GUÉRIN II
Nous pouvons appuyer ces remarques de quelques exemples que nous 1140 fournit le cartulaire de La Roë.
Vers 1140, Hervé de Ghanteil changea plusieurs dîmes qu'il possédait^ pour le bordage de Neptivola, en Gosmes; puis il engagea cette métairie aux religieux de La Roë, pour 100 sols, afin de se racheter de la prison oCi le seigneur de Château-Gontier le tenait enfermé. En supposant que Neptivola fût engagé pour les deux tiers de sa valeur, son fonds valait 150 sols. Or, Ragot, seigneur du fief, possédait sur cette métairie 5 sols de tous droits qu*il vendit aux chanoines pour un cheval valant 40 sols, c'est-à-dire à peu près le quart de la métairie. (LXX* ch. de La Roë.)
Une autre métairie, plus près de nous, la Touzeliëre, venait d'être défrichée vers cette époque; car Touzel, de qui elle avait pris son nom, était encore vivant et venait de la donner à l'abbaye. Eh bien, cette métairie de 34 hectares payait un sol de cens, cinq fois moins que la précédente et, en 1692, elle n'était encore affermée que 100 livres (1).
On peut juger, par ces données authentiques, de la valeur, au xu* siècle, de ces terres nouvellement défrichées, à l'exemple des religieux, mais dépourvues d'engrais et de débouchés.
Nous avons dit comment vivaient au xi*" siècle les anachorètes de la forêt de Graon. La nourriture de leurs successeurs au xii* ne devait guère être meilleure, si Ion en juge par celle des écoliers d'Angers et par celle des chanoines du Mans. Geux-ci, au dire de l'abbé Foucher, ne recevaient par jour qu'une galette, une mesure de vin et, de plus, iO sols par an, ou, s'ils le préféraient, deux muids de seigle (37 hectol. iji) pour toute l'année.
Quant aux écoliers pauvres nourris par l'Université d'Angers, ils recevaient, pour toute pitance, deux livres de pain par jour et un quarteron de fèves cuites à l'eau. Le dimanche, les fèves étaient remplacées par une demi-livre de viande. Les champions destinés à subir l'épreuve de l'eau bouillante, vivaient d'une façon bien plus frugale encore : pendant sept jours ils recevaient, pour toute nourriture, une jointée d'orge^ un peu de sel et de l'eau à discrétion. La vaisselle était à l'avenant; nous avons vu qu'elle consistait généralement en assiettes et en écuelles de bois.
Pour jeter quelque lumière sur les mœurs de cette époque peu connue» nous allons donner quelques extraits des chartes de La Roë.
(I) En 1791, elle fut estimée par Texpert du district de Craon, d'abord à 14,000 fr., puis, par défaut d'acquéreur, à 13,000; elle a été affermée 3,000 fr. en 1862.
1140 Un cerlain Renault de La Roche avait donné en dot à sa fille — sans doute avec d'autres biens un peu plus productifs — • le bordage de Bellière, depuis longtemps sans culture, faute de métayers (quarè diù desertum erat). Pour en tirer parti, Renaud convint avec Tabbé de La Roë, Michel, que les religieux défricheraient entièrement la métairie, qu'ils en partageraient les revenus pendant sept ans, après lesquels il serait fait deux parts des terres, dont une, au choix de Tabbé, resterait en toute propriété à Uabbaye (LXXVIP ch.).
Dans la LXXXIP charte, Suhard de Méral donne aux religieux de La Roë la permission d'arrondir à leur gré leurs bois aux dépens des siens (1). Aussi Tabbé, pour lui témoigner sa reconnaissance, lui donna : annunas chaligas de bruneta, mots barbares sous lesquels nous croyons voir une vieille paire de brodequins en étoffe. Dans une circonstance à peu près pareille, Tabbé donna encore une paire de souliers [sotulares). Le cartulaire du Mont-Saint-Michel fait mention d'un seigneur recevant aussi une paire de bottes (2).
Enfin dans la CXXXP charte, le môme Suhard est témoin d'un acte par lequel l'abbé Michel accorde à un nommé Roscelin de le recevoir chanoine dès qu'il le voudrait, avec tel habit [pannis) et tel cadeau qu'il lui plaira donner.
Quant à la science alors exigée pour ôtre reçu chanoine, elle se bornait à savoir au moins bien lire et chanter (GLIIP ch.) ; mais l'abbaye, dès qu'elle le put, envoya ses novices suivre les cours de l'Université d'Angers. (Voy. année 1520.)
La charte GXXXP, déjà citée, nous montre l'abbé Michel promettant de recevoir à la léproserie de l'abbaye le frère d'un chanoine, de lui donner chaque jour un pain, une mesure de la boisson ordinaire des chanoines et une part de leur dîner [unum panent promisit, dit la charte, et pluribus diebus duos dédit) (3).
On voit que toutes les misères humaines trouvaient un soulagement dans nos abbayes. Si à ces bonnes œuvres on joint les réconciliations et la paix que les religieux amenaient souvent entre des familles armées
(1) «Quicquid nemoris aubère voluerimus circa ncmora nostra in eleemosyna teneAdum. A — Quel rare voisin !
(2) Charte de 1135, citée dans l*histoiredu Mont -Sainr-Michcl, par Tabbédes Roches.
(3) Le petit hôpital de Livré doit sa naissance à une maladrerie ou maison de lépreux, fondée sans doute par le riche prieuré de celte paroisse qui dépendait de La Roc.
La Maladrerie, sur le bord de la grande route de Château-Gontier, doit son nom à un établissement du môme genre. (Voy. à Tart. Diocèse, la note relative à la chapelle Sain/iVarc, et renvoi M.)
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parla vengeance les unes contre les autres (1), l'instruction que Técole ij40 établie au monastère de La Roë (2) et que leurs obédiences ou petits prieurés épars dans nos campagnes, répandaient sur une population grossière et presque sauvage, on conviendra que l'œuvre des ibmmunautés, et en particulier celle de La Roë, fut aussi utile que sublime.
Si les dons reçus par eux pour recevoir hommes et femmes au bénéfice de leurs prières, nous semblent excessifs aujourd'hui, ils étaient peu de chose alors, faute de bras; comme nous l'avons dit, les abbayes seules en possédaient, et grâce au respect inspiré par leurs vertus et par leur caractère sacré, elles pouvaient seules cultiver en sûreté. Tant qu'elles vécurent ainsi de leur travail, tout alla bien; mais lorsque, par suite du changement survenu dans les conditions économiques et sociales du pays, leur richesse fut devenue excessive, on vit leurs mœurs décliner et leur considération s'abaisser dans la même proportion. Au surplus, si, comme nous l'admettons volontiers, ces richesses étaient devenues un abus, on voudra bien nous accorder qu'on eût pu obtenir leur réforme par des moyens un peu plus doux et en sauvegardant un peu mieux l'intérêt des pauvres.
A la suite des guerres continuelles et de la dépopulation des campagnes qui en fut la conséquence, il régna, de 1146 à 1151, une telle famine que des gens, au rapport de Bodin, furent réduits à manger de la chair
(1) Citons les termes de la *WfHe charte que nons traduisons : « Puisqu'il est ^^\ « écrit dans TEvangilc : Je veux la miséricorde et non la mort du pécheur, qui osera « blâmer l'œuvre de réconcUiation autrefois exercée par notre père Robert d'Arbrissel o et par nous-méme au sujet de Fromond de Novcslol et de Hugues, son fils, tué à La « Guerchc ? En effet Fromond, ses enfants et tous ses parents, ont clé amenés à la « concilialion et à pardonner an meurtrier, à condition que nous ensevelirions le mort « dans notre cimetière, et Fromond, pour le salut de son âme, de celle fle son fils et « des siens, a donné à notre église la moitié du cens seigneurial, de la dîme ccclésias- « tique et du presbytère qu'il possédait à Brains et dont le curé Vitalis, qui plus tard « alla à Jérusalem, avait alors la jouissance. Mais après la mort de Vitalis, Fromond o nous a concédé la totalité. » On peut voir aussi sur ces réconciliations les chartes ^^^^^ V l<4 l 1 16 et 177 du môme cartulaire.
(i) La XXXJe charie de La Roë, 115», cite au nombre des témoins : les maîtres des écoles [magistri scholartim); la XXXIX«, de M46 à 1144, cite aussi un Bulgericus, magister scholœ; enfin les CLl et CLIV® font mention des enfants do Pécolc (pueri descholâ).
Le concile de Nantes (14:27) ordonnait à chaque curé de campagne d'avoiravec lui un clerc pour Taider a chanter Toffice et pour instruire les enfants (d'Héricourl, p. 27 de la deuxième partie). Cette prescription ne faisait que renouveler celles des conciles de Vaison (529) et de Tours (567). Charlemagne dans un cap. de 789, le concile de Châions (813), Herard, archevêque de Tours ('85î^;,n''i)jtcnt la m lîm'^ recommandation. (Ozanam, Êlud. germ.j i. H.)
1140 humaine; que des familles entières du Craonnais, hommes, femmes et enfants, se donnèrent aux abbayes à la seule condition d'être nourris (i). Les plus grands seigneurs furent réduits à manger du pain d'avoine. C'est dins ce même temps que Josselin de Bréon donna à Là Roë les terres de Labarre et de Bréon, à la seule condition que Tabbaye le garantirait de la guerre et du pillage (2). Michel, abbé de La Roë de 1149 à 1158, qui reçut ce don et qui fut le promoteur de plus de cent vingt autres donations ou restitutions à son abbaye, faillit lui-même être tué d'une flèche par les habitants de Craon. (Ch. CXLVP.)
On peut remarquer, dans les donations du temps, la clause assez fréquente par laquelle le seigneur donnait une place, p/af(;am, ad faciendum burgum (3), vel molendinum^ vel cimiterium. Dans les deux premiers cas, on permettait à certains individus de s'établir hors de la ville ou de la terre qu'ils habitaient, ce qu'ils ne pouvaient pas faire sous la loi féodale sans autorisation du seigneur (4), et on ftivorisait un établissement civil
(i) La LXXVIll* charie de La Roë nomme àeJle seule soixanle-dix-huit personnes, hommes el femmes, qui se donnèrent, avec leurs biens, à cette abbaye, sous Tabbô Michel.
Les Archives d^ Anjou, t. l, p. 459, font mention de cette terrible famine de cinq années et la CIX« charte de La Roë dit : Michael abbas.,. concessil Emulfo (vassal d'Alemand de La Chapelle) ut sustenlaret eum in eccîesia i>er V annos penurice quœ tune erat, lui promettant après la famine ou de le recevoir chanoine, ou de lui donner un mariage convenable, ou encore, s'il le préférait, la motive telle quelle de chaque automne.
(2) « Joscelinus dcdit suum herbergamentum de Barra et suam terram de Broon lali pacto quod si abbas posset eum defendere de guerris et raptoribus, Joscelinus et heredes sui redderent annuatim abbati et ecclesise XII denarios de censu in Nativilaie. Sin aulem eum defendere non poluerit, abbas qui lune erit relinquet XII D. et reddet Joscelino vel heredi XX solidos Andeg. monetœ el lia supradiclum dimidium bordagium de Pulchro Gorilleio (Beaucoudré) absolute in eleemosyna ecciesias remanebiL Audicntibu s Guillermode nemore Pislonis » (Peulon), etc. (CLXIV* charte.)
Ajoutons que la terre de Bréon paraît fort ancienne. Vers 765, un seigneur du nom de Gilles, voulant se faire moine au monastère de Prum (ou Trêves- Cnuault, en Maine-et-Loire), donna à celte maison beaucoup de terres qu'il possédail aux diocèses de Rennes, du Mans et d'Anjou, entre autres Serant Colrédo et Bron, On traduit ces deux derniers noms par Coudray el Bréon (abbé Foucher). (Voyez Notes sur Laigné.)
La famille de Bréon porie d'argent à la fasce fleurdelysée et contre-fleurdelysée de gueules.
(3) C'est-à-dire pour bâtir des maisons, ordinairement dans les faubourgs (fors ou hors le bourg). (Voyez année 1284 et renvoi A*.)
(•i) En Normandie, un manquement à cet égard était payé d'une amende de trente sols et môme de dix livres (comptes de TËchiq. de Normandie cités par l'abbé des Roches); mais la coutume d'Atijou^ art. 9, disait : « Quand un sujet veut aller demeurer hors le fié, le levaige ne pourra excéder cinq sols tournois. »