au moyen des renseignements qu'a bien voulu nous communiquer M. l'abbé Pointeau, curé du PortBrillel.
Montjean était une des dix châtellenies de Laval ; il ne reste plus de ce château que des ruines encore imposantes. Sa forme était un carré régulier de quatre-vingt-sept mètres environ de côté. Sa façade au nord était sans ouverture ; sa base, battue dans toute sa longueur par un vaslo étang, est aujourd'hui rongée par l'eau, à plus d'un mètre de profondeur, ce qui fait craindre un prochain éboulement. Le château communiquait ii