CHAPITRE III
De l'an 480 à 818. }
Le nom terrible des Frjocs avait |>éDétré daos le pays et rbaciin désirait qu'ils y apportassent leur empire.
iGrbo. di Touis.)
lENTOT les Francs vinrent h leur tour heurter le colosse 450 romain.
iEgidius, commandant des troupes impériales, voulut leur opposer les Saxons; ceux-ci, se hâtant de profiter de cet imprudent appel, remontèrent la Loire, vinrent, sous la conduite d'Odoacrc ou Audovachre, s'emparer d'Angers, ravagèrent notre pays et en enlevèrent des otages. Le chef des Francs, Childcric, marche sur eux, les chasse d'Angers, met le feu à cette ville et tue le comte Paul qui commandait pour les Romains. Mais Odoacre revient sur Angers à la tète de dix mille hommes ; Childéric, qui avait alors les Alamans sur les bras, laissa les Saxons maîtres d'Angers et des autres villes de la province, et fil même alliance avec eux pour combattre ses nouveaux ennemis (1 ).
(i) « Audovachrius rex Saxonum navali hostico Andcgavis populatur... Andcgavis cl alias whes sibi subigcns, obsides acccpit. . . Hildericus rex Andcgavis inccndit et Paulum comiiem urbis perimit... » (Siglberli, Gemblac. chron.^ année 480-481.) Sous Constantin et ses successeurs, les titres de Comte et de Duc remplacèrent ceux de Préteurs et de Consulaires. Au v« siècle, ces officiers s^cmparërcnt de tous les pouvoirs civils et militaires, judiciaires et administratifs. Les Mérovingiens les y maintinrent, et de là date celle confusion des pouvoirs qui exista pendant tout le moyen âge.
Voir Grégoire de Tours, liv. II, 18, 10; Bourdigné, eh. xv.
82 DOMINATION FBANÇAlSe.
490 Ces Saxons ne furent chassés de noire pays que vers Tan 490 par le chef breton Budic. Les ravages dont les Provenchercs gardent la trace datent très-probablement, comme nous l'avons vu, du séjour de ces barbares dans le Craonnais.
Du temps de Childéric, un chef du nom de Rigomer ou Rignomer vint fonder au Mans un petit royaume que Clovis détruisit en 810, ainsi que beaucoup d'autres petites royautés semblables.
Effroyables temps où de tous les points de l'horizon. Saxons, Huns, Visigoths, Vandales, etc., et à leur tête le peuple franc, vinrent se précipiter comme une avalanche sur nos cités gallo-romaines, ne laissant après eux que la mort et la dévastation ! C'est alors que les peuples purent se rassasier des fruits produits parce principe échappé de l'abîme et contre lequel luttera éternellement le génie du bien, — le droit du plus fort^ — unique loi des siècles de ténèbres ou de barbarie. Dans ces malheureux temps, nul frein à toule convoitise : la foi jurée, les liens du sang, rien n'était sacré : le fer, le poison, tout était bon contre un compétiteur; et si, pour en venir à bout, quelques chefs barbares se liguaient ensemble, c'était pour mieux s'entre-déchirer ensuite. Depuis longtemps déchue du titre de compagne de l'homme, la femme n'était plus que le jouet d'un caprice brutal; prise, puis abandonnée, ou tombée dans la honte, elle était souvent trop heureuse, elle et ses enfants, si elle pouvait échapper aux fureurs d'une rivale. Voilà, au dire des auteurs contemporains, où étaient arrivés les peuples païens et tous ceux chez lesquels la vraie religion n'avait pas fait germer l'amour de ses semblables, le respect de l'autorité, celui des liens du mariage et du droit des faibles. On peut lire à ce sujet Grégoire de Tours et Frédégaire, auteurs contemporains.
Dans un tel chaos quelle lumière pourrait donner l'histoire sur notre petite localité? Tout ce qu'on peut dire c'est que nos forêts, difficiles à pénétrer, et encore peu peuplées, n'offrant aux envahisseurs qu'une chétive proie, durent être un peu plus h l'abri de leurs ravages que le reste des Gaules.
Sous ce flux et reflux de peuples presque sauvages, le pouvoir de Roine s'eflaça de plus en plus dans nos Ârmoriques. Mais c'est à la rude et indomptable énergie de Chodowig ou Clovis (481-8H), qu'il était réservé de nous soustraire entièrement au joug romain.
Déjà sous Clodion et sous son successeur Mérowig, les Francs avaient tenté quelques incursions dans le nord des Gaules. Ce peuple avait la môme origine que les Gaulois, mais ceux-ci avaient subi la civilisation et la corruption romaines, tandis que les Francs avaient conservé toute la vigueur de leurs mœurs farouches.
Clovis, soit spontanément, soit qu'il eût calculé tout le parti qu'il 496 pourrait tirer de la haine des Armoricains catholiques contre les Visigoths ariens de la rive gauche de la Loire, embrassa la religion chrétienne en 496 et aussitôt TArmorique Taccepta volontairement, dit M. Aug. Thierry, et même avec enthousiasme, dit Grégoire de Tours, comme chef de la chose militaire (i).
Nos cités armoricaines ne furent donc point conquises, mais se joignirent de leur propre gré au royaume mérovingien, et leur organisation civile ne fut changée en rien par Clovis qui n'en avait ni le droit, ni le désir, et après lui elle fut ce qu'elle avait été auparavant. Remarquons, en outre, que l'Armorique était redevenue presque entièrement gauloise quand Clovis, devenu chrétien, tit alliance avec elle (2), et que nos contrées, souvent en révolte, avaient échappé aux ravages du fisc romain. Là point d'esclaves, dit M. de Courson, mais des colons cultivateurs. Là, bien avant l'apparition des Francs, régnaient plus qu'ailleurs les mœursféodales. Des patrons, chefs de clans, que Libanius appelle 'despotes^ et d'autres auteurs tierns ou tyrans^ exerçaient sur leurs vassaux une puissance presque souveraine, comme sous les Romains. Leurs demeures fortifiées, oppida, servaient souvent de refuge aux cultivateurs et à leurs bestiaux.
Plus lard, au v* siècle, dans le Midi surtout, cet ordre de choses fut modifié par l'institution des Décurions, dont le nom resta dans la hiérarchie ecclésiastique (Decanus^ Doyen). Mais l'habitude de se recommander à quelque chef puissant, c'est-à-dire l'usage des clientèles, demeura, et de là à la véritable féodalité il n'y avait qu'un pas.
Quelques siècles après, la population fut divisée en deux classes. A la première, appartenaient les terres et le droit d'élirp les magistrats. Elle
(1) a Le nom terrible des Francs avait pénétré dans ;la Champagne, et comme chacun « désiraitqu'ils y portassentleur empire, les Burgundcs (ariens) résolurent de faire mourir n l'évéquequi leur élail suspect, d (Grégoire de Tours, liv. Il, 23.)
(2) Un poète, vivant vers 416, nous apprend que les peuples des bords de la Loire étaient alors régis par le droit coutumicr Jure gentium ; là, dit-il, point de chicanes; Jà les sentences capitales qui émanent du chêne (des Druides) sont écrites sur des ossements, lia les campagnards pérorent.
o Ruslici pérorant, privatijudicanl^ ibi totum licct. Si di vas fueris Palus appellaberis, ô sylvae, ôsolitudines quis vos dixit libéras! » L'interlocuteur répond : « Neque dives sum, neque robore uti cupio, nolo jura haec sylvcslria. »
On voit par ces passages que les mœurs gauloises avaient déjà repris leur empire dans notre pays et que Tindépendance des jugements parjurés était aussi anlipalhique aux Romains dégénérés que la liberté de la défense donnée aux campagnards. (Voyez M. de Courson, Origines armoricaines ^ p. 191 .)
496 était exempte d'impôts, mais elle devait le service militaire, comme les vassaux et les arrière-vassaux possesseurs de fiefs.
Selon un capitulaire de Charlemagne de 807, tout homme libre, c'est-'idire ne possédant pas de fiefs, mais des terres dites allodiales, devait un homme à pied par trois ou cinq manses peuplées de bétail {mansos^ vestitos) (1) ; ceux qui ne possédaient qu'une manse marchaient un sur trois; ceux qui n'avaient ni serfs, ni propriété foncière marchaient un sur six, et les cinq autres payaient chacun un sou d'or à celui qui partait (2).
Dans la deuxième classe étaient les serfs-colons qui étaient attachés à la terreet vendus avec elle. Ils jouissaient de ses produits en payant une redevance et étaient plutôt esclaves de la glèbe que du propriétaire. Ils pouvaient acquérir et, sous le rapport matériel, leur position était souvent meilleure que celle de l'homme libre (Bûchez) ; aussi ne désiraient- ils pas l'affranchissement, et tout au contraire on voyait fréquemment, surtout dans les années de disette alors si communes, des familles libres tout entières se vendre de leur plein gré (3). Quelquefois aussi des gens mariés contre les lois canoniques se vendaient aux églises avec leursenfants ; en se donnant ainsi ils plaçaient sur leur tête quatre deniers pour reconnaître qu'ils ne s'appartenaient plus. (Nov. GalL Christ.)
Ce triste état de choses tenait d'abord à l'habitude générale de protectorat qui était passée dans les mœurs gauloises et romaines et qui pour ces peuples était devenue un besoin (4) ; ensuite, à la difficulté qu'on
(I) La manse, Tnan^io^ mansura, d*oû est venu le mol maison, étail une iK3tilc habilalion ou censé à laquelle éiaicnt joints unedouziaine environ de Bonniers. Chaque bonnier étant de 128 à ido ares; il s'ensuit que la manse ôlail une ferme de lo h 20 hectares. Elle élail munie de prairies, nourrissait des bœufs et suffisait pour faire vivre une famille de cultivalcurs. C'est Torigine de nos métairies. Nous trouvons dans les Archives d'Anjou (t. Il, p. 28), que Geoffroy Papobœuf, seigneur de Rillé, donna à Marmou tiers :« Unam terrae mensuram cm m pralis ad ipsam perlincnlibus et boves et parcuni cum ovibus, fecit anno 1063. Testibus Odone pra^posilo de Barolia {prévosL de la baronie), Aimerico de Mallaio, Roberlo Bodardo, etc. » Ce dernier témoin, ou son lils, figure encore dans une donation faite, en 1116, par Bursard, à l'abbaye de Fontevrault. (Cart. de Font,, t. !«', p. 101.)
;i) Histoire de France, par Charton. Le sou d'or valait à peu près quatorze francs. Selon la loi Ripuaire XXXVni,6, la valeur du solidus au vi» siècle était celle de deux bœufs (Ozanam); au viu« siècle, un cheval était estimé cinq sous d'or valant chacun quatorze francs cinquante de notre monnaie {Test, de saint Bertrand); au ix» siècle, un porc valait quarante deniers de chacun vingt-sept centimes (Eginhard), et la peau de mouton dont senvcloppait Charlemagne pour aUer à la chasse était estimée un sou. (Bloine de Saint-Gaii.)
(3) Voyez à l'an 700 Je modèle de l'acte usité en pareil cas au vii« et au viir siècle.
{À) On (>eut remarquer que les populations danoises et saxonnes du nord de l'Europe,
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