‹ Chroniques craonnaisesChapitre 23 sur 127 · ANDRÉ ET LISOIR LE VIEUX · texte numérisé non relu

ANDRÉ ET LISOIR LE VIEUX

« {je n attaquerai pas) Raymundum vice comitem fiLium Rengardis de 911 • sua vita nec de saa membra quo ad corpus suura tenet. No Taucirai « ni no Tprendrai et tuas civitates nos las te tolrai, ni t'en toirai, etc. f> (Gharton.) .

Autre exemple cité par le même auteur :

Buonapulcella fut Ëulalia

Bel avret corps, belle zour anima (rame plus belle encore).

Voldrent la vintre li deo inimi

Voldrenl la faire diavie servir

Elle n*out escoliet les mais conseillers.

Dans cette cantilëne tirée d'un manuscrit du x' siècle de Tabbaye de Tournay, la langue française est presque dégagée de l'élément latin.

Ménage croit qu'André eut pour fils Lisoir dit le Vieux qui fut homme d'armes de Foulques Nerra (Guilbert, t. III), et héritier de la baronnie, et Arthur de Craon, pour lequel le même Foulques, son parent ou cousin (consanguineus)^ créa Toffice de Chambrier (camerarius) de Saint- Aubin ; le comte d'Anjou affecta à cette charge les revenus de la Varenne (airia chiriaci) ; cet office consistait h administrer le mobilier, les lits, les vêtements des abbayes (Ménage, p. 342). Selon Grégoire de Tours, le chambrier était aussi chargé du trésor : chez les seigneurs laïques cette charge prit le nom de sénéchaussée ou de chambcllage.

Miromenil, dans son mémoire sur l'Anjou (1697-1698), dit aussi que Lisoir ou Lisoie était parent du comte d'Anjou. Le Dictionnaire de Bretagne d'Ogée dit qu*en 957, Lisoius était seigneur de la paroisse et monastère de Mordelles à deux lieues de Rennes, qu'il eut un fils nommé Jean Lisoir qui lui succéda etvendit à Odeline, sœur du comte de Bretagne, Alain III, une partie des terres de Mordelles. Mais le titre de la fondation de l'abbaye de Saint-Georges de Rennes, faite en 1032 par Alain III en faveur de la même Odeline, dit : Dono quoque supradictis monialibus duarum villarum duas partes in Mauri cellaî parochia sitas (monastère de Saint-Maur, aujourd'hui Mordelles), quas domina Odelina proprio censu ex Lisoio Sub hardi filio emerat. Get acte, qui parait authentique, doit faire penser qu'Ogée s'est trompé et que Jean Lisoir, donnions parlerons ci-après, était non pas fils, mais petit-fils de Lisoir le Vieux. Les continuateurs d'Ogée confirment cette opinion en disant que Lisoius eut pour successeurs Suhard le Vieux et Suhard le Jeune.

L'année 1010 fut marquée par la famine, mais elle ne fut pas comparable à celle qui régna de 1030 à 1032 : des pluies continuelles causé-

1030 rent, surtout dans le midi, une pénurie telle, qu'un marchand de Tournus (Saône- et-Loire) se mil à vendre de la chair humaine ; il fut condamne à être brûlé vif. En Anjou la mesure de farine, ordinairement payée cinq et six sous, coûta dix fois plus. On tuait les hommes dans ]es chemins pour les manger. Les églises vendirent leurs ornements et leurs vases sacrés pour soulager le peuple. (Charlon, l^lag, PiU, ; de Soland, Bull. hist. rfgfilnjou, 1061-1861.)

SUBHARD ou SUHARD LE VIEUX.

Tout ce que nous ^avons de Suhard ou Subhard, dit le Vieux ou TAncien, c'est qu'il fonda, h Briolay, un prieuré en faveur de Tabbé de Saint-Serge. Ce prieuré fut béni en présence de Hubert, évoque d'Angers (lOiO-1047), et de Foulques Nerra (987-1040). Suhard vivait donc de 1010 à 1040.

Verscetle époque, le comte d'Anjou, Foulques, dit Nerra ou le Noir, fonda Châleau-Gontier sur la paroisse de Bazouges, qu'il avait donné lui-même en 987 à l'abbaye de Saint-Aubin (1). L'église Saint-Jean date de 998 et l'ancien château de 1007. En 1150, Château-Gonlier n'était encore qu'une forteresse (castrum) avec un doyençé {decanatus). Voy. Qiielaines. Sa mouvance ne s'étendait que sur Bazouges, Ampoigné, Chemazé, Laigné, Marigné, Peuton, Quelaines et Saint-Sauveur. Les premiers seigneurs de Château-Gontier, issus de Ives de Bellemes, premier comte d'Alençon, portaient d'argent à trois chevrons de gueules (Cauvin) ; Ménage dit : de gueules à trois chevrons d*or.

(1) 1 Anne ab inc. 1007 GaufTriclus Martellus natusest, et paler cjus Fulco, firinavit castcHum supra Meduaiise fluvium in curie quadam quae vocatur Basilica {Bazouges) quain ipse ante plurimos anuos pro quadam curie quae nuneupalur Undanis villa (Ondainville nu diocèse de neauvaU).,. monachis sancti Albin! corn mu laverai.» {Cart. de Saint-Aubin, cité par Ménage.) Foulques Nerra donna à ce rhàtcau le nom de Gonlier, son viguicr (villicus vel vicarius). Selon l'aveu d'un abbé de la Uoô, copié aux archives de Laval par le curé de Chemazé, vers 1853, ce Gonticr, avant qu*ou lui eût confie le château qui a conservé son nom, commandait pour le comte d*Anjou celui de Poigeline ou Prageline prés Mansifrolle {mansio fracia), sur la route des Anges à Chemazé prés le fiourg'Philippe.

Selon le pouillé angevin de 16Î0, Mansifrolle avait êlé pricuré-curo, et ancienne paroisse, avant Saint-Sauveur de Fiée. Poigeline ou Prageline n'est plus aujourd'hui (|u'ui)e métairie où Ton voit encore des restes de vieux murs (abbé Fouchcr).

SUHARD LE VIEUX. 121

Suhard le Vieux, dit M. Tabbé Logeais, est encore cité dans YEpitome 1030 de la fondation de Saint-Nicolas à Tannée 1033 : testes sunt Suhardus de Credonio^ Raginaldus de Castro Gunterii cum Adelardo filio suo.

Il figure encore dans une charte de 1037, par laquelle Foulques Nerra, père de Geoffroy-Martel, et Gautier, abbé de Sainl-Aubin, cèdent le quart du domaine de Bazouges [curtis basilicœ) à Raynaud de Ghftteau- Gontier (abbé Foucher).

Vers le même temps, Suhard rendit h Saint-Aubin Téglise de Saint- Clément de Craon, que Lambert lui avait enlevée, dit-on ; mais à condition qu'on y placerait un prieur et des moines pour y célébrer journellement le service divin (Dupaz). Dans ce but il bâtit, joignant Féglise, une maison conventuelle, et d'une portion de Téglise forma un chœur claustral séparé de la nef. (Déposition de Cranier, curé de Saint-Clémenl, dans une information faite de 1647 à 1662] (Renvoi I).

Suhard le Vieux laissa quatre ou cinq enfants : 1"* Jean Lisoir, dit le Jeune, sénéchal d'Anjou, qui prit le litre de sire de Craon et dont nous avons parlé à l'article précédent ;

2**Guérin !•' qui succéda à la seigneurie de Craon vers 1039 ;

3** Suhard le Jeune, à ^ui on donne pour fils Bouchard, dont les descendants possédèrent Briolay jusqu'à l'époque où cette seigneurie revint par la branche de Sablé aux barons de Craon, et qui fut père de Roland de Craon et de Pélronille, première ahbesse de Fonlevrault (I) ;

4" Alger, qui succéda à son frère Lisoir dans la charge de sénéchal d'Anjou ;

5** Enfin, d'après la CLXIIP charte de la Roë, Suhard aurait eu un cinquième enfant, Barthélemi. (Voir le tableau généalogique.)

On croit que Lisoir le Jeune, sénéchal d'Anjou, fut père de Guy de Craon, trésorier de Saint-Maurice, père lui-môme de trois enfants : Baudouin, Albéric et Noé, qui possédèrent le Lion jusqu'à l'époque où ils en furent dépossédés par Robert le Bourguignon.

Il est possible que cetie branche fut la tige des Craon d'Angleterre (2).

Les VII? et IX* chartes de la Roé font mention d'un Lisoir de Craon et de son fils Mathieu, habitant encore le Craonnais en 1102.

(1) Kal. martii obiil Suhardus pater Pctronillae abbalissœ {Nécrolpge du prieuré de Fontaine en France, de l'ordre de Fonlevraull (Ménage, p. 113), v. an. 1110).

(2) Une charte rapportée par Hirct, p. 210, porte que Guy de Craon, trésorier de Saint- Maurice, donna à Sainl-Aubin l'église du Lion, dédiée à Saint- Martin de Ycrlou,avcc recluse, son four banal, réservant seulement: «unum furnile cum duobus coquariis [boulangers) ubi coqucrcnl paupcrcs homines suas minctas.wdcs moulins, des terres, des

m PREMIÈRE MAISON DE CRAON.

1039 Nous avons vu rôglise de Saint-Clément, fondation bretonne du vi« siècle, devenir angevine et annexée à la riche abbaye de Sainte Aubin, au VIII' siècle ; puis revenir àlaBretagne sous Lambert et ses Normands, au IX*; devenir veuve de tout culte sous ces envahisseurs au x% et enfin rendue à Saint-Âubin par Suhard le Vieux, au commencement du xl^ Ces changements, qui jettent beaucoup d'incertitude sur la question de , savoir à quelle province ou à quel seigneur appartenait alors notre Craonnais, expriment bien les fluctuations de ces populations en travail de fonder de nouvelles nationalités. Mais nous n'étions pas encore au bout de nos vicissitudes. Remarquons seulement ici que les premiers seigneurs de Craon étaient d'origine bretonne ou tout au moins dans la dépendance des comtes de Bretagne.

vignes amsi que le marché aax poissons de la Sainl-Marlin. Ce don fut confirmé pir ses trois fils : Baudoin, Albéric et Noé; par Foulques Nerra (967-1010), par i'évôque Hubert (1010-1047), par Guérin et par Svhard, seigneurs de Craon, desquels relevait le Lion.

Ce premier arranf^^emenl Tut donc conclu de 1010 à lOiO.

Peu après, Albéric, devenu seul hérilier du Lioii, voulut contester les donations de son père. Vers 10.^, raffaire fut arrangée moyennant un don de cent trente livres de deniers fait par Tabbaye et que ratifièrent Geoffroi-Marlcl (iOiO-1061), Eusèbe, évéquc d*Angers (1047-1081} et Robert, seigneur de Craon (tQ50-IOOl), dans le fief duquel était alors le Lion et qui, pour la ratification, reçut trente livres.

On peut voir tout au long dans Hiret celte charte où le Lion est qualifié tantôt de Viens et tantôt de Villa de Legione : au xni« siècle, il s'appelait Leum. (Charte de lâ60 donnée par M. Marchegay, Arch. d'Anjou, 11« vol.)

La descendance d*Albéric s'éteignit, paraît-il, peu de temps après, ou fut dépossédée par Robert le Bourguignon ; car un des fils de ce dernier, Robert Vestroi, est nommé dans VUistoire de Sablé, seigneur du Lion, et fut chef de la maison de Craon- Sablé.

Dans la liste des compagnons de Guillaume le Conquérant à la conquête de TAngletene (10^i6), liste dressée par M. Delisle, do rinslilul, figure un Guy de Craon (¥• Bul. mon. de H. de Gaumont). Ce Guy fut chef des Craon d'Angleterre; e.u-cc le mémo personnage que le trésorier de Saint-Maurice dont nous avons parlé plus haut? Celui-ci, selon Hiret (p. âii), sur ses vieux jours, se fit moine de Saint-Aubin et mourut vers 1038; mais ses enfants, surtout après la catastrophe de Guérin, ont pu préférer rester en Angleterre : quoi qu'il en soit, un Guy de Craon (on sait que les petits-enfants prenaient souvent le nom de leur grand-père) reçut de Guillaume le Conquérant la baronnic de Burtou; ce Guy eut un fils nommé Alain qui fonda dans le LincoInVhire, le prieuré de Saint-Jacques de Freston (Tanner's noticia monast., cité par N.Trébutien). Voyez les art. Maurice lU et Amaunj /«t.

GUÉRiN I*^ 123

OUÉRIN I". OVarlnus.)

Guérin, second fils de Suhard et son successeur à la baronniede Graon, 1039 prétendit que Tabbaye de Saint-Aubin n'avait pas rempli la condition que son père lui avait imposée en lui faisant le don de Saint-Glément, celle d'y établir une abbaye ou un prieuré. Prit-il ce prétexie pour s'approprier le domaine ecclésiastique, ou pour rompre avec l'Anjou des relations qui contrariaient son penchant pour la Bretagne? Tout ce qu'on sait» c'est qu'il s'empara de Saint-Clément et qu'il le fit desservir par des prêtres séculiers à ses gages. (Ménage, p. 117.)

Ge qui ferait croire que Guérin n'agissait pas en haine du clergé, c'est qu'on le voit approuver la fondation du couvent de Montreuil, près Vitré, avec Hamelin de Méral et Vivien, fils de Hugues de Gossé. (D. Morice.) Quoi qu'il en soit, l'irritation de Saint-Aubin fut extrême.

Il arriva, en outre, que Guérin donna Berthe, sa fille unique, en mariage à Robert de Vitré, fils de Tristan. On ignore si ces deux faits furent l'effet ou la cause de son alliance avec la Bretagne; toujours est-il que Guérin fit hommage de sa baronnie à Gonan II, comte ou duc de Rennes. Ge prince, en effet, pouvait prétendre être suzerain de Graon, en vertu des anciennes donations faites par Gharles le Ghauve à Erispoo et à Salomon, et il devait voir avec dépit qu'à la faveur des invasions normandes, les comtes d'Anjou avaient reculé leurs frontières jusqu'à Ingrandes (1), tandis que sous Nominoé et ses successeurs, la Bretagne s'avançait jusque sous les murs d'Angers. (LeBaud, Citron, de Vitrée et Dupaz.) Guérin, d'ailleurs, croyait avoir un excellent appui en Gonan qui, dans ce siècle aux grands coups d'épée, se faisait remarquer parmi les plus rudes batailleurs et les plus courtois chevaliers. G'était lui qui, après avoir pris Pouancé, Segré, Château-Gontier, avec l'aide de notre Guérin, les rendit à leurs possesseurs en disant que ce qu'il en avait fait n'était que pour acquérir honneur aux armes. Ges mœurs étaient la conséquence nécessaire de la position violente où se trouvait la France. Alors le pouvoir étant à celui qui avait la force de s'en emparer et de le

{\) « Intcr Petram Ingrandi et fluvium Meduanae... usquead médium pontis urbis Andegavensis sicut nonnuUi soi predecessores solebant, videlicet Lambertus dux, Erispoios rex et Salomon rex Britannise. » (Chron, Driocense, donnée par M. Tabbé Logeuis.) On prétend qu'au milieu d*lngrandes était une grosse pierre (|ui faisait limite entre l'Anjou et la Bretagne.

124 PREMIÈRE MAISOIH DE GRAOIS.

1039 conserver, la première et presque la seule qualité nécessaire était de posséder des membres robustes, et la seule affaire était la guerre. Aussi réducation n'avait pour but que de développer la force musculaire, la vigueur et l'adresse aux armes. Un chevalier eût rougi de perdre son temps à apprendre h lire ou à écrire. A quoi bon la science là où il s'agissait avant tout de défendre son existence?

Heureux encore quand ces mœurs si rudes étaient tempérées, disons mieux, embellies, poétisées par des idées de courtoisie envers les dames, de justice, de dévouement aux intérêts des faibles ; sentiments que la religion chrétienne seule pouvait faire germer sous ces armures de fer et qui furent Torigine de la chevalerie.

Foulques III dit Nerra était absent; il accomplissait son troisième pèlerinage à Jérusalem; mais avant de partir il avait confié à son fils le gouvernement de ses Etats. Pas plus que son père, Geoffroi II, surnommé Martel, n'était d'humeur à abandonner les droits qu'il croyait avoir sur Craon. Il assembla ses barons dans son palais d'Angers : — Que vous semble, leur dit-il, de Guérin, qui s'est avoué de Bretagne, quoique tenu d'Anjou? N'a-t-il pas forfait sa chevalerie et sa terre?

— Sire comte, dit le vieux Latour-Landry, s'il a forfait sa terre, je crains que son honneur ne coure grand danger; or, toutefois, noble homme ne peut être condamné s'il n'est premièrement entendu. Citez donc Guérin, qu'il dise ce qu'il a fait, peut-être est-il innocent du cas.

— Tu es bien heureux, mon vieux Landry, s'écrie Robert le Bourguignon (1), d'avoir plus d'années que de cheveux, tu aurais dit aujourd'hui ta dernière parole! Ne vois-tu pas que Guérin a forfait son fief, puisqu'il s'est fait homme du duc de Bretagne? Quelle autre preuve faul-il de sa félonie? à quoi servent des formalités inutiles? Je le pleige coupable.

Ce discours, prêté à Robert par iM. de Rojoux et qui, dans notre siècle, sentirait fort le matamore, enleva les suffrages. En vain, le vénérable Landry voulut répondre, il se vit forcé de céder aux instances amicales du comte d'Anjou, et Guérin fut condamné comme traître et foy mentie (2). Cependant il eût pu invoquer les traités de 830 et de 861 ; mais à quoi bon les raisons, nous l'avons dit, il n'en fallait qu'une alors comme souvent : — être le plus fort.

(1) Bourdi^nè et son copiste, Barthélémy Roger, mort en 1676, donnent à Robert le nom de Hugues; mais plusieurs chartes prouvent que son véritable nom était Robert. (Voyez en Tan 1043.)

(2) De Rojoux, Uist. des rois et ducs de Bretagne, d'après Le Baud et Dupaz.

GLÉRIN r. 12B

Bodin et, avant lui, Pocquet de Livonnière (t. II, p. 1207) ont dit que 1039 ce jugement était regardé, sous l'ancienne jurisprudence, comme Torigine de l'usage de condamner les absents, lorsqu'ils avaient été fégalement appelés. Sur quoi Chopin observe que, suivant la Coutume d'Anjou (art. 191), nul seigneur, hors le prince, ne pouvait conclure en sa cour à la confiscation du fief, mais que les comtes d'Anjou étaient réputés souverains.

La sentence était rendue, restait à Texécuter.

Indigné d'un tel jugement, Guérin donne la liberté, sans ranijon, à deux prisonniers de guerre, à condition que Tun d'eux irait vers le comte d'Anjou, et l'autre vers le Bourguignon pour leur dire :

« Que le sire deCraon était prud'homme et bon chevalier; qu'il n'avait « fait envers le duc de Bretagne que ce qu'il avait dû faire, ce qu'il < était prêt à prouver de sa personne contre tous, môme devant le roi « de France; et que pour le Bourguignon, son jugement n'était ni bon, ni « droiturier, et qu'il le lui prouverait avec l'aide de Dieu et la lance « à la main, avant l'année écoulée. »

Se'croyant appuyés par le duc de Bretagne, Guérin et son gendre, Robert de Vitré, se mettent en campagne, mais on ne sait pourquoi Conan ne vint pas les soutenir.

Bourdjgné (1) prétend que le duc mourut en arrivant à Craon, ce qui n'est pas possible, puisque ces événements se passaient, au plus tard, vers 1040 (2), et que, selon Le Baud et D. Morice, Conan II ne mourut qu'en 1066. Ménage dit en 1067 (3).

Nous verrons encore ailleurs la preuve que Conan ne mourut qu'après 1040, puisqu'il soutint encore pendant plusieurs années le gendre de Guérin.

Quoi qu'il en soit, Guérin et Robert, n'écoutant que leur ressentiment, pénétrèrent dans cette partie de l'Anjou que Geoffroi avait reprise sur Conan et la dévastèrent jusqu'au Pont-d'Angers. Le comte, alors k Brissac, accourt et rencontre la petite armée craonnaise entre Portd'Epinard et EcoufHant, au confluent de la Sarthe et de la Mayenne, dans un poste très-avantageux.

Au lieu de garder leur position, les Craonnais, dès qu'ils aperçurent

(f ) Et Barthélémy Roger, qui le suit.

(2) Voyez page 128.

(3) D. Morice dit que Conan fut empoisonné à Châtcau-Gonticr par un chambellan de Guillaume, duc de Normandie, qui voulut s'en débarrasser avant de partir pour la conquête de l'Angleterre, en \(H)6.

1039 les Angevins, se ruèrent sur eux, tôte baissée. Aussitôt le froissis des lances, le heurt des harnois se font entendre : les coups d^épée et de masse d'armes tombent et retentissent sur les casques et les cuirasses comme une effroyable grôle. Les rangs brisent les rangs; les chevaliers, semblables h des tours de fer mouvantes, enfoncent la masse des fantassins, et, bravant leurs traits, leurs lances et leurs crocs, les écrasent sous leurs chevaux bardés de fer, ou les abattent de leurs épécs à deux mains, comme le faucheur abat Therbe des prés. — Mais Guérîn et le Bourguignon se sont reconnus. Qui peindra leur fureur? La même rage les pousse l'un vers l'autre : le choc sera terrible! Tous deux sont montés sur de puissants chevaux entiers, à tous crins (1). Une cotte impénétrable, à doubles mailles d'acier, les couvre de la tète aux genoux et descend encore sur leurs mains nerveuses. Leurs bottines, aussi à doubles mailles, à semelle de fer et à pointe recourbée, sont armées de longs éperons. Le nasal de leurs casques quadrangulaires el pointus, à la façon normande (â), ne défend que le milieu du visage et laisse entrevoir les éclairs qui jaillissent de leurs yeux (3). Devant eux, tout fuit, tout s'écarte, ils se joignent. *

N'écoutant que sa colère et comptant sur sa force, Guérin précipite ses coups. Plus maître de lui, plus agile, le Bourguignon parc avec adresse. Un moment son bouclier semble le découvrir. Guérin ne voit pas la ruse ; rassemblant toutes ses forces, dressé sur s6s étriers, il porte à Robert un coup de lance si terrible qu'on le crut un instant traversé de part en part; mais l'adroit Bourguignon avait reçu le coup dans son bouclier et la lance y était restée brisée. Sans se déconcerter, Guérin tire son épée, se précipite sur son redoutable rival, et va le joindre de plus près. Prompte comme l'éclair, la lance du Bourguignon l'arrête, et Vatteint si au ferme^ dit Bourdigné, que le malheureux Guérin roule à terre mortellement blessé. En vain ses écuyers volent à son secours et cherchent à le relever, ils ne peuvent que l'arracher tout ensanglanté aux derniers coups de son rival, et remporter mourant. A cette vue, sa troupe plie, mais en bon ordre, et pendant qu'elle regagne Craon, le gendre de . Guérin se retire à Vitré.

A peine arrivé à Craon, Guérin rendit le dernier soupir, dont fut

(1) Un chevalier aurait rougi de monter une jument.

(9) Chose assez singulière, Homère met aussi sur la tète d'Agamemnon uu casque à quatre pans. {Iliade^ chant II«.)

(3) Voyez le cachet de Foulques V, comte d'Anjuu, do 1100 à 1139, tiré du cartulaire de Saint-Maur, par M. Marchcgay.

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