PREMIERS COMMANDANTS DU CRAONNAIS
Chefs Bretons, Lambert ou Landibert, etc.
I^remière Maison de Craon i
Âr«DRÉ DE Brulon; LisoiR LE Vieux; Suhard le Vieux ; Lisoir le Jeune;
GuÉRiN (de 826 à 1639).
Creones lolias Andrgavi nobilissimi.
(CnopiN, liv. |w.)
DUS avons dit dans le chapitre précédant que le Craonnais, alors dans les Marches de Bretagne, avait été confié à Lambert. Ce chef, pendant les démêlés de Tcmpereur avec ses enfants, avait pris parti pour Lothaire, et faisait tous ses efforts pour donner à celui-ci la Bretagne. Nominoé, encore fidèle à Tempercur, ou plutôt, songeant peut-être déjà à travailler pour lui-même, déjoua ses projets et s'empara, en 830, de tout le pays jusqu'au delà du Coesnon (I) et de la Mayenne, ce qui n'empêcha pas Lambert, en 834, de battre entre Le Man»et Blois Tarmée impériale commandée par le comte d'Orléans (2). Lambert se hâta d'annoncer
(I) Rivière qui séparait la Bretaf^ne de la Normandie.
(i) « Fuit praelium inter Lambertum et Odoncm comités in (luo pcricruntmuUi nobiles, ipso Odo cornes Aurelianensium ; Wuigclinus fratiTcjus cornes Blcsicnsium, Guidocomcs Cenomanonsium et Toute abba Sancti Martini.» [Chr.du P. Labbc. ) C*cslau môme faitquc semble se rapporter ce passasse de d'Ari^enlrô, 11, 18 : « Landbcrlus cum Britonoibus, quosdam Caroli Narkiorium Neduanae ponlo inlcrccplos pcrimit. » La chronique du prieuré de Sainle-Caliierine, citée par Le Baud, dit aussi que Guy et Lambert étant en guerre pour leurs limites, Lambert surprit Guy près de Craon et le tua.
102 PREMIERS CONMA?iDAr<TS DU CRAONNAIS.
834 cet heureux retour de fortune à Lolhaire qui revint à la hâte du Dauphiné à Matval dans le Maine (1); mais ce prince, soit qu'il cédât à un heureux mouvement de repentir, soit par tout autre motif, fit sa soumission et alla se jeter aux pieds de son père, heureux de lui pardonner. L'empereur se contenta de l'envoyer en Italie, et Lambert reprit le commandement des Marches de Bretagne (834). A peine rentre dans son commandement, Lambert voulut attaquer Nominoé; mais, forcé par Tcmpereur à faire la paix et à renoncer à ses projets sur la Bretagne, il se retira en Italie auprès de Lothaire, et y mourut en 836, si l'on en croit Lobineau qui a sans doute suivi en ceci Vastronome^ contemporain de Louis le Débonnaire.
Mais bientôt apparaît dans notre pays un second Lambert dont le caractère ambitieux, turbulent, ressemble tellement à celui dont parle Eginhard, que nous pensons que les deux personnages n'en font qu'un et qu'après la mort de l'empereur, en 840, Lambert, revenu en France, n'y mourut qu'en 851. D'après cette version, Lambert aurait pu avoir trente ans en 818, lorsqu'il fut nommé au commandement des Marches de Bretagne, et n'avoir encore que soixante- trois ans quand il mourut.
On sait que Louis le Débonnaire laissa la France en proie h toutes les discordes que devait amener le fatal- partage de ses Etats à ses enfiints. Les quatre frères ne voulurent point accepter le partage fait par lui et résolurent de s'en remettre au sort des armes.
Lothaire et Pépin II joignirent leurs forces composées des Austrasiens, des Italiens et des Neustriens septentrionaux. D'un autre côté, Louis, h la léle de ses Germains, se réunit aux troupes de Charles, formées de Poitevins, d'Angevins notamment, placés sous le commandement de Lambert, comte des limites nantaises (D. Morice), et de tous les peuples renfermés enlre la Seine et la Loire.
Le 25 juin 841, ces énormes masses se heurtèrent à Fontenay, dans les plaines d'Auxerre. Le combat fut acharné. Malgré des prodiges de valeur, Lothaire fut battu et cent mille hommes restèrent sur le champ de bataille; les meilleurs guerriers y périrent, perte immense, irréparable pour l'empire des Carlovingiens.
Pour assurer le fruit de leur victoire, Louis et Charles, réunis à Strasbourg, convinrent d'une alliance contre Lothaire. Nithard nous a conservé les serments prononcés dans celte circonstance par les deux
{\) Matval (Bonne VaUèc), mainlcnantBonnevau, enlre Saint-Calais et vSavijçnv : Celait un ancien domaine romain dont il ne reste plus que deux galeries voûlécs en pierre détaille. (De Péligny.)
CQEFS DRETO?iS, LAMBERT. 103
alliés. Voici d'abord celui de Louis le Germanique, formulé en langue 840 romane afin d'être compris des Français sous les ordres de son frère :
« Pro Deo amur et pro kristian poblo et nostro commun salvement « d'est di en avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai « eo cist meon frade Karlo et in adjuda et in cadhuna cosa, si cuni ora € per dreit son frade salvar dist, in eo quid il mi altresi fazet et ab Lud- « ber nul plaid numquam prindrai qui meon vol cist meon fradre Carie d in damno sit (1). »
Un chef galio*romain, du parti de Charles le Chauve, prononça de son côté le serment suivant :
« Si Lodwig sagrament que son frade Karlo jura conservât et Karlos 0 meos sendra de suo part non lo staint, si io returnar non lint pois, a ne io ne neuls eui eo rctornar lint pois, in nulla adjudha contra Lodwig <i non li iver (2). »
Voilà les premières traces de notre langue recueillies par les historiens.
Par le traite de Verdun, Lothaire fut réduit à Tltalie et à la Lotharingie (Lorraine). Louis eut le pays situé entre la mer du Nord, TElbe et les Alpes (l'Allemagne), et Charles, la Gaule comprise entre. TËscaut, la Meuse, la Saône, le Rhône, la Méditerranée, les Pyrénées et l'Océan, à peu près la France actuelle.
Mais ce premier déchirement de Tempire de Charlemagnc amena de nouvelles divisions : Pépin II, dans l'Aquitaine (pays au midi de la Loire), Bernard, dans la Septimanie (grande partie du Languedoc), Nominoi^ en Bretagne, prétendirent se rendre indépendants. Nominoé parvint k laisser la couronne à son fils Erispoé, et ce dernier fut admis à en faire hommage à Charles.
Au milieu de cette conflagration générale, Lambert, qui s'était attaché à la fortune de Charles et qui, dit-on, avait puissamment aidé au gain de la bataille de Fontenay, demanda le comté de Nantes. Renaud, comte de Poitiers, lui fut préféré. Lambert devint furieux ; pour l'apaiser, le
(t) a Pour rameur de Dieu, pour le commun salul du peuple chnHicn et le nôtre, de co jour en avant, autant que Dieu me donnera savoir et pouvoir, je soutiendrai mon frère Charles, ici présent, par aide et en chacune chose, si comme un homme par droit doit soutenir son frère, tant qu'il fera de même pour moi, et jamais avec Lothaire ne prendrai d engagement qui puisse causer dommage par mon vouloir, à mon frère Charles. »
(2) « Si Louis garde le serment qu'à son frère Charles il jura, et si, de son côté, Charles, mon seigneur, ne le garde pas, si je ne puis Ty ramener, ni moi ni aucun autre, je ne lui donnerai aucune assistance contre Louis.» (Tiré de Charlon, de Chaufard, etc.)
104 PREMIERS COMMA>'DAiNTS DU CRAONNAIS.
843 roi lui donna la riche abbaye de Saint-Aubin (1); mais peu satisfait do celte compensation, il prend les armes et engage Nominoé à s'affranchir du joug des Francs (843)-. Tout lui réussit d'abord. Avec l'aide d'Erispoé, fils de Nominoé, il surprend son compétiteur qui, après un léger succès à Moissac sur la Vilaine, se reposait près de Blaindans les prairies arrosées par risac, le met en déroute avec ses Nantais et Poitevins, et arrache la vie à Renaud lui-môme. De là Lambert court s'emparer de Nantes, et pour s'y rendre populaire, congédie ses troupes. {Chron. de Véglise de Nantes^ citée par Le Baud, ch. xiv.)
Les habitants ne se virent pas plutôt libres qu'ils se révoltèrent et chassèrent Lambert. Dans son aveugle rage, cet ambitieux va mendier secrètement l'appui des Normands, déjà depuis douze ou treize ans la terreur de nos côtes (2). Pour prix de leur secours il leur promet le pillage de Nantes. Sa proposition sacrilège est acceptée. Les barbares, guidés par Lambert lui-même, partent des côtes de la Neustrie avec soixante-sept voi-. les. Nantes est pris et saccagé, l'évêque Cohard est égorgé à l'autel même et son clergé massacré (3) ; lesjeunes filles, les jeunes gens seuls sontépargnés et emmenés, en esclavage ; les Normands se retirent gorgés de butin (4).
Lambert n'eut pas honte de chercher à recueillir le fruit de tant d'horreurs; il revient régner sur ces murs désolés et partage le comté de Nantes à ses chevaliers Girard, Raynarius et Gunfroy son neveu. Cependant son intelligence avec les barbares et son infâme marché furent 'découverts . Les Nantais mettent à leur tête les enfants de leur malheureux comte 1 1 prennent les armes. Mais la fortune, encore complice de Lambert, laissa tomber ces deux jeunes guerriers, comme leur père, sous les coups de
(1) Nov, GalL Christ. En effet, Lambert figure le sixième dans la liste des abb6s de Saint-Aubin, ctOdon, le scplième, lui succède vers 851, ce qui coïncide avec la date de la mort de Lambert.
(2) Déjà, vers 830, des pirates normands étaient venus s^emparer de Noirmoutiers. En 837 ils dévastèrent la Bretagne. (Chronique de Saint-Florent^ citée par Tabbé des Roches.) On comprenait alors sous le nom de Normands ou hommes du Nord (Nordmann\ les Danois, les Suédois et les Nor\végicns.
(3) Bmirdi^né (t. H, p. 31) dit qu'en ibli fut relevée, dans Téglise Saint-Pierre d'An- (^crs, la châsse de saint Cohard, évéque de Nantes, laquelle était là depuis plus de 400 ans et qu'on la remplaça par une châsse neuve, riche et bien ornée. Hircl> qui écrivait après Bourdi^né, dit que Cohard avait été choriste dans cette église de Saint-Pierre, et qu'on célébrait sa fôtele 23 juin, anniversaire de sa mort. En efTet, Le Raud, ch. xiv, dit que la surprise de Nantes eut lieu le jour Saint-Jean, trente jours après la bataille deDlain. D. Morice appelle Cohard, Gun/mre/, et Tabbé Grandet, Cohard.
(4) Chronique de la Chartreuse de Villsdieu et Chron. iVawnr/., Acla firit., 1. 1. Les chroniques de Sigebert ei de Rcginon placent ces faits dix ans plus tard. Anno DCCCLHI. Ce qui n'est pas probable.
Tusurpaieur. Les Nantais étaient consternés. Le clergé, toujours fidèle à 844 sa mission, fut leur secours. iElard, le nouvel évêque, ne craignit pas d'excommunier Lambert et de faire parvenir à Charles les plaintes et les cris de son troupeau. L'empereur, déjà fort mécontent de Lambert, s'adressa au duc de Bretagne et lui fit aisément sentir les dangers qu'il courait avec un tel vassal, et pour achever de le gagner, lui promit l'oubli du passé et le titre de prince de Bretagne. Nominoé accepte, tombe sur Lambert au moment où il croyait triompher, et le met en fuite. Obligé de lâcher sa belle proie, Lambert vint avec ses Normands se réfugier à Craon.
A cette époque Craon était un village dépendant du tenitoire nantais et lui appartenant du droit de Saint-Clément de Nantes, monastère dont Doda, sœur de Lambert, était abbesse.
Sur ce fait si important pour notre histoire, citons les termes mômes de la chronique nantaise, reproduite par D. Lobineau (î2o vol.).
c Lambert voulut s'établir dans le principal château dejNantes afin d'imposer à révêque iEtard et aux habitants ; mais le prélat et ses diocésains firent échouer ce dessein. Lambert s'en vengea en leur causant toute espèce de maux. Alors Tévéque alla trouver le roi Charles, lui fit connaître tout ce que lui et les Nantais avaient à souffrir de Lambert. Le roi, indigné, chargea l'évoque de dire à Nominoé, prince de Bretagne, et qui avait aidé Lambert à s'emparer de Nantes, que s'il voulait expulser ce perfide voisin il oublierait ses offenses. A quoi révéque ajouta que : si Nominoé n'obéissait pas, le roi se joindrait à Lambert pour lui faire la guerre. Alors Nominoé, quoique redoutant peu les menaces du roi, mais ému des plaintes de ses vassaux, fit dire à Lambert qu'il eût à restituer à l'Eglise et aux habitants de Nantes les droits qu'il avait usurpés, sinon il lui déclarerait la guerre. Lambert effrayé sortit de Nantes et s'enfuit jusqu'à Craon, bourg alors dépendant du territoire nantais, sous la juridiction du monastère de Saint-Clément de Nantes, et dont était alors supérieure Doda, sa sœur. De là Lambert fit beaucoup de mal à ses voisins; ils voulurent se réunir contre lui, ils furent vaincus. Gujt, comte du Maine, croyant l'écraser, leva une grande armée, mais il fut également battu. Ainsi victorieux de ses ennemis, Lambert bâtit un château-fort sur le bord de l'Oudon, étendit sa dominalion sur tout le territoire angevin compris entre la Mayenne et la Loire, et s'y maintint par la force des armes jusqu'à sa mort. Il fut enterré à Savenières, en Anjou (1). »
(1) «Lambcrtusvoluil dominn suamin principali arce hujusurbis (Nannctensis)œcli-