LA G-ERBE
Un usage, particulier à l'agriculture craonnaise, est de toujours battre ses céréales immédiatement après leur récolte. Autrefois, et jusque vers 1820, l'instrument employé pour ce travail était l'antique et traditionnel fléau, instrument aussi fatigant que peu expéditif, et qui, par cette raison, forçait à réunir pour le battage le plus grand nombre possible de bras. Car, sous un climat aussi inconstant que le nôtre, un tel travail en plein air exigeait une grande célérité. Voici comment on l'exécutait : les gerbes étant tirées de la grange (car alors nos petites granges suffisaient à nos récoltes, plus petites encore], on les divisait par poignées, que l'on ployait en deux, de manière que l'épi retombât sur le pied de la paille ; c'est ce qu'on appelait des chapons. Lorsque l'aire en était couverte, les
balteurs, divisés par petits groupes de trois au moins, appelés trésiauXj allaient et venaient par-dessus, en frappant régulièrement la mesure à trois ou quatre temps. Cette cadence soutenait d'une manière remarquable les forces des batteurs, sous un soleil souvent brûlant.
Quand la ferme joignait l'habitation du propriétaire, celui-ci se faisait un plaisir de terminer le battage par un petit délassement ; c'était la fête de la gerbe (1). Voici ce que nous nous rappelons avoir vu en 1808.-
Le battage étant près de finir, le métayer, le bonnet à la main, venait en .souriant prévenir la maîtresse (2) qu'il n'y avait plus qu'une gerbe h battre, mais une gerbe si lourde, que sans son secours on désespérait de l'arracher. A cette requête, depuis longtemps attendue, les enfants sautent de joie et accompagnent leur mère h la grange, où gît sournoisement dans un coin une belle gerbe toute couverte de fleurs. A peine la maîtresse l'a touchée, qu'elle est enlevée par les plus jeunes gars. Un cortège s'organise : la gerbe fleurie ouvre la marche, ensuite vient la dame, triomphalement portée dans un fauteuil recouvert de linge blanc ; puis viennent tous les batteurs, dont les coups isolés, égaux et successifs, imitent un peu le feu roulant d'une mousqueterie.
Après avoir fait ainsi le tour de Taire, la gerbe est dressée au beau milieu. Alors tous les batteurs forment un grand cercle, et, changeant, leur mesure, avancent peu à peu vers le centre en frappant ensemble et à temps égaux. Enfin, ils arrivent à la malheureuse gerbe; elle chancelle, s'affaisse, et bientôt vole en débris, aux cris joyeux de l'assistance, heureuse de voir la fin de son rude travail. Inutile dp dire que la maîtresse complète la journée par une collation et des rafraîchissements.
Ce mode de dépiquage était suivi du nettoyage au moyen de l'antique van, dédié à Bacchus, et durait huit à dix jours, souvent interrompus par la pluie. Nos récoltes actuelles en exigeraient au moins le double. Aussi, depuis cinquante ans, le van a été remplacé par le tarare ; et vers 1820, le fléau a cédé la place aux rouleaux en bois ou en pierre, plus ou moins silencieux; puis enfin, vers 1848, aux machines à battre, dont les longs mugissements remplacent aujourd'hui les joyeux cris des batteurs
Et le bruit des fléaux qui tombent en cadence.
(1) On peut voir au 1. 11 du Mémorial de la Mayenne une chanson spéciale à la circonslance, chantée en certains pays.
(i) Aulrcrois, les propriétaires étaient appelés par leurs colons : le maître et la maîtresse. Dans le Midi, celle appellation esl restée aux chefs de chaque exploitation, et semble très-ancienne.