PIERRE DE GRAON-LA-SUZE
Pierre de Graon, par sa mère, seigneur de La Suze et de Ghantocé, était le quatrième enfant d'Amaury lll et de Béatrix de Roucy (voyez la géné2logie); il fut le chef des Graon-La-Suze et desGraon-Beauvau, comme nous l(î verrons bientôt. Il commandait pour le roi en Bretagne en 1347 ;
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les Anglais tenaient pour Montforl la Roche-Derien, et de cette place saccageaient les environs. Pierre investit la place et la pressa si vivement, qu'elle demanda à capituler ; mais irrités de tous les maux ftiits au pays par cette garnison, les Français ne voulurent entendre à rien, et se préparèrent à donner Tassaut. Le désespoir ranime le courage des assiégés ; Pierre allait se trouver forcé à une honteuse retraite, quand il s avise de mettre 50 écus dans une bourse au bout d'une pique et de les promettre au premier qui entrerait dans la place. Cinq Génois se dévouent, s'attachent au pied delà muraille, et malgré les traits des assiégés, la minent si bien qu'ils en font écrouler cinquante pieds de large. Ils s'élancent dans la place, l'armée les suit, tout est passé au fil de l'épée. Cependant deux cent cinquante hommes s'étaient retirés au donjon, on leur accorda « l'issue du « corps seulement et qu'on les conduirait l'espace de dix lieues; et lors « issirent en leurs cotes et furent conduits par deux chevaliers bretons ; « missireSevestre deLaFeuilléeet un autre au mieux qu'ils peurent,mais « à peine les pouvoient défendre des gens de labour qui occioient ceux « qu'ils pouoient atteindre ô pierres, ô basions et quant ils les eurent « menés jusqu'au chatelneuf de Saint'-Quintin s'assemblèrent en la ville, « bouchers, charpentiers et autres qui les assaillirent et tous les mistrent « à mort. » (Le Baud, d'Argentré) (1).
Pierre était enfermé à Romorenlin au commencement de Tannée 1356. Le prince de Galles le força à capituler; c'est à l'attaque de cette ville qu'il est question pour la première fois d'artillerie de siège (2); il fut fait prisonnier à Poitiers, et fut un des otages du roi Jean.
En 1369, il accompagna son neveu Amaury IV, comme nous l'avons vu, dans son expédition de La Roche-sur-Yon.
Il assista, comme nous l'avons dit, avec son frère Jean, archevêque de Reims, et avec le maréchal de Boucicault, à la négociation du traité de Guérande qui assura laBretagne à la maison deMontfort(3). Pierre mourut le 5 novembre 1376 et fut inhumé dans le caveau de sa famille, aux Gordeliers d'Angers.
(1) La conduite des Anglais dans notre pays les avait fait tellement détester, que nous ne serions pas surpris que leur nom, en bas-brelon, ar zaozon (les Saxons), ne fût Torigine de l'injure populaire : arsouille,
(2) Selon les Tablettes chronologiques de Langlel du Fresnoi, les premiers essais d'armes à feu daienl de 1338. Selon Viilani, les Anglais se servirent de canons à Crécy (1346); cependant les armes ù feu à cette époque étaient peu en élat de Ogùrer d<ms une bataille. (Paul Lacroix.)
(3) Ce traité fut successivement ratifié par les divers membres de la noblesse de Bretagne, aussi un grand nombre de familles y comptent un signataire.
Il laissa de sa femme, Catherine de Machecoul, deux fils et une fille, savoir :
Pierre, mort sans enfants ;
Jean, dont nous parlerons plus bas ;
Jeanne, qui épousa en premières noces Ingelgerd'Amboise et qui, devenue veuve en 1390, se remaria à Pierre de Beauvau, sénéchal d'Anjou et de Provence. Elle en eut deux fils. Le cadet, Jean IV de Beauvau, retint de sa mère le nom et les armes de Craon (1) et devint la souche des Craon-Beauvau qui se fixèrent en Lorraine. Jeanne mourut le 26 décembre 1421 et fut enterrée à Ancenis (2). \ û Jean, deuxième fils de Pierre ci-dessus, paraît en 141^ comme tuteur
; du jeune Gilles de Retz, son petit-fils, alors âgé de trois ans, au mariage d'un sire de Retz avec Béatrix de Rohan. Cinq ans plus tard, il fut du nombre des cent quarante-deux seigneurs bretons qui, après Tenlèvement de leur duc, jurèrent de punir les Penthièvres de cette félonie, ei de les dépouiller de tous les biens qu'ils possédaient en Bretagne. (D. Morice et Lobineau.)]
Cette même année 1420, il fut envoyé avec le chancelier de Bretagne vers Henri V, roi d'Angleterre et comte d'Anjou, pour demander la délivrance du comte de Richemont, beau-frère de la duchesse de Bretagne.
Il fut chargé, en 1424, d'épouser par paroles de présent^ c'est-à-dire par procuration, la jeune Isabeau, fille atnée du duc de Bretagne, promise
(1) Cest en faveur de Tun de ses descendants, Marc de Beauvau, que le duc Léopold de Lorraine érigea en 17l2 la terre de Hadonvillcr, près Lunéville, en marquisat de Craon (deWismes).
Saint-Simon, à Tannée 1098, dit qu'un Beauvau-Craoo épousa une nièce de Gouranges, dame d'honneur de la duchesse de Lorraine, et que celle dame de Beauvau, par le crédit donl elle jouissait près du duc, fil son mari grand d'£spagne, prince du Saint- Empire, etc.
On voit par là que les Craon actuels ne descendent de Tancienne maison de Craon que par la femme d*un cadet de celle famille et que le nom de Craon aurait aussi bien pu èlrc pris par Pun des nombreux descendants des cinq filles de Guillaume II, vicomte de Ch&leaudun. (V. la généalogie de la deuxième maison de Craon.)
Les armes des Beauvau-Craon sont écartelées de quatre pièces : au premier et quatrième d'argent à quatre lionceaux de gueules cjuitonnés, arméi, lampassés et couronnés d'or qui est de Beauvau : au deuxième et troisième de Craon (écusson d'une dame de Beauvau, morte prieure d'Avesnières en 1021). Beauvau (Bellovalle) est un petit village prés Durlal. Lorsque les Beauvau rendaient hommage au duc d'Anjou, ils ne quittaient ni Tépée, ni le chapeau : cum gladio et Hreday disaient-ils, propler parentagium.
(â) Son tombeau y existe encore; sa statue seule était auprès du tombeau de son mari aux Cordeliers d'Angers. {Hist. d* Ancenis.)
CLILLAl'ME 1". Î49
à Louis d* Anjou, roi de Sicile, et également enfant, le mariage devant être différé jusqu'à ce que le prince eût quatorze ans et sa fiancée douze,
Jean de Craon fut mis en 1437 par Yolande d'Aragon, veuve de Louis II, duc d*Anjou, à la tète de ses troupes, pour défendre notre pays contre les Anglais.
Enfin nous le voyons en 1436 couronner tous ses travaux en aidant le connétable de Richemont à la prise de Paris. (Voy. à Tan 1422.)
Jean de Craon-La-Suze mourut probablement la môme année, laissant de sa femme, Anne de Sillé, trois enfants :
i"" Amaury qui parut au Mans en 1412, avec deux chevaliers bacheliers et qucilre-vingt-qualorze écnyers. Trois ans après, il était tué à Azincouri. En lui finit la descendance masculine des Craon-La-Suze.
2<* Une fille nommée Ambroise, qui épousa Jean de Champagne ;
3* Et Marie, femme de Guy de Laval, seigneur de Ghemillé et de Retz, qui eurent pour fils le trop célèbre Gilles de Retz, mentionné plus haut et brûlé vif à Nantes en 1440 (1).
OUIULAUME P', dit le Grand,
Seigievr de SiiBtelaare et vicomte de Ghâtendu.
La terre de Craon était passée par les femmes en d'autres familles, mais le nom de Craon se maintint encore longtemps dans la descendance de Guillaume P^ fils, comme nous Tavons dit, d'Amaury III et de Béatrix deRoucy; c'est ce qui nous a engagé à le placer à la suite des autres enfants d'Amaury, afin de ne pas interrompre ce que nous avons à dire de sa postérité. En 1267, il régla ses droits sur la terre de Geoffroy du 7 Plessis et d'Alain de Pleine-Fougèreg (llle-et-Vilaine).
Chambellan de Philippe de Valois, en 1348, et du roi Jean, en 1330, il figure comme chevalier banneret dans une montre des gens de guerre,
(1) Ce scélérat, dit D. Morice, sans avoir cominerce avec les femmes, était le plus impur dos hommes. Monslrelet dit qu*il fil mourir plus de cent soixante enfants Agés de huit à dix-huit ans, victimes de ses atroces plaisirs, et qu'avant ses désordres. Gilles élait fort renommé pour sa vaillance. Son grand-père, Jean de Cracn-La-Suze, . avait été son tuteur, mais, empêché sans d«ute par ses nombreux emplois, il ne put s'occuper do son pupille, qui avoua en mourant avoir commis plus de crimes (|u'il n'eu fallait pour condamner à mort dix mille hommes, et rpie c'était Voisiveté de m jeunesse qui l'avait perdu. Il av:»it dévoré une immense fortune dans ses criminelles folies. En 1383, il avait vendu la terre de La Barre, en Saint-Saturnin, prés Craon, ^ Antoine de Viiré.
faite à Craon le 2 janvier 1355, avant d'aller joindre le roi à Poitiers. (Ménage, p. 260.) Prisonnier à la fatale bataille qui eut lieu près de cette ville, il partagea la captivité du roi, et fut un de ses otages avec le duc d'Anjou. Celui-ci s'étant échappé, Guillaume retourna en Angleterre, avec le roi. Ce prince y étant mort, son fidèle serviteur lui rendit les derniers devoirs et revint en France partager les travaux de Du Guesclin.
L'histoire du connétable dit « qu'en 1362, Guillaume de Craon requit « ce grand capitaine de l'accompagner dans une faction (expédition) « contre messireHugs de Caverley. » GrandsondeCaverley, ou Caurelée, ou Calverley était un des principaux chefs des Malandrins ou Grandes Compagnies dont Du Guesclin délivra plus tard la France (1). Il était alors près de Juigny au bas Anjou (2), « et tous les Français de la part dudit Craon fuirent o (ce serait là une méchante note pour les Craonnais, si l'on ne savait que les troupes d'alors n'étaient le plus souvent composées que d'aventuriers). « Demeura seul messire Bertrand lequel fut fait « prisonnier et paya trente mille écus de rançon pour lui et pour ceux « qui furent pris avec lui, caronques plus libéral capitaine ne se trouva, « tellement qu'il fut contraint d'obliger tout son bien pour celte rançon. » (Histoire de Du Guesclin, citée par Ménage, p. 260.)
On trouve Guillaume en 1369, s'opposant aux Anglais qui voulaient assiéger La Roche-sur- Yon. Il avait avec lui le sire de Craon, de Mathefelon, Pierre de Craon, les sires de Mont-Jehan, Guy de Laval-Loué et une grande quantité de chevaliers bacheliers et écuyers. [BibL des Chartes^ citée par M. Couanier.)
Enfin Guillaume combattit les Anglais dans l'Orléanais, aidé du maréchal de Boucicault et de l'Herraite de Chaumont; il se jeta avec eux, après une affaire d'avanl-posto, dans Romorantin, et y tint en échec le Prince Noir. Les Anglais employèrent encore de ['artillerie à ce siège qui 0/^ i^çc 6ul lieu avantJ399, année où Boucicault alla à Gênes,
Guillaume était seigneur de La Ferlé-Bernard et de Sainle-Maure ; par sa femme Marguerite de Flandre, il était vicomte de Châteaudun ; en cette qualité et comme lieutenant du comte d'Anjou et du Maine, il don-
(1) On appela, selon les temps, ces soldais cosmopolites : routiers, malandrins, aventuriers, écorcheurs, compagnies blanches, tard venus, etc. Le continuateur de Nangis les appelle : fiMi Déliai, guerralores de varils nalionibus, non habentes titulum. Le défaut de paye avait fait naiirc ces compagnies pendant la capiivilé du roi Jean. Elles comptèrent jusqu'à seize mille hommes, et se tinrent longtemps enirc Paris et Lyon.
(2) Juvigny ou Jumigny,sur TOulon, au-dessus du Lion-d' Angers, ou encore, selon d'autres, bourg de Bretagne, sur la frontière d'Anjou. L'histoire de Laval veut que cesoil Juvigné au bas Maine.
GUILLALME T'. 251
nail en 1357, une autorisation ainsi conçue : « Sur la requête de Jehan de « la Porte, chevalier, sire de Vezins, remontrant que plusieurs réparations a sont à faire es douves dudit chastel de Vezins et qu'il y a nécessité d'y « faire le guet de jour et de nuit; considérant que de nouvel les enne- « mis se prennent fort ù courre et chevaucher Jet endommager le pays « et à prendre forteresse : audit chevalier avons octroyé de grâce spéciale « que il puisse ses dits hommes et sujets demeurant en regales (1) ou « ailleurs, contraindre par prise de corps et de biens h faire garde et « guet audit chastel et à contribuer aux réparations sus dites (2). »
Comme on le voit, les petits seigneurs ne pouvaient faire travailler aux fortifications que par la permission du seigneur suzerain et pour le cas de défense commune : alors les pauvres laboureurs étaient trop heureux d'avoir ces châteaux pour y mettre en sûreté ce qu'ils avaient de plus précieux.
Par sa transaction avec Pierre de Dreux, Guillaume acheta les seigneuries de Domart et de Bernaville. L'un de ses procureurs en cette affaire fut messiro Huet de Baubigny (prés Ghâleau-Gontier). La maison de Baubigny s'est éteinte dans celle de Charnacé : Anselme Girard, grandpère du marquis de Charnacé, contemporain de Ménage, était fils de Jean Girard et de Magdeleine de Baubigny. (Ménage, p. 260.)
Guillaume eut de son mariage quatre fils et trois filles :
Guillciume II, chambellan du roi, chevalier bauneret, cjui en 1379 fut appelé avec deux autres chevaliers bacheliers (c'est-à-dire n'ayant pas bannière) et dix-sept écuyers pour servir le duc d'Anjou (Ménage); il parut aussi en 1401 aux plaids de Ploermel.
Pierre de Graon, seigneur de La Ferté-Bernard — Jean de Domart — Guy de Graon, seigneur de Clichy-Ia-Garenne — 3Iarie de Graon — Béatrix — et Louise, dame de Gatheu.
Nous ne parlerons que de Jean de Domart et du trop fameux Pierre de Graon.
Il est probable que Guillaume le Grand mourut en 1385, l'année où son fils Pierre succéda à sa place de chambellan de Charles VI. Les armes de cette branche étaient celles de Graon, mais avec la bande des cadets. Cependant D. Morice reproduit un sceau de Guillaume qui est de gueules au sautoir d'argent, j jç^y^y ^uù tn^p,.^u,yf^ /.ujucu,'^
(1} G*est-à-dire,sous le jtMY'e^fi/mou sujets immédiats du roi. (â) Ménage.
282 BRANCHES COLLATÉKALES.
JEAN I^% seigneur de Domart.
Jean de Domart, troisième enfant de Guillaume le Grand, épousa Marie de Châtillon et en eut dix-huit enfants; treize seulement survécurent, cinq garçons et huit filles, dont six se firent religieuses.
On croit que Jean fut tué à Azincourt avec Simon, l'un de ses fils.
Le parti anglais avait nécessairement conservé en France quelques partisans : Tun des enfants de JeanP"" de Domart, Jean II, eut le malheur d'être du nombre. Le 20 mars 1423, a les Français, dit Monstrelet, éche- « lèrent et prirent la forteresse de Domart en Ponihieu (Somme), que 0 tenaient pour l'Anglais Le Borgne de Fosseux et son gendre Jacques de « Craon, fils de Jean II de Domart, lesquels se sauvèrent par une poterne, a Mais en 4432, le même Jacques de Craon fut surpris et pris dans ce a même château avec sa femme. »
Dès le 14 juin suivant, le roi donnait à Jean de Montgomery les terres et seigneuries d'Ambrières, de Saint-Aubin-Fosse-Lavin au Maine, confisquées sur Jean II de Domart. (Trésor desCh.^ abbé des Roches.)
Il paraît qu'après cette confiscation Jean II de Domart, époux de Gazotte de Lonroy, et son fils Jacques avec sa femme Bonne de Fosseux s'expatrièrent, et que le père et le fils moururent à Rhodes en 1440 ou 1441, en combattant les infidèles. — C'est ainsi que les Français d'alors expiaient leurs torts envers leur patrie.
Jacques par son testament ordonna que sa dernière fille prendrait le voile dans une maison choisie par sa mère, et que son fils Antoine, principal héritier, lui ferait une rente de quarante livres. A son autre fille Jeanne, il légua 8,000 écus d'or : « octo mille scuti antiqui auri cugny régis Francis pro onini jure, et voluit ipsam Johannam esse tacitam et contentam, » (Ménage, p. 403.) Par le môme testament, il légua à une fille naturelle 2,000 livres ou la terre de Caus. (Ménage.)
Le fils de Jacques de Craon-Domart fut Antoine de Craon, seigneur de Domart et de Bernaville, qui épousa Claude de Grëvecœur et se mit au service du duc de Bourgogne; Louis XI lui opposa un autre sire de Craon, mais d'une famille toute différente, Georges II de LaTrémoille. (Voir ce nom.)
On voit souvent dans nos Chroniques apparaître des personnages du nom de Craon ; il ne serait pas impossible qu^ils fussent descendants de quelques-uns des nombreux enfants de Jean de Domart ou de quelque autre branche collatérale.
PIERRE DE GRAON.
Nous Tavons dit : tous les hauts faits de nos barons n'ont pas tant contribué à rendre célèbre le nom de Craon que les méfaits de ce félon^ à la fois voleur et assassin ; du moins il n*eut jamais rien de notre Craon que le nom. En effet, Pierre était le second fils de Guillaume le Grand, cadet lui-même des enfants d'Amaury III . Il eut en partage LaFerté-Bernard (Sarthe],et, quoiqu'on en ait dit, il n'a jamais possédé Graon (1).
Après avoir suivi Du Guesclin, en Aquitaine (1379), Pierre s'attacha à Louis I*% duc d'Anjou, devint son intime confident, son plus prouchain ckambellan^dissiiih duchesse d*Anjou, et hérita en un mot de la confiance que le duc avait eue dans son père ; il n'eut pas honte d'exploiter cette confiance en se faisant donner plusieurs terres par la comtesse de Roucy, pour prix de son appui auprès du duc. En outre il fut accusé d'avoir tué Baudoin de Velu et obtint en 1379, de Charles V,des lettres de rémission pour ce meurtre (2). Trois ans après, en juin 1382, il suivit avec bon nombre de seigneurs angevins, le duc d'Anjou, quand ce prince avide emportait les trésors de l'Ëlat pour aller prendre possession du royaume de Naples (3).
Le duc, bientôt épuisé d'argent, envoya Pierre vers ses amis pour lui en procurer. Barnabe Visconti, seigneur de Milan, prêta 50,000 florins ; le comte de Vertu, 40,000; le comte de Taillerote, 10,000. Chargé de ces valeurs, Pierre s'arrêta à Venise et y dépensa en folles débauches l'argent qui lui était confié. Peut-être ne faisail-il que suivre de plus hauts exemples! Quoi qu'il en soit, le duc d'Anjou, réduit, disent les chroniques, à son armure et à une tasse d'argent, tomba malade de chagrin et mourut près de Naples en 1384.
Pierre, rentré en France en 1388, avec le célèbre Jean de Beuil, eut l'audace de se présenter devant la duchesse d'Anjou, accompagné du
(1) il n*a donc pu être premier baron d*Anjou, comme le dit Bodin. (I" vol., p. 408, 4tâ, etc.) La baronnic de Craon n'a pu être confisquée sur lui, ni ses châteaux du Graonnais démolis : Terreur de Bodin vient de Pocquel de Livonniére qui commet les mêmes erreurs en ses Commentaires sur la couL d'Anjou^ 1. 11, p. 1209.
(2) Mémoire sur Pierre de Craon, extrait des Mél, de litL et d'hist.^ par la Soc. des Bibliophiles, )856, et attribué à la princesse de Craon.
(3) Bourdigné dit qu'à la mort de Charles V, le duc d'Anjou se fit remettre de force par Savoisy, surintendant des tinances, dix-huii millions d'or.
sire de Couoy, et chercha a se disculper des accusalions dont il était Tobjel; il voulut môme prouver que la duchesse lui redevail 21,000 livres qu'il avait prêtées à son mari. Tutrice de deux enfants mineurs qui avaient besoin de l'appui de la cour où Pierre alors était tr^s puissant, la duchesse dissimula, lui accorda le gouvernement du comté de Roucy, et Tadrnit môme dans son conseil (1). Comme preuve du crédit don» Pierre jouissait à la cour, disons que cette môme année il avait été nommé chambellan à la place de son père, et qu'en 1380 il avait reçu du roi 775 fr. d'or pour acheter une maison nommée le Charribt, joignant rhôlel royal de Putimusse (2». Nous verrons bientôt l'usage qu'il fil de cette maison. Enfin, le mémoire précité dit qu'à cette époque il figura dans un tournoi à Epernay, couvert d'une armure pareille k celle du duc d'Orléans, qui lui avait été donnée par ce prince.
Cependant, la duchesse d'Anjou apprit peu de temps après que le crédit de Pierre avait beaucoup baissé. Ce traître s'étant présenté au conseil, le duc deBerry n'avait pu contenir son indignation: — Ah! faux, traître, mauvais et déloyal, tu es cause de la mort de mon frère, prenez-le et que justice soit faite. — Mais Pierre était si bien accompagné que personne n'osa exécuter cet ordre. (D. Morice, p. 391.)
La reine de Sicile et son beau-frère, le duc de Berry, poursuivirent enfin Pierre de Craon devant le Parlement. 11 fut condamné à restituer les cent mille ducats ou florins d'or dépensés par lui. Ne pouvant payer, il fut mis en prison ; mais bientôt par son crédit, non-seulement il parvint à en sortir, mais encore à se faire le plus intime favori de Charles VI et de son frère le duc d'Orléans, époux de la belle et célèbre Valentine de Milan. Cette princesse avait découvert les coupables relations de son mari avec une dame de Paris dans un bal masqué où Pierre, sans la reconnaître, avait trahi le secret du duc. Elle fit aussitôt menacer sa rivale de lui faire couper le nez. Le duc est éconduit; il apprend bientôt au milieu des reproches de Valentine quel est l'auteur de l'indiscrétion : il court chez le roi et lui déclare que sa vengeance exige la mort du traître. Charles eut beaucoup de peine à calmer son frère, enfin il convint avec lui de ne pas faire d'éclat et de chasser sans bruit Pierre de la cour: le jour même, les sires de La Rivière et de Noviant de la part du roi, le sénéchal de Touraine et le sire de Beuil de la part du duc, signifièrent à Pierre de Craon, de se retirer immédiatement de la cour.
(1) Mém. attribué à la princesse de Craon.
(i) CVst (le cet ancien hôtel de Putimusse, depuis pension Favart, et placé à l'angle (les rues Saint- Anloine cl du PelU-Musc, que celle-ci a lire son nom.
Pierre, ne sachant à qui attribuer sa disgrâce, se retira à Sablé qu'il avait acheté du duc d'Anjou, en 1390, avec faculté de réméré en quatre ans, et de là se rendit à la cour de Bretagne. Le duc, ennemi mortel de Clisson dont les mœurs sévères étaient la censure continuelle des désordres de la cour, n'eut pas de peine à persuader à Pierre qu'il ne devait s'en prendre qu'au connétable.
Dès lors sa mort est jurée et, pour assouvir sa vengeance, Pierre dispose tout avec une suite et une adresse dignes de lui.
Sa prévoyance, par suite d'un singulier amalgame d'idées religieuses et de projets coupables, alla jusqu'à obtenir, le 12 février. 1391, un édit qui accordait désormais un confesseur aux condamnés à mort, et à. cette occasion il fit une donation considérable auxGordeliers, ordre qui se chargea de fournir ces confesseurs, et qui depuis longtemps était protégé par sa famille, comme nous l'avons vu.
En outre, comme le crime qu'il méditait rendait coupable de félonie et entraînait la confiscation, il prit prétexte d'un voyage en Terre sainte pour revendre à Jean de Monlfort, duc de Bretagne, le il mai 1392, et pour cinquante-huit cents francs d'or (58,000), la terre de Sablé qu'il avait achetée cinquante en 1390 il), vente évidemment simulée.
Après avoir ainsi pourvu, selon sos idées, au salut de son âme et de sa fortune, Pierre commença les préparatifs de son atlenlat. Comme tous les grands seigneurs, il avait un hôtel à Paris. Le sien, situé près le cimetière Saint-Jean, derrière rHôtel-de-Ville, portait, ainsi que sa rue, le nom de Craou. Là, et d'après les registres du Parlement, vers le commencement do juin 1392, il réunit à son château de Porche-Fontaine, entre Versailles et Viroflay, « une vingtaine de compaignons hardis et outrageux^ » dit Froissart (2), mais sans leur confier son dessein. Pour compléter leur armure,
(1) Nous avons vu que celte terre avait été vendue avec faculté de réméré en quatre ans. Marie de Bretagne, duchesse d'Anjou, mère et tutrice de Louis II et subsliluéc par le Parlement aux droits de Pierre de Craon, exerça ce réméré sur le duc de Brcta^jne, en i;®i. (Le Paige, art. Sablé.) Celte terre, après avoir pa? se dans la maison de Lorraine, fut vendue parle duc de Mayenne au maréchal de Bois- Dauphin dont les héritiers la vendirent, en I6o0, à Abcl Servien, surintendant des finnncos. d'où elle passa dans la famille Colbert.
(■i) Voici, d'après les lellrcs patentes de Charles VI, adressées au prévôt de Paris et transmises le l*»" juillei 1392 à Robert le Senescal à La Ferlé-Bernard, le nom de quelques-uns d'entre eu»: Richard dit Bonnabes de Tusse, chevalier manceau, seigneur de Bouer, paroisse du Pin,— Guillaume, son frère, demeurant à Bongellc près La Ferté- Bemard, — Jean de Champchevrier, chevalier manceau,— Adam d'Avelins ou d'Aveluis, écuyer picard, — Guillaume de Tufte, étruyer manceau, — Pierre de Treffours ou Treffo, écuyer demeurant à La Roche, près La Fcrlé-Bcriiard, et le varlel dudii TretTo,
son clerc OU secrétaire, J. Gossuin, lui achela des cottes de maille, des gantelets, des coiffetles d'acier, les fit porter à la maison du Charriât, et au moment venu, fit venir dans la même maison les hommes avec leurs chevaux : quant à lui, il vint secrètement se loger à l'hôtel du Roi de Putimusse, où il était bien connu.
Le 13 juin 1392, jour de la Fête-Dieu (1), Pierre apprit que Clisson avait soupe chez le roi à Thôtel Saint-Paul; il y envoya Jamet le Moyne, un de ses serviteurs, pour épier Clisson et, ce qui paraît incroyable, le Moyne entra jusque dans la chambre du roi pour s'assurer de la présence du connétable. Il revint annoncer que Clisson était près de partir monté sur une mule, et accompagné de cinq hommes à cheval : les chevaux des conjurés étaient à l'hôtel du Charriot; alors Craon dit à ses hommes qu'il voulait prendre Clisson et le conduire au duc de Bretagne : mais, dit Bonnabes de Tusse, si nous ne pouvons le prendre que faudra-t-il faire? — « Nous le tuerons, » répondit Craon.
Pierre avec ses hommes s'embusque au carrefour de la rue Cullure- Sainte-Catherine et de la rue Saint-Antoine. Clisson sortit des derniers de l'hôtel Saint-Paul, vers minuit; ses hommes étaient sans armes, deux d'entre eux portaient des torches. — Dès qu'il fut à portée, Pierre s'élance avec ses sicaires et fait éteindre les flambeaux: Clisson, croyant d'abord à une plaisanterie du duc d'Orléans : « Monseigneur, dit-il, vous êtes « jeune, il faut vous pardonner... — A mort, lui répond une voix, à mort « Clisson, il faut mourir. — Qui es-tu,qui dis ces paroles? demande Clisson. « — Je suis Pierre de Craon vostre ennemi ; vous m'avez par tant de fois <i courroucé que cy le vous fault amender. Avant! dit-il à ses gens. J'ai
— Jean de Hubines, écuycr picard, qui déjà avait aidé Craon dans une expédition de ce genre,— Poncelel de Maire, écuyer, — Jaquel Gossuin, clerc de Craon, c'est-àdire son secrétaire cl son page,— Hennequin, né en Allemagne, — Jehan son autoursier, ou éleveur d'oiseaux de chasse, des environs de Pon toise, — Jehan Gosset, — Hennequin d'Andèche, son queux ou cuisinier, né en Flandre, — Macé Coquin, de La Ferlé- Bernard, et Jamet le Moyne, ses serviteurs, — Jehan le Maire, varlet de Bonnabes, — Guillaume de Boutcvillc, — Philippol Rogier, — Girard Chabot, écuyer, son matlre d'hôtel et autres : « Vous commandons et eslrictement enjoignons, disent les « lettres patentes, en quelque lieu que pourrez les trouver en nostre royaume hors « lieu saint, y ceux laites prendre et amener es prinsons de nostre chastelet de « Paris, etc. »
(1) Le président Hénault place cet atlenlat en 1393 ; VEncyclopédie du xix« siècle, en 1391 ; Le Baud, D. Morice, Mazas, M. FauHricr, et le mémoire sur Pierre de Craon, en 1392; cette dernière date est la seule qui coïncide avec le 13 juin et le jour de la Féle- Dieu. D'ailleurs le procès-verbal de saisie du château de La Ferlé, publié par M. Bilard, archiviste de la Sarthe, cité plus haut, confirme la date de 139i.
a celui que je veuil avoir. Ce disant, il fiert et lance après lui ; ses gens « tirent qpées; coups commencent à voler sur le connétable, et il qui a estoit tout dépourveu fors un coutel epois de deux pieds de long, com- « raence à estremir. — Ses gens tout dépourveus si s'effrayèrent et fu- « rent tantost ouversetépars. Les hommes de Pierre de Craon deman- « daient: Occirons-nous tous? oil, dit-il, ceux qui se mettront en défense. » (Froissart.)
Par bonheur Clisson avait pris, même pour ce jour de gala, une cotte de mailles sous ses habits ; — il ne fut blessé qu'au visage et renversé de cheval. Il roule contre la porte d'un boulanger, cette porte était fermée de deux battants transversaux. Éveillé par le bruit, le boulanger ouvre le bas de cette porte et tire à lui la victime; les assassins ne pouvant pénétrer par cette porte; frappent le connétable d'une nouvelle blessure au fondement et,croyant favoir tué, s'enfuient h toute bride. Bientôt la nouvelle de l'attentat arrive au roi ; il allait se mettre au lit ; il se fait conduire auprès du blessé, et à la vue du sang dont il le voit couvert, pousse un cri de désespoir: «Comment vous trouvez-vous, mon connétable? — Chiersire, petitement. — Et qui vous a mis en cet état? — C'est Pierre de Craon qui m'a pris traîtreusement sans défense. »
Les médecins, après avoir visité les blessures, déclarèrent que dans quinze jours Clisson pourrait monter à cheval. — Ne songez qu'à vous guérir, dit le roi, je me charge de la vengeance...
Le prévôt de Paris, Pierre de Folleville, fait aussitôt courir après les assassins, mais ceux-ci s'étant enfuis par la porte Saint-Antoine, avaient passé lebacàNeuilly, en avaient coupé les cordes et, avec des chevaux pris à Porchefontaine, arrivaient à Chartres à huit heures du matin. Ils prirent un peu de liqueur chez un chanoine à qui Pierre avait laissé vingt chevaux en venant à Paris. Ces chevaux les menèrent par Le Mans jusqu'à Sablé. — Le prévôt ayant fait fausse route, ne prit que quatre des gens de Pierre qui n'avaient pu suivre. C'étaient de Bouteville, Rogier et Hennequin. On s'empara aussi du concierge de son hôtel à Paris et de Jean de la Gadelièreque l'on croit le même qucl'autoursier; quatre jours après on les pendait aux halles après leur avoir coupé le poignet sur le lieu même de l'attentat. Girard Chabot fut aussi arrêté, mais il ne paraît pas avoir été exécuté (Ij.
Quant au vrai coupable, il était en sûreté. On s'empara de ses biens.
(1) Au sujet du concierge, « plusieurs disoient que on lui faisoit tort (que ce n'était « lias juste}, mais pour ce que poinl n'avoil révélé la venue do Pierre de Craon, il cul « celte pénitence, » (Froissart.)
288 llftANCHES COLUTKRALES.
SOU hôtel d'Angers fut rasé ainsi que celui qu'il possédait à Paris; cet hôtel, derrière l'Hôtel-de-Ville, portait comme sa rue le nom de Craon ; son emplacement fut réuni au cimetière, devenu le marché Saint-Jean, et sa rue prit le nom de rue des tnawvaw garçons; son beau château de La Ferté-Bernard, oii Ton trouva pour 40,000 écus de meubles, fut donné à la duchesse dWnjou pour la dédommager des sommes que Pierre avait détournées à son profit. (Barth. Roger) (1). Sa femme et sa fille Marie, la plus belle personne de son temps, en furent impitoyablement chassées demi-nues, sans pouvoir rien emporter, et enfin le malheureux chanoine de Chartres fut condamné à la prison perpétuelle.
Le connétable, qui n'était que légèrement blessé, se rétablit proinptement.
De Sablé, Pierre se hâta de gagner la Bretagne; en le voyant, le duc s'écria : Vous êtes un chétify quand vous navez pu occire un homme duquel vous étiez au-dessus, — Ce^st bien diabolique cho>e^ répondit Pierre. Je crois que tous les diables d'enfer à qui il est^ l'ont gardée car il eut sur lui lancé et jeté plus de soixante coups d'épee et de couteau, (Froissa rt.)
Cependant le roi somma le duc de Bretagne de lui livrer le coupable, et Pierre, prévoyant que le duc n'oserait pas le soutenir, s'enfuit par mer à Barcelonne d'oii il repartit avec trois vaisseaux pour faire un pèlerinage à Jérusalem. Mais à peine avait-il fait deux lieues, que la reine d'Aragon, Yolande de Bar, cousine du roi de France, ayant appris ce qui s'était passé à Paris, le fit poursuivre et ramener par ses vaisseaux. Il fut mis en prison et la reine, soupçonnant qui était son prisonnier, écrivit au roi de France afin qu'il envoyât quelqu'un pour le reconnaître. Mais on persista toujours à croire Pierre auprès de son parent, le duc de Bretagne, et le roi, de plus en plus décidé à faire la guerre à ce duc, se dirigea sur Le Mans. C'est au sortir de cette ville, le 1'^'' août 1392, que, dans la forêt de Laugonay, paroisse Saint-Jean, entre La Suze et Malicorne, une espèce de fou sortit d'une maladrerie au bord du chemin, «le chef découvert tout deschaux et « vêtu d'une pauvre robe de bureau blanc, se lança, et print les rennes du « cheval que le roi chevauchoit, l'arrêta tout coi, disant qu'il ne chevauchât (( plus avant, car il était trahi. » (LeBaud.) — Le roi fut si frappé de cette rencontre que sa raison acheva de se perdre. — Tout est arrêté, Clisson
(1) Nous n'avons pu découvrir aucun dessin de Tancien château de Craon ; nous avons 6té plus heureux pour La Ferlé-Bernard, et nous reproduisons le dessin qui existe à la Bibliothèque, rue de Richelieu. (Voy. pi. XII,) Outre Tin térôt particulier que lui donne l'histoire de Pierre de Craon, il pourra aussi offrir une idée de nos propres rorlincations, car les deux châteaux étant con temporal ns, oITrent une grande analogie dans leurs moyens de défense.
THS NEW YORK