‹ Chroniques craonnaisesChapitre 58 sur 127 · OB 1394 A · texte numérisé non relu

OB 1394 A

cent écus d^or : « Plessis, dit le mourant, cherche encore, tu trouveras ta 1591 lettre d'hier où tu me promettais amitié!... — C'est vrai, dit Valinière accouru pour le panser; c'est moi qui l'ai apportée, et je suis cause de sa mort! * Il fondait en larmes; son chagrin fut si violent qu'il en mourut quinze jours après. Cependant, à la vue des traitements dont on menaçait la dame deCriquebœuf, le donjon, commandé parPihourde de la Fontaine, se rend. On ramène au château la pauvre femme qui veut en vain rester près de son mari. On menace de la jeter dans l'étang par la fenêtre ; elle est chassée, et elle serait restée nue sans une femme de chambre qui obtint de la couvrir d'un morceau de flanelle. — Criquebœuf reprochait toujours à du Plessis sa félonie, a Je t'avais bien dit, reprit du Plessis, que tu ne mourrais jamais que de ma main ! » Enfin, après s'être emparé des effets les plus précieux, il livre le reste à ses soldats. Alors commence une affreuse scène de pillage : cinq cents bahuts, contenant les richesses des paysans des alentours, sont enfoncés malgré les cris des propriétaires, accourus pour les défendre; une malheureuse servante est prise sous les yeux de du Plessis et entraînée dans la cave. Antoinette du Bois-Halbrand, demoiselle de compagnie de la dame de Criquebœuf^ supplie du Plessis de sauver cette infortunée. « Tais-toi, mordié ; si tu peux t'en exempter toi-même, tu seras bien (1). »

D'aussi coupables faits, réprouvés par les lois de la guerre, même de la guerre civile, criaient vengeance; il y eut, en 1892, décret de prise de corps contre du Plessis et quinze de ses complices; mais à l'abri des murs de Craon, ils se riaient de ces poursuites. Cependant après la pacification, du Plessis fut pris à Laval et bientôt relâché sous prétexte de maladie ; d'ailleurs les pièces du procès manquaient; du Plessis les avait détruites lors de la prise de Laval qui eut lieu, comme nous le verrons, après la bataille de Craon. Enfin la malheureuse veuve obtint on 1S99 un ordre de poursuivre et d'informer secrètement. Cette information fut faite à la Daguerie près Montjean et à la Patrière; mais on s'aperçut que les faits mêmes, pour lesquels on poursuivait, avaient été expressément amnistiés par le roi Tannée précédente, en sorte que ces excès, comme beaucoup d'autres, ne purent être poursuivis ; mais disons de suite comment ils ne furent pas impunis.

Après la paix, du Plessis était rentré dans son château de Cosmos. — Quoique la nuit fût avancée, il ne dormait pas, et peut-être de tristes

(1) La pi. XXX fait voir les restes du vieux château vers nord au bord de Tétang, et les caves sur lesquelles il était bâti : au fond, à Test, s'élève encore le donjon, car casemates voûtées et percées d'embrasures pour le canon.

1591 souvenirs passaient et repassaient dans sa mémoire. Tout à coup les cris : Au feu, vengeance, mort au traître, se mêlent au sifflement des flammes activées par un vent violent et qui déjà Tenveloppent de toutes parts. Il fuit sans pouvoir sauver ses richesses! Les auteurs de Tincendie, les frères Lenfant de la Patrière, loin de s'en cacher, iécrivirent le lendemain à du Plessis qu'en incendiant son château, ils n'avaient du moins ni pillé, ni volé (1).

Ces Lenfant étaient parents et voisins de Criquebœuf. Leur nom figure au cartulairede La Roë, vers 1120, et dans l'histoire de Bretagne de 1449 à 1816. (Lobineau.) Quelques membres de la famille Lenfaqt, obligés de quitter le pays, allèrent s'établira Lyon; d'eux descendait le P. Lenfant, prédicateur célèbre, confesseur de Louis XVI, et égorgé pendant la Révolution (2). (Voir Feller.)

Quant à du Plessis, il reconstruisit son château au lieu qu'il avait choisi pour retraite dans sa fuite et l'appela Bon-Repos, Peu avant la Révolution, ce château tombait en ruines. Un descendant de du Plessis, homme aussi recommandable par ses vertus que par sa bonté, voulut le reconstruire ; il n'était pas achevé, que les niveleurs du temps vinrent le démolir : de ces débris plusieurs maisons furent construites à Gossé et à Graon. On dirait que la vengeance du ciel n'était pas encore satisfaite!

(1) Tradition locale.

(3) Un Hamelin Lenfanl avait reçu de Guy VI, en récompense de ses services, la maison du Bourg-Hersent, près Laval ; mais Hamelin en ayant perdu le titre écrit, Guy ne voulut pas tenir sa promesse. De là une guerre qui se termina par Pentremise de révoque du Mans. Hamelin renonça au Bourg-Hersent, Guy paya les frais de la guerre, et donna le bois nécessaire pour réparer les maisons ruinées de Hamelin et de ses amis. — Au nombre des pleiges ou garants de cet arrangement qui eut lieu en 1199, on voit du côté de Guy : Guillaume de Fougères ; Hugues de Sévigné. •— Et du côté de Lenfant : d'Aubigné; Hervé de Viiré; Vivien de Cessé; Odon de Saiut-Berthevin, etc. — Jean Lenfant de la Patrière reçut de Jean de Laval, seigneur de Ch&lillon, en récompense de ses services à la bataille d'Auray (29 septembre 1364), la moitié des épaves de la châtellenie de CourbeveiUe.

Un autre Lenfant de la Patrière conduisit en Guienne le corps d'armée du maréchal de Lohéac, en 1440, et prit trois places fortes sur TAnglais. (Bourjoly, liv. I, chap. xx.). a A propos de tous les guerriers de ce temps-là, le môme auteur dit qu*il n*en restait « plus, en 1711, que les Patrière qui suivaient encore le métier des armes; mais que « des Feschal, des Chauleloup, des FestiUé, des Arquenay, des Anthenaise, des c OuvroiD, etCy les familles étaient éteintes aussi bien que ceUè du fameux Guy de a Laval. »

Les armes des Lenfant étaient d'or à trois fascesde gueules. D'autres disent d'argent à la bande d'azur accostée de deux coticesde gueules. En 1764, la Patrière appartenait à M. Louis d'Aubert. H. Gustave de la Barre, ayant épousé une demoiselle d*Aubert, a hérité de celte terre. (M. Tabbé Pointeau.)

Mais revenons à nos Chroniques interrompues à Tannée 1891. Le ter- 1892 rible duPlessis, après la prise de Montjean, en donna le commandement à Durand de laHardouinière qui y resta jusqu'à la fin des guerres. (M. Tabbé Pointeau.) D'autres faits d'armes plus honorables lui livrèrent les châteaux du Bourgeau, de Bouille, de la Palrière (1), de Souvigné, de la Ragotlière, de la Subrardière, de la Joubardière, de la Betardière, de Loresse, de l'Epronnière, de l'Epinay de Cessé, de la Guéhardière, etc. Goulây, comme nous l'avons dit, avait déjà ruiné ceux de Congrier et de la Lande, défendus par La Rouvraie (abbé Foucher) ; mais Château-Gontier était retombé sous le pouvoir royal, et ses habitants, écrasés par les contributions exigées par leur gouverneur La Touchardière, et de plus effrayés de la perspective d'un siège, s'enfuyaient à Angers. (Journal deLouvet.)

Cependant Henri IV, lorsque tout semblait céder autant à l'ascendant de son génie et de son caractère qu'à celui de ses armes, ne pouvait voir sans un vif déplaisir l'opiniâtreté des ligueurs de l'Anjou et notamment celle des Craonnais. Trop occupé au siège de Rouen pour pouvoir s'en éloigner, mais voulant à tout prix empêcher Mercœur de se joindre au duc de Mayenne, il chargea Henri de Bourbon-Monlpensier, prince de Dombes, son lieutenant général en Bretagne, et François de Bourbon - Conti, commandant pour lui la Touraine, le Maine et l'Anjou, de s'entendre pour frapper sur Craon un coup décisif.

Henri de Bourbon n'avait alors que dix-neuf ans. Son père, mort en 1882, lui avait laissé le titre de prince de Montpensier; cependant la plupart des mémoires du temps lui conservent encore son premier nom de prince de Dombes.

Conti était fils de Louis P' de Bourbon, premier prince de Condé, et par conséquent frère de Henri I" de Bourbon, époux de Charlotte de La Trémoille, baronne de Craon ; il avait trente-deux ans, mais il était bègue, presque sourd et d'une intelligence bornée; il ne devait qu'à sa naissance le poste élevé qui lui était confié (2).

Ces princes connaissaient l'habileté et la valeur de Mercœur, aussi voulurent-ils, avant d'agir, se concerter avec leurs principaux officiers.

(1) Ce ch&teau était commaadé par Piquaigues, ami de Criqucbœuf et fut pris par du Plessis, 'aidé du capilaine de VaUée, seigneur de Pescheraie, le 17 avril 159i. (M. rabbé Pointeau.)

(t) Vray Dieu, qui eust jamais pensé

ûue la cruauUé enragée D'ung soard et muet insensé Eust été si lostengaigée, etc. ! (Piques-mouches,)

i 592 Laval fut choisi pour le lieu de leur réunion ; elle eut lieu le 8 février 1892 : aussitôt après, les princes s'occupèrent des préparatifs le plus secrètement possible ; mais dans leur réunion s'était trouvé La Courbe de Brée, cousin de du Plessis, ami caché de la Ligue et qui n'avait eu rien de plus pressé que d'informer Mercœur, alors à Nanles, de ce qui se préparait contre lui. Cependant les princes amassent des vivres, fout venir des munitions de La Rochelle, lèvent de tous côtés des soldats et des pionniers, mandent Tarrière-ban, les compagnies d'ordonnance, la cavalerie légère et, poar donner le change, font courir le bruit qu'ils veulent altaquerChâteaubriant. A toute éventualité, Mercœur dirige sur cette ville LaSaullaie avec les régiments de Goulaines et de Piedgreffier : pendant que Montpensier, après avoir joint à ses troupes quatre cents cuirasses à cheval, huit cents lansquenets ou Allemands, douze cents Anglais commandés par Oynfils et dix canons, part de Rennes le jeudi 9 avril 1592 et arrive le 14 devant Craon. Ces Anglais, dit Louvet, rompirent tout dans l'abbaye des Anges, tuèrent plusieurs prêtres, prirent les bestiaux, commirent beaucoup de cruautés et gâtèrent tout dans le Craonnais. Selon le même auteur, Conti ne partit d'Angers que le 21 avril avec dixsept cents hommes d'infanterie et trois canons ; les deux corps réunis formaient six mille sept cents hommes de pied, huit cents cavaliers et treize pièces de canon. Montmartin ne les porte qu'à quatre ou cinq mille fantassins et six cents cavaliers, mais il est contredit par le reste des auteurs (1). On sait, d'ailleurs, que chaque général a soin dans ses bulletins de réduire le plus possible ses propres forces, surtout après une défaite.

Dans cette armée, on voyait sous l'écharpe blanche (2) Pierre de Rohan, seigneur deMontauban,— Charles de La Trémoille, duc deThouars et baron de Craon,— François de La Trémoille,— de Daillon,— de Bougé,— Pierre de Laval-Lezé, — de La Tour- Landry,— de Bourmont,- des Pruneaux, — de Bueil, —de Racan, maréchaux de camp, — d'Apchon, qui portail la cornette, — Hardy, maréchal-des-logis de l'armée, - de Saint-Phal{3), —

(1) Discours véritable de la défaite, etc., chez Pille Hotte, libraire de la Sainte- Union, 1592.— D'Aubigné, Histoire universelle, t. lîl, p 271. — D. Morice. — Barlii.

Boger, etc.

(2) Les armées de Henri III et de Henri IV avaient adopté Técharpe et la croix blanche. — La Ligue portail la croix de Lorraine à deux traverses cl des écharpes de toutes couleurs. (Palma Cayet.)

(3) Saint-Phalle trop jeune et douillcL

Eust là une mauvaise estraine; Car luy, tendre comme ung poulet,

de Beauvau, — de Gordouan, — de Coetquen, — de Gussé, — Poigny, 1592

— de Donnadieu, sieur de Pichery ou Puicharie, — d'Avaugour (1), — Brandelys de Champagne, marquis de Villaines, — Monisoreau (2), — de La Suze, — des Fourneaux, — La Varenne, — de Montmorency d'Anville, comte de Rochefort (3), — de Brézé, — Hercule de Rohan, duc de Montbazon, — Silly de La Rochepot, — d'Angennes, — de Rambouillet,

— deLestelle, — de Coisnon, — René Pierres, — de La Grandière, — de Racapé de Magnannes, — de Bouille père et fils, — René et Martin,

— du Bellay, — de Scepeaux, — Garion de l'Epronnière. — Lenfant de la Patrière, — de La Lande de Niafle, — Bastenet, — de La Roche des Aubiers, — de Serrouet, — de Cheverue, — de Chenevières, etc.*

Plusieurs de ces seigneurs étaient catholiques, mais ils haïssaient la Ligue plus que les huguenots.

Parmi les défenseurs de Graon, on cite, outre du Plessis, Urbain de Laval, — Gab. de Goulaines, — deux Philibert du Pied-du-fou, — René de Ghampagné, seigneur de la Motte-Ferchaud, — les capitaines Plan, — du Pin, — La Vallette, — La Motte-Chevrière, —René d'Andigné d'Angrie, — d'Orveaux, — René du Chesne, seigneur de Loncheraie,

Fust incontinent hors d'allayne

Allant chercher à toute peine

Si sa nourrice avoitdulait. {Piques-mouches.)

(i } Si Craon est pris avec du veut,

Ce sera d'Avaugour sans doute :

Car en soufflant, le plus souvent, Il met les autres vents en roule Et en ung besoing somme toute, Fait tourner ung moulin à vent. {Ibid.)

(à) Savez-vous qui je veis aussi

Qui bientôt nous quitta la place ?

Montsoreau à qui de Bussy

Planta une corne en la face, etc. [Ibid,) Nota, Montsoreau tua Bussy au château de la Coutancière, près Saumur. Il le soupçonnait d'entretenir des relations criminelles avec sa Temme. (Journal de LouveQ (3) Le pauvre prince Mannouri (Moutmorency)

£n Tarmée hautement se vante

Qu'il Tera danser l'ennemi

Une volte en Pair mal plaisaute :

Mais Craon lui apprend la Courante

Et les Bretons le Trihory, (Pigues-mouckes.)

La Courante et le Trihory étaient des danses du temps : la dernière surtout passait pour très-gaiilarde.

338 SUITB DES CHRONIQUES.

1592 — Pierre Pierres, seigneur de la Gerandière, — de La Perraudière, — de Sévigné, seigneur de Ghampiré-Baralon, etc.

On voit que les mêmes familles figuraient dans les camps opposée — triste effet des guerres civiles — et que les protestants comptaient dans le Craonnais plus de noblesse que les catholiques (1). En cela, rien de surprenant, les princes et la noblesse durent naturellement préférer une religion qui les aS'ranchissait d'un joug moral gênant, tandis que le peuple voyait avec raison, dans le catholicisme et dans son chef, sa plus sûre garantie contre le despotisme.

Le 14 avril, en arrivant à Craon, Montpensier attaqua le prieuré de Saint-Clément et Tenleva après une courte résistance. Les Craonnais, en se retirant, abattirent le clocher (2), le four à ban et les maisons qui pouvaient servir aux assiégeants. Le prince se logea au prieuré et établit ses ballepies probablement dans un champ dit la Bataille^ où fut depuis construit le grenier à sel (3). (Voy. pi. XXIIL)

Le lendemain, arrivèrent au camp Racan, Cottières, Ronsard, avec quatre cents chevau-légers. Le même jour, un gentilhomme du pays, dont on ignore le nom, entra dans la place avec quatre cents arquebusiers. {Discours véritable^ etc.)

Quelques jours après, arriva Conti avec d'Anville, La Rochepot, Chemillé, Lestelle, etc.; il se logea à PommerieuK et La Rochepot à Laignë.

L'infanterie prit position à un quart de lieue au sud-est de la ville, dans un lieu couvert de bois. Le premier soin de Conti fut de découvrir et de dresser le terrain du camp, mais en le laissant entouré de fortes haies, de sorte qu'on ne pouvait y pénétrer que par une ouverture donnant passage à quatre chevaux. (4). Ce terrain a conservé le nom de champ de bataille : derrière lui, était Tétang de la Touche-à-rAbbesse, qui forme aujourd'hui notre magnifique champ des courses.

(1) Craon, Montjean, Mortiercrolle, Athée, Méml, Courbeveille, la Patrière, Niafle, Congrîer, la Guîchardière, etc., apparleDaient à des seigneurs calvinistes. Henri IV èlaii seigneur de Chàieau-Gontier.

(2) Ce clocher fut reconstruit en 1601 , comme Tindiquait une de ses pierres portant le nom de ses constructeurs : Russele et Mabile ; il a été démoli en 1857 avec la vieille église. Sa masse lourde et carrée était fort disgracieuse.

(3) Une remcmbrance de 1688 fait mention d'une maison avec jardin et perrière, le tout de trois boisselées joignant d'un bout la rue du Pavé, de l'autre un jardin, ruelle entre deux; au midi un jardin, au nord la pièce de la Cruchaudièrc. Or, une autre remembrance de 1700 nomme ce champ de la Cruchaudiére, la pièce de la Uataille.

(4; Lettre d un gentWiommc de Varméedu duc de Mercœur. Paris, 1392, chez Robin- Thierry, rue Sainl-Jacï^ues.

Ainsi, là même où chaque année se réunit aujourd'hui tout ce que le 1592 pays possède d'élégance et de distinction, là où la gaze, la dentelle et la soie se plaisent à ondoyer sur la vaste prairie, là, il y a trois cents ans, vivandières, blanchisseuses venaient laver, sécher leur pauvre linge, et les Anglais abreuver leurs cavales dont peut-être quelques descendants viennent encore lutter contre nos chevaux, mais cette fois pour les paisibles palmes de l'hippodrome.

Vers le 23 avril 1592, Graon se trouva investi de tous les côtés, excepté du coté du nord, mieux défendu par la rivière et par l'artillerie du château : aussi était-ce par ce côté que les assiégés recevaient leurs secours. Un jour, Brézé et Oynfils, avec deux cents arquebusiers et trente salades ou chevau-légers, voulurent intercepter un convoi. Du Plessis descend du château sans être aperçu (1 ) et tombe sur eux si vigoureusement qu'il n'en eût guère échappé, si un autre capitaine anglais, Olf, voyant cette déroute, ne se fût hâté de passer la rivière à un petit moulin au-dessous de la ville (le Verger sans doute) , pour couper la retraite aux troupes sorties du château. Mais du Plessis les aperçut et se retira à temps, après avoir toutefois tué aux Anglais une trentaine d'hommes.

Le siège ne marchait qu'avec une extrême lenteur; il n'avait pas fallu moins de trois semaines à l'armée royale pour mettre douze pièces en batterie. C'est que, dans ces troupes si diverses de mœurs et d'origine. Français, Anglais, Allemands, il y avait peu d'ensemble et de discipline ; de plus, ces soldats, étant mal payés, se livraient au pillage et à toutes sortes d'excès (2). Ils avaient commencé par envahir le Bourg-l'Evêque près Bouille, au moment dé l'office divin, et après avoir maltraité le prêtre et s'Atre emparé des femmes qui étaient dans l'église, se les vendirent les uns aux autres; la veille même de la bataille, le 22 mai, ils avaient pillé Tabbaye de La Roê (3). Dans ce même temps, furent ruinés

(1) On peut voir encore dans les murs qui soutiennent la place Saint- Nicolas, vis-àvis du moulin, un des escaliers ménagés dans leur épaisseur et par lesquels la garnison pouvait foire des sorties.

(2) « Les Anglais, dit Montmarlin qui avait fait la guerre avec eux, vivaient comme Anglais ont accoutumé de vivre en France. » C'est tout dire.

(3) Le cartulaire de La Boê contient, à la GLXIV<> ch., celte note écrite peu après le siège : ■ Je, Thomas de la Porte, religieux de La Ko€, ai trouvé ce présent livre à M la sacristie après que les royaux qui tenoient Craon assiégé eurent pillé Tabbaye <c de toutes richesses et vivres le 2â avril 1592, d'où le lendemain samedi furent <t mis en déroute par le duc de Mercœur, le lus- tout et le rendis. »

« Le 7 juillet 1392, les huguenots qui tenaient Graon, avaient pillé Téglise. » Ces dates sont exactes, sauf que le bon religieux a écrit avril pour mai. Si le pillage avait eu lieu le 22 avril 1592, le lendemain eût été uu lundi et non un samedi.

1S92 OU incendiés les moulins de Tissus, la Fromentiniëre et grand nombre de maisons à Saint-Eulrope et à Sainl-Clément.

Du Plessis, de son côté, ne négligeait rien de ce qui pouvait augmenter ses moyens de défense : h Taide de soixante pionniers qu il avait recrutés avant le siège, il fortifia par des levées de terre ses tours et ses murailles trop faibles contre Tartillerie. Car, dit un contemporain, la place de Craon par elle-même n'aurait eu aucune importance sans la valeur de ses défenseurs (i). Pourtant la garnison ne se composait que de quatre cents fantassins réguliers, de soixante Espagnols dont la moitié était des gentilshommes volontaires, et de deux cents Craonnais, mais tous déterminés, pleins de confiance dans la valeur de leur chef, tous exaltés par l'esprit religieux et par le sentiment de la conservation de leur famille ; aussi faisaient-ils souvent de vigoureuses sorties sur les assiégeants.

Mais ces escarmouches, quelque heureuses qu'elles fussent, affaiblissaient la garnison. Ses munitions, ses vivres s'épuisaient, tandis que les moyens d'attaque augmentaient chaque jour. Le S mai, Pichery avait encore amené par eau, d'Angers à Menil, cinq grosses pièces de siège ; aussi après une défense de plus d'un mois, les habitants, épuisés, voyaient leur position devenir de jour en jour plus mauvaise ; elle devint bientôt des plus critiques.

Malgré leur peu d'ensemble et de vigueur, les assiégeants étaient parvenus à amener leur cheminement vis-à-vis la butte de l'Éperon (pi. XVI n** 51), jusqu'à la contrescarpe des fossés de la ville, et y avaient élevé deux plate-formes armées de canons de brèche (2). Le 16 mai, veille de la Pentecôte, les démasquant tout à coup^ ils foudroient la tour du coin, dite des Estres^ n*" 35, et celle proche la porte du château : la défense riposte vigoureusement et dès le premier jour démonte une de leurs pièces. Le second jour, une seconde pièce est encore mise hors de service et le commandant de la batterie, Rambouillet, est blessé : mais les tours et les murs étaient ébranlés, et le clocher de Saint-Nicolas, qui servait d'observatoire aux assiégés, à demi ruiné (3). Par des tranchées menées jusqu'à la rivière, les assiégeants étaient parvenus à dessécher les fossés, tout en conservant, pour s'en servir comme d'un épaulement, le batardeau qui retenait les eaux du Luarçon. Bientôt une large brèche allait donc

(t) Discours véritable^ etc.

(2) Au siège deCoroson, près Brest, Terchamp (Ut que vers le môme temps les canons des Français et des Anglais, placés à cinquante pas des remparts, produisaient peu

d'eiïel.

(3) En démolissant ce vieux clocher, en 1848, on en a relire un certain nombre de boulets et des pièces de charpente brisées par ces projectiles.

ouvrir la place aux assiégeants et l'on ne recevait [aucune nouvelle de 1592 secours.

Pourtant, le 18 au soir, le bruit se répandit que Bois-Dauphin était arrivé à Pouancé avec quelques troupes et quatre pièces d*artillerie ; le lendemain il occupait La Chesnaie-Lallier et La Selle-Craonnaise que les royaux abandonnèrent en y mettant le feu [Lettre (Tun gentilhomme, etc.)

Ce secours, quoique trop peu important pour faire lever le siège, ranima le courage des Craonnais; ils firent sur les batteries de brèche une sortie désespérée, renversèrent gabions et fascines, comblèrent la tranchée et tuèrent bon nombre de lansquenets. Un gentilhomme de d'Anville y fut mis hors de combat. Ce coup de vigueur retarda Tassant, mais ne pouvait sauver la place qui n'avait d'espoir qu'en Mercœur.

Ce général cependant veillait sur Craon ; il connaissait trop l'importance de celte place qui couvrait ses frontières de Bretagne, pour ne pas aller à son secours, mais il voulait, selon son habitude, ne frapper qu'à coup sûr, et ne laisser au hasard que le moins possible. Il avait gagné à son parti le fils du maréchal de Retz, le marquis de Belle-Ile, qui lui avait amené une belle levée d'arquebusiers à cheval et de noblesse, parmi laquelle se distinguaient Gabriel deGoulaines, — deVaugirault,— deLa Hune, etc. Mercœur y joignit quelques mille hommes, dont la moitié Espagnols, commandés par don Juan d'Aquila, et ces troupes, dit Palma Cayel, étaient en bonne couche, c'est-à-dire en bon état. Mercœur, partit de Vannes le 27 avril, réunit ses troupes à Josselin : on y voyait : Saint-Laurent, maréchal de camp, — les capitaines de Lezannel, — Rozampoul, — Coutedrets, — DesMaretz,— Du Pin, — Fontenelle, — Fontalive, cornette du capitaine Toulot, et leurs compagnies de gendarmes et de chevau-légers. — Celte troupe quitta Josselin le 10 mai, et séjourna à Châteaubriant trois jours, pendant lesquels le duc voulut, ainsi qu'un grand nombre des siens, se fortifier parla réception des sacrements de l'Eglise. Là se réunirent à lui: Talhouet amenant cinquante-trois gendarmes et cinquante arquebusiers à cheval, — Bois-Dauphin. — du Pied-du-fou, — Commeronde, — Sainte- Gemmes et La Perraudière. Mercœur les dirigea aussitôt sur Pouancé.

Six jours après, les régiments de Goulaines et de Piedgreffier, les deux compagnies de Vaugines et Chevrière, viennent compléter sa petite armée. A la revue qu'il en fit dans une grande lande à une lieue de Châteaubrianl, il se trouva quatre mille hommes de pied environ et six cents chevaux, non compris les deux cents soldats et les cinq cents arquebusiers à cheval de Bois-Dauphin : Mercœur, avec ces troupes, vint se loger aux faubourgs de Pouancé.

Pendant ces sages mais cruelles lenteurs, nos Craonnais s'attendaient

1592 chaque jour à un assaut. La place n'était plus tenable et on savait tout ce qu'il y avait à craindre d'un ennemi qui ne respectait rien. On était au 19 mai ; la nuit était venue, et Ton n'entendait plus que les pas lourds et monotones des sentinelles sur le rempart: onze heures venaient de sonner au donjon du château ; presque aussitôt quatre coups de canon se font entendre du côté de Pouancé, — c'était le signal convenu ! — A la crainte, au désespoir succède la joie, et la joie d'une ville sauvée des horreurs d'une prise d'assaut! bientôt toute la ville est debout, on se féli* cite, on s'exalte, on prépare ses armes.

Au même moment l'alarme court dans le camp des assiégeants; les prinbes étaient si mal renseignés qu'ils croyaient encore Mercœur à Nantes. — Etourdis de cette arrivée imprévue, ils veulent renvoyer leur artillerie de siège à Château-Gontier ; au point du jour, Montpensier quitte Saint- Clément, repasse précipitamment le pont qu'il avait jeté sur la rivière pour se rallier à Conti. Une pièce de canon tombe à l'eau en passant au Verger et ne peut être retirée ; bientôt, ne pouvant plus traîner les autres, il les abandonne et enterre ses boulets; ses troupes avaient si bien dévasté le pays, qu'il ne put trouver ni chevaux, ni bœufs pour les transporter.

De son côté, Gonti se h&te aussi de rapprocher ses quartiers et avance jusqu'à Ghouaigne, tandis que Montbazon abandonne les Anges, aussitôt occupés par Bois-Dauphin.

, Sur ces entrefaites Des Maretz, La Perraudière et La Saullaie, envoyés h la découverte, mirent en déroute deux compagnies d'arquebusiers à cheval et ramenèrent quelques royaux prisonniers.

Le même jour, 20 mai, Mercœur occupa Ghâtelais et y resta un jour retenu par le mauvais temps.

Le vendredi 22, il était devant Bouche-d'Usure; c'était un vieux château dont le pied était baigné par l'Oudon, il n'en reste aujourd'hui qu'une petite tour. Les ennemis, qui avaient fortifié la position par des retranchements en terre,y tinrent jusqu'à la nuit. A la faveur de l'obscurité, Mercœur plaça sur le coteau deux pièces de canon et le lendemain samedi, au point du jour, la petite garnison n'eut pas plutôt reçu quelques volées qu'elle se hâta de se sauver à la nage avec Thorigny, son gouverneur, et le capitaine gascon Canto. Lestelle, envoyé en reconnaissance avec dix compagnies d'Anglais, se trouva là fort à propos pour les recevoir ; mais le feu de l'artillerie des Ligueurs le força bientôt à battre en retraite : deux cents Espagnols furent détachés pour suivre ses mouvements. Une bataille devenait imminente; mais avant d'engager ses troupes, Mercœur voulut encore exalter leur courage par la célébration de nos saints mystères. Du milieu d'une haie haute et touffue que l'aube traversait à peine de ses

premiers rayons, s'élevait un chêne deux ou trois fois séculaire. Ses 1892 longues et robustes branches venaient de se revêtir de leur premier et brillant feuillage ; c'est à Tabri de ce majestueux pavillon que l'autel militaire est dressé: l'ardente prière, la prière du dévouement et du sacrifice, s'élève vers le Dieu des armées, et du ciel descend la confiante ardeur, l'héroïsme. Le prêtre en quelques mots chaleureux rappelle aux soldats les maux que souffrait la religion de leurs pères, les dangers qui la menaçaient, et par sa bénédiction appelle sur eux le secours et la force du Tout-Puissant. Tous s'agenouillent, mais pour se relever terribles et pleins d'enthousiasme. Aussitôt Mercœur se met à leur tête et ordonne de marcher à l'ennemi (1).

Enfin, du haut de leurs tours les Craonnais purent voir l'armée de leurs libérateurs s'avancer par la rive droite de l'Oudon, pendant que Lestelle, tout en escarmouchant, les suivait sur la rive opposée ; car au lieu de passer le gué à Bouche-d'Usure, Mercœur, disent les chroniques, poussa tête baissée droit à Saint-Clément, c'est-à-dire au quartier de Montpensier; il arrive au pont du Verger que son adversaire venait de traverser et que, dans sa précipitation, il avait oublié de couper. Mercœur va s'y engager : aussitôt Lestelle envoie dire aux princes que l'occasion est belle de tomber sur cette troupe à moitié passée. On délibère : pendant ce temps l'armée achève de traverser la rivière et monte le coteau opposé. Pourtant, n'écoutant que leur valeur, Montbazon et Pichery viennent frapper sur l'avant-garde ; Montbazon a son cheval tué sous lui. Promptement remonté par ses écuyers, il revient à la charge, mais presque aussitôt blessé, ainsi que Pichery, ils voient leurs efforts se briser sur cette tôle de colonne et se retirent en laissant plusieurs prisonniers. (Montmartin.)

Il pouvait être alors sept heures du matin. L'armée des princes était si mal approvisionnée qu'à cette première escarmouche les soldats man-

(t ) Où sont les molz qu'en vos maisons

Votre salle bouche bourdonne Contre ce grand duc qui ordonne Qu'on ayt recours aulx oraisons ?

Vrayment il iaict son oraison, Pendant que tu fais le bravache El que tu pilles la maison Du paisant et voles sa vache...

Son soldai se met en debvoir

De recognoislre son ofTensc, •

Et le tien de tout son pouvoir Contre Dieu se met en défense, etc. (Piques-mouches,)

1592 quaient déjà de balles (i) et mettaieiU à la place de petits cailloux et les boutons de leurs pourpoints. (D. Morice, Palma Gayet, d'Aubigné.)

Cependant Mercœur poussait toujours les ennemis devant lui et, à- la faveur du terrain coupé de haies et couvert de bois, faisait avancer en même temps par Saint-Clément soil détachement de deux cents Espagnols avec cinquante cavaliers français, afin de se joindre à la garnison et de prendre Tennemi à dos pendant qu'il l'attaquerait en tête.

Les ennemis ayant aperçu ce mouvement, crurent à une retraite, se mirent à le huer et à rappeler duc de recul. Cette méprise leur coûta cher. Les princes avaient rangé leur armée dans un endroit défavorable, étroit, marécageux, très-probablement entre la Gauvennerie et le Pavement,

le dos tourné à Craon et si près que les arquebusades de la place tuèrent plusieurs hommes sous la cornette blanche. (D'Àubigné, D. Morice.) Ils avaient placé vers leur centre deux pièces de canon, les Anglais d'un côté, les lansquenets de Vautre ; à la droite étaient lesFrançais appuyés à leurs batteries et à leurs ouvrages de siège vers la ville, c'est-à-dire à la butte deTEperon.

Montbazon attaque Belle-Ile : au premier coup de canon, le corps tournant des Espagnols entre à Craon par la porte Saint-Pierre et sort aussitôt par celle d'Angers, renforcé, éleclrisé par toutes les troupes de la place, commandées par Le Cornu ; ils tombent sur rarlillcrie. La mêlée fut longue et rude. La pluie tombait à torrent ; le terrain était défoncé ; enfin tout ce qui était à la garde des canons fut culbuté. Racan, envoyé pour les soutenir, est mis en déroute, blessé et fait prisonnier. Cet échec ébranla tellement les ennemis que tout ce qui était resté au camp devant la ville se mit à reculer, La Roche-des-Aubiers tout le premier... « En cette rencontre, dit la chronique, y firent fort bien les soldats de Craon, ardents au combat qui leur apportoit la liberté. »

Au môme instant, Mercœur et Bois Dauphin chargent les princes: ceux-ci, pour se rallier à leur artillerie, se retirent vers la tranchée; mais attaqués en tête et en queue, ils sont obligés de céder le terrain : alors, dit-on, quelques lâches firent entendre le cri : Sauvez les princes, sans doute afin d'avoir le prétexte de se sauver eux-mêmes !

Protégés par les haies et les fossés, les arquebusiers font un mal infini à l'armée des princes dont la cavalerie et l'artillerie sont paralysées par ces mêmes obstacles Pourtant les Anglais veulent tenir ferme; à leur vue, l'ardeur des Craonnais redouble; de part et d'autre des renforts

(t) Ils avaient pouriant fonJu tous les plombs de Saint-Clément, même ceux des belles verrières de l'église.

DE i394 A 16âO. 335

arrivent ; à onze heures du matin la lutte était devenue générale (1), et se 1892 soutint sans avantage décisif jusqu'h trois heures, alors que les munitions vinrent à manquer tout à fait dans Tarmée des princes. Lestelle, qui s'en aperçut, conseillait de traîner le combat en longueur, de telle sorte que la nuit ou les coups d*épée tirassent l'armée du champ de bataille. Les princes, Hardy, maréchal-d es-logis de Tarmée, et d'Anville furent du même avis. La lutte, en effet, continua jusqu'à six heures (2); à ce moment l'infanterie, à cause de la difficulté du terrain, commença la retraite sous les ordres de Conli : d'Apchon, qui portait la cornette blanche, reçoit l'ordre de se retirer au petit pas, et Lestelle celui de le suivre. Le prince de Dombes-Montpensier, avec la cavalerie d'élite, forme l'arrière-garde, et les Anglais et les lansquenets ferment la marche : alors Hinder, qui commandait le régiment de Norris, montrant au duc de Montpensier les buttes de Jochepie au pied desquelles l'armée en retraite devait passer, l'engage à les faire occuper. Ce conseil, dit d'Aubigné, fut reçu avec risée par ce prince sans expérience. Mais bientôt Gonti, qui venait d'être tiré de presse par d'Anville et qui se retirait par le vieux chemin de Château- Gontier, arrive à deux cents pas de là, dans un vallon et creux chemin (3), et rencontre en tête l'armée de l'Union. C'est que les Espagnols, mieux avisés que Montpensier, avaient couru s'emparer des hauteurs de Jochepie, el y avaient placé du canon : obligés de défiler devant leur feu meurtrier, les Anglais y laissèrent neuf cents des leurs el les Français quarante à cinquante.

Montpensier, Pichery, Montbazon protégeaient cependanl la retraite. Le premier, reconnaissant sa faute, mais trop tard, veut la réparer à force de bravoure : il prend le commandement de l'arrière-garde ; chargé en queue par Bois-Dauphin, assailli de tous côtés, il fait face partout. Montbazon revient trois fois à son aide, trois fois il est repoussé. Montpensier, à la tête des régiments de Saint-Georges et de l'Etang, se retourne encore et tente un suprême effort : il parvient à ralentir la poursuite el tue de sa main Vignancourt, commandant des chevau-légers. — Conti el La Rochepot, qu'il avait envoyé prévenir, font revenir la cornette blanche, et

(1) Hiret prétend qu'un ligueur voulant prendre de la poudre dans un caisson de rarmée ennemie, se lit sauter avec quinze ou seize des siens, et que peu de ce party outre ceux-là furent remarquez eslre là demeurez morts. Ce qui, après une lutte de dix heures, est peu croyable. (Voyez plus loin.)

(â) A celle époque de Tannée, le soleil se couche à sept heures trois quarts.

(3) On voit encore les traces de ce chemin au bas de la butte de Jochepie. L'ancienne closerie de la Rue-Creuse tirait sans doute son nom de ce vieux chemin abandonné.

1B9Î pendant un moment ramènent la fortune. — Mercœur voit la victoire lai échapper. — Le moment est critique ; mais Thabile général a tout prévu : avec deux cents chevaux frais, commandés par Talhouel, Rozampoul, Belle-Ile, Saint-Laurent, et appuyés de six cents Espagnols à droite et de quatre cents Français à gauche, il tombe comme la foudre au milieu de la mêlée. Le coup est décisif, — rien ne résiste : — LaRochepot, Racan, Lestelle, La Varenne, d'Apchon, qui portait la cornette de Conti, et du Deron, qui portait celle de Montpensier, sont blessés et prisonniers. Trefumel, capitaine de chevau-légers, Basseran, capitaine des gardes de Montpensier, sont tués. (Montmartin, D. Morice.) Le brave régiment de TEtang est renversé ; son colonel ne dut son salut qu'au marquis d'Âsserat. C'est alors que le terrible sauve-qui-peut se fait entendre ; ce n'est plus un combat, c*est un carnage qui ne flnit qu'à Laigné. ce Les Anglais (( et les lansquenets abandonnésau champde bataille tombèrent à la mercy (c des Espagnols qui ne leur pardonnèrent, mais àTégard des François ils « furent pris à mercy : les Espagnols même criaient : François à part^ < sauve François, » (Discours véritable, etc.) Onze canons furent pris vers la Tourtaudière, ainsi que quantité de munitions et de bagages. Trente-cinq enseignes de gens de piîd dont sept anglaises, trois de lansquenets et trois cornettes blanches furent les trophées de cette journée. On les envoya à Nantes pour être suspendues aux voûtes de la cathédrale. Tous les prisonniers furent dirigés sur la même ville (1). Le butin fut immense, on y trouva quantité d'ornements d'église et de vases sacrés.

La victoire, dit un chroniqueur, eût encore été plus complète sans la nuit, bonne mère des vaincus et des fuyards, qui vint à leur secours (2).

Les Ligueurs ne perdirent qu'un officier, Vignancourt, et quarante à cinquante soldats. Mercœur et ses troupes, qui n'avaient pas mangé de la journée, passèrent la nuit à Laigné. Le lendemain, 24 mai, ils y firent chanter un Te Deum. (Lettre d'un gentilhomme,)

Brillant faitd'armes pour nos compatriotes, surtout si les vaincus avaient

(1) L'un d'eux, La Varenne, paya huit cents écus de rançon, et La Rocbepot put revenir à Angers avant le 18 juin.

(î) Allez, hérétiques royaux.

Courrez le Irol en Angleterre î

AHez quérir des Anglois nouveaux

Pour nous venir faire la guerre !

Car ceux-ci renversez par terre

Servent de grcsse à nos naveaux. {Piques-mouches,)

tous été des soldats d'Elisabelh, et si le roi qu'ils combattaient n'avait pas 1592 été le bon Henri!

D. Morice porte à six cents hommes la perle de l'armée des princes ; d'Aubigné, à neuf cents étrangers et deux cents Français ; Louvet, à quinze cents; la Lettre tun gentilhomme^ h deux mille; le discours véritable dePillehotte à trois mille, chiffre évidemment exagéré.

La nouvelle de cette victoire arriva à Angers le dimanche 24, au moment où rentrait à Saint-Maurice la procession faite pour obtenir la victoire sur Mercœur.

Du reste le calviniste Montmartln, qui vint sur les lieux, quelques jours après, dit: « Celte victoire fut un jugement de Dieu, car toute sorle de « ravages et d'inhumanités furent exercées par les troupes royales qui « n'avaient ni ordre, ni discipline.» Que devaient donc être les troupes de la Ligue (1)?

Montpensier se relira sur Laval et de là à Rennes avec le reste de ses {ansquenets et la cavalerie. Les Anglais restèrent au faubourg de Vitré, où Montmartin, qui avait été retenu à Rouen par le roi, vint les joindre six jours après.

Conti, avec peu de troupes, se dirigea par Pommerieux et par l'ancien chemin direct sur Ghâteau-Gontier où il laissa pour commandant, La Lande de Niafle ou de Congrier, mais sans hommes et sans vivres; il alla à Sablé le lendemain 24 mai.

Mercœur et Urbain de Laval, profitant de la victoire, poursuivirent vivement les princes, entrèrent sans coup férir à Ghâteau-Gontier (2) et à Laval, dont les habitants étaient aux deux tiers pour l'Union ; ils y reçurent un accueil enthousiaste. Bois-Dauphin fut continué dans le gouvernement de Laval et La Motte-Ferchaud (3) dans le commandement de Ghâteau-Gontier. Ge nouveau commandant, pour mettre la place en état

(t) On peut répondre à cette queslion parle fait suivant arrivé peu après ces événements : un cadet de bonne maison de Breta^e, ne sachant plus que faire au licenciement des troupes de Mercœur, alla s'établir dans la forêt de Monlrichard, près Blols, avec quelques centaines de ses compagnons, se mit à piller et devint si redoutable, qu'il fallut envoyer des troupes conlre lui : il fut pris et exécuté. U s'appelail Guillery et fut le héros de la chanson populaire: « II était un pHit homme qui s'applait Guillery, etc. » {Mosaïque de VOvesl.)

[%) La prise et reprise de Ch&teau-Gontier sans combat, en face de la belle défense de Craon^a sans doute été Torigine du fameux dicton : 7otimé-/ot, Chûteau-Gonlie9\ tu verras Craon; auquel Gh&ieau-Gontier répond : Ne vient de Craon ni bon vent ni bonnes gens. Verba et voces! — Voy. art. Justice.

(3) La Holle-Ferchaud, ancien fief de la terre du Lion-d'Angers, était un des surnoms portés par la famille de Champagne.

1S94 de défense, fit immédiatement raser les faubourgs et couper une arche du grand pont (1).

Cependant les Anglais, restés à Vitré, voulurent, malgré les représentations qu'on leur fit, aller en Normandie au-devant du général Norris, qui leur amenait des recrues d'Angleterre. Ils arrivèrent à Ambrières et y firent séjour. A cette nouvelle, Bois-Dauphin rassemble à la hâte les garnisons de Graon, de Laval, de Fougères, va les surprendre et les taille en pièces ; leur commandant fait prisonnier et sept drapeaux furent le fruit de ce combat. A peine se sauva-t-il trois cents hommes. (D. Morice.)

Pendant que ces faits se passaient dans le Craonnais, Laval ne restait pas inactif; le dimanche 2 mai 1593, La Perraudière, lieutenant de Bois- Dauphin, et La Gervaisière, capitaine de la ville de Laval, à la tête des habitants, étaient allés donner la chasse à trois mille Anglais et Normands qui pillaient et ravageaient les environs. Ils en tuèrent ou firent noyer trois cents entre le Port-Ringeard et Bonne ; mais s'étant arrêtés après leurs succès à boire au Port-Ringeard, les Anglais se réunissent, passent la rivière, et les surprenant à leur tour, en tuent une centaine. De ce nombre furent trois prêtres de Saint-Tugal et de Saint-Vénérand, deux Guays, dont F un était procureur fiscal, Jean Berset, lavandier, deux Le Clerc, et trois autres lavandiers. (Bourjoly, liv. IV, chap. v.)

Enfin, par les avis de la comtesse de Laval, retirée à Vitré avec son fils âgé de neuf ans, Laval, en 4594, entra en arrangement avec le maréchal d'Aumont, lieutenant général du roi, ^ar l'entremise de .d'Andigné de Mayneuf et du capitaine de la ville. Le Clerc de Crannes, à qui le roi, pour ce fait, donna des lettres de noblesse. (Bourjoly.) Paris, par l'entreniise du maréchal de Cossé, ouvrit aussi ses portes au roi cette même année.

Par une incurie qu'expliquent trop bien ces temps d'anarchie, on avait négligé après la bataille de Graon d'enterrer avec soin les cadavres qui couvraient la route de l*aigné ; les loups, les chiens vinrent en déterrer une partie, l'air en fut infecté ; il s'ensuivit une affreuse épidémie qui acheva de porter le découragement chez les pauvres laboureurs. Les terres, l'année suivante, restèrent sans culture, et la famine vint se joindre à tous les autres fléaux ! Hiret, auteur contemporain, assure qu'en 1595 on fut encore réduit à manger du pain de racine de fougère comme en 1538.

(1) Cette arche ne fut réparée que cinquante-neuf ans plus tard, en 1653, au moyen de douze cents livres imposées sur tous les habitants. (Journal d'un ancien maire de Château-Gontier,)

Non content de ses maux réels, le peuple en créa d'imaginaires. Il 4594 accusa les sorciers de tous ses malheurs ; on jetait à Teau les gens soupçonnés de magie ; s'ils surnageaient, c'était preuve de sorcellerie (4), et on ne les retirait que pour les brûler ou pour les assommer. Vingt ans après, on pendait encore à Château-Gontier un malheureux capitaine de gabelles, après qu'il eut subi la question ordinaire et extraordinaire. Tout son crime était d'avoir composé un livre de prétendue magie (2).

Et pourtant au milieu de tant de misères on s'occupait de fondations pieuses et de réformes. Le 46 juin 1594, le fils aîné du gouverneur de Château-Gontier, de La Motte-Ferchaud, plaçait la première pierre du couvent du Buron: le 44 juillet suivant, Urbain de Laval, maréchal de Bois-Dauphin, de par la Ligue, en faisait autant pour l'église du même couvent; et enfin, le jour de la Pentecôte (4595), se tenait à Châleau- Gonlier un synode où, entre autres réformes^ il fut défendu aux doyens de Craon et de Candé de laisser les jeunes gens quêter le jour de l'an, a cause des inconvenances qui se commettaient à cette occasion jusque dans les églises (3).

Enfin, le 25 juillet 4593, Henri IV fit son abjuration : dès lors la Ligue n'avait plus sa raison d'être : tout au plus pouvait-elle se méfier

(1) tn vertu (le cet axiome de la vieille école : Quod caret pondère virlulis, careai pondère propriœ substantiœ,

« Encore de notre temps, dit le P. Nicquet dans son Histoire de FontevrauU, « l'an 1584, commençait-on li remettre cette mauvaise pratique pour Tégard des sora cicrsdans la ville d'Angers et de Ghinon... mais elle fut bienlôt arrêtée par i|n arrêt (f de la cour. On peut voir dans le Sacerdotal de Dunstan, archevêque d'Hibernie, les « cérémonies dont on se servait en ces circonstances par une extrême corruption. »

Barthélémy Roger lui-m^me écrivait encore en 1676 :

c< J'ai lu dans plusieurs inquisiteurs que les vraissorciers sont fort légers^ et qu''it est a bon de les peser; qu'on en a trouvé qui ne pesaient que vingt à trente livres, tandis a qu'un homme pèse ordinairement cent à six vingts ! » Enfin Louvet assure que le juge de la prévôté d'Angers en fit jeter quatre à La Haute-Chaîne, tous nus, les pieds et es bras liés, et qu'ils surnageaient comme des morceaux de bois, quelque chose que l'on fil pour les faire aller au fond. — Voir Fhistoire de la Voyante de Prevorst, étudiée par le docteur Kerner. {Magie au xix^ siècle, par Desmousseaux, p. 395.)

(2) Journal d'un ancien maire de Cliâteau^ontier, trouvé à Thévalles par M. Guays des Touches.

(3) Dans ce synode l'évoque Miron dit i que sous prétexte de quêter pour des cierges, les jeune» gens des deux sexes employoient l'argent en banquets, ivrogneries et débauches ; que l'un des garçons, prenant le nom de Folet, se mettoit à leur tête, les conduisoit à l'église et se permettoit pendant l'ofBce divin d'interpeller l'officiant, de singer les saintes cérémonies et de proférer des paroles qui ne peuvent être écoutées ni écrites. — Ils déroboient es-maisons où ils entroient sans qu'on osast se plaindre parce qu'ils portoient basions et armes offensives, o

1596 de la sincérité du Béarnais : cette méfiance e>iista assurément, puisque de notre temps encore on a soutenu que ce prince, si franc, si loyal, avait dit : Paris vaut bien une messe^ quoiqu'il soit avéré que ce mot n'est pas de lui, mais de Sully, qui peut-être n'était pas fâché de laisser à ce sujet quelques doutes dans Tesprit de ses coreligionnaires.

Du reste, quels qu aient été les desseins ambitieux des Guise, et quelques crimes qu'on puisse imputer aux catholiques, ces crimes ne pourront jamaiségaler ceux des protestants: assassinats, massacres, villes fortes livrées à l'étranger, rien ne leur manque, et lors même qu'on en pourrait dire autant de leurs adversaires, il restera toujours ceci : c'est que, sans la Ligue, la France serait aujourd'hui protestante et partagée (1). , Du Plessis entama des négociations avec le roi avant le mois d'avril 1595, ce que prouve la lettre si honorable que lui écrivit le prince le 17 du même mois : a Le porteur de la présente m'a suffisamment a informé de la disposition en laquelle il vous a trouvé pour satisfaire « au devoir de fidélité et obéissance que vous me devez. Je serai très- « aise de voir effectuer la bonne volonté et affection qu'il m'a assuré que « vous porterez à mon service. J'écris au sieur de Sourdéac (c'était le « nom du seigneur du Bourg-l'Evêque;, qu'il vous aille trouver et résoua dre avec vous ce que je vois bien acheminé..., envoyant vers lui un a de vos plus confidents, avec mémoire de ce que vous désirez de moi.

« M. du Plessis, assurez-vous que je reconnaîtrai vos services à votre « contentement, et qu'il vous regrettera toute votre vie de ce que vous a n'aurez pas été plus tôt mon serviteur, t

Le duc de Mayenne ne fit sa soumission qu'en 1596. Quatre ans auparavant, Urbain de Laval était parvenu, par l'entremise^ de du Plessis-Mornay et malgré la répugnance du roi, à faire légitimer son bâton de maréchal, en rendant les places de Sainte-Suzanne, de Sablé et de Château-Gontier. Cette soumission avait entraîné celle de toute la noblesse du pays, mais

» (1) Bayle, dans son ouvrage : Pensées diverses sur les comètes^ avoue que sans la Ligue, Henri IV eût établi le proteslanlismc en France. Et déduisant la conséqaence de ce fait, Bucbcz, dans son Introduction à l'histoire parlementaire de la Révolution française, dit que C unité française eût péri si le protestantisme Veut emporté. En effet, dit le môme auteur, « sans la Ligue Henri IV serait probablement resté protestant et a la guerre n'aurait fini qu£ par le partage de la France en provinces ou gouvernements « divers de croyances formant un Etat féodal analogue à ce qui existait en Allema- « g7ie : c'était le vœu d'un grand nombre de seigneurs catholiques et protestants. La « Ligue fut la force qui fit échouer ces projets, et en cela, elle rendit un grand service à « la France et à la civilisation. » D'autre part Voltaire dit : « Partout où Técole du <c calvinisme dominera, les gouvernements seront renversés.» (Siècles de Louis XiV et de Louis XV.) Depuis 93 nous en savons quelque chose.

non celle de nos entêtés Craonnais. Le 18 janvier 1597, ils faisaient encore 1898 prisonnier un député d'Angers revenant des Etats de Rouen, nommé de La Lande-Cheverue*.

L'année 1597 fut une année de famine. Les garnisons de Graôn et de Rochefort s'emparèrent de beaucoup de blés au grand déplaisir des habitants d'Angers. Cette même année, le capitaine Chanjust rendit à Mercœur le château de Pouancé.

Enfin après de nombreuses conférences, après plusieurs trêves signées et rompues, Mcrcœur, qui ne voulait pas traiter sans s'entendre avec l'Espagne, mais qui avait à craindre d'arriver trop tard, envoya vers le roi sa femme et sa fille: elles arrivèrent le 4 mars 1598 aux Ponts-de-Gé, et le roi à Angers deux jours après. Le premier accueil fut sévère ; mais la duchesse de Beaufort, la belle Gabrielle, qui avait ses vues, alla le lendemain chercher ces dames dans sa litière jusqu'aux Ponts-de-Cé et fit si bien que la seconde entrevue fut des plus gracieuses et que tout finit par un mariage arrêté entre Mlle de Mercœur et Gésar de Vendôme, fils naturel du roi et de Gabrielle (1). Le' duc obtint pour lui-même une pension de 50,000 écus, 235,000 autres pour indemnité de son gouvernement de Bretagne, et le remboursement de son matériel de guerre. Le roi lui accorda en outre 500,000 écus pour une caution fournie par son père, et enfin 65,000 écus seulement à distribuer à ses capitaines !... Sic vos non vobis fertis aratra boves.

Mercœur, pour négocier sa paix, se servit utilement de son confident, le sieur de La Ragottière, qu'il récompensa en le faisant nommer président de la Ghambre des Gomptes. Par le même traité, La TuUaie fut maintenu maître à la même chambre. (D. Morice, t. II, p. 470.)

Il ne restait plus à la Ligue que Graon et Rochefort. Il était donc plus que temps pour du Plessis de songer aussi à faire sa soumission. Les habitants d'Angers qui, pendant dix ans, avaient eu à se plaindre de lui, sollicitaient vivement Henri IV de faire un exemple et de ne pas le recevoir en grâce. Mais ce bon roi, qui se connaissait en braves et qui en outre était sollicité en faveur de duPlessis par Fouquet deLa Varenne, alors évêque d'Angers, écrivit encore le 1 8 mars à notre commandant de Graon par le seigneur duBourg-le-Roi : « J'ai eu agréable de vous accorder les articles « qui m'ont été présentés de votre part, lesquels reçus, et après avoir dis-

(I) Ce contrat de mariage, daté du 8 avril 1598, existe encore dans Tétude de M« Pachaud, notaire à Angers. 11 y est stipulé qu'en cas de mort de César, le duché de Vendôme irait aux enfants à naître de la duchesse de Beaufort. Or. celle-ci était mariée, pour les apparences, depuis 1593, au seigneur de Liancourt. (De Pétigny.)

342 SUITE DES CHRORIQUES.

i598 a posé de chacun de ceux qui sont sous votre charge pour me faire le « serment de fidélité qu'ils me doivent, j'ai donné charge au seigneur du a Bourg-le-Roi de le recevoir d'eux. Pour votre égard, -j'aurai agréable a de prendre cette assurance de vous-même et de vous voir ici près de a moi. 9

Qui n'admirerait, dans ces paroles vraiment royales, l'heureux mélange de dignité et de bonté que savait si bien employer Henri IV dans ses négociations, la confiance qu'il avait dans son ascendant personnel et dans sa propre grandeur, qui ne craignait pas de se laisser mesurer de près par ses ennemis les plus entêtés?

Déjà, le 17 avril 4596, Henri IV avait écrit au même du Plessis : t Vous (f me trouverez toujours les bras ouverts, prêt à recevoir les gens de bien a et d'honneur comme je sais que vous êtes, et non moins facile et « libéral à la reconnaissance de leurs mérites. Vous en ressentirez le fruit « en me servant, autant à votre avancement que vous pouvez le dé- « sirer (4). »

Même en faisant à ce prince sa part de finesse toujours un peu gasconne, les termes flatteurs dont il se sert ici envers du Plessis, et dans les autres lettres si affectueuses qu'il lui écrivit encore, après la capitulation de Graon, prouveraient que la conduite de notre capitaine ne fut pas tout à fait aussi coupable que semble le prouver l'information faite contre lui au sujet de la surprise de Montjean. Tout ce que nous pouvons dire à ce sujet c'est que de 1562 à 1590, comme nous l'avons vu, un membre de la famille du Plessis et trois de celle des Domin avaient été assassinés. Or, la famille Domin était très-nombreuse et considérée à Courbe veille et à Astillé (2), et on peut remarquer que parmi les acteurs les plus acharnés de l'expédition de Montjean figurent un grand nombre des membres de cette famille, notamment les trois enfants de Claude, l'un des assassinés, savoir : François et Guillaume Domin avec leur sœur Lezine, femme d'Aubert dit Roncerais ; d'où l'on peut conclure que cet attentat fut avant tout une odieuse représaille des crimes commis contre les catholiques dont du Plessis fut toujours le vengeur le plus vaillant. Mais lors même qu'il serait prouvé que du Plessis ne donna pas l'ordre de tuer Crique-

(I) Cette lettre et la précédente sont inédites et nous ontété communiquéei par M. La Bauluèrc.

(â) Voyez au chap. xu, article Diocèse, un ancien prdne de Courbeveille, où quatorze membres de la famille Domin étaient persoanellemeot nommés pour fondaiions pieuses. — En 1539, Pierre Domin, »eigneur de La Brancheraie, et sa parente AdueUe des Landes, étaient parrain et marraine, avec les Lenfant de la Patrière et les Vaumorin, de deux cloches de Courbeveille. iNotes de M. Tabbé Pointeau.)

bœuf, rien ne saurait le justifier d'avoir manqué à sa parole et de n'avoir 1598 pas su maîtriser les excès de sa troupe.

On a dit que Criquebœuf et les Lenfant étaient catholiques parce qu'ils apparaissaient dans des actes de baptême de Courbeveille. Mais le premier avait nommé son filleul Job, Lenfant avait donné à son fils le prénom d'Israël, lui-même avait changé son nom de Pierre en celui de Pyrrhus et avait refusé dès 1564 de payer la rente d'un cousteret devin (vingt-einq pots) qu'il devait aux communiants à Pâques. Pihourde avait nommé un autre enfant Gédéon. Tout cela prouve bien que si les calvinistes admettaient encore le baptême, ils n'en étaient pas moins séparés des catholiques.

Quoi qu'il en soit, à la pacification, quelques soldats de duPlessis furent obligés de quitter le pays et ils étaient tous de la famille Domin, savoir : Jean et Guillaume Domin; François Domin, sieur de La Beslinière ; François Domin, dit Raimbaudière ; noble homme Heulin, seigneur de Villamy ; Jean Helbert, seigneur des Noës ; noble Olivier Aubert, dit Toineau, sieur du Rouzeraye (Roncerais), et Lezine Domin, sa femme.

Yoici les principaux points de la capitulation de Craon, signée à Thoury en Beauce le 21 fëvrier 1598, avec les réponses du roi, article par article. C'est le résumé curieux et authentique d'une partie des ravages causés dans notre pays par la guerre civile et religieuse.

« Au roi: Sire, le sieur du Plessis de Gosmes, commandant en la ville, « château et baronnie de Graon, et au château de Montjean, se jette aux « pieds de Y. M. et la supplie très-humblement tant pour lui que pour les « habitants dudit Graon, de les vouloir reconnaître et recevoir pour vos « très-humbles serviteurs et sujets. »

Réponse : Le roi a agréable la très-humble submission du sieur du Plessis que S. M. reçoit avec lesdits habitants de la ville de Craon sous sa protection et au nombre de ses bons serviteurs et sujets, et lesquels elle gratifiera toujours volontiers selon leurs mérites,

« Et pour sûreté, plaise à V. M. accorder les articles ci-après : 1. Qu'il a n'y aura aucun exercice de religion que de la catholique, apostolique « et romaine, esdites villes, château et baronnie ne trois lieues à la ronde, « et qu'aucuns n'y pourront tenir bénéfice ou offices royaux qu'ils ne « soient de ladite religion. »

R. Accordé.

Art. 2. Du Plessis demande le commandement de Graon et de Montjean.

R, Le roi accorde Craon seulement et donne Montjean au sieur

344 SUITE DES CÏIRO'IQrES.

1598 du Bourg-le- Roi pour lequel S. M. en écrira à Madame de Laval, en sa faveur i).

Art. 3 et 4. A Tégard de ce qui s'est fait par le parti de rUnion sous le commandement des ducs de Mayenne etdeMercœup,du Plessis demande: a Grâce, cUmence, approbation, croyant que ce fia pour la conservation de « ladite religion, de ieWe sorte que personne ne puisse être inquiété ni « recherché pour toutes les hostilités faites comme : assemblées, prises € d'armes, associations, serments, députations, cotisations, contributions, « tailles, taillons, aides, crues, décimes, traites, péages, impositions, sub- « sides (2), levées d'hommes de guerre et de commune (3), fortifications « de bourgs, bourgades, maisons, etc., incendies, démolitions de clochers, « d'églises, de châteaux et de maisons, encore qu'elles fussent h ceux de « l'Union, pour empocher l'ennemi d'y faire leur retraite. »

« Spécialement du vieux château de Craon, des châteaux et maisons du « Bourgeau (en La Selle), Bouille, YEpronnière, Souvtgné (on Laigné), la a Patrière (en Courbeveille), la Ragottière (en Méral), la Bétardière, la « Joubardière (en Saint-Martin), de Loresse (en Montjean). Prises, sura prises, ravages, butins, levées de deniers, exécution de commissions par « corvées, charrois, abats de bois de toute nature, prise de personnes, a jugement desdites prises et des marchandises non acquittées (de droits) « leur confiscation, exécution de mort par droit de guerre sans juge ni « forme de procès, d'espions, de soldats coupables, saisies de meubles « fruits et revenus notamment de la ckâtellenie de Montjean, des biens du « sieur de Criquebœuf, sa veuve et héritiers des sieurs de la Patrière, des « terres de l'Epinay (en Cossé) et de la Gahardière (4), appartenant au « sieur de Busses, pris et adjugés à Laval en 1592 et lo93. La surprise a faiteaumois deseptembre ouoctobre\^9i du château de Montjean, appar- « tenant au comte de Laval, la mort intervenue audit lieu du sieur de a Criquebœuf, l'entreprise au mois de juin 1589 sur le château de <( Lassay au Maine, appartenant au sieur de Beauvais de Noque ; la « mort du sieur de La Villeluisant, commandant en icelui, et ce qui « a été fait à Craon par le défunt capitaine Goulay, avant que ledit

(1) Si après le sac de Montjean la demande de du Plessis était au moins indiscrète, la réponse du roi fait voir avec quelle juste mesure ce grand prince savait allier la bonté aux intérêts de sa politique et à ceux de la justice.

{l) On voit que l'ancien fisc avait peu à enviera celui d'aujourd'hui pour Tagréabie diversité de noms donnés à chaque impôt nouveau.

(3) Espèce de garde nationale.

(4) Voir page 350. La Gahardière, près Beaulieu, était un château dont on ne voit plus de trace et qui a donné son nom à rélan;(de la Guéliardière ou Quèbardiére.

« sieur du Plessis y eût commandement et entre autres : la surprise, 1898 « butin et demantellement des maisons de la Lande de Niafle et de « Congrier (1), esquelles étaient les sieurs de Congrier et de Bressault <( qui avaient tué deux desdits habitants ; aussi la surprise dudit château a de Craon par les habitants sur le grenetier Ernault et autres qui « Pavaient surpris, leur mort, sentence donnée contre Tun d'eux vivant a et contre les autres après leur mort, etc. »

R. Le roi accorde tout^ stipulant que les prisonniers seront rendus de part et d'autre et leurs rançons modérées ainsi que les frais de garde.

Art. 5. Le sieur de La Motte d'Orveaux, qui était parmi les ligueurs de Craon, avait pris le sieur de La Barre-Mabilière, élu d'Angers, et le gardait au château de Craon ; du Plessis demande qu'il soit déclaré de bonne prise.

R. Accordé^ avec la même restriction qu'aux art. 3 et 4.

Par Tart. 6, du Plessis demande abolition pour le meurtre du sergent de Vitré, Trubert, et de quinze ou seize hommes tués aveclui, parce qu ils voulaient lever au nom du roi les deniers sur les paroises départies à Craon, et pour tout ce qui s'estfait au même sujet jusqu'au 20 février 1598, que finirent lesdites cessations t armes.

R. Accordé.

Art. 14. «Plaise à V. M. que tous les ecclésiastiques, gentilshommes, « officiers, habitants et gens de guerre el autres retirés esdites places de (c Craon et de Montjean, jouissent pleinement et paisiblement de leurs « biens, droits, états, dignités, offices, bénéfices, rentes, privilèges, préémi- « nences, autorité et liberté, et les décharge de l'arrière- ban du passé, etc. »

R. Accordé.

Le reste de l'article et ceux qui suivent, concernent le maniement des finances au sujet desquelles du Plessis désire être déchargé. Il demande particulièrement l'annulation des sentences portées contre René Girault, chanoine théoiogui r.\ gnind pénitencier de l'église d'Angers (il ne dit pas pour quelle cause] (2j, et le maintien de Jean Gourault dans l'office de

(1) Ces deux châteaux appartenaient à La ChevaU<Tie, seigneur de la Touchardièrc, lie TEpronnière, elc.

(:â) Ce granJ pénitencier ôtaii commcndatairc du prieuré-cure d'Ârgen ton qu'il faisait desservir par un vicaire; ce qui se faisait depuis que La Balluc, évéque d'Angers, fut nommé cardinal en 1470. Girault avait élé condamné à mon par la justice du roi. 1). Morice dit qu'en accordant cet article, Henri IV élendil bénigncmcnl les bras pour témoigner qu'il accordait largement l'absolution de tous les méfaits de la Ligue (sans doute à charge de revanche). Mais pourquoi Le Cornu s'occupait-il spécialement

1K98 grenetier à sel de Graon, auquel le duc de Mayenne Tavait nommé ; le tout fut accordé.

A regard des deniers publics, du Plessis déclare que, du 21 octobre 1S89 jusqu'à la fin de 1895, il a reçu dePoipail, contrôleur au grenier

à sel de Graon 280 écus

De la veuve d'Ernault, grenetier 381

Des tailles, taillons et crues 30,908

Des revenus de la baronnie 1 ,950

Traites (1) imposées par le maréchal de Bois-Dauphin sur Ghâteau-Gontier et Graon, et dont le duc de Mercœur

avait donné le quart à du Plessis 8,000

Perçu pour passeports, droits de charrois de vins, toiles et autres marchandises, confiscations,etc., et dont du Plessis fit part aux capitaines et gens de guerre de la garnison. . 2,000

43,486 écus Du 27 octobre 1596 au 28 février 1594, du Plessis reconnaît que la recette publique a été de 19,448

dont partie était encore due, et il demande qu'il soit autorisé à la recevoir. Ge qui fut acccordé.

Total 62,931 écus

Soit en tout 63,000 écus que du Plessis toucha et partagea à ses troupes pour leur entretien, solde, etc., pendant sept ans et demi environ, ce qui donne 786 écus ou 4,278 livres par mois, somme à peine suffisante pour entretenir, même alors, trois cents hommes (2).

Get acte authentique des meurtres, ruines et pillages dont notre pays fut le théâtre, peut donner l'idée d'une partie des maux qu'il eut à supporter dans ces tristes temps, car il s'en faut de beaucoup que toutes les dévastations commises y soient relatées.

La lettre par laquelle Henri IV annonce à du Plessis qu'il accepte ses propositions est du 18 mars 1898. Le 23 du même mois, un Te Deum fut chanté à Saint-Maurice d'Angers pour la soumission de Nantes, Graon, Pouancé, Rochefort, etc.; ce fut donc vers la fin de ce mois que notre malheureux pays put respirer, que les laboureurs purent reprendre leurs

de cet ecclésiastique d*Angers ? c est sans doute parce qu'il était originaire de Craon.

(1) C'est-à-dire péages, droit de passages.

(i) A cette époque cinquante hommes de pied étaient payés par mois 6SI livres, savoir : le capitaine, tOO livres; renseigne, 30; un sergent, âO; chaque soldat, 13. Nous comptons Técu à 114 sous, comme l'indique le Dictionnaire de Tréooux,

Page 1