‹ Chroniques craonnaisesChapitre 28 sur 127 · RENAUD DE CRAON · texte numérisé non relu

RENAUD DE CRAON

do bottPS (voy. ann. 1140); cl quand celui-ci voulait marier sa lilie ilOO aînée ou faire son fils chevalier, c'est-à-dire lui acheter ses chevaux de bataille, ses harnais, ses armes et sa cuirasse à toute épreuve, on trouvait tout naturel qu'il demandiltà ses clients une aide ou impôt extraordinaire. C'est le luxe chez les grands qui produit des révolutions dans les mœurs, amollit les courages, crée Tenvie et la révolte ; le pauvre qui ne voit pas le luxe ne se croit pas malheureux. Dans les beaux temps de Rome, ce qui faisait la force des Patriciens c'est qu'au milieu des honneurs ils partageaient la simplicité du peuple ; aussi à Rome même, quand les patrons mariaient leurs filles^ quand ils étaient faits prisonniers ou condamnés à des amendes, toute la clientèle partageait la dépense, et même si le client mourait sans héritiers, le patron succédait. (De Courson, Origines aiifn,^ p. 87; Monlesq., liv. V,chap. vni; Cicéron,de Le^.,lib.IIl, Q\del\ef., lib.II, 9, 34.)

Dans les plaids, origine nationale de notre jury si antipathique aux amis du césarisme, figuraient ensemble les milites^ les forestiers, les recenseurs, en un mot tous les hommes liges ou commandant quelque partie du territoire de la seigneurie, et leurs jugements semblent rendus avec une simple mais entière indépendance. Si les seigneurs, quelquefois grossiers et violents, commettaient des actes coupables, le clergé, par la crainte de l'excommunication, les ramenait presque toujours à la réparation et, ce qui était plus difficile, ce qui n'a jamais pu être fait que par la religion, à repentance.

Cependant nos forestiers voulurent, malgré la donation de Renaud, continuer de prélever leurs droits accoutumés sur les terres concédées à la nouvelle abbaye de La Roe. L'abbé aussitôt réclama près du baron, prétendit que la donation avait été complète, affranchie de tous droits, etfinit par lui dire que si l'on continuait de les inquiéter, ils iraient chercher un asile ailleurs. Effrayé de cette menace, le pieux Renaud répondit à l'abbé qu'il n'était pas en son pouvoir de diminuer le fief de ses forestiers (1), mais que cependant il ferait tout son possible pour les

(1) llle humililer respnndens dicebat se non passe dare feodum suorum forestariorum, etc. On peut remarquer ici avccqtieiie simplicilc naïve s'exerçait alors le pouvoir et comment il se rendait supportable.

Citons un autre exemple concernant les recenseurs du baron :

Des chevaux et des ânes avaient c^té volés sur les terres de l'abbavc de La Roë et

retrouvés : celui qui les avait reconnus offrit, comme c'était l'usage [ut mos ùslius patriœ est^, quatre deniers par tôte. Les recenseurs (ils étaient deux alors) reçurent Targenl, mais l'abbé Albin (1117-112i) leur rappela qu'ils avaient fait don de tout ce qu'ils avaient droit de percevoir dans les foires et marchés de Craon (m foro et nan-

1100 amener à son désir; en effet, il les assembla et leur tint ce pathétique discours : « 0 forestiers, mes amis, vous savez qu'il m'a fallu faire la fondation de La Roë pour Tâme de mes pères, pour la mienne et pour celle de mes enfants (1) ; croyez-vous donc n'avoir pas besoin de faire aussi quelque chose pour la vôtre? » Il parait que cet argument ad hominem frappa juste, car tous consentirent à affranchir Tabbaye de tout cens et péage, se réservant seulement, comme simple marque de fief, quatre deniers de cens sur chaque laïque jouissant du bois mort ou du pacage dans la forêt, et /a /actt/(É( de venir eux et leur famille^ trois fois Fan, diner à V abbaye. Les moines se crurent tirés d'affaire, mais on peut dire qu^ils avaient compté sans leurs hôtes. En peu d'années, les huit ou dix familles de forestiers alors existantes multiplièrent tellement que les femmes, les enfants, les oncles, 1(3S tantes, les neveux et jusqu'aux cousins s'abattant sur la pauvre abbaye avec leurs veneurs, leurs chevaux et leurs chiens, ces dîners devinrent de véritables curées où s'engloutissaient les provisions et les revenus de l'abbaye alors fort misérable, et l'auraient ruinée, si Dieu, dit la XVII* charte de La Roë, ne l'eût regardée en pitié, et ne lui eût suggéré l'heureuse idée de convertir tous ces dîners pantagruéliques et dévorants en nourriture purement spirituelle, tels que le droit d'être visités par les religieux dans leurs maladies, et surtout celui d'être reçus chanoines avant de mourir. Ce moyen leur réussit si bien qu'à la fin du XI' siècle tous les droits de dinée étaient abolis.

Renaud, tombé malade dans son château de Craon (3) et sentant sa fin prochaine, voulut encore ajouter une bonne œuvre à toutes celles de sa vie; il appela près de lui ses trois fils, leur représenta la pauvreté de l'abbaye de La Roë qui ne se soutenait que par ses aumônes, les conjura, les larmes aux yeux, d'approuver le nouveau don qu'il désirait lui faire des quatre métairies des Valeyettes, défrichées par lui, et dont les limites avdieut été tracées sur les arbres au moyen d'un coup de hache (3) par

dinis) sur les marchandises de l'abbaye, et ils rendirent Targent. (X« ch., v, ann. 1101.)

(1) Mihi necesse fuit date hanc eleemosynamy etc. Cette nécessite pourrait faire croire que la fondation de La Roë, comme celle du Libéra dont nous avons parlé, fut une sorte d'expiation ordonnée par TÉglise pour le meurtre de Guérin, et i)Our le mariage d'Enoguen de Vitré avec le fils du meurtrier.

(i) « Ante caminum meum cùm essem jacens in lectulo inflrmatus. » (IX« ch. de La Roe.) Cette charte, faite aux derniers moments de Renaud et en présence, est-il dit, de Qutnlinus, abbé élUy tune abbas eleclus), donne la date de sa mort, car Quintinus fut sacré en 1102. {Mov, GaU, Christ.)

(3) a Incisuras arborum quse eamdcm lerram terminabant demonstraL» (IX* ch. de U Roë.)

RENAUD DE CRAOIS. 163

Lambert, son camérier ou chambrier. Ces limiles étaient, d'un côté, le 1104 chemin qui va de Ballots à TAubépine, terre qui a donné son nom à Geoffroi de TAubépin [qui ab eadem spina cognominattir Albespin)\ et de l'autre, une haie séparant ces métairies de la plaine de Ballots jusqu'à rUsure. Renaud ajouta encore à ce don le Moulin-Neuf, au-dessous de Pelletrée. Ses enfants consentirent, et Renaud mourut en repos en 1102, laissant de son mariage avec Enoguen de Vitré: 1° Maurice !•', qui lui succéda à la baronnie; 2<> Henri, qui signa avec son père et ses frères la fondation de La Roë (Ménage, p. 130 et P* ch. de La Roë) ; 3<» Robert, appelé aussi le Bourguignon et qui, quarante ans plus tard, en 1136, devint grand-maître du Temple; 4» enfin Mahaut, morte en 1129, qui, selon les uns, entre autres Ménage qui tenait ce fait d'Adrien de la Morlière, généalogiste sûr, épousa le sire de Créqui, et, selon d'autres Allard III de Château-Gonlier.

C'est à Renaud ou à son père qu'on attribue l'adoption du cri de guerre cleriau (Ménage) (1) et des armes de Craon telles qu'elles sont venues jusqu'à nous : lozangées d'or et de gueules (2). C'est aussi de cette époque que les armoiries commencèrent à former une marque distinctive et héréditaire dans les familles; avant celte époque et môme chez les Romains, les armoiries n'étaient que des figures symboliques ou de fantaisie que chaque guerrier plaçait, suivant son caprice, sur son sceau (3) ou sur son bouclier.

Le relâchement du clergé séculier au milieu du ix' siècle avait fait confier en beaucoup de lieux le ministère pastoral au clergé régulier des abbayes. Vers le temps où nous sommes, les moines ayant perdu à leur tour dans l'exercice de ces fonctions une partie des vertus de leur état, plusieurs conciles, entre autres celui de Poitiers (1100), défendirent formellement aux religieux de remplir les fonctions pastorales, et une décrétale d'Urbain III ordonna que dans les églises desservies par des moines, ceux-ci présenteraient à l'évoque des desservants nommés par lui, et ne dépendant que de lui (4). Telle fut l'origine des vicaires perpétuels qm^ à La Roë, à Saint-Clément et dans nos autres prieurés, furent

(1) Ce mot, dont la signification nous est inconnue, n'aurait-ii point été mis pour. Creliau qui se rapprocherait davantage de Creo, ancien nom de Craon?

(2) Les premiers seigneurs dAngoulÔme, les Taillefer, portaient les mômes armes.

(3) L'usage du sceau a toujours continué comme confirmation do la signature. Au moyen âge, on fixa même dans la cire des cheveux ou des poils de la barbe.

Heureuscmcttt qu'alors on écrivait moins qu'aujourd'hui.

(4) Cependant Tabbé de Vendôme avait le privilège d'approuver ou de refuser le choix de révoque.

1104 chargés du ministère paroissial en laissant aux religieux le titre de curés primitifs. Cependant ce n'est qu'au xvr siècle que les religieux cessèrent tout à fait d'exercer le ministère paroissial. {Mémorial de la Mayenne, ii, m, p. 291.)

Peu après la mort de Renaud, un paysan nommé Rorgo vola un bœuf dans le pays de Rennes et l'amena sur les terres de l'abbaye. Lambert, encore sénéchal ou caraérier de Maurice, sans égard pour la juridiction de l'abbé, enleva par force le bœuf au paysan et l'emmena à Craon ; en vain l'abbé Albin voulut le réclamer, il fut obligé d'en appeler à la justice du baron qui lui adjugea l'animal volé. Parmi les témoins ou juges, étaient le recenseur [villicus) , Pichun de La Guerche et plusieurs autres.

Il est remarquable que dans celte affaire, où du reste la justice du baron se montra fort impartiale, il n'est question du voleur que pour savoir à qui devait rester sa proie. C'est que la punition allant de soi. était l'affaire du juge laïque (voy. art. 42 de la Coutume), et que la principale question à consigner dans la charte était celle de savoir à quelle juridiction appartenait le corps du délit, et les quatre deniers à percevoir par chaque animal retrouvé.

Selon la chronique de Saint-Aubin citée par Bourjoly, liv. I, chap. xiv, notre Maurice, de concert avec Salomon de Sablé, aurait, eu 1088, fait cesser la guerre entre les habitants de Laval et ceux de Château-Gonticr. Mais cette guerre de 1085 n'aurait pu avoir lieu que du vivant de Renaud et en outre, selon Ménage, les Salomon de la première maison de Sablé étaient éteints vers Tannée 1010 (1).

Nous avons vu que les enfants de Renaud avaient consenti à la nouvelle donation faite par leur père ; ce consentement qui, dans nos mœurs actuelles, semblerait singulier, était un usage germain ; chez ces peuples une aliénation du père de famille exigeait la ratification des agnats ou héritiers présomptifs masculins; aussi nos anciennes chartes sont-elles pleines de ces consentements trop souvent contestés ou rétractés, et comme

(i) Un chroniciueur, cité dans ï Histoire de Sablé, prétend que cette guerre avait, pour motif ia possession des territoires de Quclaincs,dc Gcnncs et de Saint-Sulpice, lesquels sont restés à Château-Gontier. (Abbé Fouchcr.)

MAIRICE l*'. 165

presque personne ne savait ni écrire ni signer, on avait soin de renouveler 1109 ces donations quand on le pouvait et de les entourer d*un grand nombre de témoins afin que sur le nombre il y eût des survivants qui pussent attester Tacte jusqu'à la prescription, c'est-à-dire pendant trente ans (1). De plus, enjoignait à la chose donnée ou à Tacte de la donation, un objet quelconque, un livre, une baguette, mais le plus souvent un couteau, et on déposait le tout sur un autel pour le conserver ensuite précieusement, (V. renvois P et A 2.) De son côté, le donataire faisait souvent un cadeau au donateur, et ces circonstances, toujours relatées dans l'acte, ne pouvaient manquer de fixer la donation dans la mémoire des témoins. On voit là encore les restes d'un usage des Francs : chez eux la hache était le signe de l'investiture, de la tradition de l'objet; chez les Romains, c'était la lance, sub hasta ; la remise des deniers de la part des donataires était aussi un vestige de la loi romaine, d'où sont sorties nos formules angevines (2).

Les donations se faisaient presque toujours à charge d'une petite redevance annuelle de quelques sols. Ces redevances, on reconnaissances de fief, tout en constatant la dépendance de la terre envers celle du vendeur ou du donateur, étaient encore pour le donataire ou acquéreur, une preuve de sa légitime possession.

Gomme toutes les terres étaient inféodées, c'est-à-dire dans la dépendance les unes des autres, toute mutation, pour être valable, devait être , consentie par les seigneurs dont elles relevaient, et ce n'était pas un de leurs moindres revenus. Ce droit, appelé de Lods et Ventes, est devenu celui de Tenregislrement, sujet alors comme aujourd'hui à des évaluations plus ou moins arbitraires, et par conséquent sujet à faire naître des procès ruineux qui trop souvent viennent s'ajouter à la douleur de la perte de nos parents (3).

(1) Selon la loi des Ri puai res les actes passés sans écriture devaient ôlre conclus devant irois ou quaU*e témoins, suivant riniporlancc du contrat. L'dC(|uôreur payait en leur présence. Si la terre était d*un lr6s-{;rand prix, il fallait douze témoins et douze enfants auxquels on donnait un soufflet et on tirait les orciUcs afin qu'ils s'en souvinssent. (Couanier. Hist, de Laval.)

(!2} Encore de nos Jours, les Bretons qui viennent à nos foires, après avoir payé un animal, veulent qu'on leur rende quelque petite monnaie, ce qu'ils appeUent le vad^ gain. C'est un souvenir probablement de cet ancien usage.

(3) Quant à la quotité de ces droits, voici ce que nous apprend le cartulairc de La Roë :

Ansaudus dit Queue-de-Loup, celui-là même qui a très-probablement donné son nom au chûleau de TAnsaudière, ayant été moltrc le feu à (fuelques maisons de La

l^ DEUXIÈME SfAISO?i DE CRAON.

H 13 Maurice ne tarda pas à élever des contestations sur le don fait par son père à l'abbaye de La Roë, des Valeyeltes et du Moulin-Neuf. Mais, par Tentremise de Tévéque dÂngers, Renaud le Jeune (H02-1124), il fut conclu un arrangement par lequel Maurice reçut dix livres et le palefroi de Tabbé (1) ; sa femn^e dix sols et son frère Henri, qui avait aidé à Tarrangement, dix sols aussi. Moyennant ces indemnités, la donation fut pleinement confirmée.

Quelque temps après, Maurice fut encore moins heureux dans un procès contre son cousin-germain Geoffroi de Craon, abbé de Vendôme. Ménage, on ne sait pourquoi, le dit son oncle à la mode de Bretagne. (Voyez le tableau généalogique.) Il s*agissait de certains droits nouveaux que Maurice voulait s'arroger sur le prieuré de Saint-Clément et |à raison desquels Tabbé, sans égard pour les liens de parenté, avait fait jeter rinterdiction, par révêque d'Angers, sur son cousin et sur sa baronnie. Notre baron ne s'en émut pas ; alors Tabbé le fit citer devant le comte d'Anjou, le lendemain du dimanche des Rameaux, UOa (Dupaz) ; l'affaire fut jugée au château même du comte, h Angers, et 3Iaurice, obligé de faire amende honorable, jura qu'il ne recommencerait pas. (Renvoi C.)

En il 10 TAnjou souffrit une grande famine. [Archives d'Anjou^ h' vol., p. 459.)

Si Maurice fut injuste envers le prieuré de Saint-Clément, il fut plus généreux envers Fontevrault; il lui donna toutes ses coutumes sur les terres de Tabbaye et le droit de faire passer c haque année un bateau chargé, sur la Loire, sans rien payer au passage de Chantocé (â).

Rouaudiëre, fut pris par Lambert-Frappin et mis en prison au château de Renauld dit rAffamé.

Obligé, pour se tirer de là, de vendre à l'abbi de La Roê son Qef de La Rouaudièrc 200 sols, il paya pour cette vente 8 sols à Hervé de La Rouaudière, seigneur dominant, f sol à sa Temnie et autant à son fils; ù Chastinel, seigneur immédiat, 1 sol ; à la femme et au fils de ce dernier chacun 6 deniers : total là sols ou 6 p. 100. (Voyez Saint- Martin.)

Ponr rachat de la perrière qui servit à bâlir Téglise de La Roê, et qui fut pay^ 50 sols, la femme et la sœur du vendeur ret^urent 3 sols, et le seigneur de La Roê, f sol (CLl« charte de La Roë). Voyez aussi aux Coutumes, l'art. 156.

(I) Le 1^' volume du cartulaire de La.Roë à lui seul fait menUon d'au moins quatorze arrangements, par suite desquels les abbés de La Roê cédaient leurs chevaux à des barons de Craon ; ce qui n*est pas étonnant, eux seuls pouvaient élever en sûreté.

{i) a Kgo Mauricius Credoncnsis et uxor mea Theophania... et Hugo filius noster damus Deo et sanctimonialibus fonlîs Ebraldi omnes Consuetudines suae terrae necnon et icloneum unius navis in Ligere scmel in anno ad castellum Canlociacum. Huic dono

MALRICE l*'. 167

Une déplorable faiblesse avait laissé les Anglais s'établir en Normandie. H13 Après la mort de Guillaume le Conquérant (1087), ses fils Guillaume Leroux et Robert se disputèrent ses étals. Hélie de La Flèche en profita pour s'emparer du Maine, et légua cette province à sa fille Eremberge, épouse de Foulques V, dit le Jeune, comte d'Anjou. Ce comte en fit hommage à Louis VI (Louis le Gros). Henri I*', fils de Guillaume Leroux, voulut revendiquer cet hommage : de là naquit la guerre de 1113 qui fut le commencement de cette terrible lutte qui ne devait finir que trois cents ans plus lard sous Charles VIL Avant de Tcnireprendre, le roi de France voulut s'assurer de l'appui de notre comte d'Anjou. Foulques sentit le besoin qu'on avait de lui et en profila pour demander au roi la charge de grand sénéchal héréditaire de France que ses ancêtres, disait-il, avaient possédée. Un personnage, dont la famille a habité pendant deux cents ans les environs de Craon, lui fut d'un grand secours dans les négociations qu'exigea cette affaire : il se nommait Hugues de Cléers, « gentilhomme anglais, dit Barth. Roger, très-discret et très avisé (1). »

testibus adhibilis : Rollando Gredonensi (de la première maison de Craon et frère de Pëtronille), cum filio suo Buchardo, Gaufredo de Rota, Horsendis (première prieure), atque Petronilla » (première abbesse de Fontevraull). (Dupaz et Ménage, p. 113.)

(1) Hugues de Gléers avait étudié à Angers, ainsi que GeofTroi de Craon, abbé de Vendôme, sous le cclëbre Aubin TAngevin. Devenu sénéchal de Baugé et de La Flèche, il composa pour Foulques V un ouvrage intitulé : Commentarium de majoratu et senescalciâ Franciœy pour prouver à Louis le Gros (1 108-1 137) les droits du duc d'Anjou â la dignité de grand sénéchal. Il cite dans cet ouvrage les hauts faits de Gcoffroi- Grisegonelle que le roi Robert récompensa en lui conférant ainsi qu'à sa postérité masculine le majorât du royaume et te Dapiférat du palais, offices qu'il réunit sous le titre de grand sénéchal de France. Cet ouvrage a été imprimé par Baluze et par le P.Daniel {Hisl. de la milice fYanç.). Envoyé vers le roi, Cléers réussit aisément dans sa négociation, car Louis avait grand besoin du comte d'Anjou contre le roi d'Angleterre.

La LI« ch. de La Roë cite Hugues de Cléers comme Tun des juges du plaid tenu à Tours par Goslin, sénéchal de Henri I«^ pour juger la réclamation de Michel, abbé de La Roë, contre Haimeric, fils de Simon dcTorillé, qui voulait reprendre à Tabbaye Téglise de Saint'Pierre de Vaux, en Menil, donnée par son père. Les juges décidèrent que cette réclamation devait être soumise k Tévéque Ulger (1)14-1149) qui avait reçu le don et pouvait seul en juger la validité; que jusque-là Haimeric ne pouvait toucher aux propriétés de La Roë parce qu'elles étaient sous la sauvegarde du Roi.

Hugues de Cléers figure encore comme témoin d'une restitution que fit le roi Henri H, alors comte d* Anjou (1150), aux paroisses de Saint-Florent {Arch, de l'Anjou, t. II, p. 196), et dans une charte du même Roi (1165) relative aux Ponls-de-Cé. De Cléers était alors panelier du Roi à La Flèche. {Arch, d'Anjou, t. IL)

En 1597, Bressigand de Craisines, prieur de Saint-Clément de Craon, vendit à la famiUe de Cléers la terre et le moulin de Chouaigne dépendant du fief de l'Ile Tyson. Cette

111^ Après la conclusion de cette alliance le roi fut si content qu'il s'écria : «Je ne crains plus rien de mes ennemis, puisque je suis bien avec le comte d'Anjou!»

En effet, ^avec Taide de Foulques le Jeune et de ses barons, parmi lesquels figurent au premier rang Liziard de Sablé qui commandait Favant-garde, Maurice et Foulques de Craon, Guy, seigneur de Laval et de Sillé, Hugues de Mathefelon, Théobald son fils. Foulques de Chemillé, etc., le roi entra en Normandie, s'empara d'Alençon, battit entre cette ville et Séoz l'armée anglaise réunie à celle du comte do Blois, et força Henri P' à repasser en Angleterre. A celte bataille d'Alençon ou de Séez (décembre 1118), l'auteur du Gesta Consulum dit que Foulques de Craon fendit en'deux quelques cavaliers jusqu'à la selle [ense in sellis nonnullos dimidiavit) (1).

Pendant que Maurice et ses Craonnais battaient et pourfendaient les Anglais, son frère Robert se fiançait, en Aquitaine, à la fille de Jourdain, seigneur de Chabanais; mais Aymard de La Rochefoucauld, favorisé par Guillaume IX, duc d'Aquitaine, s'était rais en possession de Thérilage de la fiancée. Robert de Craon marche à lui et le bat. Mais soit qu'en battant son rival, Robert n'eût pas pour cela conquis le cœur de sa fiancée, soit pour tout autre molif, il céda la demoiselle de Chabanais et sa dot à Robert de Mastas, et s'embarqua pour la Terre sainte. Les chevaliers du Temple venaient d'être fondés par Hugues de Pains (2). Il se joignit à eux et, par ses exploits, mérita d'être nommé le successeur de ce premier Grand-Maître de l'Ordre en 1136.

Robert mourut en 1146 avec la gloire d'avoir battu Asouhard, gouverneur d'Alep, et d'avoir brillamment combattu ii Técué en 1140.

famille revendit celle terre en 1C08 au même prieuré qui l'a conservée jusqu'en 1789, l'poque k laquelle il la revendit à la famille Logeais qui la possède encore. {Notes de M. Tabbé Logeais.)

Bodin dit avoir vu à Ghalonnes le tombeau d'une Claudine de Cléers, morte en 1524. (T. I", p. 240.)

(1) Gesla Consulum et Bourdigné, 1. 1*', p. 290. Miidamc de Sévign^, qui aimait tant les grands coups d'épée, aurait pu être satisfaite de ceux-là. Du reste nos chroniqueurs se plaisent souvenl à attribuer ces coups de maître aux chevaliers qu'ils veulent glorifier.

(2) aErat aulem casu Hierolimis illis diebus, Antiochâ veniens, vir in Domino recordationis, miles eximius, et in armis slrenuus, nobilis carne et moribus, dominus Roberluscognomine Burgundio, nationc Aquitanicus» {Guill. de Tyrcïié par Dupaz); mais Ménage prétend (p. 13j que les Templiers n'élaicnt point divisés en langues; que Robert fut dit d'Aquitaine, parce qu'il m venait el que rhistorien a cru qu'il en était originaire.

MAURICE l''^ 169

Ce fui lui qui donna pour marque disiinctive à ses chevaliers la croix 1113 rouge placée sur la poitrine (\),

Maurice I*' avait épousé, en il 00, Tiphaine, dame de Chantocé et dlngrandes; elle était surnommée Y Anguille, Ces sobriquets bizarres étaient la manie du temps ; loin de s'en blesser, les dames et les plus grands seigneurs s'en affublaient sans aucune répugnance. Plusieurs de ces surnoms devinrent mémo des noms patronymiques, tels que ceux de : Diable, Le Cornu, Le Chat, Le Ptat, Tranche-Nâche (2), Boivin, Darbe-d*or, Quatremains, Quatrebœufh , Arrache-poil, Trop-en-prend, Dépend-larron^ et autres que la délicatesse de notre langue ne supporte plus.

Quant aux femmes, on trouve les noms de Marquise, Orgueilleuse, Noire, Grosse, Colombe, Diablesse (Sathana), tous saints et saintes peu connus dans la légende. Mais on peut remarquer dans la suite de ces Chroniques que ces noms, plus ou moins singuliers, font pliice, peu à peu, aux noms de saints dont Tusage avait commencé dès le vu® ou vui" siècle ; leur disparition peut donc servir à indiquer dans notre pays le progrès du christianisme.

C'est au xa" siècle que nos chartes commencent à indiquer l'usage d'un nom commun à tous les membres de la mîme famille, c'est-à-dire du nom patronymique (3). De l'adoption de ce nouveau nom il est résulté que la noblesse postérieure au xi* siècle eut trois noms : 1* le prénom ou nom de baptême, c'est-à-dire un nom de saint à la place de ceux de fantaisie, tels que Suhard, Lisoir, Guériri, etc.; â'* le nom adopté par toute la famille, et presque toujours tiré d'une qualité ou d'un défaut du corps ou de l'esprit, des fonctions, de l'origine, etc.; 3" le surnom ou nom de terre ; tandis que la noblesse antérieure au xi* siècle n'eut que le prénom et le surnom de fief, et point de nom patronymique proprement dit.

Dès le XII* siècle, on voit les surnoms de terre ou de fiefs devenir en quelque sorte patronymiques : «Herveusçwi dicitur de Lineriis, Helia et filius ejus Herbertus qui vocantur de Mediteria : » et même par suite de

(1) Craon et ses barons, par labbé Duchcsne, ancien curé de La Sclle-Craonnaise.

{t) Nâche voulfiit dire alors, pour nous servir de Pcxprcssion de Gavarni, ce que nous avons de plus chair. Tranche-Nàchc pourrait donc honnêtement se traduire par Taille- croupières,

(S) Ainsi la CXXVII» ch. de La Roë parle du fiof de Hervé Pohard cl nlionim Pohardorum; la CXCVIII®, de Robert-AfTuslard el de Affulardia. Mais le plus magnlti(iuc exemple, sans contredit, nous est donné par la Xll*qui cens talc un don fi\it par Robert Chapun et aliis Chapon ensi bus.

1119 cette habitude de nommer les personnes par le nom de leur habitation ou de leur seigneurie, on appliqua le DE à des noms qui ne furent jamais celui d'un fief, par exemple Geoffroi de Barbesècbe. Mais si Thomme prit souvent le nom de la terre ou de la forteresse qu'il habitait, il donna au moins aussi souvent le sien à la terre qu'il défricha ou h la maison rebâtie par ses soins ; dans chaque province cette alliance du nom de l'homme et de la terre s'exprima par des affixes ou désinences particulières, qui durent leur origine aux mots latins : Villa^ Curtis, Acum (1], signifiant maison rurale ou terre, et qui insensiblement se sont traduites par : Ville,, Court ou Gnac, La première de ces désinences a prévalu en Normandie, la deuxième en Artois, la troisième dans le midi de la France. Quant à celle en ière,, si commune en Anjou et en Poitou, elle n'est que la traduction de la terminaison latine aria employée pour signifier la même chose. Ainsi : Buxon a faitBuxonaria, puis Bussonnière; Rossel, Rosselaria, Rousselière; Roaldus, Roalderia,Rouaudière; Bodin, Bodinaria, Bodinière, etc. (Chartes 117, 239, 190, 152 et 245 de La Roë.)

On croit aussi que les terminaisons .en etum^ spinetum, alnetum, etc., se sont changées en aie, Aunaye, Epinay, etc.

Tiphaine était sœur de Burgonde, femme de Renaud VI de Château- Gontier. Elle eut de son mariage Hugues ou Amalric, qui hérita ainsi de la baronnie et des belles terres d'Ingrandes (2) et de Chantocé. Ces terres restèrent dans la famille de Craon jusqu'au mariage de Marie de Craon- La-Suze qui, au w* siècle, les porta en dot à Guy de Laval et de Retz, père du trop fameux Gilles, maréchal de Retz.

Maurice s'était marié en 1100, et ayant assisté à la bataille de Séez ou d'Alençon, en décembre 1118, la date de sa mort ne peut être loin de 1119 ou 1120, puisqu'il laissa son fils encore mineur.

HUGUES (Wuidonns).

A la mort de Maurice, son fils Hugues étant mineur, sa mère Tiphaine fut chargée de sa tutelle, et la garde de ses terres fut remise en bail à Raoul de Chorancé, connétable et seigneur de Craon, si l'on en croit le Mémorial de la Mayenne.

(1) Afumyïenl de Taffixe gaéUque ac, ou breton ek,

{i) Ingrandes {Ingressus Andium),anc\ennc baronnie rclcvanl du château d'Angers, ii un cavalier de service, est le premier lieu d'Anjou du côté de Bretagne. Il y avait une grosse pierre au milieu du bourg qui Taisait la limite des deux provinces. (Ménage,p. 136.)

nuCuKS. 171

Hugues épousa, en premières noces> Agnès, fille de Guy III de Laval, 1119 et de Denise de Mortain, nièce de Guillaume le Conquérant (Bourjoly) ; il en eut deux fils : Renaud, qui mourut jeune, et Guérin II, qui succéda à la baronnie, et dont personne n'avait parlé avant nous.

Quelques personnes ont paru croire que ce Guérin n'était pas le fils, mais le frère de Hugues. Cette supposition tombe devant la CXCIX* charte de La Roë qui établit positivement que Guérin était fils d'Agnès, encore vivantede 4430 à 1136(1).

On lit dans Ménage que Hildebert, archevêque de Tours, écrivit au pape Honorius II (1424-4430), qu'il n'avait pu terminer canoniquement l'affaire du mariage de Hugifes de Craon avec Agnès, à cause de la brièveté des délais et de la guerre que Guy de Laval faisait au comte du Maine (â), guerre qui avait empêché les juges (advocati) de se rendre au lieu indiqué.

Il résulte de ce passage que le mariage de Hugues et d'Agnès a pu avoir lieu vers 4424, première année du pontificat d'Honorius; que, par * conséquent, Guérin, leur deuxième enfant, a pu naître en 4126 et avoir treize ans lorsqu'il assista, comme b^ron de Craon, à la dédicace de l'église de La Roô vers 4439. (Voir année 4440.)

Hugues, d'ailleurs, ayant eu des enfants de sa seconde femme, il est peu probable que la baronnie ait été possédée par son frère cadet.

(1) « Gualeri de Bona et Aanor uxor ejus dedenint ecclesise sanctae Mariae de Rota dccimam de Bovcria pro anima Guîllermi filii sui qui fuit inlerfectus in hastiludio (scilicct torniamento de vadis Aelardi). Audientibus et concedenlibus,... Roberto abbale (Robert de Montcnay, abbé de 112ià 1136), Michaelc tune celerario (Michel fut abbé de 1150 à 1138). Non longo Icmpore posl Aanor et Nicholtllius ejus dederunt ccclcsiae Radulfum tilium suumin canonicum... Audientibus et concedenlibus, Guarino de Credone, Agnete matre ejus cum aliis pluribus. » (CXCIX* charte de La Roe, probablemeni deH31.)

Il serait curieux de savoir quel est le lieu où se donnaient ces tournois, et désigné par vadus Aelardi, Dans les anciens titres, le Boiselard est nommé Bois-Alard, ce qui nous porte beaucoup à croire que le gué Alard devait être sur cette métairie deCossé, et sur rOudon,qui en est éloigné de âOO métrés et qui, faisant en cet endroit la limite entre les paroisses de Cessé et de La Chapelle, offrait un lieu convenable à un pas d'armes ,

(2) « Litteras ad nos, beatissime patcr, veslra dédit sublimitas coutincns ut causam qus de conjugio Widonis de Crcdone et Agnetis uxoris suae suscitata fueral, utraquc parte convocata canonice, satageremus terminare et pro brevitate tcmporis et pro loco ad quem sues deducere advocatos non poterat et maxime Guidoncm de la Valle (troisième du nom) fratrem suum cum comité (Hélie, comte du Maine, dit Ménage), guerram habeutem,se non posse ad causam (plaid) venire prétendit. » Ménage, p. 137, dilque c'est Hugonem qu'il faut lire au lieu de Widonem, Hildebert passa de l'évéché du Mans à l'archevêché de Tours en 1097.

1120 Le cartulaire de La Roê rapporte que Hugues donna à celte abbaye un terrain découvert pour en faire un pré, et queTabbé, par reconnaissance, lui donna un très-beau chevaL Le récit qui est fait de la manière dont se fit rinvestiture de ce pré, fait connaître les mœurs du temps.{Voir renvoi S.)

Cédant h de mauvais conseils ou plutôt aux fâcheuses inspirations de la gêne, Hugues voulut encore élever des contestations sur les limites des Valeyeltes données à Tabbaye de La Roë, comme nous Tavons dit, par Renaud de Craon.

L'abbé Albin (1H7-H29) eut beau lui faire voir les marques faites sur les arbres par le camérier Lambert, Hugues persista dans ses prétentions. Alors Tabbé, pour lui prouver la bônté de sa cause, offrit de se soumettre à Tépreuve judiciaire. Par malheur la charte ne mentionne pas le geare de cette épreuve. L'abbé arriva au jour fixé (1); mais les juges le prenant à part, lui confièrent le pressant besoin d'argent dans lequel se trouvait Hugues, et rengagèrent à faire quelques offres; en » effet, l'affaire fut arrangée moyennant une somme de cent sols que le • barjn reçut avec une grande joie : ces cent sols vaudraient à peu près 1,400 fr. aujourd'hui, ce qui peut donner une idée de la position pécuniaire de nos barons.

En 1124, le setier de froment valut trente sols, ou environ 300 fr. l'hectolitre (2).

(1) «Abbas... judicium se facturus»nuUomodocogentc,Hugoni promisit... anime cujus liocsedil et manum ejtis feriâ 2* post Credonis suscipere debuit... ad diem nominatam Albinos venit paratus faccrc quod .si)opoi]dcrat (]X« charte), v On voit là l'origine de la locution : donner les mains à un arrangement. Feriâ secundâ^ c'est-à-dire le deuxième jour de la semaine ou le lundi. (Voy., pour les épreuves, l'art. Justice.) , (2) Le setier craonnais était de huit boisseaux et chaque boisseau de deux demaux de 25 livres anciennes de 0,489 gr. 5. Le setier pesait donc 195 kil. S02 gr. et équivalait à 2 hect. (K).

Quant à Tappréciation du sou d'or du xn* siècle, nous avons vu qu*il valait à peu près 14 fr. (valeur intrinsèque). Reste à connaître sa valeur relative^ c'est-à-dire celle qu'avaient au xn» siècle quatre gr. et demi d*or comparativement à notre temps (1850).

Si l'on considère les prix peu éloignés les uns des autres d'un assez grand nombre de chevaux et de bœufs mentionnés au cartulaire de La Roô, on peut, il nous semble, en déduire approximativement le pouvoirdc l'argent au xh« siècle. Ainsi, les chevaux étant généralement vendus 40 à 50 sois et les bœufs 30 à 40, nous pouvons adopter une moyenne de 35 à 45 sols, lesquels, à 14 fr. l'un, mettaient les chevaux à 630 et ;

les bœufs à 490.

Maintenant si l'on admet que les animaux du xii» siècle ressemblaient beaucoup à ceux que nous avons vus, il y a quarante ans, dans noire pays, et dont io type n'avait pas varié depuis des siècles, nous pouvons estimer que le bon cheval de scllo ordinaire du xii« siècle, un palefroy, par exemple (CI« charle),- vaudrait aujourd'hui 500 fr. et

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