‹ Chroniques d'Enguerrand de Monstrelet (volume 2)Chapitre 4 sur 167 · Liv. II, ch. lo · texte numérisé non relu

Liv. II, ch. lo

X DES MÉMOIJEŒS

effet le caractère distinctif de Commines. Sérieux, réfléchi, profondément versé dans la connaissance des hommes et des cours, il pardonnait à la puissance y même quand il s'agissait de lui-même ' ; les haines, les fureurs, les vengeances, pourvu qu'elles ne la précipitassent dans aucun danger. La sagesse était le premier mérite à ses yeux : ainsi appelaitil cette prudence, toujours maîtresse de soi /qui tend au but avec patience , et ne dédaigne pas la ruse et l'intrigue. Moins attaché à la droiture par amour de la vertu ,' que parce que la justesse de son jugement lui montrait en elle les plus sûrs moyens de stabilité et de succès , il ne semble pas avoir eu assez d'éloignement pour cette politique dont l'Italie se glorifiait alors, que le duc de Milan croyait enseigner à Louis XI , et qui a de nos jours établi cette maxime, à l'occasion d'un épouvantable forfait : c'est pis qu'un crime j c'est une faute j manière d'envisager les événements qui se décèle

a. Avec quelle simplicité il parle du traitement que Charles VIU lui fit essuyer! a Je crois, dit-il, que j'ai été l'homme du moûdejà qui il a fait le plus de rudesse; mais cognoissant que c'estoit en sa jeunesse, et qu'il ne venoit pas de lui, ne lui en sceus jamais mauvais gré. » Il .passa huit mois au château de Loches, enfermé dans une de ces cages de fer qu'avait imaginées La Balue. «Plusieurs let^ont maudites , dit-il^ et moi aussi qui en ai tâté sous le* roi d'à-présent. »

DE J. DU CLERCQ. xj

dans le passage curieux où Comines récapitule

les sujets de joie qu'eut Louis XI ^ après la mort

de Charles^le^Téméraire : « La joie fut très grande

» au roy de se voir au-dessus de tous ceux qu'il

» haïssoit, et quiestoient ses principaux ennemis •

» Des uns s'estoit vengé comme du connestable de

» France- du duc de Nemours et de plusieurs au-

i> tjres. Le duc de Guyenne , son frère, estoit mort,

» dont il avoit la succession* Toute la m^on

» d'Anjou estoit morte , comme le roy René de Sir

» cile^ h» ducs Jean et Nicolas de Calabre, et puis

i> leur cousin, le comte du Maine, depuis comte

» de Provence. Le comte d'Armagnac avoit esté

»> à l'Estore ; et de tous ceux-ci avoit ledit sei-

» gneur recueilli les successions et les meubles. »

On voit, observe à ce sujet M . J. de Chenier, que

Louis XI n'oubliait pas ses intérêts, et qu'il fallait

beaucoup de malheureux pour faire son bonheur ' .

Ce connétable , dont Louis se vengea avec tant de

satisfaction, n'est pas le seul des ennemis du maître

que Gonunines ose louer; mais l'éloge qu'il lui

donne vient encore appuyer ce que nous avons dit

plus haut. Louis de Luxembourg estoà sage et

vaillant chevalier^ et qui OÂ^oit vu beaucoup s «t sans

I. FragnieBs du cours de Lilliârature £sdl à rAtbénée de Paris en i$p6et 1807. Paris, i8i8, in 8®, page iSq.

xij DES MÉMOIBES

doute s'il le blâmait, c'était moins d'avoir encouru une condamnation capitale pour crime de lèse-majesté, que de n*avoirpas eu l'habileté de s'y soustraire .

Le bon sens de Commines est admirable dans les digressions. Mais quoique son style ait pour destination principale d'enfermer une pensée juste dans un tour énergique, il lui échappe , au milieu de ses narrations, des traits d'imagination qui contrastent avec sa froideur accoutumée. Veut-il peindre des guerriers qui cachaient leur fuite dans les ténèbres? il se sert de cette phrase pittoresque : « La » nuit n'a point de honte. » S'agit-il de montrer Louis XI sur le champ de bataille? il s'exprime ainsi : « Tous ceux du roy se retirèrent sur le bord » d'un fossé où ils avoient esté le matin , car ils » avoient crainte d'aucuns qu'ils voyoient mar- » cher, qui s'approchoient ; et lui fort sanglant, » se retira à eux comime au milieu du champ. »etc. Enfin, n'est-ce pas à Commines que Walter Scott doit les traits les plus vifs du tableau des empor^ tements de Charles-le-Téméraire , des horreurs et des menées de Louis XI à Péronne?

Jacques Du Clerq confirme les faits rapportés par les historiens que nous venons de citer, ou conserve des particularités qu'ils ont omises; lelles sont celles relatives aux persécutions qu'éprouvèrent les prétendus Vaudois ^ où le comte d'Etampes

DE J. IHJ CLEROQ. xiij

joua un râle â odieux ; el qui retombèrenl priocipalemenl sur les membres <Ia corps mumeipal , doDl riiulépeiMlaoce et raitachement pour lem^ {»i?iléges étaient les yéritaUes crimes , et sur des dtojens opulents dont on convoitait la dépouille. Les personnages qu'il met en scène ont le caractère qu'on leur connaît; quelquefois il les place dans un nouveau jour.

U existe entre Louis XI et Tibère plus d'un rapport. Tous deux eurent une jeunesse dissolue; l'un fit à Genappe ce que l'antre avait fait à Rhodes. Amis du pouvoir réel, et affectants d'en mépriser les dehors , cruels, actifs, railleurs, superstitieux, ils donnèrent à leur mort le même spectacle. Caprée était .une retraite semblable à celle du Plessis-lez- Tours. La Balue tomba comme Séjan ; le duc de Guyenne périt comme Germanicus. Mais Louis avait des desseins plus vastes, et qu'il poursuivait avec plus d'habileté. Grand besogneur en négociations et en rangements de foi ^ après avoir négocié pour s'agrandir, dit un homme d'esprit, il trompa parce qu'il avait négocié; il tua, parce qu'il avait trompé, et le plus familier de tous les rois en devint le plus sombre.

Sa popularité était moins l'amour des petits que la haine des grands : les idées chevaleresques qui dominaient encore ceux-ci lui coûtaient trop à

xlv DE$ MÉMOIRES

combattre ; il ne fallait point tant de façons avec des gens qu'il tirait des -dernières classes de la société. Mais s'il était le roi bourgeois, le duc de Bourgogne représentait le souverain féodal • Qui l'eût cru pourtant? Le prince qui accueillait le mieux les nobles, fut aussi celui qui porta à la no- , blesse le coup le plus funeste , en la conférant pour de l'argent; exemple qu'avait déjà donné en France Philippe-le-Bel ' ; c'est ainsi que l'inconséquence a quelquefois l'air d'une politique profonde , et en recueille le fruit.

Du Clercq n'apprend pas seulement à connaître les personnes, mais les coutumes , les mœurs et quelquefois les institutions ; pour en convaincre le lecteur, nous avons réuni les détails de cette nature qu'on trouve épars dans ses Mémoires; et nous avons tâché de donner ainsi une idée de l'état de l'église, de l'armée , de la cour et des lettres , aux Pays-Bas , durant les vingt années dans lesquelles il s'enferme» Nous commencerons par le clergé , qui s'arrogeait le premier rang.

Les mœurs de ce clergé étaient scandaleuses.

On lit souvent, dans les anciennes poésies, des

I . Flandriœ Generosœ suppL , page 1 19 , et plus bas, où nous avons cité tout le chapitre consacré à Philippe.

Page 1