‹ Chroniques craonnaisesChapitre 42 sur 127 · PUBLIC LIBRARY · texte numérisé non relu

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A3TOW. LENOV AN H TILDF.I

PIRRRE DK CRAON. ^59

est disgracié, la guerre de Bretagne abandonnée pour éclater plus furieuse entre la maison de Bourgogne et les d'Orléans-Arniagnacs, guerre qui, jointe aux débordements d'une mère dénaturée et antifrançaise, faillit rendre l'Anglais maître de toute la France.

Pendant ce temps-là, Pierre, à Barcolonne, poignardait son geôlier, s'échappait de prison en escaladant un mur de vingt pieds et traversait la France en habit de pèlerin. Au mois de juin 1393, il était en Bretagne et recevait du duc le commandement des Bretons français, c'est-à-dire ne parlant pas breton. Au mois d'avril il assiégeait Josselin, et Clisson pour sauver sa femme fut obligé de rendre la place.

Ce fut sans doute à cette époque (1393-1395) que Pierre fit par ordre du Boi le voyage au saint Sépulcre, mentionné dans les lettres de grâce ou de rémission obtenues le 15 mars 1395. Huit jours après, il se présentait au Parlement entouré de ses complices pour faire entériner ces lettres, disant que depuis son crime il avait souffert « grans misères et déplaisances « de cœur, empirement de sa personne et destruction de sa chevance « (fortune), qu'il avait faille voyage du saint Sépulcre et que plusieurs de « ses complices avaient été exécutés. » Le Parlement lui répondit en renvoyant en prison avec ses compagnons; mais le faible monarque donna Tordre formel de les élargir. 11 s'ensuivit une très-longue procédure.

Sur la fin de 1395, Pierre, à la faveur d'un sauf-conduit, habitait Saint- Denis, quand vint à y passer Isabelle de France, à peine âgée de dix ans, fiancée à Richard, roi d'Angleterre, et qui se rendait près de son fiancé ; là princesse fut engagée à demander à son père la grâce de Pierre et le roi la signa le 15 mars 1395. L'année suivante, Pierre était auprès du duc de Bretagne qui, résolu de soutenir Henri de Lancaslre contre Richard II, allié de la France, l'engagea à venir à Nantes et envoya Pierre à sa rencontre. Bientôt après, le sire de Craon, à la tôte de douze mille Bretons, conduisait le prince à Londres et l'y faisait proclamer roi sous le nom de Henri IV.

Le nouveau monarque, adroit en politique, s'empressa de renvoyer Pierre et ses Bretons en les comblant de largesses: le prince que Pierre aidait ainsi contre la France fut le père de Henri V, qui, quinze ans plus lard, nous battait à Azincourt, devenait maître de Paris el des trois quarts de la France...

Pour prix de ses. services, Pierre de Craon obtenait, le 15 octobre 1398, du roi anglais une pension sur rËchiquier de 3,000 écus do BO fr. l'un.

Néanmoins qui le croirait? l'année suivante, le 1" mai 1399, Pierre trouva nioven de revenir à la cour de France ; il v recevait même du

pauvre roi une houppelande à sa livrée ; et ce prince poussa la faiblesse ou la démence jusqu'à mander au Parlement d'avoir à terminer le procès de Pierre. Mais quelques jours après, cette cour déclarait, avec une noble indépendance, Graon et ses complices déchus de leur grâce, atteints des crimes dont ils étaient accusés et coupables de lèse-majestë; les biens qu'il tenait du duc d'Anjou mis en commise et réunis au duché ; les autres confisqués au profit de la couronne, après avoir prélevé cent mille écus d'or ou francs, pour être remis à la duchesse d'Anjou, et cent mille autres pour être employés, selon le désir de Clisson, à la fondation d'un chapitre de douze chanoines; enfin, il fut condamné à élever à Montfaucon une croix expiatoire en pierre, portant les armes de Craon et au pied de laquelle les criminels, allant au supplice, s'arrêteraient pour se confesser.

Le glorieux écusson de Craon, réduit à orner le chemin qui menait au gibet, donnait toute l'histoire de l'indigne descendant de nos barons.

Clisson, qui avait manifesté le désir de pardonner à son assassin , acquiesça à cet arrêt. Par son testament il légua à la cathédrale du Mans, tout ce qui lui avait été adjugé sur Pierre de Craon, à charge, par ladite église, de certains services religieux.

Le roi eut égard à la position de Jeanne de Châtillon, femme de Pierre, et lui accorda une pension de 1,500 fr. Il ne paraît pas que Pierre soit jamais rentré dans ses biens, lesquels, outre Porchefontaine, comprenaient : Montreuil, Satoryes, La BouUye, Villetain (Villoflain?) depuis Viroflay, Le Mez, Sèvres, Châteaufort, Vauherland.

Soit que Pierre fftt véritablement poussé par le désir de se venger de sa captivité de Barcelonne, soit que l'état de sa fortune le poussât à chercher un moyen de la rétablir, soit enfin que ses excursions maritimes lui eussent révélé sa véritable vocation, celle d'écumeur de mer, l'auteur de sa vie nous apprend qu'il se présenta encore au Parlement, le 28 août 4404, pour demander des lettres de marque contre le roi d'Aragon : « Qu'il se pourvoye, lui fut-il répondu, de tel remède que bon lui <( semblera ailleurs que par la cour, car elle ne lui peut faire sa « requeste. »

Et le 4 juillet 1405, sur de nouvelles instances, la cour dit : a Que elle « ne peut ni ne doit octroyer audit Craon des lettres de marque. » (Re^. dtt Par/., cité par le mémoire attribué à la princesse de Craon.) Ainsi la honte, plus terrible que la punition corporelle dont le sauva Charles VI, fut jusqu'à la fin de sa vie la juste récompense de ses crimes.

Plusieurs auteurs attribuent à Pierre de Craon les faits et gestes d'Antoine

ANTOINE DE CRAOfi. 261

de Craon, son fils, qui se mit au scnûce des ducs de Bourgogne (1) ; mais il paraît que Pierre n'existait plus le 30 juin 4410, époque à laquelle Jeanne de Châtillon réclamait, comme sa veuve^ ses droits sur La Ferté- Bernard, attribuée, par arrêt du Parlement, à la duchesse d'Anjou.

Ce triste et bizarre mélange de barbarie et d'idées profondément religieuses, de violence et de duplicité, de vices et de courage, est peut-être le type le plus saisissant des mœurs de l'époque ; disons cependant, pour adoucir un peu les ombres de ce tableau, que cette lutte entre les vices et les vertus prouve qu'alors la foi, la justice vivaient au fond des cœurs. — On cédait au vice, mais du moins on ne cherchait pas à le justifier et à Cériger en principe,

Pierre avait épousé Jeanne de Châtillon, dame de Bosoi, en Thierasce, et sœur de Marie, épouse de son frère Jean de Graon-Domart. Il en eut une fille nommée Marie et un fils Antoine qui fut seigneur de Beauverger et dont nous ne dirons que quelques mots.

ANTOINE DE GRAON, seigneur de Beauverger.

Ce fils du trop célèbre Pierre de Craon fut. soupçonné de complicité dans le meurtre du duc d'Orléans ; ce qui accrédita ce bruit fut d'abord sa triste filiation, puis la confiance que le duc de Bourgogne lui témoigna en le nommant chambellan de sa maison, aux appointements de 400 livres. Il lui donna, en outre, le commandement de douze archers.

En 1410, il reçut encore du même duc 1,000 livres pour le rembourser des dépenses qu'il avait faites dans une expédition contre les Anglais, à Lille ; il reçut en même temps pour lui et ses archers treize robes d'étoffe de Neufchâtel (dit l'état de la maison de Bourgogne), doublées de blanc, fourrées aux épaules, les manches découpées au poignet, et brodées d'une trousse de flèches réunies par une branche de houblon (c'étaient les emblèmes du duc).

En 1411, il voulut amener à une bataille le duc d'Alençon, chef des Armagnacs, mais le duc n'accepta point le combat. Nommé, la même année, gouverneur de Paris, il se mit avec Bournonville à la tête des Parisiens pour courir sus aux gens du duc d'Orléans.

Dans le même temps encore, il fut envoyé par Louis, comte d'Anjou et

(1) On dit même que Pierre fut fait maréchal de France. Cependant le président Hënault semble en douter.

262 BRA!HCHES COLLATÉRALES. ANTOINE DE CUAON.

roi de Sicile, contre le château de Saint-Remy, près Ballon, et le prit sur les Armagnacs; mais ceux-ci le reprirent quelque temps après. (Corvaisier.)

En 1413, les villes de Noyon et de Soissons ayant reçu le duc de Bourgogne, ce duc laissa Antoine de Craon à Soissons avec mille Anglais de garnison. (Ménage, p. 268 et 404.) Le roi vint l'assiéger en 1414, et éprouva une vive résistance ; mais bientôt la discorde se mit dans la garnison. Antoine était d'avis que la ville se rendît au roi ; Bournonville, après avoir soutenu violemment Tavis contraire, voulut quitter secrètement la ville. — Non, dit Antoine, en tels hanaps que nous boirons^ vous boirez aussi; lahaine desdeux partis en vint au point de s'armer l'un contre l'autre. Le roi en eut avis et ordonna l'attaque ; la ville, prise d^assaut, en subit toutes les horreurs : les principaux chefs furent mis à mort, mais Craon sut faire valoir ses efforts pour faire rendre la ville, et rentra en grâce auprès de Charles VI. Il devint son grand panetier et l'accompagna à Azincourt où il trouva une mort glorieuse. (Godard-Fautrier.)

Antoine avait épousé Jeanne de Hondescoto; c'est probablement son fils, appelé aussi Antoine, époux d'une des filles du sire de Monlaigu, en 1409 [Chron. de Saint-Denis)^ qui contribua à la victoire de Liège, en 1468, et qui, en 1475, mit le siège avec six mille hommes devant Dampvilliers qui tenait pour le duc de Bourgogne. (Journal de Paris sous Charles VL)

On voit qu'alors et comme à toutes les époques de décadence du pouvoir, les grands seigneurs se piquaient moins de fidélité à leur drapeau qu'à leurs intérêts, mais qu'au moins on ne rendait pas les enfants responsables des crimes de leurs pères.

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