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MESIRE PIERRES DE CREON

Fine amours claimme (14) en moi par hiretage

Droit, s'est raisons, quar bien et ioiaument

L'ont servie de Greon lor aage (15),

Li bon seigneur, qui tindrcnt ligement (16)

Pris et valeur et tout enseignement

S'en chantèrent, et se tout ensement (17)

Veuill que de chant et d'amour lor (18 relraie (19),

Et dcl seurpluz me met en sa mauaie (20)

De cuer, de cors et d'ounour et de vie

Com a ma douce droite seigneurie.

(1) Set, sait. — (2) irociez, me tuez. — (3) Baillie, puissance. — (4) Driemeni^ bientôt. — Ci) Ne m'aie, n'avez pitié. —(6) 7'rai, je souffre. — (7; Fi, plein de confiance.—(8) il «*re, adore. — (9) Se«rtf, certain. — (10) Dex, Dieu.— (11) Vis, visage. — (12) Si, ainsi, maintenant. — (13) Akeure, perce le cœur. — [(U) Claimme, réclame. — (15) Lor aflge, durant leur vie.— (i6) Ligement, loyalement. — (17) Ensement, semblablement. — (IH) Lor, leur. — (19) Retraie, suivre leur trace. — (20) Manaie, puissance.

La manaie de mon droit sçignouriage jigg

Aim et pris tant que de H seulement

Aient et croi avoec mon fin corage (1)

Touz biens par joie, ne n'est droiz qu'autrement

Soit nus fins biens eus entièrement

Sans grant joie : pour coi tout quitement (2)

Me rent a vous douce dame veraie (3) ;

Et s1l est nus qui grant bien sanz joie aie,

Folz est se il en amour ne se fie

Par coi touz biens et joie mouleplie (4).

Amour ne doit avoir faus cuers volages

Qui partout proie (5) et partout fausse et ment ;

Se tout conquiert par son faussant language,

La mençonge li deffait et desment:

Quar teus com est li déduis (6) c'on en prent

Convient estre la joie c*on atent,

Ne il n'est drois qu'a teus genz estre doie

D'amours leue issi (7) très haut joie

Qui a touz vaut et k valoir aïe

Et seur touz est hounourée et servie.

Moût (8) connoist bien dame entendanzet sage S*on la proie du cuer u faintement, Au fait, au dit, au sanblant, au visage. Qu'aussi com set le droit sens droitement Tout pour les faus convient-il qu'ensement Sache des mauz si dirai bien comment Pluz sagement escbiver (9) les en doie (lO), Quar sens de ghille (11) à gbtller ghille avoie Pluz qu'autre rîenz (12) et tout par sa maistrie (13) Est trahisons trahis quidant (14) trahie.

Et pour tous gens prist ele mon bomsige.

Pour soi fier en moi seurement

Amours en tient mon fiu cuer en hostage,

En sa prison l'a bien et fermement

Mis en la guarde en qui pluz fiement

Se fie amours de guarder cens que prent :

C'est loiautez qui garde et qui maislroie (15)

Tous cens seur (16) qui amours seignourir doie,

Si n'est raisons c'on li puist blâmer mie

Quandt teus guarde a tel hoste en sa baillie.

(i) Corage, sentiments du cœur. — (i) Quitement, franchement. — (3) JFcroie, Qyaie. — (4) Mouteplie, multiplie. — (5) Proie, butine. — (6) Déduis, plaisirs. — (7) Issi, ainsi. — (8) Moût, beaucoup. — (9) Eschiver, esquiver. — (10) Doie, doive. — (11) GhUle^ tromperie.— (12) Riem, chose. —(13) Maistrie, art, habileté. —(14) Quidant, s imaginant. — (15) Maistroie, commande, gouverne. — (16) Seur, sur.

206 ^ DEUXIÈME MAISON l)E CRAON.

MAURICE III, seigneur de Graon et de Ghantocé.

1196 Ce seigneur, comme nous Tavons dii, avait fait un premier voyage en Palestine, en 1191, du vivant de son père. (Voir renvoi J, ch. de fond, de Saint-Nicolas.)

Richard, roi d'Angleterre et comte d'Anjou, voulant s'emparer des États de son neveu Arthur de Bretagne, âgé d(3 douze ans, envoya contre lui Robert Tournechamp, son sénéchal d'Anjou, et Marcadé, son capitaine de Coltereaux, gens sans aveu et grands pillards. Ils ravagèrent cruellement la Bretagne et furent battus à Carhaix en H96. Il est plus qu^e probable que notre baron et ses Craonnais firent partie malgré eux de cette honteuse expédition.

Richard, tué en 'M 99, devant le château de Chalus, eut pour successeur son frère, Jean-sans -Terre. Toujours impatients du joug anglais, nos pays s'étaient révoltés en 1200 ; mais le nouveau souverain vint les remettre sous son obéissance. Deux ans après ils se révoltent encore, soutenus par le jeune et brillant Arthur de Bretagne. L'amour qu'on portait à ce prince, la haine qu'inspirait le roi Jean, semblaient assurer le succès, lorsque le seigneur de Sablé, Guillaume des Roches, chevalier plus brave que clairvoyant, se laissa capter par l'astucieux Jean-sans-Terre qui, dit-on, lui donna la terre d'Agon, près Coutances, confisquée sur Juhel de Mayenne, et nonseulement lui ouvrit les portes du Mans, mais encore parvint à lui livrer Arthur lui-môme, alors âgé de quinze ans. Jean, il est vrai, avait promis qu'il ne lui serait fait aucun mal, mais il ne fut pas plutôt en son pouvoir qu'il regorgea de ses propres mains, car il n'avait trouvé personne qui voulût se charger de ce forfait. [Chron, de Robert du Mont.)

A la suite de ce crime Jean crut devoir exiger le serment de fidélité des seigneurs de Mayenne et de Graon, et obliger leur mère Isabelle à lui f* ^9Ç donner en otages notre Maurice et Guillaume des Roches lui-même.

On sait que Jean, cité devant la cour des Pairs de France, refusa de comparaître et que le Maine et l'Anjou furent confisqués. Philippe- Auguste en prit possession et y envoya, en 1204, Gadoc, chef de ses Brabançons. Le Roi y vint lui-môme en 1206, et reçut à Ghantocé l'hommage lige de Maurice III, tant pour cette place que pour celle de la Garnache, en Anjou, qui avait appartenu à Pierre de Graon, fils de Maurice II, et aussi pour le château de Plainhol au Maine (1). (Voy. renvoi E^)

(1) « Dileclo fldeli noslro Mauricio de Credone concedimus Plainhol tencndum ab ipso et hcredibus ejus in perpetuum et heredibus nostris in feoduin et hominagium ligiiim. Aclum apud Caniociacuna anno D. 1206. » (Ménage, p. ;$48.)

MAURICE ni. 201

Cependant Guillaume des Roches, outré de tant de perfidie, abandonna *206 Jean-sans-Terre,initson épée au service du roi de France et Taida puissamment à reconquérir F Anjou. En récompense le roi lui donna la charge de sénéchal de cette province, charge que nous verrons bientôt. passer à nos barons de Craon,compagnons des exploits de desRoches contre l'Anglais.

Les mémoires de l'hôpital Saint-Jean d'Angers, cités par M. Tabbé Logeais, disent que vers 4216 un Maurice de Craon, parlant pour la Terre sainte avec son fils, nommé Hugon, donna à cet hôpital une rente de trente livres sur le péage de Chantocé et le droit qui lui était dû sur le sel consommé parcel établissement jusqu'à concurcnce de dix muids.

Ce Maurice n(^ peut être que Maurice III qui, en effet, possédait Chantocé et qui probablement avait cédé Craon à son frère Amaury I" peu avant 1206, pour aller s'établir à Ploermel, l'un des plus importants bailliages de Bretagne, puisqu'en 1294 il était tenu de fournir vingt-sept chevaliers à l'armée du duc (1).

Nous ignorons par quelle voie cette terre était venue à nos barons, mais ce qui est certain, c'est qu'elle fut, comme nous le verrons, la cause de plusieurs guerres. Ménage croit que Maurice III vivait encore en 1224, Il aurait même été encore vivant en 1226, si Pon en croyait un acte d^té de la même année, par lequel un Guy deDaon fil don à La Roc de quatre setiers de seigle, le jour môme de la mort de Maurice. Mais s'il avait vécu en 1224 et 1226, comment n'eût-il pas paru dans la guerre que soutint son frère, Amaury, contre le duc de Bretagne, en 1222, pour reconquérir Ploermel?

La date de 1224 ou 1226 ne peut donc se rapporter qu'au décès d'un Craon d'Angleterre, peut-être le baron de Bui'ton-Craon (2).

C'est tout ce que nous avons pu apprendre de Maurice III, qui probablement mourut en Palestine avec son fils Hugon, car depuis son départ,

(t) Dans ce nombre Geoffroy de Beubry devait fournir un demi-chevalier. (Les Hosts du dtic de BreL, donnés par Le baud.)

(2) L'abbé de La Rue, dans ses Essais sur les Bardes et les Trouvères^ i^difie d'un Maurice, petit-fils de Guy de Craon, qui suivit Guillaume à la conquête d'Angleterre et qui fut baron de Burton (voy. année 10 iO). 11 attribue à ce Maurice tous les faits accomplis par Maurice H, mort en 1196, notammant son concours au siège de Thouars que le carlulaire de La Roë ne permet pas d'attribuer à un autre qu'à notre Maurice 11 (voyez année 1256).

Ce qui a pu Induire en erreur l'abbé de La Rue, c'est que Maurice 11 possédait aussi des terres en Angleterre (renvoi E*); voici les noms de ces terres :Ham, VValelon,Ewel et Combes. Elles sont situées dans le Surray. Maurice, dit l'abbé de La Rue, les transmit en mourant à son fils Pierre en t*lO ; ce qui confirme du moins la date que nous avons donnée à la mort de Maurice III et Texistence de son fils Pierre.

20â DEUXIÈME MAISON UE CRAON.

1212 en 1216, on ne trouve aucune tracé ni de Tun, ni de l'autre. Nous parlerons à Tarticle suivant de son second fils, Pierre.

AMAURT r% seigneur de Graon, de Ghantocé et de Sablé,

Sénéchal d'AnjOD.

Nous trouvons ce baron à Thouars, en 1206, venant y jurer, au nom du roi de France, une trêve avec Jean-sans-Terre, Tannée même où Maurice III son frère recevait le don de Plainhol. Amaury, dans cet acte, prend le titre de seigneur do Craon, ce qui prouve que déjà son frère lui avait cédé la baronnie. Peu après il lui céda aussi Plainhol etChantocé, car, en 1211, Amaury, au Mans, prêta serment pour ces deux places à Philippe-Auguste.

En 1209, il avait été témoin d'une transaction où figuraient d'une part Juhel de Mayenne, son frère utérin, et GeofFroi de Fougères; d'autre part Guillaume des Roches. — Peut-être cette transaction était-elle un préliminaire d'un acte plus important.

Guillaume des Roches, comblé d'honneurs et des bienfaits de son souverain, avait le rogret de ne pouvoir laisser toutes ses richesses à un héritier de son nom. Mais il avait deux filles, et il pouvait du moins se choisir un gendre peut-être aussi digne de lui succéder qu'un héritier donné par le hasard de la naissance. Parmi la foule des prétendants à cette brillante alliance, Guillaume ne balança pas longtemps. Amaury, dont l'épée lui avait été déjà d'un si grand secours contre l'Anglais et qui, comme sa propre femme, descendait de Çobert le Bourguignon, avait d'inconteslables droits à la préférence et fut choisi.

Notre baron, en épousant, en 1212, Jeanne des Roches, l'aînée des filles de Guillaume (1), devint un des plus puissants seigneurs de l'Anjou.

Par son père, Amaury possédait Graon, Chantocé, Plainhol et Ingrandes ; par sa femme, il ajouta à ses possessions Sablé, Segré, Châteauneuf, Candé, Moliherne, Brion, Le Lude et Saumur. Selon Ménage il possédait encore La Suze, Durtal, Louplande dans la Sarthe, Mayet, Château-du- Loir et Brissac.

Enfin, plus tard, son beau-père lui laissa la charge de sénéchal héréditaire d'Anjou (2). (Voyez les renvois G^ G^.)

(1) Le Paigc nomme par erreur la fille aînée de Gujllaume des Roches : Anne,

(2) A sa mort, Guillaume des Roches ne réserva à sa veuve sur sa charge de sénéchal que la moitié des gobelets d'argent que chaque bailli lui devait chaque année.

AMAURT l•^ 203

Guyonnet ou Guy de Laval, mort à treize ans (en 1211), avait été mis sous 1214 la garder-tutelle de sa mère, Àloise de Graon, de Jubel de Mayenne et d'Amaury I*' de Graon, ses oncles maternels : mais Philippe-Auguste donna cette tutelle à Raoul de Beaumont[1). Amaury figure aussi dans le testament de Guyonnet en faveur des lépreux de Laval et de quelques abbayes. (Bourgoly, liv. I", eh. xxi.)

En 1213, Amaury traita avec le prieur de Chantocé au sujet du revenu du four banal et en partagea le revenu avec lui parla moitié.

Cependant Jean - sans-Terre voulut en appeler aux armes de la sentence des pairs du royaume et ressaisir ses anciennes possessions. Il se jeta sur le Poitou et de là sur Nantes; en ayant été repoussé, il pénètre efï Anjou, jusqu'à Graon, ravage nos environs, revient sur ses pas, et met le siège devant la Roche-aux-Moines, appelé depuis La Roche- Serrant. Ge château avait été bâti depuis peu par Guillaume des Roches^ pour tenir en échec celui de Rochefort, placé presque en face, sur la Loire, et d'où Payen, sénéchal d'Anjou pour Jean-sans-Terre, faisait éprouver aux passants toutes sortes de vexations et de pillages.

Le fils de Philippe-Auguste, depuis Louis VIII (2), arrive au secours de la place. Il est accompagné de Guillaume des Roches et de son gendre Amaury, chacun à la tête de 2,000 hommes. Le Breton, dans son poème, peint Amaury comme un chevalier dont le courage égalait la force et la beauté.

A la nouvelle de ce secours, Jean-sans-Terre leva le siège avec tant de précipitation, qu'il perdit au passage de la Loire beaucoup d'hommes et toutes ses machines de guerre, le 1" juin 1214 (3). (D. Morice.)

Le mois suivant, Amaury, Guillaume des floches, Guy de Laval, Guy Xurpin, les sires de Châleau-Gontier, de Vendôme, deRohan et d'Anth.enaise assistaient, comme chevaliers-bannerets (4)^ à la célèbre victoire de Bouvines (27 juillet 1214), remportée sur l'empereur Othon, le comte de Flandre et Jean-sans-Terre. L'Anjou, qui un instant (de 1213 à 1214) était retombé sous le joug anglais, fut enfin délivré et réuni à la France pour n'en plus être séparé.

(t) La chronique lui donne le litre de Bajulus ferrœ Lavallensis, c'est-à-dire chargé du bail de la terre de Laval.

(I) Cest Louis VllI qui signala son avènement à la couronne, en i2â^, par raffVanchissement des serfs. Dès 1 167, le pape Alexandre III avait voulu que tous les chrétiens et serfs de France fussent libres. (Ueuzé, Bist. de Vag» de VOuest.)

(3) Bodin prétend que ce succès fut obtenu le jour même de la bataille de Bouvines qui n'eut lieu que près de deux mois après.

(i) Mazas, Vie des grands cap,^ 1. 1^\

1214 Si Ton en croit Rigordus et Guillaume Le Breton, cités par Ménage, p. 196, et par Le Baud, la majeure partie des seigneurs d'Anjou, du Maine et de Normandie étaient secrètement du parti de l'Anglais avant la bataille de Bouvines, et ils en attendaient le résultat pour se déclarer. Il excepte cependant Guillaume des Roches, Juhel de Mayenne et un petit nombre d'autres.

Parmi les prisonniers faits à cette bataille se trouvèrent des Français et même des Craonnais qui, selon M. Alexandre Dumas, visaient à l'affranchissement (1). Nous pensons, nous, que ces hommes étaient tout simplement des aventuriers ou routiers, alors si communs en France, faisant de leur épée métier et marchandise, et qui n'avaient d'autre but que de vendre leurs services à qui les payait le plus cher.

La même année, Amaury jura pour Philippe-Auguste la trêve conclue avec Jean-sans-Terre (2) et acquiesça avec sa sœur et les seigneurs de Mayenne et de Beaumont, au mariage proposé par Philippe-Auguste pour Emma, fille et seule héritière de Guy VI de Laval, avec Robert, comte d'Alençon.

En 1216, il fonda à La Roë des prières pour le repos de Tâme de Maurice III, son frère aîné, et une chapelle spéciale à la Tour-Landry du Bourg-l'Evêque de Simple, pour son autre frère Pierre de la Garnache. (Charte de La Roè, citée par M. l'abbé Logeais.)

Amaury se croisa vers 1220 avec Baudoin de Flandre, marquis de Montferrat, et ses exploits en Palestine le firent appeler par Innocent III, dans une bulle de 1222, « le fort des forts; le chief des chevaliers, l'ayde et le secours du Saint-Siège apostolique. i> Malheureusement la chronique manuscrite de Tours met quelques restrictions à ces éloges. « Beau de corps et de visage, dit-elle, cet éminent guerrier eût surpassé tous les chevaliers de son temps si, dans sa charge de sénéchal d'Anjou, il n'avait, opprimé les églises et le peuple (3j. »

(i) Études historiques.

(â) Preuves à l'hist. de Montmorency, citées par M. Tabbé Logeais.

(3) « Eral autem aelatc juvcnis, forma decens, nitore mirabilis, miUlià singularis qui nisi senescalliam, pro quâ opprimebal ecclesias et paupcres habuisset, si dici fas est, super omnes floruissel. » (Ménage, p. 372.) Guillaume Le Breton dit de lui dans sa Phitippide : 6*^t^ x , viaA 2 ^o - ^iîo i

Ejusdem laleri gêner illius unicus havres, Hlçret Almaricus, qui pulchro corpore forlis, Forlior est anime, qui de Crodonc trahebat El gcnusct noincn, et eratdominator cidem : His parère ^mu^ cum Sabolio, Moiihernïe,

U J)(xX

En 1223, mourut Guillaume des Roches; il fut inhumé par Guillaume 1322 de Beauraont, évoque d'Angers, à Bonlieu, abbaye qu'il avait fondée en 1219. Après lui avoir rendu les derniers devoirs, Amaury alla à Gompiègne prêter à Philippe-Auguste le serment d'observer ses ordonnances au sujet des Juifs (1), et de ne garder les châteaux d'Angers et de Baugé que sous son bon plaisir, en stipulant toutefois que, dans le cas où le roi lui reprendrait ces deux villes, Amaury rentrerait en possession de la sénéchaussée d'Anjou au même titre que son beau-père. (Archives de l'Anjou, 2* vol.)

Bientôt après, il se disposa à guerroyer contre Pierre de Dreux, dit Mauclerc, duc de Bretagne. Ce prince instruit, mais rusé et sophistiqueur, était le tyran de ses barons. C'est lui qui, pour ne pas violer le droit (alors saoré) d'asile, faisait murer une église où des prêtres avaient cru trouver un refuge assuré (2). C'est encore lui qui faisait enterrer d'autres prêtres tout vifs, avec les morts auxquels ils avaient refusé, à cause de leurs usures scandaleuses, les honneurs de la sépulture ecclésiastique. Grand nombre de ses barons s'étaient révoltés : entre autres, Conan, Salomon, les seigneurs de Léon, de Rohan, de Penlhièvreet de Tréguier (3). Amaury, sous prétexte que Mauclerc lui retenait une forteresse (4), se réunit à la ligue des seigneurs bretons. A ses troupes d'An-

Candetum cum Sef^rcio, Brio (A), B^ug^ia (B), Lud^, p j <

Durstallumque ; vadis, ubi Sarit^a adjutus UienJ^ (C) I T T-,

Temixlum, Liderice (D),\rapil in Meduanam; [ ( c o'

Quique sucs posait muros propè flumina Salmur ' *^^

Mixtusubi Ligcri, fluvio |«0^ante, Vigena (E) \\ vûo/t^

Amittit nomen ferrugineumque colorem. (Ménage, p. 212.) ^

(A) Brion près Baugé. — (B) Baugé. — (C) L'Huisne. - (D) Le Loir. — (E) La Vienne qui, du temps de Le Brelon, se réunissait à la Loire un peu au-dessous de Saumur. (Ménage, p. 529.)

(t) Ces ordonnances entre autres choses établissaient que les Juifs n'auraient point de sceau pour sceller leurs obligations, mais qu'ils les feraient enregistrer en justice; qu'aucune usure n aurait coursa leur profit et que leurs débiteurs auraient terme pour les payer. Alors tous les seigneurs avaient droit de tenir des Juifs djtns leurs terres et, à rexemple des rois, leur affermaient leurs revenus féodaux et en tiraient de grands tributs. (Ménage, p. 2lo.) Aussi àCraon, comme dans la plupart des villes, îls avaient une rue et un quartier spécial.

(2) On a beaucoup décrié le droit d'asile, sans songer qu'au temps des invasions barbares, il sauva un grand nombre de malheureux et que, dans les siècles suivants, il n'enlevait pas le coupable à la justice, mais arrêtait les vengeances particulières autorisées par les lois germaines et amenait les compositions pécuniaires.

(3) » Lconcnscs, Rohanilae, Goclones, Trccoritos.» (Guillaume Le Breton.)

C4; M. Godard-Faulrier pense que cette forteresse pourrait être Chàlelais ; mais .M. de

1222 jou, du Maine el de Touraine, il joignit celles de Chartres, de Séez, du Berry et du Nivernais ; parmi les seigneurs craonnais figura encore un Jean Cheorchin. Tout plie devant la nombreuse armée d'Âmaury : La Guerche et Châteaubriant se rendent à lui; leurs environs, suivant Tusage, sont ravagés.

Entouré,* serré de tous côtés par ses ennemis, le duc de Bretagne semblait dans une position désespérée ; mais si ces ennemis étaient nombreux, ils manquaient, par leur diversité d'origine, de cet ensemble, de cet enthousiasme national qui double la force des armées. Tout au contraire, les Bretons, exaspérés par deux années de guerre (1) et de ravages, n'avaient qu'un désir : venger leurs maux, sauver leurs foyers et leurs familles. Mauclerc profite habilement de cette disposition des esprits, commence par détacher l'évêque de Nantes et le vicomte de Rohan de 1 1 ligue de ses ennemis et, par une manœuvre hardie, laissant derrière lui Salomon et Conan ravager ses États, réunit rapidement les troupes qu'il avait opposées à chacun d'eux, et dérobe si bien ses mouvements que sa petite armée se trouve tout à coup réunie devant Âmaury.

Notre baron, confiant dans ses forces et dans sa belle cavalerie normande, était campé dans les vignes qui entourent Châteaubriant. Mauclerc avait d'excellents archers, mais peu de cavalerie. Il s'aperçoit de la mauvaise position prise par ses ennemis, et se hâte de profiter de leur faute. Ses archers lancés en avant se faufilent dans les vignes, et visant à coup sûr, frappent les malheureux cavaliers embarrassés avec leurs chevaux parmi les ceps et les échalas. Ce fut bientôt, dans celte cavalerie qui ne pouvait se défendre, un sauve-qui-peut général. En vain Amaury fait des efforts surhumains pour l'arrêter, la panique gagne le reste de l'armée et la déroute devient complète. Ne voulant pas survivre à un tel désastre, Amaury se jette tête baissée au plus épais de ses ennemis, il s'y ouvre un large passage : sur son impénétrable armure les traits glissent comme ces pailles légères que le vent fait voler sur nos toits ; mais bientôt son cheval tombe mortellement blessé. Amaury sous sa pesante armure veut en vain se relever, il retombe, il est forcé de se rendre prisonnier.

Avec lui furent pris le comte de Vendôme , Hardoin de Maillé et beaucoup d'autres chevaliers.

La Borderie constate {Bretagne illustrée) que la châtellenie revcndiauée par Amaury pour son neveu Pierre, fils de Maurice III, son frère atné, était Piocrmel, toujours disputé à nos barons par le duc de Bretagne.

(t) Cumque ea dura duos durasset giierra per annoSy dit très-durement Guillaume Le Breton, cité par Ménage, p. âli.

AMAIRY \», 207

Selon Lobineau et D. Morice, ce combat eut lieu le 3 mars 12â!2; selon i2â2 d'autres^ le 3 mars 1223, et à son sujet, la chronique manuscrite de Tours, citée par Ménage, p. 272, dit : Tanta fuit ab ntraque parte equorum occisio^ quod pauci equi incolumes reman&erunt.

Amaury, enfermé au château de Touffau, près Nantes, y resta deux ans environ ; il n'en sortit qu'en payant les frais de la guerre ; et comme il était le plus riche, il paya pour tous. Il fut en outre obligé de promettre la main de sa fille, Jeanne, à Arthur, second fils du duc de Bretagne ; mais le fiancé mourut en bas âge. Gilles de Châtillon, abbé d'Evron, aida beaucoup Amaury à payer sa rançon. [Nov. GalL Christ,)

Pierre Mauclerc, en vertu des lois féodales, avait le droit de confisquer sur son vassal qui lui avait fait la guerre les terres que celui-ci possédait en Bretagne, Ploermel entre autres : m^is le rusé Mauclerc, sachant que ce qui est pris par la force peut être repris par la force, préféra se les taire céder en bonne forme par un traité stipulant sans doute tous les avantages que les circonstances lui donnaient. Il eut même le soin, dit D. Lobineau, de le faire ratifier par Maurice, frère et successeur d'Amaury. Nous avons vu que Maurice était Taîné d'Amaury, et celui-ci ayant laissé des enfants, il est peu probable que Maurice ait succédé à la baronnie après en avoir laissé jouir son frère cadet si longtemps; il y a donc probablement erreur chez D. Lobineau qui aura écrit frère au lieu de /ï/;»*.

Le 24 novembre 1224, Amaury figure à la dédicace de l'église de Villeneuve, abbaye fondée au territoire de Nantes par la duchesse Constance, alors épouse de Guy de Thouars, pour la sépulture des ducs de Bretagne. Amaury assista aussi à la translation qui fut faite, dans cette église, des corps de cette même Constance, de son mari, et d'Alix, leur fille. (Voy. Boutigny.) Dans ce môme temps encore, Jacques de Beauveau, marquis du Rivau, près de mourir, lui recommanda ses enfants comme à un compagnon d'armes (1). Il est encore question d'Amaury, en 1224, dans und charte du prieuré aux Bonshommes d'Angers, insérée au cartulaire do Tonssaints, et dans laquelle il confirme la fondation faite par son père, Maurice II, du prieuré des Bonshommes de Craon.

Au mois de janvier 1226, Amaury se trouvait à Paris et promettait à Louis VIII son secours dans la croisade contre les Albigeois (2) ; mais neuf mois après, la mort surprenait le vassal et le^souverain, Amaury

(1) Une famille Du Rivau existait dans notre pays ; elle a possédé Saint-Amadour et La Jacopiére au xvii* siècle. (Voy. à Tan. 1586.)

(2) Les croisés contre les Albigeois portaient la croix sur la poitrine; ceux contre les inGdéIcs, sur Tépaulc droite ou sur le chapeau. (Ménage.)

1222 étant mort 1*5 4 des ides de mai, c'est-à-dire le 12 mai. D. Morice dit le jour des ides, c'esl-à-dire le 15 mai de la même année. Il fui, comme ses prédécesseurs, inhumé à La Roé (1), laissant de sa femme Jeanne des Roches, trois enfants :

1° Maurice qui lui succéda ;

2** Jeanne qui devait être mariée au second fils de Pierre Mauclerc, et qui épousa Jean de Monlforl-rAmaury ; Ménage met cependant ce fait en doute ;

3** Isabelle qui épousa, en 1233, Raoul de Fougères. (Renvoi F.) C'est elle, dit-on, qui répara le prieuré des Bonshommes de Craon,* fondé par son grand-père. (M. Tabbé Logeais.) Après la mort de Raoul de Fougères, elle se remaria à Caron de Bodegat, un des héros bretons du combat des Trente. (Ménage, p. 219.)

Amaury I*' fut, sans contredit, Tun de nos plus puissants et de nos plus brillants barons; si la sévérité de l'histoire lui reproche ses barbares et impoliliques dévastations en Bretagne et la dureté de son administration comme sénéchal d'Anjou, on peut dire que ces défauts tenaient en grande partie aux mœurs de son siècle.

En janvier 1227, Jeanne des Roches, veuve d'Amaury et sénéchale d'Anjou (2), prêtait serment au roi comme femme-lige fovw lu sénéchaussée d'Anjou, du Maine et de Touraine, telle que la possédait son père avant qu.e Philippe-Auguste lui eût cédé Angers et Baugé. Elle promit de soumettre au jugement de divers seigneurs les contestations qui pourraient s'élever entre elle et le roi. [Arch. (TAnj., t. IL) Dès Tannée 1225, elle avait fait hommage au roi pour ces trois sénéchaussées. (Arch, imp., layette J, 179, n° 5.)

MAURICE IV, seigneur de Graon et de Sablé,

Sénéchal héréditaire d'Anjoo, etc.

Maurice IV hérita des baronnies de Craon et de Sablé, la même année que saint Louis parvint à la couronne (1226). Louis VIII avait confié la garde du château d'Angers à Pierre Mauclerc ;

(1) Ménage, p. 216. Ce môme auteur dit qu'Amaury laissa, de son mariage, trois enfants cl, à la page 237, il dit que Maurice IV fut sou fils unique.

(â) Bodin {Anjou^ l. II) remarque que Jeanne des Roches a été la seule femme, en Anjou, qui ail été revêtue de cette charjçe, et que ne pouvant rexcrcer par elle-même, elle se fil remplacer d'abord par Richard le Clerc qui prit le litre de son bîiilli, cl ensuite par Guillaume de Fougères.

MAURICE IV. â09

mais ce félon s'étant allié aux Anglais, saint Louis marcha sur Angers 1236 qui lui ouvrit ses portes et pénétra en Bretagne. Les Anglais, commandés par le comte de Chester [1), viennent au secours de Mauclerc, prennent Chàlcauneuf et Chàteau-Gontier, et pendant quinze jours pillent le pays. LcCraonnais, qui probablement avait suivi la fortune du duc de Bretagne, souffrit horriblement de cette guerre : elle fut heureusement de peu de durée ; car saint Louis eut bientôt repris tout le terrain conquis par l'Anglais. Il s'empara des châteaux d*Oudon et de Ghantoceau ; il se fût même emparé de toute la Bretagne, si le duc ne se fût empressé de se soumettre en 1231.

Cette même année, un concile provincial, présidé par Cassardi, archevêque de Tours, se tenait à Château-Gonlier (2). On y défendit aux clercs de se rendre tributaires des seigneurs laïques qui cherchaient à les charger de nouveaux impôts sous toute espèce de prétextes. — Des prêtres^ y est-il dit, timides comme des lièvres^ soU comme des moutons (3), ne craignent pas d'aï faiblir le nerf de la discipline ecclésiastiqtie par leur couardise et leur stupidité. Les laïques eurent défense de vendre aux clercs leurs actions judiciaires dans le but de frustrer les juges civils.

Enfin on diminua le nombre des officiers de justice, et le doyen de Craon fut réduit à n'avoir que deux appariteurs ou sergents ; le siège de sa justice fut établi à Segré et Craon.

En 123S, la rareté des vivres fut telle que les hommes en furent réduits à manger de Therbe : herbas campestres sicut animalia. (Archives d Anjou, I" vol., p. 459.)

En 1237 ou 1238, D. Lobineau et D. Morice disent qu'un baron breton, le sire de Lanvaux, mécontent de l'administration du nouveau duc de Bretagne, Jean I**, dit le Roux, fils de Pierre de Dreux ou Mauclerc, se ligua avec Pierre de Craon, seigneur de Ploermel. (D. Morico.) Nous avons vu que ce Pierre de Craon était fils de Maurice III, auquel le duc de Bretagne contestait toujours Ploermel : nos deux barons furent encore bat-

(1) «Post recessum régis Angliae in partibus transmarinis, cornes Ceslriœ ei alii principes miliiiae fecerunt cquitalioiicm et per Andegaviam per dies quindccim, moram feccrunt in ea, ceperunt CaslcHum-Grunner (Château-Gonlier) et complanaveruul illud etvillain combusserunt, elc. » (Mathieu Paris, cilé par l'abbé Foucher.)

(i) II s'est tenu à Château-Gonlier cinq conci<es provinciaux, en 123i, lâ^'ii, t2G9, 1336, et 1448. (Abbé Foucher.)

Les Tablettes chronologiques placent celui de 1231 à Tours, celui de 1354 en 1253, celui de 12G9 en 1268 et celui de 1448 à Tours. Tous ces conciles avaieut pour bul la discipline ecclésiastique.

(3) «Timidi ut lepores, fatui ul mutoncs. »

1237 tas et faits prisonniers ; le sire de Lanvaux fut enfermé au château de Succinio, et Pierre de Craon à la tour du Bouffay, à Nantes. (Le Baud.)

Il est fait mention de Maurice IV dans le traité de mariage de sa sœur Isabelle avec Raoul de Fougères, en 1233. (Renvoi F.)

En 1249, Maurice, à qui on avait représenté que la fondation faite par Guillaume des Roches, son grand-père, à l'abbaye de Champagne, au . Maine, était insuffisante pour entretenir le luminaire, ordonna à son prévôt, de Cherré (Chirreio), d'ajouter une nouvelle rente de soixante sous tournois. Ce don ressemble beaucoup à une dernière disposition. En efi*et, nous trouvons aux archives de la Mayenne [La Roë, reg. 71), un acte de 1280, au sujet d'une discussion qui s'éleva entre l'abbé de La Roë et celui de Belle-Branche, à qui posséderait son corps. Elle se termina par une singulière transaction proposée par les seigneurs de Château Gontier etd'Anthenaise : il fut convenu que l'inhumation se ferait d'abord à Belle-Branche, qu'au premier anniversaire on exhumerait le corps et qu'alors on donnerait à La Roë le cœur, s'il était bien conservé, sinon qu'on lui donnerait la tête ou ce qu'il en resterait.

Maurice IV eut de Jeanne, sa femme, dont on ignore le nom de famille (1), trois enfants : Amaury II et Maurice V, qui, selon Ménage, possédèrent successivement la baronnie, et Olivier, archevêque de Tours, qui fut nommé à ce siège le 24 mai 1285, par Renaud, doyen, et Burchard, trésorier de Saint-Maurice, délégués par le chapitre et' par les électeurs ; mais à peine arrivé à Rome pqur sa consécration, il y mourut le 24 août de la môme année, n'y laissant pour tout souvenir que ses armoiries (2).

(1) Ménage, ue sachant d'où venait à Maurice V la terre de Rocbefort, vendue par lui au Roi comme nous le vetrons, soupçonne qu*eUe lui venait de Jeanne sa mère, laquelle ainsi aurait été de la famille de Rochefort.

(â) Le GaîL. Christ, traduit ainsi son blason , celui de Craon, modifié seulement par la bordure d'argent : a Glypeare lingulatis ex auro nimioque tesscrulis descriptum et argenleo limbo circumscriptum. » Le même ouvragé dit que Olivier était fils d'Âmaury II ou de Maurice VI ; mais le premier mourut sans enfants et le second, marié en 1377, n'a pu avoir de fils archevêque en 1285.

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